‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 194 sur 211 · III. CRITIQUE. — PESSIMISME OU NÉO-BOUDDHISME · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — PESSIMISME OU NÉO-BOUDDHISME

mîsraes, celui du nirvana, et celui du vouloir-vivre quand même, malgré la cruelle nature. < Entre le découragement et la révolte que choisir? Cette question, curieuse de soi, a ici l'avantage de souligner l'extrême divergence qui peut séparer les conséquences d'un même système, suivant les dispositions dominantes de l'esprit. Devant la fantasmagorie du monde et de la science, dont l'ensemble lui apparaît comme un tableau de lanterne magique, produit par l'effort pénible et douloureux d'un moi qui s'ignore, Schopenhauer s'abandonne ; il conclut au néant de toutes choses et à la vanité de la vie : il est, semblet-il, fidèle à la vérité logique. Mais n'y a-t-il pas, au fond, plus de sincérité et même plus de vérité dans l'illogique prétention de Nietzsche à triompher de ce néant même, à suivre, à défaut de certitude dogmatique, les obscures spontanéités de l'instinct, à retrouver enfin au fond de ces rêves, dans un réveil agnostique, la réalité perdue? C'est la revanche de la vie et de l'être sur la désolante chimère de l'idéalisme. Mieux vaut trancher, à la façon d'Alexandre, le nœud gordien de la métaphysique, que de s'arrêter devant lui, impuissant. Il faut préférer les audaces et les violences du <<: l'ouloir-vivre » aux lassitudes énervées et aux sombresperspectivesdu pessimisme. Celui-ciétait la fin d'un système ; l'autre peut devenir un point de départ (1). »

Malheureusement, sur la base de ce vouloir-vivre, Nietzsche n'a su réédifier qu'une morale païenne, d'un égoïsme monstrueux, qui n'est au fond qu'un long cri de révolte et de haine contre Dieu, la loi morale, la société et l'humanité elle-même.

D'abord contre Dieu, qu'il se vante follement, dans Négaiion

de Dieu.

(1) L. Birot. Annales de philosophie r/nél.. octobre lyOU, p. 51.

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une page tristement célèbre, d'avoir vaincu et mis à mort : « Où est Dieu, je veux vous le dire ! Nous l'avons tué vous et moi ! Nous tous nous sommes ses meurtriers ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu boire l'Oci-an ? (jiii nous a donné l'éponge avec laquelle nous avons elïacé tout l'horizon ?. . . Dieu restera mort ! Et nous l'avons tué ! Gomment nous consolerons-nous, nous les meurtriers entre tous les meurtriers ? Ce que le monde avait de plus sacré, de plus puissant, a saigné sous nos couteaux !. . . (1) > Cependant cet athée, qui se croit déicide et irréligieux, a lui aussi un dieu et une religion ; car il va relever l'idole du moi el le culte idolàtrique du moi : la religion de Tégoïsme.

Après que le vrai Dieu, souverain législateur et souverain juge, s'est évanoui dans Fimmeiisité vide des cieux, un autre Dieu prend naissance, un Dieu d'abord imparfait qui s'ignore : il est au berceau, on l'enserre dans les langes de l'enfance, on amuse sa jeunesse et l'on bride son adolescence, avec des croyances et des dogmes puérils. Mais voici qu'il a pris conscience de la plénitude de sa force. 11 se lève alors, rugissant et terrible comme le lion du désert, il brise tous les liens qui entravaient sa liberté, et se dresse sur le monde et sur l'humanité, dans sa domination égoïste et farouche. Ce nouveau Dieu, c'est le Sîirhomnie^ ïJebermensch, de Fr. Nietzsche. Négation II est clair que |)Our cet homme supérieur à la naet.i.iinai turc ct a 1 humanité, il nv a plus de loi morale. < Supérieur a la grammaire morale, il peut se permettre toutes sortes de licences (2) >. L'absolu est à

(1) Nietzsche, Gaie Science. Irad. II. i.iolitenborner dans la Philosophie de Nietzsche, p. 18. tV<; Cf. Ainsi parlai! Zarathoustra.

(1!) Voir des idi'es analogues dans le roman de Luciiuie, par Fr. Schiègei.

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