‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 198 sur 211 · III. GHITIQUK. — MORALES INDÉPENDANTES · texte numérisé non relu

III. GHITIQUK. — MORALES INDÉPENDANTES

remarquer M. Fouillée devant l'Académie des sciences morales, lorsqu'il disait :

« La solidarité naturelle que Secrétan invoque, et ^"g'^i^"^ sur laquelle on insiste tant de nos jours dans certai- ''""'"éenés écoles, n'est nullement la solidarité volontaire^ et elle aboutit aussi bien à une doctrine d'intérêt que de désintéressement. Puisque nous sommes solidaires, dit Secrétan, dévouons-nous pour les autres ; puisque nous sommes solidaires , lui répondront les égoïstes, servons-nous des autres. Deux forçats attachés à la même chaîne ne sont pas pour cela deux amis. Ils peuvent tirer de leur côté, jusqu'à ce que le plus fort l'emporte. Si le patron et l'ouvrier sont solidaires, ce pur fait entraîne aussi bien la lutte entre eux que l'union (1). »

Que si la morale de la solidarité ne veut pas être Ne peut purement utilitaire, ou basée sur l'utilité sociale, si mTtapiîyelle veut s'élever jusqu'au devoir et s'imposer à ma *"'"^' conscience, il ne suffit pas qu'on me dise : « Etre solidaire, agis en être solidaire », il faut qu'on me prouve pourquoi j'y suis tenu ; qu'est-ce que le bien, qu'est-ce que le mal, le devoir,la justice, l'idéal moral auquel je dois me conformer ; qu'on me prouve aussi dans quelle mesure j'y suis tenu, si l'individu doit être sacrifié à l'espèce, s'il a des droits individuels ou s'il n'en a aucun ; or toutes ces questions sont du ressort de la métaphysique.

Le vide produit en morale parl'absence d'idées mé- toIsu.,,

Il- !•• ,. 11. 1 1'""' Des-

taphysiques est si vivement ressenti pari ame de nos ja-dins. contemporains, que plusieurs ont essayé de le combler par une effusion de sentiments ou plutôt de vague sentimentalité et de poésie. De cette tentative

(1) Notice sur Cli. Secrélaii, Acad . des sciences nior., 18 sept. 1897.

sont nées les morales de la pitip et de la sympathie, qui se distinguent des précédentes moins par le fond que par cette forme volontairement étrangère à tout appareil didactique et métapliysique.

Les romans philosophiques de Tolstoï (1), et chez nous les rôveries poétiiiues de Paul Desjardins et des néo-chrétiens ont pour méthode de « renoncer à la vérité objective» pour «s'en tenir à la vérité morale» ; — «trêve aux théories, retour à l'action > ; — « il ne s'agit pas de savoir, mais d'abord d'aimer > ; — «on aimera les foules par besoin d'aimer », sans en chercher ni le pourquoi, ni le comment, car «je n'ai là dessus, dit M. Desjardins, que des rêves d'un profond et incommunicable amour »; — «le bonheur est dans l'oubli du bonheur, dans l'action, dans le travail, dans la vaillance, dans la collaboration à l'œuvre collective, qui déjà nous immortalise ». La En somme, c'est une morale toute d'amour et d'ac- "deï tion : « Aimez et agissez ». Agissez, nous redit-on sans IhiT cesse, façonnez en vous l'homme nouveau, et façonnezle chez les autres! Maison oublie de nous dire quel est cet homme nouveau, cet idéal, et pourquoi nous devons lecréerchez nousetchezlesautres. Aussicertains critiques ont-ils rallié cette agitation à vide, si généreuse soit-elle. « Agir n'est pas s'agiter, leur répliquait M. Séailles, on ne veut pas à vide pour vouloir ; les prédicateurs laï(jues (jui dépensent leur éloquence à vanter les beautés de la foi, de l'action, en négligeant de dire ce qu'il faut faire, ressemblent à ces choristes d'opéra qui brandissent des épées de ferblanc, s'époumonnent à crier qu'ils courent au com-

(1) Tolstoï, w-l la reclier/te du bonheur ; Fruits de la ctvilisnlion : Yvan l'imbécile, etc., ot surtout liésuirerlion, qui lui a attiré l'excommunication du Saint-Synode (mars 1900 . C'est une sorte de christianisme sans do(j;ine, et de murale sentimentale, socialiste et anarchique.

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bat, à la gloire, et, rentrés clans la coulisse, s'essuient le front (1). »

De fait, ces généreuses initiatives, après un brillant début, ont rapidement abouti à un avortement lamentable,réalisantlaprédiction de M. OUé-Laprune: < sans un accord sur les vérités au moins les plus essentielles, leur disait-il, l'accord pour l'action est une chimère.La bonne volonté ne suffit pas pour agir et vivre : il faut une doctrine, une règle d'action et de vie. Pas de divorce possible entre l'action et la pensée (2). »

Encore plus abstraite et plus vide, serait la tentative Ravais-

son.

de remplacer l'amour de ses semblables, la charité, par l'amour du Beau. Pour M. Ravaisson (3), comme pour Piuskin et autres apôtres de la morale esthétique, l'homme est fait, non pour penser, mais pour aimer tout ce qui est beau. Pour nous, nous croyons qu'il est aussi fait pour aimer tout ce qui est bon et raisonnable ; et que si l'amour du beau peut être un puissant moyen de moralisation, lorsqu'on le dirige vers la beauté morale, il n'est pourtant qu'un moyen fort incomplet et non un but. Le buta réaliser dans l'action morale, c'est le bien et non le beau, ou si l'on cherche à y réaliser le beau, c'est uniquement lorsqu'il est la perfection et la splendeur du bien. Nous ne sommes point obligés d'être artistes, tandis que nous sommes obligés d'être bons et honnêtes, Un être purement esthétique, ne serait plus un être raisonnable. Pour échapper à cette simple distinction, M. Piavais- Morale

*■ '^ • purement

son cherche à ramener le beau au bien, mais inutile- esthétiraent, car ce sont là des éléments irréductibles. Le beau peut être une splendeur accidentelleetsupérieure du vrai et du bien, mais il ne leur est pas essentiel.

(1) Revue blette, l"" et X mai 1897.

(2) Cf. OUé-Laprune, Les sources de la pair intellectuelle.

(3) Ravaisson, La philosophie en France, nu XIX" sii'cle.

que.

Kt l'amour de la beauté morale, ou du bien b; plus l)aifait, est bien })lus fondé sur ramour du bien (jue sur l'amour de l'art : aussi manque-l-il à un si ;,'raiid nombre d'artistes.

Inutile d'engager ici une discussion sur ce point capital d'ontologie. Il nous suffit de retenir l'aveu de l'impuissance moralisatrice du beau, s'il ne se subordonnait pas au bien ou s'il en était séparé. Que de fois, en effet, il en est ainsi, que de fois, au lieu d'élever l'âme, le culte du beau arrive à rabaisser et à l'asservir, parce que le beau s'est séparé du bien et s'est écarté des lois de la morale ! Que de civilisations fières de leur culture artistique, et lionteuses de leur dépravation morale !

L'amour du beau ne suffit donc pas à éveiller l'amour du bien et du devoir. Il faut vouloir les unir, et non pas les remplacer l'un par l'autre. Unir à l'amour du strict devoir, l'amour de la perfection et de la beauté morale, c'estcompléter et couronner la morale, et non pas la fonder sur les lois de l'esthétique : son unique base doit être les principes de la raison, et non pas les émotions variables de la sensibilité.

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