‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 175 sur 211 · III. CRITIQUE. — MAÏÉBIALISME ET POSITIVISME · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — MAÏÉBIALISME ET POSITIVISME

de nutrition ; n'est-ce pas au contraire le besoin de nutrition qui présuppose cet amour essentiel de tout être pour lui-même, qu'on a si bien appelé le vouloirvivre, et dont une des manifestations les plus élémentaires est précisément le besoin de nutrition ?

De même pour la sympathie. Au lieu de dériver du besoin de reproduction et du rapprochement des sexes, ce besoin et ce rapprochement n'en sont que les etîets naturels, et encore ces effets ne sont-ils pas essentiels à la tendance sympathique. L'enfant aime son père et sa mère, ses frères et ses camarades, avant de ressentir les développements delà sexualité. Les affections les plus profondes et les plus nobles, celles que nous éprouvons pour la Patrie et la Religion, ou bien pour les pauvres, les malheureux, et en général pour les autres membres de l'humanité, la charité, ia pitié, la fraternité, sont parfaitement dégagées de tout instinct sexuel. Bien plus, cet instinct, chez les animaux, est un esprit de jalousie, d'exclusion, déconcentration et d'égoïsme, qui est le contraire même de l'esprit d'expansion et de sympathie sociale. L'affection du mâle pour la femelle ne souffre point de partage, et comme on l'a très bien dit, c'est une sorte « d'égoïsme à deux >. Les liens vraiment sociaux ne se forment qu'entre les familles déjà constituées, ou entre les frères, les parents, les amis, et en dehors de tout instinct sexuel.

La belle théorie de Littré a donc un premier défaut, ciuiquc c'est d'être en contradiction avec les faits, et partant conci..avec la vérité, et nous aurions droit d'arrêter là notre morales. critique. Mais alors même qu'on lui concéderait ce point de départ; alors même que l'égoïsme viendrait des besoins de nutrition et l'altruisme du besoin de génération, la science morale ne serait pas encore commencée. Nous aurions bien constaté qu'il y a dans

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riiomiiie des teiidaiices égoïstes et des tendances altruistes, ce dont personne ne doute ; — mais toute la question morale est d'établir la règle qu'il faut leur imposer pour bien vivre, en un mot c'est la (jueslion du devoir.

En présence de ces deux ressorts de la machine humaine, Littré n'hésite pas à donner la i)référence à l'altruisme sur régoïsme,i)Our deux raisons, l'une tirée de la biologie, l'autre de la logique. Examinons leur valeur.

L'aiirui». La première est tirée de la supériorité physiologique s'impose dcl lustinct altruistc sur 1 instinct égoïste. La biologie nous montre, en ell'et, que dans le développementvital, ce qui paraît d'abord est le plus simple; les fonctions plus compliquées viennent ensuite, et partant sont supérieures aux premières, qu'elle considère comme élémentaires et inférieures. Aux yeux du naturaliste, la reproduction sera donc supérieure à la nutrition, et partant aux yeux du moraliste, ])armi les fonctions dérivées, l'altruisme devra être supérieur à l'égoïsme. Telle est la démonstralion de Littré. La supériorité de l'altruisme n'est pas pour lui, comme pour l'école anglaise, une question de plaisir ou d'intérêt, car il a rejeté la morale utilitaire ; — ni une question de perfection intrinsèque, comme pour les spiritualistes, puisqu'il n'admet aucun critérium absolu de bien ou de mal. Elle est donc une supériorité purement physiologique : l'ai truisme est supérieur à Tégoïsme, parce qu'il est une fonction plus complexe. En vérité, cette raison est-elle bien suflisante pour persuader à l'homme qu'il doit réprimer son égoïsme et se sacrifier pour autrui? Il est clair que non. Eh ! que m'importe à moi cette supériorité de complication organique ? Si je préfère la tendance simple, celle qui va tout droit à la jouissance immédiate, sans passer par les détours

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de la gêne et du sacrifice, au nom de quel principe me condamnerez-vous ?

Au nom de l'avenir de la race ? Mais Litlré lui-même nous enseigne que cet avenir est assuré, et que l'instinct supérieur triomphera fatalement des instincts inférieurs. Si ce triomphe est fatal, il se fera bien sans moi.

Cependant Littré ne semble pas avoir grande con- ^%\f^^'î^ fiance en la suffisance de son argument physiologique, Lo-ique. puisqu'il lui en adjoint un second tiré de la logique, tombant ainsi lui-même dans la même faute qu'il reprochait à Comte, de ne pas s'en tenir strictement à la biologie. En voici le résumé.

Le grand devoir de l'altruisme est de faire régner la justice parmi les hommes, or la justice n'est qu'une égalité ou identité logique qui s'impose à notre esprit. En effet, lorsque quelqu'un a commis une injustice, on estime, dit-il, tant bien que mal, le tort qui a été causé, de manière à rétablir l'égalité par une compensation raisonnable. Après la compensation faite, l'égalité mathématique est rétablie : A = A. Ainsi l'idée de justice ou d'injustice, c'est l'idée même d'égalité ou d'inégalité.

« A égale A, ou A diffère de B, tel est le dernier terme auquel tous nos raisonnements aboutissent, comme futur point de départ. Cette intuition est irréductible : on ne peut pas la dissoudre, l'analyser en d'autres éléments ; c'est une des bases de notre système psychique ou logique. La notion de justice est donc une notion purement intellectuelle portée dans le domaine de faction et de la morale (1 ). »

Quand nous obéissons à la justice, nous obéissons donc à l'évidence du principe d'identité. Cette évi-

(1) Littré, La science au point de vue philosophique, o» édit., ^i. 338 et suiv.

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(kiiR-c, un l()gi(iue, s'appelle vérité; dans le domaine de l'action, la môme évidence s'im[)Ose comme un devoir. Des deux côtés, c'est un commandement, un im- })éralil" catégorique, là jxiur l'esprit, ici pour la volonté.

Piiiicipc Nous accorderons volontiers que l'idée de justice të'suffif contient une certaine idée d'égalité, qui fait le fond ''■"■ . et la légitimité de plusieurs contrats, notamment de la vente, de l'échange, du prêt, etc. Il y a donc là un rapprochement légitime de deux idées. Mais ces deux idées n'en sont pas moins dillerentes. L'égalité ou identité mathématique, A = A, est une vérité; la vertu de justice est un devoir ; or comment conclure légitimement de l'un à l'autre, sans tomber dans le sophisme qui passe d'un genre à un autre ? De ce qu'une chose est vraie, s'en suit-il qu'elle soit juste ; et de ce qu'elle est fausse s'en suil-ii .[u'elle soit injuste ?Ilest clair que non. On peut donc commettre une faute en disant une vérité, et toute erreur de calcul ou d'action n'est pas nécessairement une injustice. Comment donc s'ajoute au vrai ou au faux le caractère de justice ou d'injustice *? Littré ne ledit

pas.

Bien plus, pouniuoi le caractère de justice serait-il obligatoire, s'il n'est fondé que sur une simple égalité mathématique. Pouniuoi l'égalité mathématique serait-elle préférables l'inégalité? Comme l'observe très bien M. Fouillée: « A = A n'a pas plus de valeur mathématique que A < A ou A > A. Là où l'inégalité existe en fait, elle est la réalisation d'une idée mathématique au même titre (^ue l'égalité ; et là où l'égalité n'existe pas. il n'y a aucune raison mathématique pour la rétablir. Les malhéniatiiiues constatent, mais ne réi)arent pas. Le mot de compensation sur lequel s'appuie M. Littré dans sa théorie de la

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