‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 210 sur 211 · III. CRITIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES

triomphe définitif de l'idée religieuse et chrétienne.

Seule, la religion chrétienne a pu relever tant de ruines, purifier les mœurs et réformer les lois, donner au inonde un code très complet et très parfait de morale, et, tout en gardant ce qu'il y avait de bon dans les sociétés antiques, opérer la merveilleuse et bienfaisante transformation après laquelle l'humanité soupirait. Impossible à tout homme de bonne foi de nier Timmense progrès accompli par la morale chrétienne, et par elle seule, dans l'humanité tout entière.

Malgré cette leçon de l'histoire, la même tentative Levons de morale sans la Religion, a été reprise par nos con- rHisioire temporains, mais cette fois sans excuse, car au lieu p^oraine" de vivre en plein paganisme, au milieu des légendes absurdes ou scandaleuses des dieux de l'Olympe, ils vivaient au sein du Christianisme, c'est-à-dire de la religion morale incontestablement la plus pure et la plus élevée que la terre ait jamais entendue, et dont l'efficacité avait été éprouvée par dix-huit siècles de luttes et de triomphes.

D'abord la grande Révolution française, après avoir fait table rase du trône et des autels, essaya de fonder sur la seule raison le règne de la vertu. On proclamait bruyamment les nouveaux droits de l'homme, l'affranchissement des peuples, la liberté, l'égalité, la fraternité, la solidarité universelle de tous les humains. Or, qu'a produit ce grand effort des ancêtres « géants >, appuyé sur la force publique et le gouvernement de la Terreur ? Au dehors, des conquêtes sanglantes et stériles ; en dedans, des luttes fratricides, des orgies sanguinaires, des hontes et des ruines. Puis, après ces Ilots de sang et de boue, le débordement de licence et de corruption du Directoire : en tout cela rien de commun avec le règne tant prôné de la vertu.

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Un peu plus tard, les Saiul-Simoniens, — panui lesquels ou comptait des hommes de graude valeur, qui firent bénéficier le nouveau parti de leur talent et de leur crédit, et séduisirent la portion lapins inlelligente de lajeunesse de nos grandes écoles, — essayèrentàleurtourde fonder un «nouveau christianisme», qui devait faire Iç bonheur de l'humanité. Leur morale,inspirée par un naturalism(3 sensualiste et par le romantisme, réhabilitait la chair et les passions, essayait même de proclamer l'amour libre... Après de grotesques extravagances, tout finit en cour d'assises par la condamnation d'Enfantin, aussi solennel que ridicule dans son rôle de Père suprême.

Encore plus éphémère, la « religion de l'Humanité », dont Auguste Comte se fit le fondateur et le Grand- Prêtre, mais qui n'eut jamais de fidèles.

Quant aux autres philosophes du même siècle, qui, sans fonder de religion nouvelle,ont essayé d'inventer une nouvelle morale: positivistes, évolutionnistes.criticistes, néo-criticistes, pessimistes, néo-bouddistes, libres-penseurs indépendants, ils ont abouti, comme on l'a longuement démontré dans cette étude, à produire une telle anarchie dans les doctrines, que les plus éminents penseurs ont définitivement proclamé la faillite delà nouvelle science. Et voici que les « âmes sont en détresse, les familles se dissolvent, les loyers s'éteignent, les peuples se troublent, les races s'appauvrissent, une lourde angoisse pèse sur toute cette génération que le doute a mordue > (IV impuis- Gomme contre-poison, la morale des plus éminents

sance de , , ^ '

la philo- spiritualistes, séparés du Christianisme, reste indé-

sophie . .

(teparée. cise ct luefficace sur les âmes. Indécise, elle hésite non seulement sur des ({uestions de morale particu-

(1) P. Didon, Conférences de IS7S.

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lière, comme le duel et le suicide, que certain manuel d'instruction publique ose justifier, ou bien sur certains cas de honteuses passions, objets de son indulgence et de ses excuses, — mais encore elle hésite sur des questions fondamentales de morale. Elle ne sait nous dire avec sûreté et précision quelles sont nos origines et notre destinée ; d'où nous venons, où nous allons; quelle voie, quel idéal il nous faut suivre; comment s'opéreral'union avec Dieu dans la vie future, ni comment on doit la préparer ici-bas par la prière, la vertu et l'expiation.

LeChristianisme, au contraire, a sur toutesces questions des réponses claires et nettes, si simples à la fois et si raisonnables, qu'on a pu dire qu'il n'enseigne rien que la raison n'ait déjà découvert, ou pressenti, ou attendu avant l'Evangile ; rien qu'elle n'ait reconnu, après la publication delà bonne nouvelle, comme parfaitement raisonnable et conforme aux aspirations les plus hautes de l'esprit et du cœur de l'homme.

« Il y a un petit livre, écrivait Jouli'roy, qu'on fait apprendre aux enfants, et sur lequel on les interroge à l'Eglise. Lisez ce petit livre qui est le catéchisme. Vous y trouverez une solution de toutes les questions que j'ai posées, de toutes sans exception. Demandez au chrétien d'où vient l'espèce humaine, il le sait; où elle va, il le sait ; comment elle y va, il le sait. Demandez à ce pauvre enfant, qui de sa vie n'y a songé, pourquoi il est ici-bas et ce qu'il deviendra après sa mort, il vous fera une réponse sublime, qu'il ne comprendra pas, mais qui est admirable. Demandez-lui pourquoi le monde a été créé, à quelle lin... pourquoi les hommes parlent plusieurs langues, pourquoi ils souffrent, pourquoi ils se battent, et comment tout cela finira, il le sait. Origine du monde,

origine de l'espèce, questions de races, destinée de l'homme en cette vie et en rautre,rapports de l'homme avec Dieu, devoirs de l'homme envers ses semblables, droits de Thomme sur la création, il n'i^Miore de rien, et quand il sera grand, il n'hésitera pas davantage sur le droit naturel, sur le drcjit politique, sur le droit des gens, car tout cela sort, tout cela découle,avec clarté et comme de soi-même, du Christianisme (1). »

Et ce n'est pas seulement par la claire précision et la popularité de ses réponses que la morale chrétienne remporte inliniment sur les morales spirilualistes, c'est encore et surtout par son efficacité pratique. Elle seule, en éclairant les esprits, gagne les volontés, reforme les mœurs : ce que n'a jamais pu faire un système philosophique.

Puissance Api'ès uous avoir fait comprendre la laideur et la

de lu

Reiifîion malignité du péché, révolte sacrilège contre notre

chrétien- .

ne. souverain Maître, suprême ingratitude envers notre premier bienfaiteur et Père, malheur aussi redoutable pour l'âme infidèle que la honte, l'esclavage et la mort, — la Religion chrétienne réussit à nous faire craindre le péché comme le i)lus grand des maux, et à nous faire pratiquer les vertus opposées, avec une délicatesse de conscience inconnue des anciens, et dont l'amour de Dieu est le mystérieux secret.

Elle seule a le don merveilleux de préserver les âmes de la contagion du siècle, et de conserver en elles, pure et immaculée jusqu'à la mort, cette Heur délicate de l'innocence baptismale. Et, ce qui n'est pas moins admirable, après la chute, elle sait relever le pécheur, quelle que soit la profondeur de Tabîme où il est tombé, le purifier par les larmes et le sang

(1) .louffroy, Du problcme de la Deslinée humaine.

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du repentir, créer en lui une vertu nouvelle et le réhabiliter à ses propres yeux, comme aux yeux de Dieu. Elle a ses héros de la pénitence, aussi bien que ses héros de la virginité.

Non seulement elle proclame sans défaillance tous effiSté les devoirs de la vie sociale, même les plus difficiles : p""''"^la sainteté du mariage, le pardon des injures, l'amour des ennemis, le respect absolu de l'honneur et du bien d'autrui, le support de la souffrance, de la pauvreté, des pires adversités de la vie, mais encore elle a la vertu de les faire pratiquer aux hommes de bonne volonté.

C'est à elle que revient l'honneur des unions chastes et fécondes, la multitude des mariages réhabilités, les restitutions volontaires des biens mal acquis, les réconciliations entre frères ennemis, le pardon des martyrs à leurs bourreaux, les résignations héroïques aux souffrances et aux malheurs immérités, enfin toutes ces vertus ignorées du monde antique, notamment la divine charité, ou la passion du sacrifice de soi-même pour ses frères. Les aumônes et les largesses volontaires ne suffisent pas à l'esprit chrétien, il faut aller jusqu'à se donner soi-même et sa vie, pour le soin spirituel et matériel des enfants, des pauvres, des vieillards, des orphelins, des malades, des incurables, des victimes de la guerre ou des épidémies. De là ces multitudes d'hôpitaux, d'asiles, d'orphelinats, d'écoles, de maisons de bienfaisance de toute sorte, pour tous les mauxde l'âme etdu corps, qui ont surgi detoute part, sur le sol chrétien, et qui ont relevé et consolé l'humanité de l'implacable égoïsme des temps antiques. Que l'on compare ces innombrables institutions chrétiennes avec les rares essais de la philanthropie laïque, et l'on verra où se trouve l'efficacité pratique de la morale.

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secrfiide Uii libre poiiseur voul u f. un jour connaître le ressort

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puisMDce (le cette passion du sacrifice de soi-nit*me,qui soutient le courage de nos héroïques filles de la cliarité ou de nosniissionnaires,et la bonne religieuse interrogée lui répondit en lui montrant Taiilel et letabornacle, source infinie du sacrifice. Oui, c'est la toi en la parole du divin Maître qui a dit :«Quiconque veut veniraprès moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et me suive (i)»; et cette autre parole : « je vous fais un commandement nouveau, c'est de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés (2) » ; oui, c'est cette foi qui, seule, peut mettre au co'ur la passion de la divine charité ; les philosoi)hes les plus indépendants en ont dû faire l'aveu, et le proclamer.

Aveux « La foi, nous ditTaine, est une grande paire d'aides libres. . . j . " '

penseurs. Ics, indispensal)le pour soutenir riiomme au-dessus de lui-même... Sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent... Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffit à la suppléer dans ce service. Il n'y a que lui (le christianisme; pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible, par lequel, incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers les basfonds » (3).

(1) Luc, XVU. 10.

-l) Jean, XIII, :J4.

(3) Tuiiie, Urif/ines de la France contemporaine, XI. p. 146. — a Le Christ parti, rien n'éclairera notre abîme, ot nous entrevoyons Lien les lugubres avenirs, les dges noirs qui vont commencer après la mort des grands rêves célestes, les démocraties tyranniques et effroyables où les désolés ne sauront même plus ce que c'est que la prière. • (Pierre Loti). — v Vue longue enquête sur les maladies morales de la France actuelle m'a contraint de reconnaître à mon four la vérité proclamée par des maîtres d'une autorité bien supérieure à la mienne :

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Si ce recul dont parle l'éminent historien, et cette lamentable décadence n'est pas encore irrémédiable pour notre nation, ce n'est pas la faute des nouvelles morales et du désarroi des intelligences qu'elles ont produit. Heureusement, tandis qu'une réaction chrétienne très manifeste se produit dans l'élite de la société, la grande masse du peuple ignore les nouveautés subtileset raffinées delà librepensée. Elle demeure indifi'érente à ces controverses théoriques, et elle continue, en vertu de l'impulsion acquise, à suivre les habitudes et les mœurs façonnées par l'idée chrétienne.

Mais lorsque la toute-puissance légale aura vulga risé par les écoles sans Dieu, et infusé dans le sang des générations nouvelles le poison subtil de la morale libre, nous en verrons rapidement les lamentables effets. Lorsqu'on aura enseigné à la jeunesse que l'homme est libre de toute soumission à Dieu, de toute crainte des sanctions éternelles, et que les préceptes du Décalogue sont toujours discutables, vous verrez que, nonobstant les théories de la sympathie ou de l'intérêt bien entendu, la morale privée sera dissoute, les égoïsmes se heurteront violemment, et la morale publique chancellera sur ses bases. La barbarie païenne avec ses raffinements de débauches, de violences tyranniques et d'inhumanité, cette barbarie que ridée chrétienne a refoulée et vaincue, reviendra, sous la forme du socialisme ou de l'anarchisme ou de quelqu'autre <i tyrannique et effroyable démocratie», plus envahissante et plus terrible, armée de toutes les inventions de la civilisation moderne. L'histoire reverra les invasions des barbares, et enre-

Halsac, Le Play et Taine, à savoir que pour les individus comme pour la société, le christianisme est à l'heure présente, la condition unique et nécessaire de santé et de guérison.» Paul Bourget, Préface de ses œuvres, 1900.

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gistrera la décadence, jusqu'à l'eiracement final, de nations civilisées. Car Dieu, pour châtier ces nations infidèles qui se séparent de lui n'a pas besoin de se servir du miracle, il n'a qu'à les laisser faire ; elles trouveront dans leur éloignement volontaire des sources de la vie, leur propre châtiment.

Et voilà comment, tout en prouvant l'utilité sociale de la morale chrétienne, nous en prouvons indirectement la vérité et la bonté, car ce qui nous est indispensable,pour vivre et atteindre notre fin individuelle et sociale, ne saurait être faux, illusoire et mauvais. C'est la vérité, et non le mensonge, qui est source de vie pour l'être raisonnable : elle est à la fois < la voie, la vérité et la vie >.

Ne séparons donc pas, par une erreur criminelle, ce que la nature a uni : la Morale et la Religion. Loin d'être des rivales, elles sont des sœurs amies, faites pour s'entendre et pour vivre dans une indissoluble union. Selon le mot célèbre de Cousin, plus vrai que jamais: «elles sont les deux alliées immortelles >(1).

(1) Autres auteurs à consulter sur les Morales indépendantes : Cousin, Cours d'histoire de pliil. morale ; A. Comte, lielif/ioit de l'avenir; Enfantin, Morale ; Boutroux, La philosophie deCh. Secrétan; Abbé de Broglie, La Morale sans Dieu ; Coignet, La morale iudépendanle ; Thamin, Education et Positivisme : A. Croiset, Confér. sur Véducalion morale dans l'Université (l900-i'.X)l) ; Joly, La France criminelle ; Buisson, La Reliffion, la Morale et la Science ; Izoulet, La Cité moderne ; Bourgeois, Solidarité ; Fonsegrive, Solidarité, Pitié, Charité ; P. Roure, Doctrines et problèmes ; H. Tivier, Au paya des systèmes ; Fa^juet, Politiques et Moralistes, '6" série, 11K)0 ; De Brémond d'Ars, La vertu morale et sociale du Christianisme ; Ed. Rod, Les idées morales du temps présent ; Le se)is de la vie ; Brunetière, Discours de combat ; Science el Religion ; Solidarité ; Education et itislruclion, etc.

A notre Cher Fils Albert Farces, prêtre de Saint-Sulpice, Paris.

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