II. LE DEVOIR. — LE BIEN ET LE MAL MOlîAL
Sans doute, Dieu peut changer les lois positives, très librement, suivant les temps et les lieux, comme il l'a fait par l'Ancien et le Nouveau Testament ; mais, les lois absolues, découlant de la nature ou de l'essence même des choses, sont immuables comme ses essences. Le bien et le mal naturel ou essentiel ne dépendent donc nullement de la volonté libre de Dieu, et ne dépendent qu'indirectement de sa volonté nécessaire, laquelle toujours sage et raisonnable se règle toujours sur sa Raison. C'est donc, en dernière analyse, la Raison absolue de Dieu, et par partici|)alion c'est la raison humaine, — quand elle est conforme et soumise à la Raison divine, — qui est la règle absolue du bien et du mal.
On voit, une fois de plus, combien nous sommes Pas loin d'admettre en morale, l'autonomie de la raison nomiede humaine. On peut dire, sans doute, que l'homme porte raison. en lui-même sa loi, qu'elle est dans sa propre raison, mais ce n'est pas lui qui fait cette loi, pas plus qu'il ne fait la vérité ; il la découvre seulement par sa raison et la proclame existante, bien loin de lui donner l'existence. Aussi serait-il encore plus exact de dire qu'il la trouve hors de lui-même, en se sens qu'elle vient de plus haut, et qu'il doit souvent pour entendre sa voix, faire taire ses inclinations, ses préférences plus ou moins injustes, s'airrancliir de ses préjugés,et se laisser conduire par cette lumière objective, indépendante de son esprit, qui rayonne de la nature même des choses et s'impose à sa raison. En proclamant le bien et le mal, la raison ne fait donc pas acte d'autorité, mais de soumission à la lumière absolue. Elle n'est pas autonome et maîtresse, mais nécessitée et soumise.
Si ce n'est même pas la volonté divine qui est le dernier pourquoi du bien et du mal, à plus forte rai-
292 KOMJl^MKNTS DK LA MOllALK
son n'est-ce pas la volonté humaine des législateurs, ni Tnsage et l'opinion des peuples, seraient-ils unanimes. Si les législateurs, les mœurs publiques, les usages, l'opinion des peuples les plus diverss'accordent parfois à approuver certains actes tels que la iidélité à sa parole, la bienfaisance, le dévouement, ou bien à en proscrire d'autres comme la perfidie, la lâcheté ou riioniicide. leur accord vient assurément de ce qu'ils ont consulté les mêmes lumières de la raison, et reconnu ses lois essentielles. Mais cet accord des législateurs, des coutumes et de l'opinion générale, ne saurait être qu'une règle secondaire, qu'il api)artient à la raison de contrôler. Bien que la raison individuelle doive se défier d'elle-même et se laisser contrôler par la raison commune, elle a le droit de réformer les préjugés des peuples, les opinions des foules, et défaire appel au tribunal suprême de l'évidence.
Formule Gherchous donc, pour nous résumer, une formule
générale . , , . . . , , i i • i
du bien, générale (jui puisse exprimer la nature du bien ou du mal moral, avec son caractère absolu, tel que nous venons de le décrire.
Le bien, pour Aristote. sera < Vactiritc conforme à la raison, rendant lliomme semblable à Dieu (1) >. La béatitude, ajoute-t-il ailleurs, sera le fruit de cette < activité >, parce que < c'est dans l'action que semble consister le bien-être et le bonheur ; le plaisir... est un surcroit à l'activité (conforme à la nature) qui n'y manque jamais; c'est une dernière perfection qui s'y ajoute, comme la jeunesse à sa fleur (2). > Et voilà
(1) ^-j/Tii i-Ap'/iiK xarà /oyov.. . ouoi^^tai rt rr; Totavrr; £v£oyfî«;(Citoû). Arist.. Ij'/h. .Vif., liv. X. ch. 8. §8 (Didot).
(2) .^ristole, Llh. Sic, liv. X. ch. 4. §8 (Didol).