KuNiJKMENrs ok i.a mokali
Sans doute, liâtoiis-nous do le dire, dans le sens rigoureux de ce mot, Dieu n'est débiteur de personne (1), mais il se doit à lui-même, à sa bonté, à sa justice, à sa sainteté, à ses promesses, de ne j)as se montrer indiU'érent au bien et au mal, à 1 ordre et au désordre ; de donner son salaire au bon ouvrier, et au coupable son châtiment. Si l'homme ne peut avoir un droit strict, ni mériter à son égard, en toute justice, decondigno, il a du moins un mérite de pure convenance, de congruo. Il est convenable, il est éminemment raisonnable, et partant il est nécessaire, que Dieu nous traite ainsi, en nous reconnaissant des mérites et des démérites, comme notre conscience en témoigne réellement, par la crainte dont elle nous pénètre des sanctions temporelles et éternelles. La vertu Lc témoignage de la bonne ou mauvaise conscience vice, ne porte pas seulement sur les actes passagers ou intermittents, ({ualiOés par elle de louables ou blàuiables, de méritoires ou déméritoires, mais encore sur l'état habituel et le degré de perfection ou diiniierlVction (jue nous avons atteint. Elle témoigne que nous sommes des gens honnêtes ou malhonnêtes, et appelle ces divers états des noms de vice, de vertu ou de sainteté. Un mot suftira sur chacune de ces notions.
Leur Leur ressemblance générique consiste en ce qu'elles sont des habitudes de l'âme, c'est-à-dire des dispositions acquises, surtout parla répétition des actes bons ou mauvais. Les prédispositions naturelles, et souvent héréditaires du caractère et du tempérament, contribuent assurément beaucoup à établir ces états dans nos àines, cependant personne n"est dit vertueux ou vicieux uniquement pour ces prédispositions
(1) s. Thomas, 1, ï?»-. q. 114. a. 1 : q. --M. a. 3.4.
nature
eiretg.
naturelles (1), dont nous avons déjà reconnu la puissance, et même, dans des cas exceptionnels relevant de la pathologie, la puissance nécessitante. Les cas auxquels nous faisons allusion sont des espèces de folie héréditaire, et n'entament en rien le principe général que l'homme, à l'état normal, jouit de la liberté morale.
C'est donc la répétition des actes, qui produit dans .'«"■•
^ ' 1 r origine.
l'âme ces états d'habitudes morales, caractérisées par la facilité de plus en plus grande à répéter les mêmes actes. C'est là assurément une force nouvelle, et une grande force, ajoutée à la nature, aussi l'a-t-on appelée une seconde nature. Force presque toute-puissante soit pour le bien, soit hélas ! pour le mal : la vertu et le vice.
Cette force, disons-nous, est une facilité à refaire };l'[[^ tout naturellement, et comme d'une façon instinctive, les mêmes actes. En sorte que les actes de vertu, si difficiles et partant si rares dans le commun des hommes, deviennent faciles, attrayants, et ont une tendance à se reproduire sans effort, voire même sans réflexion. Ils ne cessent pourtant pas d'être méritoires, puisqu'ils sont habituellement voulus, et que ce merveilleux instrument de la vertu, qui centuple nos efforts, est lui-même voulu, comme un effet libre et méritoire de notre amour du bien. Disons même qu'ils deviennent, à cause de la facilité même, des actes plus finis, plus parfaits, plus méritoires. Quoi qu'on en ait pu dire, la valeur d'une œuvre d'art, d'un tableau, par exemple, ne dépend pas uniquement du travail de l'artiste, ni de l'effort qu'il a nécessité. Son prix pourrait être en raison inverse de l'effort. Il n'en est pas autrement dans le grand art d'aimer le bien,
(1) Aristote, Eth. Nie, liv. II, cli. .5, §5.
Où ils n'aillent.
^-^ FONDKMFNTS I)K t.A MOPALK
et de bien l'aire. L'ell'ort n'est nullement la mesure de l'amour : ils croissent parfois en sens inverse, en sorte que la règle ordinaire, qui mesure le mérite à l'effort et à la difliculté, ne peut avoir rien d'absolu.
Telle est la nature, l'origine, Tutilité et le prix de riiabitude vertueuse, que la conscience estime tant dans une âme. Une simple transposition de termes indiquerait la nature, l'origine et la perversité de ce malheureux esclavage du vice.
Quant au sujet où réside la vertu ou le vice, on a beaucoup discuté pour savoir si c'était l'intelligence ou la volonté. La vertu ou le vice sont-ils des habitudes intellectuelles ou morales? L'école Socratique et Platonicienne penchait pour la premiT^re opinion. Les lumières de l'esprit sulliraient à rendre vertueux ; c'est l'ignorance qui produirait le vice. Aussi Socrate définissait-il la vertu: « la science du bien >, et Platon ajoutait que personne ne devient mauvais par sa volonté, mais par défaut d'instruction (1^. L'expérience s'est chargée de démontrer maintes fois qu'il n'en est pas ainsi, et qu'il ne suffit pas d'instruire el de faire les générations savantes, pour les rendre vertueuses.
Nous ne plaidons pourtant pas pour cela la cause (le l'ignorance: celte cause serait perdue d'avance, surtout après la belle Ihéorie de S.Thomas, qui nous a montré la racine de la liberté plongeant au plus profond de notre intelligence, et nous a fait comprendre comment la responsabilité morale, si diminuée chez l'ignorant, grandissaitd'autantplusque l'homme est })lus instruit. L'instruction est donc un bienfait du plus haut prix, puisqu'elle augmente notre pouvoir moral.
(1) « Quippe voluiitale sua malus est nemo, sed propter imperilam educutioneui malus lit malus. «Platon, Ti»iée, in fin.
Malheureusement, elle peut l'augmenter pour le mal comme pour le bien ; la science est un outil puissant pour le crime et l'anarchie, non moins que pour l'ordre et la vertu; indiflérent par lui-même à la direction qu'on lui donne, toute sa moralité vient de la moralité de celui qui s'en sert. Un savant philosophe, dont le témoignage n'est guère suspect, Herbert Spencer, disait avec une pointe d'ironie : « quel rapport y a-t-il entre l'ortographe et le devoir de dire la vérité, entre l'arithmétique et le devoir de ne pas voler? » — Aucun assurément. C'était aussi la pensée d'Aristote: « La science ne sert que peu ou point pour être vertueux (1) ». Et les statistiques criminelles, parues depuis que l'instruction obligatoire vulgarise de plus en plus la science humaine dans les masses populaires, se sont chargéesde compléter la démonstration et de faire toucher du doigt auxplus aveugles, que rinstruction,lorsqu'elle n'a pas pour contrepoids une solide éducation morale et religieuse, n'est qu'un présent funeste dont les effets sont déplorables. Loin d'augmenter la vertu, elle augmente le goût des lectures malsaines, qui développent l'orgueil et l'immoralité, et tiennent la société sous la menace perpétuelle des révoltes et des crimes.
La vertu n'est donc pas le produit de l'intelligence ^ La seule, mais principalement de la volonté. Nous en dirons autant de la sainteté, dont plusieurs contemporains nous donnent une si fausse notion, à la suite de Kant. Ce philosophe, après avoir accepté l'opinion, ci-dessus réfutée, que l'effort et la lutte sont non seulement la condition ordinaire, mais l'essence même et la seule mesure de la vertu, nous fait de la sainteté un idéal opposé à la vertu, dans lequel tout effort et
(1) « Ad virtutes aiitem scire quidein parum aut nihil prodest. y> Aristolc, t'//(. Ayc, liv. Il, cli. 4, § 3 ; liv. X, cli. 10, § 3.
Sainlelo.
loiiUi liitt(3 pour le bien seraient sup{)riinés, l'iiomnie étant dégagé de toute inclination sensible, et devenu purement intellectuel, à l'image des purs esprits.
Or un tel état est cliinK'riqiie, |)arce ({u'il est contraire ù la nature de llioninie qui n'est pas celle d'un ange, mais d'une âme substantiellement unie à un corps, et dont l'idéal naturel ne doit pas être de supprimer les inclinations sensibles, qui sont une portion d'elle-même, mais de les élever et de les diriger vers l'amour du bien absolu, c'est-à-dire Dieu lui-même.
Cette union habitnelle de l'âme avec son divin objet, par la contemplation et l'amour, c'est l'essence même de la sainteté, qui n'exclut absolument ni l'effort ni la lutte, encore moins le mérite : qui n'exclut pas davantage les services de la sensibilité et des sentiments les plus délicats ou les plus véhéments, puisqu'il faut aller au Bien, comme à la Vérité, par l'âme tout entière, — mais qui d'ordinaire trouve dans la perfection même de ses habitudes vertueuses une facilité qui la remplit de paix, la rend bienheureuse, et lui donne par anticipation comme un avant-goût lie cette béatitude éternelle qui est sa fin dernière (1 1
(1) Autres auteurs ;i consulter sur le problème du Devoir : Cicéron, De officiis : De (iuihus ; De tegibux ; Sénèque, De vila beala; Lettres à Lucilius ; Suarcz, De legibus; De iillimo fine ; Dllulst, Conféretirex (le N. I). li^'.H : Malebranche. Traité de morale : Gratry. La Connaissance de l'àme { Jouffroy, (^ours du droit naturel; Cousin, Du vrai, du beau et du bien ; Cnvo, Problème.< de morale ; Paul Janet, Ui morale; Renouvier, Science de la raorale ; -J. Simon, Le devoir ; La relii/ion naturelle: BeRnss'weJ.es principea delà morale ; Marion, /-P; o«i de morale ; Vallier, L'intention morule ; Caslelein, Principes de p/tilosophie morale ; Meyer, Instiiationes juris naturalis ; Doniat, Traité des lois ; De Pascal, P/iHoyojdiie morale; P. Berlho, 5'. Alphonse de Li!/uori, et les Vindicis Alphonsian.r : — et les Cours de Liberatore. Zigliara, Mendive, Vander Aa, Ferrctli, Fonsegrive, etc.
NOTE l'idée de devoir dans la morale d'aristote.
La théorie que nous venons d'exposer (p. 295 et suiv.), sur la. beauté morale et la distinction fondamentale entre le strict devoir et la perfection, semble nous donner la clef d'une difficulté très grave, soulevée récemment par un article retentissant d'un professeur à la Sorbonne, M. Brochard, dans la Revue philosophique (janvier 1901), difficulté dont on retrouverait facilement les germes dans quelques écrits antérieurs sur la morale « esthétique » des anciens, et jusque dans le bel ouvrage de M. Ollé-Laprune sur la morale cfAristote.
Pour Aristole, comme pour saint Thomas et pour nous, le Bien en général renferme deux étages, ou deux zones superposées : celle du bien strictement requis, et celle de la vertu parfaite ou de la beauté morale. « Etre simplement bon, dit-il, ou avoir à la fois la bonté et la beauté morale, ce ne sont pas seulement des mots différents ; ce sont des choses qui en soi sont différentes (1). » Et, pour exprimer cet état supérieur, il adopte un mot nouveau, composé à la fois de bonté et de beauté, /.a^oxàyaOta. Cet état est celui de la vertu parfaite. « J'entends, dit-il, par les belles actions, la vertu et tous les actes que la vertu inspire (2) » ; et c'est en ce sens qu'Aristote, comme Platon du reste, prend souvent le mot de vertu àpeT-h. C'est un sommet, àxoérv],-, une perfection, aotcrrov (3) ; c'est le complet épanouissement de l'être moral, zéhiov(A). C'est donc quelque chose non seulement de conforme à la nature, mais encore de supérieur, comme l'observe justement M. Ollé-La-
(1) "E(7Ti 3/) TÔ à'/aôôv ïivat x«i tô -/«^ôv xà-jdzôôv où p.dvov y.c/.ri. rà ovofZKTK, ôùlx /.OÙ /aO' aura ï/o-jxa. Jîta'^opâv. Mor. Eud., 1. VII, c, xv, § 3,() (Diclot). — Cr. Mugn. Mor., 1. Il, c. ix, §2, 4.
('2) Mor. Eud., 1. VII, c. xv, S 6 (Didot).
(3) 'AjOîT/)... y.xzà 3e tô y.ptiTTOv /.ut tô iJ àx^oTriî. Etk. Nie., 1, II, c. VI, § 17.
(.">) Il ùpsrh zÙBÎoiTi; rt;... yùo totî xi/stov. — Melaph., 1. V, c. XVI. — Etk. Aîc, 1. I, c. vu, S 15.
prune (i) : « mais sup*Tieur à quoi ? de supérieur h l'ordinaire ? oui, sans doute, et même encore de supt-rieurà ce qui
est strictement recjuis, npo'TTiOîu.é-^ri; z?i;vtuT' àptr-rr^ •jntf.o/r,; (2}. »
Le mot -jmf/oxh ne désigne pas en effet un excès, 'jKsr-f,o).Yi, mais seulement une plénitude ou une perfection qui vient compléter la mesure rigoureuse du bien.
Plus cette perfection s'élève et grandit, plus elle rend l'homme semblable k Dieu : « l'homme héroïque est presque un Dieu (3) ». Aussi est-ce à cet homme, dont la vertu supérieure fait presque un Dieu parmi les humains, quAristote veut que l'on confie la royauté. Seul, il mérite de faire la loi, sans avoir besoin d'être assujetti ii aucune (4).
Or, c'est ce sommet de bonté et de beauté parfaite qu'.\ristote désigne comme fin et type idéal de la vertu : T?,; ôk 'fivri
zéio; tÔ z«/Ôv... ty); iozzvi; ttkvtî/ojj tovt 'trrzi tô za/ov n/irjjii-ui (a). Et ce sommet de la vertu parfaite est bien au-dessus de tout ici-bas : oOeèv fiélnov T?t; xptTYii (6). Dieu seul est au-dessus de la vertu : ô yyç, Oto; ^i\ziwj 7?,; «piT?,; (7 i.Parcc que Dieu est d'un ordre à part; il est par essence le bien, l'excellent, le beau : TÔ àyuOo-j, TO apiT^o-j, rh /.ulô-j, principe premier d'où tous les autres biens dérivent f8).
Celle profonde théorie une fois bien comprise, on ne s'étonne plus de voir Aristole,à la suite de Platon et des anciens, identifier la vertu avec la beauté morale, rô z«/ôv. dont le nom revient à chaque page ; ni de l'entendre proclamer qu'il est bon et beau d'aimer, et au besoin daimer jusqu'au sacrifice de sa vie, cette beauté morale, infiniment .supérieure à toutes les beautés physiques : <( plus belle que l'étoile du matin et que l'étoile du soir(i)|. •> On compreml en même temps puur-
(1) Kssai sur la morale d'ArisloIr, p. 149.
(2) Elfi. Nie, 1. I, c. VII, §l'i (Didol).
(3) Elh. Nie, 1. I, c. XII. S 4; I. VII, c. i. .^ 1. 3 (Uidot;.
(4) Polit., l. III, c. viii. S*' ; c. .\i. § 10.
(5) Mdipi. Mor., 1. 1, c. XVIII et xix (Didot)
(6) Maf/n. Mor., I. I, c. xviii. § 5 tDidol).
(7) Magn. .\/<)/-.,l. 11, c. v. S^lDidotj.
(8) i:ih. Nie, 1. I. c. VI. §8; c. XII § X DiddO. - Métnpl,., I. XII.
(9) Elh. Sic, 1. V.c. I. § »r> '.Didof.