‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 44 sur 211 · I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LA PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LA PSYCHOLOGIE

un autre. Ce n'est pas à dire pour cela que dans le cas à peu près chimérique de l'âne de Buridan hésitant entre deux bottes de foin identiques, qui l'attirent également, le malheureux animal mourrait de faim sans pouvoir rompre l'équilibre ; ni que le débiteur ne trouvant dans sa bourse que des pièces d'or parfaitement identiques, se verrait dans l'impossibilité d'en prendre aucune pour payer son créancier ; non, il est clair que l'âne prendrait la première botte venue, et que le débiteur puiserait au hasard dans sa bourse, pour prendre n'importe laquelle parmi ses pièces d'or. Mais ce choix sans motif ne serait plus un choix, ce serait un mouvement mécanique, qui n'aurait rien de commun avec un acte d'intelligence. Ou, si l'on exige plus de précision, disons que l'acte de prendre une pièce quelconque serait intelligent et volontaire ; l'acte de prendre telle ou ^e/Zc pièce serait aveugle et mécanique.

Quant à la seconde partie de la théorie de Leibnitz, Est ce le elle n'aura point notre adhésion. Klle suppose en effet phis"fô?t que c'est toujours le motif le plus fort qui l'emporte "■Jôrtc"'" nécessairement, comme les plateaux de la balance qui penchent toujours du côté le plus lourd. Entre deux maux la volonté choisit toujours le moindre, entre un bien et un mal elle choisit toujours le bien, entre deux biens elle préfère toujours le meilleur. «Tout est donc certain, dit-il, et déterminé par avance dans rhomme, comme partout ailleurs, et l'âine humaine est une espèce d'automate spirituel (1). »

Clarke avait déjà fait remarquer à Leibnitz combien il contredisait aux faits les mieux constatés de la conscience « en supposant que les motifs ont le même rapport à la volonté d'un agent intelligent, que le

(1) Leibnitz, Théodlcêe, l"^ part., § 52 (Jaiiet, t. Il, p. l.T)).

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poids à iiiio balance... Une balance n est pas un agent, elle est tout à fait passive, et les poids agissent sur elle... Mais les êtres intelligents sont des agents; ils ne sont point simplement passifs, et les motifs n'agissent pas sur eux comme les poids agissent sur une balance (1). >

Leibnitz, forcé de reconnaître l'inexactitude de sa comparaison et la puissance d'action et de réaction que possède notre âme, n'en maintient pas moins que cette puissance est régie par une loi nécessaire, celle de choisir le meilleur, car si «. l'esprit préférait l'inclination faible à la forte, il agirait contre soi-même, et autrement qu'il n'est disposé à agir (2) >.

Mais en cela Leibnitz contredit de nouveau le témoignage de la conscience. S'il est vrai que le pouvoir de notre liberté sur les inclinations les plus fortes n'est pas un pouvoir direct et absolu, — car selon lajusteremarijue de liossuet : « nous ne pouvons pas u'où élever ou apaiser notre colère, comme nous pouvons

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force des OU rcmuor le bras ou le tenir sans action iô) >», — cependant ce pouvoir n'en est pas moins eflicace d'ordinaire, pour être indirect. Ne pouvant pas lutter directement contre la passion, la volonté peut lutter indirectement. D'abord, en suspendant provisoirement raccomplissement de son désir, comme l'expérience la plus élémentaire nous l'apprend, car nous n'obéissons pas toujours à la première imi)ulsion, si forte soit-elle; ensuite, elle i)eut se livrer à un nouvel examen, elle peut dans ce but exercer une action profonde sur le cours de nos représentations, évoquer de nouvelles idées qui balanceront les premières, grossir certaines images, en rapetisser d'autres et

(1) 4* liéplujiie deClnrke (Janet. t. II, p. G41).

(2) Leibnitz. 5" Ecrit contre Clarhe (.lanet, II, Oô'J .

(3) liossuct, Connaiss. de Dieu et de soi-même, c. III. XIX.

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