‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 121 sur 211 · II. LE DEVOIR. — LA UN DERNIÈRE DE l'uOMME · texte numérisé non relu

II. LE DEVOIR. — LA UN DERNIÈRE DE l'uOMME

meut résolue pour le philosophe qui n'a pas oublié la distinction essentielle entre l'homme et la bête (1). Il est faux que l'animal puisse, comme nous, soupirer après le bonheur parfait, puisqu'élant incapable d'idée générale et d'idéal, il ne sait ce que c'est que le bonheur et la perfection. (Comment désirerait-il ce qu'il ignore et ce qu'il ne peut même pas connaître? Sans doute, l'animal jouit et souffre, sans toutefois se rendre compte qu'il est heureux ou malheureux ; et nous avons toujours repoussé la théorie cartésienne de l'animal-machine. Que s'il jouit et soulFre, son Bomé à

sa

instinct doit le porter à fuir la souffrance et à chercher Jesiinée

, , . . ... . , lerrcslre.

le plaisir ; mais un instinct est une puissance aveugle et irréfléchie, dont l'animal ne peut avoir conscience et se rendre compte. Un estomac aussi jouit et souffre, il a des besoins concrets, mais il n"a aucun besoin d'idéal, aucune faim, aucune soif de perfection et de bonheur parfait.

Du reste, l'animal n'est pas une personne morale, à qui Dieu puisse faire des promesses de bonheur céleste. Il n'a ni vertus ni vices, que Dieu puisse récompenser ou punir. Loin d'être une personne, il est plutôt une chose faite pour le service de l'homme. Telle est donc sa destinée toute terrestre, il n'y a aucune raison de lui en supposer une autre supérieure à sa nature.

Une troisième difficulté a été tirée de la lin toute 3. Fia céleste que nous avons assignée à l'homme ; i' semble n,oïme qu'étant fait pour une autre vie, il soit moins apte à cS.

(1) s. Thomas, Contra Genl., liv. Ul, ch. 11".». — Cf. Arislote, « Nous ne pouvons appeler heureux, ni un cheval, ni un bœuf... car aucun d'eux n'est capable de ianoble activité que nous assignons à riioninie ». A/or. A7c., liv. I, ch. 7, § 9 ; liv. X, ch. 8, § 8 : Mor. Eiid., liv. 1, ch. 7, § 3 (B. S. H.).

244 FONDEMENTS Di: LA MdllALE

la vie terrestre; (lu'étant obligé de lever la tête vers le ciel, il soit exposé à troi) oublier la terre et les intérêts matériels. Le progrès et la prospérité temporelle des nations ne pourraient-ils pas souiïrir d'un idéal si élevé et si céleste? Ce qui semblerait confirmer cette crainte, c'est qu'une multitude de saints iiersonnages,mus parla force logique du principe, ont méprisé les biens terrestes, et, devenus pauvres volontaires, ont quitté même la société des liommes pour se retirer dans les déserts, et ne penser ({u'au ciel. L'excès Le fait est incontestable, mais incomplet. L'histoire "1%^* aioute que l'exemple des saints qui ont quitté le

douter. -f , ^ , . . . , ' L • • . •

monde n a jamais eto contagieux au point ({u on ait jamais vu les cités désertes, les marchés abandonnés, le commerce et l'industrie paralysés. Pas plus que l'exemple de la chasteté volontaire n'a été une menace pour la perpétuité du genre humain. Ces exemples héroï([ues sont le < sel de la terre >, suivant la parole du Maître. Il y aura toujours assez d'exemples contraires et opposés; il y aura assez de tendances à l'amour des richesses et du bien-être, à la corruption individuelle et collective, pour comprendre le rôle éminemment social de ce sel divin de l'héroïsme et de la sainteté, qui relève le niveau de la moralité, et l'empêche de trop déchoir : la sainteté est comme un arôme qui conserve ou rectifie les mœurs publiques.

Mais, hâtons-nous do le remarquer, les conclusions héroïquesque les saints ont tiréesdu principe de la fin dernière, précisément parce qu'elles sont héroïques, ne sont pas obligatoires, et dépassent tellement la vertu moyenne du commun des hommes, qu'elles ne peuvent devenir la pratique générale. L'excès prévu par ridtjectiou n'est donc pas à redouter.

Page 1