II. LE DEVOIR. — l'idée DE DEVOIR DANS ARISTOTE
nécessité physique, sinon les deux sens ne seraient plus réunis sous l'expression commune du tô Uo-j. Du reste, nous allons bientôt retrouver l'idée et même le mot d'àv«7/.«tov, deux fois répété dans la définition ou l'explication de la loi morale, et achever ainsi de nous convaincre qu'Aristote l'entend quelquefois dans le sens de nécessité morale, comme Homère et d'autres auteurs grecs l'avaient fait avant lui.
Or ce mot de devoir, ainsi entendu, se retrouve souvent dans les œuvres morales d'Aristote. Presque à chaque page, on y voit l'expression Ssî, on doit ; où-/, y- Set, on ne doit pas, c'est un manquement au devoir. Ainsi, par exemple, il dit que, « préférer par malice, et choisir librement ce qu'il ne faut pas, est un manquement au devoir: oià 7.axt«v o' c/.'t.pdTQc<.t ov/ à Sît (1).
Du reste, cette nécessité morale, Aristote l'a toujours attribuée à la loi, au moins à la loi écrite : tout le monde en convient.Il l'affirme lui-même de la manière la plus formelle : « Il n'y a que la loi, dit-il, qui possède une force coercitive semblable à celle de la nécessité àvaYz«TTtzviv,(non pas à cause de ses menaces, mais) parce qu'elle est l'expression, dans une certaine mesure, de la sagesse et de l'intelligence (2).» Aucun homme, par lui-même et quelle que soit sa supériorité, ajoute-t-i^n'a un tel pouvoir, ni une telle force nrcessilante, tô àv«y/.«tov, à moins qu'il n'ait le caractère de roi ou quelque autre dignité semblable et qu'il ne commande au nom de la loi (3). — Cette belle parole indique nettement une nécessité morale, bien différente d'une nécessité physique, une véritable obligation de conscience, comme nous dirions aujourd'hui.
Mais la loi non écrite, ay/^ayoç vop.o,-, la loi commune à tous les peuples, -Mhhç vou-oq, la loi naturelle, xarà 'fôirj vôfxoç.qui est immuablC; »-AÎ'jr,zoç, et universelle, x(zt TTa-jra/oît tvjv avrJîv f/jt
(1) Elh. Nie, 1. 111, c. n, § 14 (Didot),
(2) 'O 3: -jÔuoç àvayy.«TT«x-/)v 'i/ei ù-'j-jc/m.i.-j, lôyoç w à-no Ttvoj 'foo^'oTiM^ z«t voû. Elh. ^Nic, 1. X, c. IX, §^2(Didol).
(3) 'H uiv o-'j-j Tzcizou.h nciÔTZc/.itq o-j/. ïyj-i ~ô i'j/jijob'j ov<it rh avayxaïov,
oùSè ùrt o).wç Ti c'vôf àvôûo;, uri &unù.iwç o-jroq r, ti'vo; toi&vtou. Ibid. ' 22
'A'AH FONDEMKNTS 1)K LA MOHALK
ohaui-j (1), — aura-t-(.'Ile une furco ohligaloirc moiridre que la loi litiinainf;? Nullement. Arislole la proclame au cijuliaire bien snpi'iieure ;i la loi « écrite ". D'abord il rejette l'opinion (Je ceux (( qui sont allés jusqu'à soutenir que le juste et le bien existent uniquement en vertu de la loi (écrite) et n'ont jiucun fondement dans la nature (-l). » — Il estime (^u'il y a des actions qui peuvent échapper à la loi écrite, sans échapper aux principes de la morale ; « qu'un juge peut être prévaricateur,tout en restant dans la légalité (3) » ; — qu'on <• doit flétrir du même nom d'injuste, et celui (jui transgresse les lois, et celui qui viole l'équité naturelle (-4) ; — que « la nature de l'équité naturelle est précisément de redresser la loi (écrite) quand elle se trompe (5) » ; — et même de lui résister ouvertement quand elle est tyranni(jue ; aussi Aristote cite-l-il par deux fois le bel exemple d'Anligone résistant jusqu'à la mort et au martyre, ;i la tyrannie de Créon (G) ; — il estime, en un mot, que « la loi naturelle a bien plus d'autorité et traite de choses bien plus importantes que les lois humaines (7) » ; et que « le juste selon la nature est sans contredit supérieur au juste selon la loi que font les hommes [8) ».
Mais d'oiî lui vient cette supériorité et cette hardiesse de corriger les lois humaines ? (l'est, répond Aristote, que « Dieu et la Raison ont seuls le droit de commander : mettre dans le commandement quelque chose de l'homme, c'est y introduire la bêle humaine •> : 'loxif y.û.zj-ij 'ioyju tôv 6-ov xkc tôv voO-j u.vjvj- • ô o' avOcyw-ov v.ù'.'joi, — coTTi'O/iTi v.'jX ht.cwi (9,. El il ré'péte plusieurs fois, que ce n'est pas l'homme (jui a droit de commander, mais seulement la raison et la loi : -uô ovz i^urv ^t'/iv*
îtvOcyMTrov, «)./i TCiv -jvj/j-j y 10).
(1) Eth. Nie, 1. V, c. vu. § 1. -' (Didot). (-2) Ibid., 1. I. c. m. S 'i (Oidot).
(8) Ibid., 1. V. c. IX, S ly iDidot) : 1. V. c. n, § 10.
(4) IbùL, 1. V, c. I. g 8 ; 1. V. c. vu, S 7 (Didol).
(5) Ihiil., 1. V c. X, .i; 6, (Uidor.
(G) lihélor., l. 1, c. xiu, § 2 ; et c. xv. § 0 Didol'.
(7) "Ert zjût'.iTïOot y.xi ttso'i x-jûimtecuv tw /.«ri yoiî/uara vôuftiv ot y.uri rà iOr, iÎTh. l'olil., 1. III, c. xi, § 6.
(8; B£).rtov o-jj oi'zKtov to xari yjTtv roO xari vouov. Magn. Moi .. '. I, c. XXXIV. S -21 iDidol).
(9) Polit., l. m, c. XI .1 4 (Didot \
(10) Elh. Me. 1. V. c. M, S ô.