I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LA MORALE
possible » (1). Et ayant découvert ce roc inébranlable, « cette pierre angulaire de la religion et de la morale» (*2), ils se sont hâtés de reconstruire sur cette ferme assise tout 1 édifice de la métaphysique : la liberté, Dieu, l'âme, la vie future, que leurs mains imprudentes venaient de démolir et de ruiner à l'envi. A notre tour, nous conclurons de l'existence du devoir à l'existence de la liberté ; nous redirons : « tu dois, donc tu peux », mais nous le ferons plus légitimement que Kant, car nous n'avons pas commencé comme lui par suspecter la valeur objective delà raison, de ses premiers principes, et ruiné à l'avance la portée et la légitimité de nos raisonnements. En effet, si les raisonnements par lesquels nous allons conclure du devoir à la liberté sont bons et probants, ce n'est pas seulement à un acte de foi en la liberté, comme l'imagine Kant, mais à un acte di'évidence et de certitude scientifique qu'ils nous amèneront. S'ils sont mauvais ou suspects, ils ne peuvent même pas être le fondement d'une foi éclairée. Une mauvaise démonstration ne peut pas plus fonder la foi que la science ; tant il est vrai qu'après avoir déclaré la raison impuissante, Kant n'avait pas plus le droit de raisonner pour fonder la foi que pour fonder la science. Même pour une science subjective, et pour l'accord de nos idées entre elles, il faut supposer des données objectives et absolues, dont on ne puisse douter, ne serait-ce que le principe de contradiction, sinon tout pourrait être affirmé et nié en même temps,
Essayons donc cette démonstration : tu dois, donc némonstu peux. Le devoir, dont nous avons constaté 1 exis-
(1) Kant, Critique delà raison pratique (Garni), p. 3()3.
(2) Kant, Critique de la raison pure (Tissot), n'^ 558, p. 110.
30 FONDRMENTS DR I.A MOUM.I'.
teiice dans la {lartie la plus proloiide et la ineilleiire de nos consciences, est aussi appelé une Loi, mais c'est une loi bien dilTcrente des lois pliysi{|ues qui régissent les êtres physiques. La pierre tombe vers le centre de la terre, le soleil et tous les globes (|ui roulent dans les espaces éthérés se meuvent suivant les lois de la gravitation. Mais qui dira que la pierre a le devoir de tomber ; (jue le soleil et la lune ont le devoir de se lever ou de se coucher à des heures fixes '( De même dans le monde de la vie végétative et sensii)le. Le germe delà graine ou de l'œuf se dévelojjpe suivant des lois mystérieuses, l'arbre porte son fruit en sa saison, la sensation est régie par des lois que Weber et Fechner ont essayé de formuler, l'animal obéit aux lois de l'instinct ou de l'association des images. Mais qui oserait dire (|ue la graine ou l'ieuf ont le devoir de se développer d'aju-rs un type spécifique, que l'arbre a le devoir de porter des fruits, que l'animal a le devoir d'obéir aux lois de la sensibilité et de l'instinct?
Il est clair que si la semence ne germe pas dans le sillon, si l'arbre nei)orte pas son fruit, si l'animal n'obéit pas aux habitudes qu'on lui a inculquées, l'homme pourra s'aflliger, prendre îles moyens pour arriver à de meilleurs résultats, mais Userait insensé de blâmer la semence inféconde, d'adresser des reproches à l'arbre stérile, ou de faire observer à l'animal domestique (ju'il a manqué gravement à ses devoirs. Si le jardinier taille l'arbre, si le maître châtie l'animal, ce n'est pas en punition dun acte coupable, c'est en prévision de l'avenir, pour moiiifier les efi'ets futurs en modifiant les causes qui les doivent produire, u 11 en est tout autrement de la justice humaine et
**1ï!'""' de la justice divine. Lorsque un homme commet un
devoir.