‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 30 sur 211 · I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LA MORALE · texte numérisé non relu

I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LA MORALE

sont plus OU moins vides de réalité, et entièrement privés de valeur morale. Du reste, c'est la pratique qui se chargera de la démonstration.

Si Ion ne peut plus distinguer désormais le bien pi"s de

1 11. moralité.

et le mal moral, du bien et du mal physique puisqu'ils se produisent de la même manière, fatalement, et qu'ils dérivent des mêmes lois de la nature; il faudra dire qu'un homme est bon ou mauvais, de la même manière qu'un outil est bon ou mauvais, qu'un animal est bon ou méchant. Les héros de la vertu n'exciteront plus le respect et l'admiration, mais seulement la surprise et l'étonnement, comme la vue d'une haute montagne ou d'une plante gigantesque. Les héros du crime ne réclameront que l'indulgence, puisqu'ils sont irresponsables, ou tout au plus la pitié qu'on éprouve en présence d'une grande infortune. Dès lors, la vertu ou le vice ne seront plus que des accidents nécessaires auxquels on devra se résigner d'avance, si l'on est sage.

Tout ressort moral est ainsi brisé, toute aspira- res^sort tion généreuse est tarie dans sa source ; et ce n'est Xau certes pas Vilhisioyi de la liberté, préconisée par M. Fouillée, qui pourra arrêter l'individu et la société déjà trop inclinés sur la pente d'un égoïsme brutal et de la barbarie. Ce philosophe a beau leur crier : agis comme si tu étais libre, afin de le devenir ! cette belle maxime ne convaincra plus personne. Gomment cette liberté tant décriée, comme absurde et contradictoire, deviendrait-elle tout à coup possible ? Et comment un homme pourrait-il, s'il est raisonnable, prendre pour fin de ses actions une conquête reconnue impossible? Etranges sages que ces déterministes, qui nous proposent sérieusement d'orienter la vie de l'homme vers une chimère, et de fonder la vertu sur un dogme imposteur!

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Le lecteur, espi^rons-le, aimera mieux conclure avec les anciens moralistes, Arislote et. S. Thomas: l'homme a hesoin du devoir et de la liberté, pour atteindre sa fin morale, comme l'oiseau a besoin d'ailes pour voler, comme le poisson a besoin de na^^œoires pour nager, donc la Nature l'en a réellement pourvu. Un oiseau sans ailes, un poisson sans nageoires, un homme raisonnable sans lil>eité, seraient des monstruosités accidentelles, et non des esj)èces régulières et des produits normaux de la Nature.

Impossible à l'honiraed'agir etde vivre moralement sans la liberté; donc elle existe. El cette première preuve, quoiqu'indirecle, sera toujours une des plus persuasives, parce qu'elle intéresse intimement l'être moral tout entier (1).

(1) Le lecteur remarquera qu'après avoir prouvé la liberté par la morale {tu dois, donc lu peux), nous ne prouverons pas la morale par la liberté {tupeu.r, donc tu dois) ; ce qui serait un cercle vicieux. Si l'on dit quelquefois que la liberté est fondée sur la morale et la morale sur la liberté, c'est en ce sens que ces deux notions sont connexes et s'appellent mutuellement, comme les notions de père et do fils.

La Liberté et la Psychologie.

Si le libre arbitre a dû être donné à l'homme comme ^ibei-'é

11 t • 1 • 11 . est un

un moyen absolument indispensable pour vivre de la f"" «^^

. , conscien-

vie morale et atteindre sa un, comme nous venons de <=«• le démontrer, la liberté est donc un fait, un fait psychologique, un fait de conscience, et comme de tels faits sont naturellement observables, il semble que, s'il existe réellement, il doit être possible de le constater par l'expérience intime. Quelque délicats que soient les procédés de la méthode expérimentale appliquée à l'analyse des faits psychologiques, il semble que, bien conduits, ils doivent aboutir à une constatation certaine. Ne serait-il pas étrange qu'une liberté n'eût jamais conscience d'elle-même ?

Ainsi pensent tous les philosophes spiritualistes attachés, soit aux traditions anciennes de l'École, soit aux nouveautés du cartésianisme ou de l'éclectisme : Descartes etMalebranche,Bossuet et l'abbé de Lignac, Cousin et Maine de Biran ou Joufîroy, comme Aristote et S. Thomas, sont unanimes à soutenir sur ce point l'importance et la légitimité du témoignage de la conscience. On connaît la déclaration célèbre de Bossuet : «Que chacun de nous s'écoute etse consulte soi-même, il sentira qu'il est libre comme il sentira qu'il est raisonnable. »

Il y aurait donc quelque exagération à croire que l'argument psychologique est nouveau, et à répéter avec un contemporain: < Selon nous, la méthode psychologique n'a jamais été appliquée dans toute sa rigueur et dans toute sa sincérité, à la matière qui nous

occupe (le fait de la libellé humaine) (1). > Nous ne voyons guère ce que M. Franck a pu ajouter, par exemple, aux analyses psychologicjues si dt'licaleset si profondes de Maine de Biran, sur le sentiment de l'ellort volontaire, ni à la sincérité de sa mélhode rigoureusement psychologique.

Ce qu'il y a de nouveau, c'est bien plutôt la tentative de Kant, de S. Mill et de Comte, pour ébranler la valeur de cette preuve par le témoignage de la conscience.

Est-il A peine a-t-il entendu prononcer le titre de cette

impossi- ... 11-

i)ieà preuve, tout bon néo-criticiste se scandalise et se re-

observer"^

crie, en la déclarant a priori impossible. Expérimenter directement notre âme ou les pouvoirs de notre âme, disent-ils, mais c'est impossible ! L'expérience ne peut atteindre que les phénomènes, et nullement le sujet avec ses puissances, c'est-à-dire les nouraènes. Vous oubliez donc l'immortelle distinction à jamais établie par Kant ?

Nous pourrions répliquer qu'il nous suffirait d'expérimenter en nous des phénomènes libres, des états de conscience nettement opposés à d'autres états nécessaires, pour conclure avec raison que nous exj)érimentons notre liberté. Mais cette réponse, quelque excellente qu'elle soit, puisqu'elle suffità notre preuve, ne suffit pas à l'expression adéquate du fait de conscience, et nous n'accordons nullement aux adversaires l'exactitude de la célèbre dislinction Kantienne des phénomènes et des noumènes.

(Ju'est-ce, en elïet. qu'un pliénomène? C'est ce qui apparaît directement à la conscience ((patVouat)- Qu'estcequ'un noumène?C'est sans doute ce qui n'apparaît pas à la conscience; cequ'elle n'expérimente pasdirec-

(1) Franck, Diction, des sciences phil., art. Liborlé.

noiimene ou phénomène ?

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