I. LA LIBEKTK. — LA LIBERTÉ ET LA MORALE
assassinat, alluma un incendie, le juge d'instruction s'informe tout d'abord s'il est fou ou sain d'esprit. S'il est fou, on ne le punira pas, on ne le traduira même pas en justice, on se contentera de l'enfermer pour prévenir de semblables malheurs. Si on le traite encore en homme, c'est en homme hors de l'état normal, en pauvre malade qu'il faut soigner et non punir. Si l'incendiaire ou l'assassin sont au contraire sains d'esprit et à l'état normal, la justice humaine ne se contentera pas de les enfermer, pour défendre et préserver la société menacée, elle poursuivra encore les coupables, infligera un châtiment au crime, et un châtiment proportionné à la gravité du mal moral, et non du mal matériel, admettant parfois l'excuse des circonstances atténuantes.
La justice divine exerce encore la vindicte d'une manière plus sûre et plus rigoureuse. Si après cette vie terrestre, il en existe une autre bienheureuse ou malheureuse, ce n'est évidemment pas pour l'amélioration de l'individu, mais pour sa récompense ou sa punition, ni pour l'utilité ou la défense de la société menacée, mais pour la satisfaction plénière aux exigences de l'éternelle justice.
Eh bien, d'où vient cette différence profonde, essentielle, entre la loi du devoir que proclame la conscience humaine et les lois que découvre la science du cosmos, entre la loi morale et la loi physique ?
Le lecteur a déjà répondu : la loi physique régit les phénomènes physico-chimiques ou biologiques fatalement et sans qu'il soit possible de s'y soustraire ; la loi morale au contraire commande sans contrainte.
L'être raisonnable qui l'écoute est libre de l'observer ou de la violer, à ses risques et périls ; mais s'il doit agir comme la conscience commande, c'est qu'il peut agir ainsi ou autrement,caron necouimandepas
'Al FONDEMENTS UE LA MORALE
à ijui ne peut obéir ; on n'ordonne pas à un paralytique deniarclier, ni à un sourd d'entendre; on ne prescrit pas une direction à celui qui n'est pas libre d'orienter à son tj^ré ses puissances et de les diriger. La liberté est donc impliquée dans la notion du devoir (1). Lo droit Supprimez la liberté, vous supprimez donc tous les devoir, devou's, etdu même coup vous supprimez tous les droits. Car, quelle que soit la théorie adoptée sur l'origine du droit, les droits et devoirs sont des notions corrélatives qui ne peuvent exister l'une sans l'autre. Si les enfants n'ont plus de devoirs envers les parents que deviennentles droits des parents? Siles inférieurs n'ontplus dedevoirs enversles supérieurs. siles égaux n'ont plus de devoirs envers leurs égaux, si nous n'avons plus de devoirs envers nous-mêmes nienvers Dieu.que deviennent les droitsde Dieu, des supérieurs et des sujets, des parents et desenfants, quedeviennent nos propres droits personnels ?
Il est clair que tous ces droits s'évanouissent, croulent par la base, et si vous maintenez encore les formules qui les expriment, ces formules se vident de leur réalité. Un droit sans un devoir correspondant n'est plus qu'un mot.
A la place de la vérité et de la sainteté du droit se substituera fatalement la force. La forcedésormais primera le ilroit, ou plutôt la force sera le seul droit. Que devient dans cette étrange morale la dignité humaine, le devoir des princes et les droits des sujets, les droits du sang et de l'amitié, la foi jurée et la sainteté des contrats, le respect dû à l'enfance et à la faiblesse, en un mot ce qui fait la dignité et l'honneur de l'individu et de la société? On le devine aisément. La
(1) • Homo est liberi arbiU-ii, alioquin frusia essent pr.vcepla. prohibilionos. » S. Thomas. 1», q. 83, a. 1.— Cf. Aristole, Grande Morale, I, c. 10, § 3, 4 [b. S. H.).