‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 126 sur 211 · II. LE DEVOIR. — LA LOI MOKALE · texte numérisé non relu

II. LE DEVOIR. — LA LOI MOKALE

d'une créature intelligente et libre. Elle lui imposera, non pas une nécessité aveugle, comme aux êtres sans raison, mais seulement une contrainte morale, qui s'imposera à sa liberté sans lui faire violence. La loi de la gravitation universelle fait une nécessité à la pierre de tomber vers son centre fatalement ; la loi de la justice n'impose qu'une obligation morale de rendre à chacun ce qui lui est dû ; aussi ne dit-on pas que la pierre a le devoir de tomber, tandis que l'homme a le devoir d'être juste.

< On pourrait, dit très bien Mgrd'Hulst, comparer la nécessité physique à une barrière rigide de fer ou de bois; tant qu'elle subsiste, vous ne pouvez la forcer; si vous passez outre, c'est qu'elle est abattue ou brisée. Le devoir, l'obligation morale, c'est une barrière aussi, mais une barrière éthérée ; vous pouvez la traverser, comme on traverse un rayon de soleil. La ligne éclatante nous trace nettement la limite qu'il ne faut pas franchir; si vous la violez, elle vous laisse passer, mais derrière vous elle se referme, et conti- * nue de marquer, entre le bien et le mal, une frontière de lumière (1). »

Telle est la différence et même l'opposition essen- nénmiion tielle entre les lois physiques et la loi morale, qui va morale? nous donner la clef de la belle définition de la loi morale par S. Thomas : « c'est une ordonnance ou un ordre impératif de la raison, nous dit-il, en vue du bien commun et promulgué par l'autorité compétente (2). >

D'abord c'est une ordonnance ou un ordre impéra- x- cest tif, car s'il n'était qu'un simple conseil ou un sim- impS. pie désir, n'imposant aucune obligation morale, il est

(1) D'IiuIst, Conférences de N.-D., 4» conf., 1891. p. 166.

(2) « Hiitionis ordinatio ad Ijunuiii commune, ab eo qui curam communitalis hahet promulgata. » S. Th., la ;* , q. 90, a. 1 et a. 2, 4,

clair que cène serait plus une loi. Un conseil peut nous inviter à accomplir un hien sans le rendre obligatoire. D'où la ligne de démarcation ]irof'onde entre l'obligatoire et le bien, admise de tout temps par le bon sens populaire. Tout bien n'est pas obligatoire. Si un acte héroï(jne est parfois un devoir, comme dans le cas du soldat (pii donne sa vie jiour l'iionneur du drapeau ; il serait exagéré de dire ((ue tous les actes héroïques sont toujours et pour tons obligatoires. Non, chacun n'est pas tenu de réaliser toujours et partout le plus grand bien jjossible, et la sphère du bien est beaucoup plus vaste que celle du devoir.

< Le bien et le devoir, dit excellemment M. Franck, peuvent être représentés sous la figure de deux cercles concentriques, qui, ayant le même centre, dilfèrent par leur circonférence. Le devoir, c'est la limite au-dessous de laquelle il ne nous est pas permis de descendre sans perdre dans l'ordre moral notre qualité d'homme (1). > ]\Iais au-dessus de cette limite s'étend le champ indéfini de la i)erfecti()n.

D'où vient la différence entre le bien qui est obligatoire et celui qui ne l'est pas ? De ce que celui-ci n'est pasnécessaire pour atteindre la lin: aussi n'est-il point commandé; tandis que le premier, étant nécessaire, se trouve commandé. Ainsi, par exemple, la science de la médecine est prescrite au médecin et non pas à l'avocat, parce quelle est un moyen nécessaire pour la lin du premier et non pas du second ; et cependant toute science est un bien qui enrichit toujours celui (jui la possède. C'est donc la liaison nécessaire du moyen prescrit avec une fin donnée, qui estle fondement d'une obligation raisonnable : tandis que l'opposition d'un moyen à sa fin, ou même son inutilité en rendrait la prescription déraisonnable, et partant nulle.

(1) Franck. Morale pour lous, p. )ii\.

nable.

Page 1