III. CRITIQUE. — PESSIMISME OU NÉO-BOCDDUISME
folie, la folie radicale, — conduira-t-il plus logiquement au désintéressement et à la fraternité ? Ne seraitce pas plutôt l'inverse, et ne favoriserait-il pas, au contraire, cet égoïsme épicurien que les pessimistes prétendent ruiner?
Si notre moi n'est qu'un accident sans valeur et une illusion mauvaise, produite par la grande folie du voulôir-vivre, vous ne pouvez plus me conseiller de prendre cette illusion au sérieux, de l'estimer dans les autres hommes, d'en faire l'objet de mon amour,, de me sacrifier pour cette mauvaise chimère. Le dévouement d'un homme pour un homme, c'est-à-dire d'une illusion pour une illusion, est lui-même illusoire et absurde. Telle est la raison, sans doute, du profond mépris pour la race humaine dont Shopenhauer faisait profession, et qui se trouve au fond de sa hautaine « pitié » .
Mais il y a plus ; si la vie est un mal parce qu'elle tend au bonheur et que le bonheur est impossible, je n'ai plus aucun effort à tenter pour rendre les autres heureux. Je ne puis que les aider à se débarrasser au plus tôt d'un si odieux fardeau. Nous ne pouvons plus nous aimer que pour chercher à nous annihiler. C'est le seul rôle logique de la fraternité pessimiste.
Tout d'abord, nous entr'aider à accomplir le suicide de la volonté par l'ascétisme. Si tous les mauvais traitements sont un excellent moyen pour nous faire avancer dans ce dégoût de la vie, pourquoi n'en pas gratifier nos frères? « Par rapport à celui qui en est l'objet, dit Hartmann, ces mauvais traitements sont physiquement un mal, mais ils sont métaphysiquement un bien, et, au fond, un bienfait, puisqu'ils contribuent à le faire avancer vers son véritable salut (1). »
(1) Parerga, t. VI, § 172.
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LVgoïs- Cq serait l;ï un Lrunre nouveau, mais très loi'i(iue, de
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• onsé- fraternité, en attendant le i^rand jour du « suicide cos-
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lofc'iquc. niique >, qui fera rentrer l'univers dans le néant du nirvana. Mais ce grand jour de la « délivrance » est encore éloigné... ; d'ici là, il faut vivre, bon gré mal gré, en souffrant le moins possible, puisque la souffrance est le seul mal.
Donc, pour échapper à sa poursuite : sauve (jui peut général, et chacun pour soi! La lutte pour la vie, l'utilitarisme égoïste, ou l'épicurisme, seront la suite pratique de la théorie pessimiste, qui ne nous apparaît plus, au fond, que comme un épicurisme déçu, jouant devant le grand public les airs tragicjues de la « philosophie du désespoir >. Son mépris de la vie dissimule assez mal un désir de bonheur jjIus raffiné et plus égoïste. Ses déclamations ne peuvent nous donner le sens de la vie humaine, encore moins le prix de la vie.
, . . Aussi sommes-nous étrangement surpris des rap- '"« '^} urochements injustifiés qu'on a tentés entre la morale nismc. du pessimisme et la morale chrétienne (1 ).
Sans doute, la religion chrétienne appelle cette terre une « vallée d'exil et de larmes > ; elle répète avec le sage Salomon que < tout est vanité et affliction d'esprit sous le soleil ». Tous ses penseurs, orateurs, poètes ont dit et redit sous mille formes la parole de Pascal : « Nous cherchons le bonheur et nous ne trouvons que misère. > Les saints eux-mêmes ont pu avoir leurs lieures de tristesse amère, et même, à l'exemple de S. Paul, ils ont pu désirer la mort et
(1) 'y C'est l'iiomiour du pessimisme que de faire le fond des religions supérieures qui se partiit-onl encore aujourd'hui le monde... Une religion qui n'est pas pessimiste est à peine une morale... Le Bouddliism»^ et le Cliristianisme sont des religions pessimistes. » Brunetièrc. Revue des Drur-Moncles, l»' nov. 18'.0. Lu l'hilosophie de Schopenhauer.
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lai sourire comme à une bienfaitrice et à une amie, et cependant tous auraient regardé comme un blasphème la devise pessimiste : que « la vie ne vaut pas la peine d'être vécue ».
C'est qu'en eiret,si cette vie mortelle a un côté vrai- oifféren-
1,1, 1 '^^ essen-
ment triste et désole, malheureusement trop réel, tjeue. qu'on ne saurait supprimer en le niant, il y a aussi un autre côté, le côté des divines espérances que les pessimistes oublient ou ignorent, et qui est une large compensation, et même une transfiguration du mauvais côté. A cette divine lumière, les maux de la vie présente deviennent une épreuve, c'est-à-dire un moyen de purification et d'expiation, en même temps qu'une école de vertu, une source de mérite et un gage des espérances éternelles. Aussi le divin Maître va-t-il jusqu'à nous recommander non seulement la résignation, mais encore la joie et l'exultation au sein des épreuves, et les saints ont connu et expérimenté le secret de cette sainte allégresse, au milieu des persécutions et des tourments les plus ati'reux.
Ce seul trait suffirait à faire cesser un si grave malentendu. Le pessimisme ne voit qu'un des aspect de la vie, le mauvais, et refuse de voir l'autre qui seul pourrait expliquer le premier, car il en est la contrepartie. Le Christianisme seul a vu les deux aspects, et il les explique et les complète l'un par l'autre. Aussi tandis que le pessimisme conclut à la désespérance et à l'abdication du devoir, en faisant appel au néant, qui seul peut nous décharger du fardeau de la vie, le Christianisme, au contraire, conclut par l'espérance dont elle fait un précepte, et par la nécessité pour l'homme, en se soumettant au devoir, de faire appel à la vie divine et surnaturelle, qui sur la terre est une anticipation de la vie bienheureuse de l'éternité.
En un mot, le Pessimisme soutient que le monde
est une œuvre manquée. une œuvre mauvaise, et la vie un malheur ; le (Uirislianisme affirme au contraire que l'œuvre de Dieu est bonne, et nous révèle le prix de la vie. La contradiction est complète. La Mais, du moins, ne pourrait-on pas prétendre que la
esS" religion chrétienne est fondée sur le sentiment pes- JthpL simiste ([ue la vie est mauvaise".' l^était la pensée de simisme? y^j^ Hartmauii lors({u'il écrivait : « C'est le mécontentement des choses de ce monde qui conduit à la religion, mécontentement des maux qu'il faut subir, ou mécontentement de sa propre nature qui fait tomber dans le péché ... Là où n'existe pas la disposition pessimiste, la religion ne saurait croître, du moins spontanément (1). »
Certain auteur catholique nous paraît beaucoup trop indulgent pour cette thèse. Oue la « bonne souffrance » ramène souvent à Dieu un grand nombre d'âmes égarées, c'est un fait de tout temps démontré par d'illustres exemples, et nous sommes les premiers à le reconnaître. Mais que ce soit la voie ordinaire, à plus forte raison la voie unique, pour arriver à Dieu, c'est là une exagération manifeste. Les voies de Dieu sont innombrables et variées à l'infini. Il choisit lorsqu'il lui plait ses amis et ses apôtres aussi bien parmi les heureux de ce monde que parmi les deshérités et les mécontents. Il lui suffit de mettre au cœur de l'homme le sentiment profond de sa contingence et de sa misère, uni à des aspirations élevées et généreuses : or ce sentiment n'est pas nécessairement un sentiment de tristesse et de dégoût de la vie : et surtout il n'a rien de commun avec le sentiment pessimiste que l'œuvre de Dieu est essentiellement mauvaise et que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue.
^1) Vou Harlmann, /.a relitjiutt de l'avenir, ch. VII.
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Ce sentiment ne fera jamais un chrétien, encore moins un apôtre, car c'est un sentiment d'orgueil déçu et de révolte contre Dieu.
Même sur ce point, la différence essentielle entre la morale pessimiste et la morale chrétienne demeure donc incontestable (1).
Cependant, malgré ses belles promesses, le nouvel évangile du pessimisme etdu néo-bouddisme paraissait insuffisant à pacifier les cœurs blessés par les injustices du sort et les cruautés de la nature, insuffisant à remplir le vide des âmes, que le besoin de vivre et la poussée de vie intérieure appelle à autre chose qu'au nirvana et au néant. Il fallait s'attendre à une réaction prochaine et violente.
C'est un des plus brillants disciples de Schopenhauer, Frédéric Nietzsche, qui, se séparant bruyamment du maître, leva le premier l'étendard de la révolte, et consacra son étrange et merveilleux génie à élever sur les bases mêmes du pessimisme une morale diamétralement opposéeà celle de Schopenhauer ou de Hartmann, et nettement anti-pessimiste.
Comme ces deux philosophes, Nietzsche est un disciple de Kant et de l'idéalisme transcendental allemand. Soit au point de vue métaphysique, soit au point de vue moral, il est Théritier plus ou moins inconscient de ses prédécesseurs. Comme eux, il admet la subjectivité de nos connaissances, l'impossibilité de saisir la réalité objective, l'autonomie de la
(1) Autres ouvrages h consulter sur le Pessimisme : Caro, Le Pessùnisnie : Brunetière, Essais sur la litlérature conlemp. ; Faguet, Polilùjues et moralisiez (3« série, 1900) : Max Nordau./^e mal du siècle ; Ollé-Laprune, Le prix de la vie ; Fiérens-Gevaert, Tristesse contemporaine ; Blonciel, l'Action ; Plat, La Personne liumaine, In Destinée de Vliomme ; J. Sully, Le Pessimisme \ Jouvin, le Pessimisme \ Huit, La Métaphysique pessimiste ((^ongr. Scient, inlern. catl)., 1888>, etc.
La morale anli-
pessiniiste de Nietzsche
Même point (le départ idéaliste et pessimiste.
i.";4 FONDEMENTS DR LA MORALE
raison, le déterminisme des phénomènes, et les autres dogmes criticistes. Gomme eux, il sort de la prison du moi connaissant, par un acte de volonté, un coup de force, ou un acte de foi aveugle. Cet objet absolu de sa foi, change seulement d'étiquette et de nom. Ce n'est plus le Moi de Fichte, ni Y Esprit de Schelling, ni la Volonté àe, Schopenhauer, ni l'/ncc»i5C2^^<Me Hartmann ; pour Nietzsche, c'est la Vie, mais le rôle de ce nouvel absolu est à peu près identique.
En outre, comme les fondateurs du Pessimisme, il admet le point de départ que la vie est radicalement mauvaise et qu'il est impossible à l'homme tel qu'il est de la rendre meilleure. L'univers, essentiellement constitué par la vie, n'est qu'un immense devenir sans cause et sans but, condamné à un douloureux et inéluctable avortement.
Conclu- Nietzsche accepte donc le fait pessimiste, mais nul-
sion dia- , . , i • i .
méuaie- leuieut Ics conclusions désespérantes du maître: ni opposée, le suicide cosmique, ni le suicide moral du vouloirvivre et de la volonté par Tascétisme, la chasteté, le sacrilice de soi, la pitié universelle, et le nirvana linal. Bien au contraire, il veut se consoler ou se distraire du triste spectacle de ce monde, par une orgie de vie < exhubérante, luxuriante, tropicale > ; il veut « développer tous les instincts de la nature » qui épanouissent la volonté de vivre; il veut repousser tout ce qui diminue ou éteint le vouloir-vivre comme un amoindrissement et une déchéance, et rechercher tout ce qui le rend j)lus intense et plus joyeux. « Le riie et la bonne humeur, cette couronne de roses : à vous, mes frères, je vous la jette. J'ai sanctifié le rire (Ij. » On voit l'opposition et l'antithèse des deux pessi-
H) Pliilnsopkie lie SieIzxc/iP, II. l,ichtPnbcrg;pr. p. ]r)8.