I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LA MORALE
saura qu'il est entièreuient excusable, puisqu'il n'est plus libre? Qui voudra s'exhorter au ferme propos de ne plus retomber dans son péché et de se corriger, lorsqu'on lui aura découvert qu'il n'est pas plus le maître de lui-même dans l'avenir que dans le passé ? La logique déterministe a brisé le ressort de la bonne
volonté.
Pour retenir les mots de devoir, d'obligation, de ^fiJ„'"' loi, comme ceux de remords et de bonne conscience, j^J^j^ de récompense et de châtiment, — afin de se donner l'illusion de parler la langue universelle de la morale et du sens commun, — les nouveaux déterministes n'ont eu qu'à les vider de leur contenu primitif et à en changer le sens authentique.
Qu'est-ce que le devoir pour M. Guy au ? Un « im- ^(^^nySi. pératif catégorique » ? Nullement. Ce n'est plus qu'une « sovle de besoiii d'agir qui tient à la plénitude de la vie et qui ne demande qu'une orientation pour se débander ». Ou bien encore « c'est l'attrait du bien(l) >. Ce n'est certainement pas l'observation psychologique et morale qui a pu suggérer à cet auteur pareille définition. Elle lui aurait facilement révélé que < nos besoins d'agir et de nous débander » nous portent le plus souvent à des choses indifférentes ou à l'opposé du devoir ; et que le devoir, bien loin de nous montrer toujours une face souriante capable de provoquer en nous « l'attrait du bien », revêt plus souvent l'apparence austère et redoutable du sacrifice et de rimmolalion. Lors môme qu'il serait parfois doux et agréable au point de provoquer en nos âmes « l'attrait et le besoin d'agir >, cet « attrait et ce besoin d'agir » ne seraient que des effets secondai-
(1) Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation.
res (lu Devoir et non le Devoir lui-même. Du reste l'attrait change, le besoin d'agir varie et reste un élément personnel et capricieux ; le devoir, au contraire, est immuable et indépendant des convenances personnelles : il est un impératif catégorique inconditionnel. Une telle notion du Devoir, serait donc la suppression même du Devoir.
L'idéal Qu'est-ccMiue le Devoir pour M. Fouilb-e ? C'est un de M. ^ ,1 , ^ ., , .
Fouillée, idéiil que découvre la raison. ()r, dit-il, un cercle imparfait tracé grossièrement sur un tableau, n'en est pas moins en opposition avec le cercle idéal, (lu'il soit tracé librement ou nécessairement. Une })ersonne malade ou laide, malgré elle, n'en est pas moins en contradiction avec l'idéal de la santé ou de la beauté. Le devoir idéal peut donc subsister même après la ruine du libre arbitre (1).
Je réponds tout d'abord qu'un idéal, quelque parfait qu'il soit, s'il n'est point imposé par la conscience ou par la loi, n'est point un devoir à aucun degré. Qui donc a le devoir d'être beau et de ne pas être laid, d'être bien portant et de ne pas être malade ?
La ligure que vous tracez surle tableau noira-t-elle le devoir d'être un cercle plutôt qu'un carré, un cercle parfait plutôt qu'un cercle imparfait ('Nullement. L'idéal »?or«/ lui-même n'est un devoir que dans le cas où il est imposé. Or il ne l'est pas toujours. L'héroïsme de Régulus, la charité de S. Vincent de Paul, n'est nullement imposée au vulgaire et n'est pas pour tous un devoir, s.ippoie En second lieu, je réponds {lu'un idéal moral ne iibeîi*. peut être raisonnablement imposé à la conscience que ^ dans le cas où elle est libre d'agir pour ou contre cet idéal. De l'aveu unanime, il serait absurde de vou-
(1) Fouillép, r.'idée du droit moderne, Paris, 1880.