‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 160 sur 211 · II. LK DEVOIR. — LA CONSCIKiNCE MORALE · texte numérisé non relu

II. LK DEVOIR. — LA CONSCIKiNCE MORALE

perdes mouvements d'emportement, des paroles d'impatience, des blasphèmes. Il faut bien se garder de juger de la gravité de sa faute par les apparences extérieures : sa conscience, après Dieu, peut seule mesurer le degré de faiblesse ou de malice qu'elle se doit reprocher. Peut-être même pourra-t-elle s'excuser complètement et légitimement.

3° Ldicrainte est une passion d'un caractère spécial, qu'il faut rapprocher de la violence, — sans les confondre toutefois, — pour comprendre comment elle peut ouvrir la porte à une excuse raisonnable. La violence ou contrainte extérieure s'exerce directement sur nos membres et sur l'exécution matérielle de certains actes, mais ne peut atteindre l'acte élicite ou interne de la conscience. Le tyran peut forcer ma main et mon bras à élever l'encens devant l'idole ; il ne peut forcer mon cœur à faire l'acte d'adoration. L'acte interne n'est donc jamais violenté, et ne peut prétexter l'excuse de la violence. L'acte externe, au contraire, est excusable s'il est forcé par la violence.

On peut même avoir des raisons de ne pas s'opposer à l'accomplissement de cet acte extérieur, si, d'une part, la résistance contre une force supérieure était jugée inutile, et que d'autre part, pris en luimême, cet acte n'était pas essentiellement mauvais. Ainsi les martyrs conduits au temple pour apostasier, pouvaient y aller en marchant de leurs pieds : un tel acte n'ayant rien de mauvais ; mais ils ne pouvaient pas olfrir eux-mêmes l'encens aux idoles, c'eût été un acte d'idolâtrie et un scandale inexcusable. Ils devaient donc préférer le devoir à la vie ; comme ils l'ont fait héroïquement, malgré la crainte des supplices et de la mort.

La crainte, en elfet, bien différente de la violence, affecte les facultés intérieures de Tàme, mais elle

H' La

violence.

4o Li crainte.

322 l'ONDEMENTS I)K LA MOHAI.K

peut aussi, quulquu grande qu'elle soit, ne pas diminuer la connaissance du devoir, ni la liberté du ciioix. C'est en vain qu'on prétexterait la crainte, voire même la crainte de la mort, pour s'excuser d'une trahison. Si Ton consent à trahir sa i)atrie, sous la menace de l'ennemi, alors qu'on ne l'aurait jamais trahie de gaîté de cœur, ou j)Our de l'argent, assurénienl ce n'est là qu'un péché de faiblesse et non de malice, faute moins odieuse, mais pourtant odieuse; on aurait voulu, sans doute, ne pas trahir, mais on a trahi : c'est une lâcheté et un crime (1).

Et |)ourtant, que de lâchetés et de crimes dans le monde, sous prétexte de crainte! On craint la vengeance de Pierre ou de Paul, qui peut être terrible, si l'on fait son devoir en rendant témoignage contre eux devant la justice; on craint les représailles des gouvernants, si l'on vote suivant sa conscience ; on craint moins que cela, on craint l'opinion publique, la perte de l'amitié ou des faveurs de telle ou telle personne, et l'on trahit les plus graves devoirs !

Jamais de telles craintes n'excuseront devant le tribunal de la conscience (2j. Il n'y aurait que le cas où la crainte est de telle nature qu'elle provoque le délire, et, supprimant la réllexion, supprime l'exercice de la liberté : cas sinon inouï, très rare du moins, sur le(iuel il est inutile d'insister.

Eiofe et Après avoir jugé du degré de responsabilité de l'a-

l>làme de * "^ ^ ^ ^

h conscience.

(1) Les lois humaines n'obligent pas, ôtim tanto iiicommodo ; une cr.imte grave serait donc pour elles une excuse légitime ; ou plutôt l'excuse est inutilo dans ce cas, puisque l'obligation est suspendue, de parla volonté du législateur.

(2) Cependant la crainte. si elle est grave et injuste, peut annuler certains contrats, à cause de la nature uiéme de ces coutrats ; une promesse, un mariage, un serment

gent moral, la conscience lui décerne, avons-nous dit, l'éloge ou le blâme, le mérite ou le démérite, et peut lui attribuer le vice, la vertu et même la sainteté. C'est là ce qu'il nous reste à analyser.

Puisqu'il y a des actes bons ou mauvais, justes ou injustes, la volonté qui les produit doit devenir, en les produisant, bonne ou mauvaise, juste ou injuste. L'arbre lui aussi est bon ou mauvais, suivant qu'il produit de ])ons ou de mauvais fruits ; le chien de chasse est bon ou mauvais, suivant qu'il chasse bien ou mal. Et cependant on n'adresse ni éloges, ni blâme à l'arbre ni au chien, on se contente de modifier Tarbre, s'il est mauvais, par la taille ou la greffe, et le chien par un meilleur dressage. Seule, la volonté libre mérite des éloges pour sa bonté et des blâmes pour sa malice ; et le lecteur a déjà compris la raison de cette différence capitale.

Les qualités ou défauts de l'arbre et du chien, étant le produit nécessaire et fatal de certaines circonstances, bien plus que de ces agents, qui ne sont pas libres de les produire ou de les corriger à leur gré, leur sont sans doute attribuables, comme l'attribut au sujet, mais ne leur sont pas moralement iinpiitahles, puisqu'ils n'en sont pas les causes véritables et totales. Seul l'agent moral, ou maître de lui-même, est cause plénière de son effet, causa suî; et puisqu'il peut à son gré le produire ou ne pas le produire, il mérite des éloges ou des blâmes, suivant qu'il use bien ou mal de ce pouvoir. L'éloge et le blâme conviennent donc à l'agent moral et à lui seul ; ils sont la conséquence inévitable de cette pleine possession de lui-même et de ses libres effets, c'est-à-dire de sa maîtrise morale.

A la suite de l'éloge ou du blâme pour son acte bon 5i,2ri,eî

Mérite envers h société.

3!24 FONOl^MENTS DE LA MOHALli:

OU mauvais, la conscience attril>iie à l'agent un mérite ou un démérite (1).

Le mérite est un droit à la récompense, le démérite est une dette qui se paie par une expiation. Ces notions nous sont tellement familières, grâce soit à notre éducation morale, soit à leur évidence spontanée, que nous ne prenons même pas la peine d'en rechercher les origines et de les soumettre à la critique. Cependant il serait intéressant de rechercher pourquoi tout acte humain, par cela seul qu'il est bon ou mauvais, crée pour son auteur un droit positif à recevoir une récompense, ou un devoir d'accepter le châtiment et l'expiation.

Et d'ahord, quel est celui à qui incombe le devoir de punir ou de récompenser ?

Si le bien ou le mal ne profitait qu'à l'agent qni le produit, il est clair que seul Tagent pourrait s'en prendre à lui-même du bien ou du mal qu'il se fait. Mais si ce bien et ce mal tournent aussi à l'avantage ou au détriment d'un autre, cet autre a le droit de lui en demander compte, c'est-à-dire qu'il doit lui demander une compensation, ou lui en donner une, pour rétablir l'égalité de la balance entre les biens donnés et les biens reçus ; et accomplir ainsi toute justice.

Or, pour voir qu'il en est ainsi, il suffit de se rappeler la délinition même de la loi toujours jtortée pour le bien commun, in honinn coiiDiiune. La communauté est donc la première, après l'individu lui-même, à bénéflcier de sa Ijonne action, et à subir le contrecoup de sa mauvaise action. Aucune action, quelque modeste qu'on la suppose, ne saurait manquer d'avoir une inlluence dans l'ensemble total dont elle est une partie.

(1) s. Tliomas. la'it, q. 114; q. iX. a. 3.

De même que dans l'ordre physique, le moindre mouvement d'un atome doit avoir sa répercussion sur tous les atomes de l'univers, et voyager, pour ainsi dire, sans se perdre jamais, dans le gouffre de l'immensité, puisque rien ne se perd, comme rien ne se crée. Ainsi en est-il dans l'ordre moral, en vertu de la grande loi de la solidarité universelle. Il n'est pas un acte bon ou mauvais, surtout s'il est souvent répété, qui ne contribue au bien ou au mal de l'ensemble ; pas une note du concert qui ne contribue à l'harmonie générale, c'est-à-dire à l'honneur ou au déshonneur, à la paix ou au trouble, au bien-être ou au malaise, à l'ordre ou au désordre, de la famille, de la cité, de la société tout entière. Même les actes les plus intimes et les moins apparents, en contribuant à la perfection de l'individu, contribuent indirectement à la perfection de l'ensemble (1).

Donc la famille et la société sont les premières débitrices envers l'homme de bien, et les premières créancières envers l'homme pervers. Mais ce ne sont pas les seuls, et le Maitre de l'ordre universel va se trouver lui aussi engagé.

Le mérite et le démérite ont en effet principalement Ménie

^ . envers

rapport à l'être de Dieu et à ses infinies perfections ; l'ie». — à sa Sainteté, à sa Puissance, à sa Gloire, que l'homme de bien honore, et que le malfaiteur outrage et déshonore, autant du moins qu'il est en eux; — à sa Sagesse qui est secondée ou contrariée par l'ordre ou le désordre volontaire de l'homme ; — à sa Bonté et à sa Justice, que le Bien et le Mal provoquent également. Voilà pourquoi Dieu devient en quelque sorte le débiteur ou le créancier de Ihomme. Malgré la forme paradoxale de ce principe, on le reconnaîtra bientôt incontestable.

(1) s. Thomas, 1" 2», q. •>] . a. 3.

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