‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 170 sur 211 · III. — CRITIQUE DES SYSTÈMES DE MORALE · texte numérisé non relu

III. — CRITIQUE DES SYSTÈMES DE MORALE

On pourrait, tout d'abord, les diviser et subdiviser au point de vue des conclusions morales où ces divers systèmes ont abouti. Tous, en effet, ont dû finir par formuler leur loi morale, leur idéal moral, et ces formules sont des plus diverses et des plus contradictoires.

Les unes sont des formules de morale égoïste, les autres de morale altruiste, ou bien de morale mixte) d'autres enfin, faisant planer leur idéal au-dessus du bien particulier, soit égoïste, soit altruiste, ont exprimé de diverses manières le bien absolu.

La première catégorie contientleplus grand nombre de variétés. Le bien relatif de l'individu est, en effet, quelque chose de si variable, suivant les sujets, qu'il peut être entendu de mille manières.

Ce peut être le plaisir sensible et intellectuel, qui est érigé en idéal, et nous aurons la morale épicurienne du plaisir : « recherche le plaisir, fuis la douleur » ; — ou bien un plaisir plus noble, les joies de la bonne conscience, et nous aurons la morale sentimentale de l'école écossaise : « recherche la paix de la conscience, fuis le remords ; » — ou bien les intérêts temporels, et ce sera la morale utilitaire : « l'intérêt avant tout; » — ou bien ce plaisir égoïste sera confondu avec le bonheur temporel, comme dans le système d'un vulgaire Eudémonisme : « sois heureux ; >> — ou bien il sera confondu avec la joie et la fierté de la beauté morale, comme le pensent M. Ravaisson et les partisans de l'Esthétique morale; et sa formule sera : « que ta conscience soit belle ».

La seconde catégorie de moralistes, substituant le bien des autres à son bien propre, l'altruisme à l'égoïsme, est surtout représentée par l'école positiviste de A. Comte ; sa formule est la suivante : « agis toujours pour le bien des autres ».

;{iO FONDEMENTS DE LA MOHALE

Ce désintéressement peu naturel etchiinérique, à cause de son caractère exclusif, devait provoquer une conciliation des deux principes opposés, et fusionner l'altruisme avec un égoïsnie bien entendu, d'est ce qu'ont essayé de diverses façons, Stuart Mill, et surtout H. Spencer, chef de l'école évolutionniste. Sa formule est celle-ci : « Agir pour soi et pour les autres : c'est l'intérêt de tous >.

La dernière catégorie de moralistes, avons-nous dit, s'élève des biens relatifsaux individus jus((u'au bien absolu, mais par divers procédés. Pour Kant, le bien absolu, c'est l'observation de la loi pour ellemême : '< agis par respect pour la loi » ; c'est la morale purement formelle. — Pour Descartes, le bien absolu est l'ordre arbitraire de Dieu : < obéis parce que Dieu est tout-puissant ; » — d'autres Cartésiens, mitigeant la formule autoritaire du maître, diront : « obéis parce que Dieu est bon ». — Nous avons nous-même, on s'en souvient, adopté une formule un peu différente: < sois raisonnable, > ou obéis à l'ordre raisonnable que ta raison proclame, parce qu'il est l'ordre établi par la Sagesse éternelle elle-même. Division Cette classification, logique en elle-même, et fort

par les <■-> i

écoles utile pour élever le lecteur à une vue svntbétique des

p'iiloso- , . , * , -

phiq.ies. diilerents systèmes , n y met pourtant qu un ordre artificiel : car elle classe les conclusions des systèmes, sans égard pour les systèmes d'où elles découlent, et même en les isolant complètement de ces systèmes. Or, on ne peut pas, on ne doit pas juger d'un système de morale, uniquement par les conclusions où il aboutit d'une manière plus ou moins rigoureuse, mais par tout l'ensemble du système luimême. Cette classification n'est donc pas celle que nous allons suivre dans la discussion des divers systèmes de morale. Nous nous attacherons de pré-

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férence à la critique de chacLine des grandes écoles contemporaines de philosophie, et nous jugerons de sa morale sans la détacher du cadre naturel auquel ellea été plus ou moins bien adaptée, et qui lui sert de support naturel. Il peut se faire que le support vaille plus ou moins que le tableau, ou que les deux soient également défectueux :de là des distinctions de la plus haute importance dans les jugements que notre équité seule a l'intention de porter sur ces divers systèmes de morale contemporains.

Dans nn premier groupe nous examinerons les mo- t™s raies des diverses écoles empiriques : Matérialisme, àétudier. Positivisme, Evolntionnisme, qui aboutissent non à une métaphysique, mais à une physique des mœurs.

Dans un second groupe, les morales des écoles idéalistes contemporaines, qui se réclament toutes du Kantisme et du Néo-kantisme, ou bien du Pessimisme et du Néo-Bouddhisine.

Enfin, dans un troisième groupe, nous étudierons les diverses écoles de morale étrangères aux précédentes, et qui se disent iiidépendant es, soit de toute idée métaphysique, soit de l'idée de Dieu, soit du devoir, soit de l'idée religieuse et chrétienne.

Ce cadreest assurément incomplet, mais il fait assez bien ressortir les grandes lignes, les grands courants de la pensée morale contemporaine, et suffira largement à notre but, qui n'est pas d'écrire une histoire de la philosophie, mais seulement de compléter l'exposition de la morale traditionnelle, et de la mettre en plus grand relief, par voie de parallèle et de contraste avec les principaux systèmesde morale qui, de nos jours, ont vainement essayé de la supplanter.

La Morale du Matérialisme et du Positivisme.

Thèse matérialitlc.

Tlicso posilivisle.

Le MalOrialisiiie et le PosiLivisuie seul les deux premières écoles issues de la méthode empirique, qui n'admet que rexpérience sensible comme critère unique de la vérité. Rien ne doit être affirmé que ce qui l)eut être expérimenté : tel est leur principe essentiel. Kn conséquence, le Matérialisme nie la s])iritualité de l'àme, et partant son immortalité. A plus forte raison, il nie l'existence de tout autre esprit et de Dieu luimême. Rien n'existe que la matière et son mouvement, dont les transformations éternelles et sans lin, ont produit par hasard l'Univers actuel.

L'homme lui-même est forcé de rentrer, bon gré, malgré, dans ce cadre étroit, et de même que l'àme n'est pins qu'une fonction du cerveau, ainsi la pensée n'est plus qu'une sensation transformée, et la sensation qu'un mouvement particulier de la matière. Uuant à la liberté, elle ne saurait être qu'une illusion, car le déterminisme des lois du mouvement est inllexible, en sorte que la vertu et le vice ne sont ((uc des produits nécessaires « comme le sucre et le vitriol (1) ».

Le Positivisme, de son cùté, sous des formes plus réservées, admet à peu près les mêmes théories, au moins en pratique. Sans doute, en principe, il ne se déclare ni matérialiste ni spiritualiste, sous prétexte

(1) Taine, Hjs/otrc de la littérature nnfflaise.lnirod. XV. — <■ l'nc idée est le produit d'une combinaison analogue à celle de l'acide formique : la pensée dépend du pliosphore contenu dans la substance cérébrale ; la vertu, le dévouement, le courage sont des courants d'électricité organique... » La lierue méiiicale.\ô février 1K(5G. — Item. Keuerbach, Vogt, Molescbott, Biichner, etc.

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que la recherche des essences et des causes est impossible ; mais précisément parce qu'il ne sait pas distinguer l'esprit de la matière, et qu'il exclut de la science tout ce qui est hors du cercle des réalités sensibles, c'est un matérialisme au moins pratique.

Telle est, en deux mots, la philosophie sans idéal, qui va essayer de donner une morale à l'homme et à la société. Si elle ne consultait que la logique, cette morale serait assez simple. Puisque l'homme n'est qu'un être sensible, son bien supérieur sera pour lui le bien sensible, le plaisir. Sa fin dernière et sa loi suprême, de rechercher le maximum possible de plaisir, en réduisant au minimum la souffrance inévitable. Le plaisir, le hien sensible, sera donc la règle des moeurs ; quant au bien honnête, qui ne tombe pas sous les sens, il n'en saurait être question, à moins de confondre l'honnête avec le délectable. Encore moins serait-il question du devoir : le désir du plaisir étant naturel au cœur de riionime, il serait absurde de lui imposer de le vouloir.

Toutefois, l'égoïsme radical d'une telle morale, dès Problème: qu'il sortira des cerveaux nuageux des philosophes, nom/e' pour prendre contact avec les réalités de la vie, va '"°''"'^' s'exposer à une rude épreuve, au choc violent des égoïsmes rivaux qui l'entourent dans la mêlée sociale: l'homme va devenir un loup pour les autres hommes : }iomo homini Inpus. Ce conflit était à prévoir entre la théorie pure et la pratique. On a beau poser en principe que l'égoïsme est la loi abstraite et idéale pour la pensée, il faut pourtant agir et vivre avec les autres hommes, et c'est la loi diamétralement opposée à l'égoïsme, la loi de V altruisme qui s'impose pour la pratique. Gomment les concilier ensemble (1)?

(1 ) La vieille morale les a facilement conciliés ensemble dans l'amour supérieur du Devoir, et l'obéissance à la loi de Dieu.

3u4 FONDEMENTS DE LA MOHALK

Telle est r.'nitiiioinie où aboutit le matérialisme. Il doit la résoudre s'il veut vivre ; et c'est à la solution de ce singulier problème, vraicasse-tôte cliinois, que vont s'escrimer tour à tour avec acharnement les penseurs de ces diverses écoles. Il sera intéressant de les suivre, après avoir fait remarqut;r toutefois que cet unique problème où s'enferme l'école em[)irique n'est qu'un coin do la morale. Malgré l'importance de nos devoirs sociaux, nous avons aussi des devoirs envers nous-même et envers Dieu, «lu'il n'est pas permis de passer sous silence (1 ).

>• La solution, peut-être la plus simple, et sûrement

Malëria- '■ \ '

lisme, la plus conforme à l'esprit du matérialisme, si l'on

posilivis- ^ , f, . .

me peut dire ainsi, c'est celle qui a reçu le nom d utilitarisme, parce qu'elle confond V/ionnrtc avec l'utile, et dont Hobbes, Benthain et Stuart Mill furent les principaux représentants.

Hobbes. Hobbes (2) admet bien que le plaisir de l'individu est sa seule loi, mais il distingue des plaisirs présents, les plaisirs futurs. Les plaisirs présents ou immédiats ne sont pas toujours les plus enviables, dit-il, au contraire, il vaut mieux souvent s'en priver en vue de nous procurer plus tard des plaisirs plus considérables. La privation d'un plaisir peut être un excellent calcul. Or, c'est ordinairement ce qui arrive dans notre commerce avec les autres hommes : si nous

^1) Celte grave lacune a été justement critiquée par M. Brunetiére ; « On dirait aussi bien que nous n'avons de devoirs qu'envers nos semblables, et quà la condition qu'ils ne souffrent pas de notre manière d'agir, toute licence nous est donnée de satisfaire nos pires instincts : induh/ere lurpi^shnw corporis parti. C'est le ventre qu'un ancien qualifiait en ces termes. •> Ln Science et la lielirfton. p. 71.

(2; La philosopbie de Hobbes (I5t<8-1679i étant indispensable a l'inlcllij;cncc de et llos de nenlliam et de Sluarl Mill, nous létudions ici, quoiqu'il ne soit pas un contemporain.

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