II. LE DEVOIR. — l'idée DE DEVOIR DANS ARISTOTE
Magnifique maxime, qui traduit en termes scientifiques la célèbre parole du poète : « La Loi, c'est la reine du monde, c'est la maîtresse souveraine de tous, mortels et immortels ! »
Nôaoj Sï TTxvTwv ^u7Ùvj; B-J0t~MV T£ xat àÔovaTwv (1).
Mais pourquoi cette dualité : « Dieu et la Raison ? » — C'est la même dualité qu'Aristote nous a déjà montrée dans l'Univers entier, où tout est produit par « Dieu et la Nature » ; ô Oîôç y.ui -hoûriç (2). Dieu n'agit que par les causes secondes, et celles-ci n'agissent qu'en vertu du premier moteur.
« Sans doute, nous dit Eudème, ce n'est pas Dieu lui-même qui ordonne et qui commande directement, mais c'est la sagesse (la raison) qui commande pour Dieu. Il est vrai, ajoutet-il, que ce mot pour Dieu a deux sens ; mais, comme nous l'avons expliqué ailleurs, Dieu n'a besoin de rien (3). » — Ce n'est donc pas pour lui-même, mais « c'est pour faire du bien que Dieu commande (4) ».
Cette dualité de commandement est donc purement apparente. Au fond, dans tout l'Univers, comme dans une grande armée bien conduite, — c'est la belle comparaison d'Aristote, — il n'y a qu'une seule autorité, car « trop de chefs sont un mal, il no faut qu'un seul chef (5) ». La créature ne peut commander qu'au nom de Dieu et dans la mesure où elle participe au divin.
Que s'il y a du divin en toute créature, 7ràv-« yip y^th ïyu ~i Oîio-j (l>j, et, si la raison est, dans l'homme, ce qu'il y a de plus divin, rô O-iotktov (7), il n'est donc pas étonnant qu'elle participe au plus haut degré au commandement souverain.
(1) Pindare, cité par Hérodote, III, xxxviii, et par Platon, Gorgias.
(2) De cœlo, 1. I, c. iv, § 8 ; Polit., I. VIII, c. v, §5.
(3) Où yy.p iViTaz-f/wj a/ip^wv ô Oîôj, àlly. o-'j vjiy.u h fonn^t; ini ar- Tît. AiTTÔv i)ï tÔ 0-j i-JS'/.a ' ^iMpiTzat 3 É'v aX),otç, £7t£i iy.îhôgyâ oiOîi)}j; oîÎTKt. Mnr. Kucl., I. VII, c. xv, § 15. — Cf. Decœlo, l. II, c. xii, §4. ^
(4) Oj3é toOtov îvîxa ottw; ïj ttoiv; (Ô; ô ôcoj. Mor. Eud., 1. VII, c, X, §15(Didot).
(5) Metaph., 1. XI, c. x,§ 1, 2, 14 (Citation d'Homère). (0) Eth. Nic.,\. VII, c. xni,§6(Didot).
(7) De gênerai., 1. II, c. m ; Elh. Xic, \. X, c. vu, § 1.
D'aiitanl quelle csl direclemenl mue par Dieu iiii-inême, premier moteur de l'àme humaine (1).
])(jnc (' la nature veut (jue la raison commande » : /«i yio ô \'j-/fj; y'j'^ii. v.f'/Mj (2) ; — qu'elle commande impérativement, -â-Tôi, Y.ùi'jii 0 '/ô'/o; î'.i) ; — au moins lorsqu'elle est la droite raison, lô/oç o/>tôç {A) ; — et qu'elle commande ce (ju'il faut faire ou ne pas faire, et quand il le faut faire et comment : w; hi y.xi 'o; où 0£î, zxi ôtï, y.v.'t lia 'j'ù/j. (5). Entin qu'elle commande aux parties inférieures de l'àme aussi impérieusement « que le précepteur à son élOve ou <jue le maître à son esclave (6) ».
Voilà bien, ce nous semble, qui exprime nellement l'impératif catégorique du devoir, et qui l'oppose aux simples optatifs de leslbétique. Mais ce n'est pas tout encore. Comme s'il avait prévu l'objection des contemporains, Arislote a pris soin de comparer sa Morale à l'Art eslhéti(|ue, pour nous en apprendre la diiïérence essentielle. « Dans l'art, nous dit-il, celui qui se trompe de son plein gré, est préférable à celui qui se trompe sans le vouloir : pour la sagesse, c'est tout le contraire, de même que pour les autres vertus. Par conséquent, la sagesse est une vertu et non point un art (7) ». Pensée très ingénieuse et très profonde, qui pourrait servir de conclusion à cette discussion : la morale aristotélique n'est pas un art eslbiHique, ou bien, si l'on tient à ce mol, ce n'est pas un art facultatif comme les autres, mais un art obligatoire, oîi le savoir l)ieu loin d'excuser ceux qui se trompent sciemment, les accuse au contraire et les condamne.
L'obligation morale du devoir est donc le fondement essentiel de la morale d'Aiislote. Cela ressort avec évidence des textes cités et d'une multitude d'autres qui d(''borderaienl le
(I) zlyj).ov 3fl MfjKzp £v Tfjj ù),&) Oeô;, xàv ÈxeÎvï; ' xivei '/io rr'.i; rivra TÔ £v r,itu fJslo-D. Moi'. End., 1. VII, c. xiv, § t2l, 'i:i. (3) y\or. Eud., 1. Il,c. vni, § 14 (Didol .
(3) Ibid., 1. Il, c. m, S ^ : t7/i. AV., I. III, c. xii. gU: 1. V. c. i. § 14 ; 1. V, c. XI. SI (Didot).
(4) Elh. .Yic, 1. II, c. n, § L> ; I. VT. c. i, § 1 (Didol .
(5) Ihid., I. Il, c. ni. §.5 (Didot .
(G) £7/». iVic, 1. Ill.c. xu. S 8 : Mor. Etui., 1. VII, c. \\, K, Didul).
(-}) Elli. AiV., I. VI. c. V. §7 (Didol).