H. LE DEVOIR. — LE BIEN ET LE MAL MORAL
Ainsi un homme aveugle est bon en tant qu'il est vivant; il est imparfait en tant qu'il est privé delà vue. Mais, parce que la plénitude est de l'essence du bien, on n'appellera pas bon simplement, celui auquel manquera quelque chose de la plénitude exigée par sa nature. Disons donc pareillement que toute action morale est bonne dans la mesure où elle a de l'être, mais dans la mesure où elle manque de cette plénitude d'être qu'exige l'action humaine, elle est mauvaise : si par exemple, lui font défaut ou la quantité, ou le lieu, ou quelqu'autre des qualités réclamées par la raison. »
Que si nous demandons à S. Thomas : quelle est donc cette plénitude d'être réclamée par la nature de l'homme'!? il nous répondra que cette qualité est d'être raisonnable, ou digne de l'animal raisonnable qu'est l'homme ; « Bonnes, nous dit-il, sont les actions conformes à la raison, mauvaises celles qui lui sont contraires (1). » — Puis, s'élevant plus haut et se rappelant que la raison humaine n'est qu'un reflet de la Raison divine, il ajoutera ces belles paroles : « la règle prochaine (du bien et du mal) est la raison humaine ; mais la règle suprême est la loi éternelle, la Raison •divine. Toutes les fois donc qu'un acte de l'homme marche vers sa fin suivant Yordre de la raison et de la loi éternelle, l'acte est droit ; mais s'il prend une voie contraire, il est mauvais, c'est un péché (2). »
(1) « Illi mores dicuntur boni qui rationi congruunt, niali autem qui a ratione discordant. « la ^se, q.lOO, a. 1. — « Patet ergo quod differentia boni et niali circa objectum considerata comparatur per se ad rationem, scilicet secundum quod objectum est ei conveniens, vel non conveniens. » la 2se, qJ8, a. 5.
(S) « In bis quîR reguntur per voluntateni, recula proximu est ratio humana, rer/ula autem supreina est lex œlerna. Quandoeuinque ergo actus hominis procedit in finem, secundum ordinem rationis et legis a'terna^, tune actus est rectus, quando auteni ab bac rectitudine obliquatur, tune dicitui- peccutum. » la :2;« q.21,a. l;q.l;), a. 4.
'i'M) FONDEMENTS DK LA MOKALK
caiMtùro La véi'ilé si simple et si inofonde de cette solution du i.ien apparaît clairement, en même temps qu elle nous éclaire sur la seconde question, celle du caractère absolu ou relatif du bien et du mal. Si les actions sont bonnes ou mauvaises parce qu'elles sont raisonnables ou déraisonnables, c'est-à-dire à proportion de leur conformité à la nature ou à l'ordre des clioses, tels que la raison nous les montre, il est clair que ce critérium est absolu et immuable, comme les essences mêmes des choses, ou Tordre essentiel de la nature.
Sans doute, cet ordre n'est i)as étranger à la volonté nécessaire de Dieu, (jui la approuvé et voulu, en sorte que la conformité de nos actions avec cet ordre, impli(iue intlirectement une conformité avec la volonté de Dieu.
Mais la volonté nécessaire de Dieu n'est qu'une règle indirecte et secondaire du bien et du mal (li. Ce n'est pas parce que Dieu les veut ou les défend que certaines actions sont bonnes on mauvaises, mais il les veut ou les défend iiécessair^'ineut, parce qu'elles sont telles de leur nature, et (jue la sainteté de sa volonté la rend toujours conforme à la Raison.
Dire le contraire ce serait supposer, avec Descartes, que les essences des choses dépendent de la libre volonté de Dieu, en sorte que Dieu aurait pu faire un cercle carré ou un triangle rond; et,s'appuyantsur ce principe queLeibuilz appelait un <\ paradoxe inouï », en conclure que pareillement Dieu aurait pu rendre bons le mensonge ou l'injustice. et rendre mauvais le respect de la vérité ou des droits du prochain : < paradoxe » encore plus « inouï >, qui ne pourrait provenir que de la confusion de l'ordre essentiel avec l'ordre accidentel des lois positives.
(1) s. Tbomus, la :J;i, q.lll, a. 4 ; a. 9.