‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 176 sur 211 · III. CRITIQUE. — MATÉRIALISME ET POSITIVISME 37o · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — MATÉRIALISME ET POSITIVISME 37o

justice, offre bien une apparence mathématique, mais ce n'est qu'une apparence. Quand elle est moralement nécessaire, la compensation s'établit sans doute selon les mathématiques, mais ce ne sont pas les mathématiques qui la rendent nécessaire (1). »

Si, au lieu de fonder la justice sur le principe logi- principe que d'identité^ Littré aimait mieux la fonder sur le iradiaron principe de contradiction^ qui en est la formule né- "^àL' gative, et s'il nous disait avec Spinosa que la moralité consiste à éviter la contradiction dans sa pensée, et qu'il serait contradictoire de vouloir vivre en société et de vouloir être injuste, nous lui répondrions qu'il commet encore le même passage sophistique en concluant de la contradiction logique à l'injustice morale, ou de la vérité logique à la justice morale. L'absurde ne suffit pas cà constituer le mal moral, pas plus que la logique ne suffit à constituer le bien. Vous avez des malfaiteurs très logiques, et qui ne mettent pas la moindre contradiction dans leur pensée, en vivant en société, tout en violant les lois de la justice, car leur pensée étant l'égoïsme parfait, ils usent des lois sociales quand c'est leur intérêt, et les violent pareillement quand ils y trouvent intérêt :leur égoïsme reste toujours d'accord avec lui-même.

Concluons donc que pour passer de l'ordre logique à l'ordre moral, de la vérité au devoir, Littré aurait besoin d'un principe supérieur, et qu'il refuse ce point d'appui. Son impuissance est ainsi démontrée.

Ce passage sophistique de l'ordre logique à l'ordre moral a été renouvelé par Taine d'une manière un "d" peu différente, et qu'il sera bon d'indiquer, ne serait

Taine,

(1) Fouillée, Critiq. des syslèmes, p. 52.

expose

ce que pour compléter dans ses grandes lignes le tableau de la morale positiviste.

Taine n'a jamais abordé de front le problème moral; il est juste, pour son excuse, de le faire observer. Après son livre sur Y Intelligence. — où il a surtout analysé l'intelligence de l'animal, étage inférieur de celle de l'homme, et omis l'étage supérieur, — on aurait pu espérer qu'il traiterait aussi de l'action morale. Il n'en a rien fait; soit qu'il ait alfeclé de dégager sa philosophie de toute préoccupation morale, soit qu'il ait reculé devant la tâche d'édifier une science morale, avec des faits et sans principes, suivant sa méthode. fnn"c-; Toutefois on peut entrevoir sa théoriemorale à travers les quelques brefs aperrus. plus ou moins clairs, qu'il nous a laissés dans ses oiuvres. Voici comment il l'a résumée lui-môme.

« Le bien d'un être est le groupe de faits essentiels qui le constituent. L'action qui a pour motif cette maxime universelle ou une de ses suites universelles est vertueuse. — Ces deux phrases sont toute la morale. »

Pour se faire mieux comprendre, il en donne l'exemple suivant : « Regardez un bien en général, et, par exemple, prononcez ce jugement universel que la mort est un mol. Si cette maxime vous jette à l'eau pour sauver un homme, vous êtes vertueux... Le jugement universel surpasse en grandeur le jugement particulier: donc le sentiment et le motif jiroduits |>ar le jugement universel surpasseront en jiiandeur le sentiment et le motif produits par le jugement particulier. Donc le sentiment et le motif vertueux surpasseront en grandeur le sentiment et le motif intéressé ou affectueux. (Test ce que l'expérience confirme, puisque nous jugeons le motif vertueux supérieur en dignité et en beauté, impératif, sacré. A ce titre, nous

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appelons ces impulsions des prescriptions ou des devoirs (1).> Reprenons cet exposé assez obscur. D'abord le bien cruique ;

■^ ^ , on attend

et le mal v sont définis par des faits ou des groupes de «ne

" ^ . t . preuve.

faits essentiels qui constituent un être. Ce qui détruit cette constitution est un mal : la mort est un exemple de mal , la vie un exemple de bien . Mais il est clair que ces définitions ne visent encore que le bien et le mal physiologique, et nullement le bien et le mal moral, visés seulement dans la seconde phrase. Là nous apprenons que l'action vertueuse est celle qui favorise ce bien général, et partant l'action coupable est celle qui lui nuit. Sauver la vie à son prochain sera donc une action vertueuse, la détruire une action coupable.

Cette morale simplifiée ressemble beaucoup à celle que certains honnêtes gens résument en deux mots: « ni tuer, ni voler >. N'insistons pas toutefois sur sa pauvreté ; encore si elle était solide et démontrée, nous aurions du moins une part de vérité morale. Aussi demandons à M. Taine, pourquoi favoriser le bien physiologique d'une personne est un bien moral, un acte de vertu ; pourquoi lui nuire est un mal moral. Quelle est sa démonstration?

Il nous répond par l'analyse logique d" un jugement ; La gran- — preuve qu'il affectionne, car si nous avons bonne lotrique. souvenance, il s'est déjà amusé à faire évanouir la substance par ce même procédé logique (2).

Voici donc, nous dit Taine, un homme qui se jette à l'eau pour sauver de la mort son prochain ; il est mû par ce jugement universel: la mort est un mal pour le genre humain. Or le jugement universel sur-

(1) Taine, Les Philosophe!^ français au AVX" sii'rle, 2'' éd., p. 270 et suiy.

(2) Voy. Lp cerveau, l'âme et les facultés, \\. 109.

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passant engrandcur le juf^'emoiit particulier, raclion conforme à ce jugement [)articipo à la grandeur et à la supériorité de ce jugement. Elle est donc une ac tion supérieure ou vertueuse.

Critique Muis sl, au contrairc, ré|jli(iuerai-ie, parti du même

de celte . . , , , i

preuve, principe universel : la mort est un mal pour le genre humain, notre homme avait conclu : donc je ne m'y exposerai pas, — la grandeur de la proposition universelle n'eût pas varié ; faut-il donc conclure que cet acte de prudence participe également à la grandeur et à la supériorité du jugement universel, et devient une action aussi vertueuse que la précédente?

Pour excuser M. Taine de cette énormité, il faut interpréter autrement ses paroles. lia voulu dire seulement qu'agir pour le bien général de l'humanilé, agir pour les autres, c'est la maxime de l'homme vertueux, tandis qu'agir pour soi, pour son bien particulier, est une maxime égoïste et inférieure. C'est d'ailleurs la thèse familière de Taine, comme des autres positivistes. Certes, elle contient une grande part de vérité, mais il faut expliquer po?<>'g?fo/, et la méthode positiviste ne le permet pas. Il serait plus honorable d'en faire l'aveu, que de s'en tirer par des jeux de

Jeu de mots et des métamorphoses sophistiques de la gran-

mots so- . . i ,

piiisii- deur loiii^ine d'une proposition en grandeur morale,

ques. '^ ^ ^ / " . .

et des propositions universelles en propositions desintéressées. L'égoïsme tout aussi bien que le désintéressement peut se formuler en propositions logiques universelles, et le désintéressement tout aussi bien que l'égoïsme peut viser des biens particuliers, celui de Pierre ou de Paul, qui est aussi particulier que mon propre bien. L'extension et la compréhension des ternies d'un jugement, pas plus que les autres procédés logiques, n'a donc réussi à distinguer le bien et le mal, ni à fonder la science morale.

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