I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LA MÉTAPHYSIQUE il
Oui, puisque la raison, faculté capable d'idéal, peut concevoir et mettre en comparaison du bien actuel, quelque grand qu'il soit, un bien plus grand encore, et désirer mieux ou moins mal. Elle aurait pu tout aussi bien fermer les yeux à cet idéal supérieur, pour ne voir que le bien présent et s'y absorber, car, malgré son caractère inférieur, il peut toujours être conçu comme supérieur à un autre, et partant comme meilleur, non en lui-même, mais relativement (1).
La deuxième période est V effort de ladélibéraHo7i. a- Ap- Mon effort volontaire pousse mon esprit tantôt vers p''''"''°"' un objet, tantôt vers un autre, pour le ramener ensuite au premier, ou à quelque nouveau point de vue de ces divers objets. Là encore, je constate l'exercice de ma liberté, en même temps que les raisons suffisantes dont elle s'éclaire. Chacun de ces objets pouvant avoir des avantages et des inconvénients, des perfections et des défauts, je puis toujours fixer mon esprit ou sur la raison que j'ai de m'arrêter à tel bien, ou sur les raisons que je puis avoir d'en rechercher un meilleur.
Cette délibération ne saurait pourtant durer indéfî- 3. ^ . niment. Je l'arrête enfin, par un effort de décision, p''cat'oncar il faut prendre un parti. Mais ici encore, tous les objets étant supposés contingents et imparfaits, aucun n'est capable de nécessiter ma volonté. Je choisis donc celui qui me plaît davantage. Je choisis celui qui me paraît le meilleur, non en lui-même, mais relativement à moi. Ou pour mieux dire, si je choisis tel
(1) Remarquons que ce premier elTort de la volonté pour changer ou pour provoquer un changement d'état, peut être libre, alors même que ce changement serait, de fait, sans raison suffisante et impossible. Ainsi il sera impossible de se suicidera un homme heureux, qui ne peut trouver aucune raison de désirer la mort. Mais rien que la suspension volontaire du vouloir-vivre, pour chercher des raisons de vouloir mourir, est déjà un acte de liberté qui prouve que c'est librement qu'il vit.
i I i FONDEMENTS DE LA MORALE
objet comme le meilleur, c'est que vraiment je l'ai fait tel, soit en ne continuant pas à rechercher encore mieux, — et le mieux est toujours possiiiie àconcevoir et à désirer,— soit en considérant cet ojjjet à son point de vueleplus favorable, soit même en fermant les yeux sur ses défauts (1), et c'est ainsi que, par une illusion volontaire, nous choisissons parfois le ))ire en face du mieux, selon la parole fameuse qu'Ovide prête à Médée :
Video meliora pvohoque.
Détériora seqiior.
Sans doute, notre intelligence n'est pas libre dans la percei)tion des vérités premières, ni devant Tévidence en général. Il y a des objets nécessaires sur lesquels notre esprit formule des jugements nécessaires, tels que les principes d'identité, de contradiction, de causalité ou de raison suffisante, et les principes de morale : il faut faire le bien, éviter le mal, etc.
En présence de Tévidonce, impossible de juger autrement, ni d'arrêter le cours de nos désirs. Mais (jue de fois, surtout dans les questions pratiques et morales, l'évidence nous est refusée, soit par l'ignorance et la faiblesse de notre esprit, soit encore, — et c'est Là un point important sur leijuel S. Thomas insiste, — parce que la nature même des objets entre lesquels nous avons à choisir ne comporte pas une telle évidence ; tous étant contingents et imparfaits, nous pouvons toujours trouver des raisons de les refuser.
Liberté Aucun d'eux ne présentant un bien absolu, ils sont "fondC tous incapables de forcer le jugement de notre inlel-
riè'n..- ligence et l'adhésion de notre volonté.
mncc. Qq j-j'gj^j ^i^j^^ j^^g l'ignorance, qui est la véritable
(I) « Polest enim aliquis de quocumque objeclo non cogilare, et perconscquons neqiie actii veUe illud... Hoc modo voluni.is a nullo objecto px iiecessilnte niovctur. » S. Thomas, 1«. '-ix, q. 10, a. 2, c.
1, LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LA MÉTAPHYSIQUE Ho
cause de notre liberté, comme on se plaît parfois à le répéter après Socrate,dont on connaît l'aphorisme : personne n'est volontairementméchant:zaxoçcV.wvoù$££ç.
La vraie cause de notre liberté, c'est au contraire l'intelligence, c'est-à-dire notre puissance de découvrir, en présence de l'idéal, toute l'imperfection et la contingence des objets créés, et de trouver toujours des raisons pour les refuser, malgré les séductions qu'ils exercent sur notre sensibilité. Si parfois l'ignorance ajoute encore à l'indétermination naturelle de notre volonté, c'est un élément accessoire, une imperfection, et non pas l'essentiel.
L'essentiel, répétons-le encore, c'est la puissance Fomiéo indéfinie et illimitée de notre esprit pour découvrii' puissance dans les perfections et les imperfections relatives des lespdt. êtres créés, de nouvelles raisons de les accepter ou de les refuser ; en d'autres termes c'est la puissance de concevoir l'idéal, de comparer avec l'idéal, de raisonner avec l'idéal ; et c'est dans ce sens qu'Aristote a pu dire : vouloir et raisonner, c'est tout un : êovhv'jsSai y.ai loyii^e'jQocirccvzôv. Plus l'intelligence grandit, plus notre liberté, en présence des biens imparfaits, doit également grandir.
On voit aussi dans quel sens il est vrai de dire que la volonté peut donner de la force au motif que nous voulons, grossir celui-ci à notre gré, et diminuer ou efTacer celui-là. Certes, ce n'est pas directement et par sa seule puissance, autrement nous retomberions dans l'absurde théorie de la liberté d'indifférence et et du vouloir raisonnable sans raison : su pro ratione voluntas.
Mais ce qu'elle ne peut directement, la volonté le peut faire indirectement, en dirigeant l'attention de l'esprit dans l'acte de délibération. C'est par l'attention qu'une perception d'abord confuse devient dis-
IKi FONDEMENTS I)K LA MOKALK
tiiicte et saisissante ; et c'est par le défaut d'attention qu'une perception distincte peut s'ell'acer et rentrer dans l'inconscience.
ravc"ob- On objecte, il est vrai, que notre solutionne fait jeciion. que reculer la difficulté sans la résoudre. « Mais alors, dit-on, il y a un /nolif \)Our grossir ou atténuer la valeur relative du motif. S'il n'y en avait j)as, la volonté cesserait d'être intelligente, au moment même où elle met en mouvement le ressort propre de la liberté... et s'il y a un nouveau motif, l'on va ainsi jusqu'à l'infini (1). »
Assurément l'objection est subtile, (lomme l'a reconnu Mgr d'Hulst, elle provient surtout de l'imperfection même de la méthode analyti(iue, (jui à force de diviser etjde subdiviser se perd toujours dans l'infini.
Réponse. Il nous Semble cependant qu'on pourrait essayer une réponse plus directe, en analysant à part chacun des deux cas allégués : 1" pour rejeter un motif proposé, en détournant l'attention pour l'elfacer dans le champ de la conscience, il faut sans doute un nouveau motif, qui ne manque jamais, tel que le désir de chercher mieux ; 2° mais pour l'accepter, en lui donnant par l'attention la prépondérance dans le champ de la conscience, inutile de chercher un autre motif, puisque le premier nous agrée et nous suffit, he processus in infuiituni n'est donc à redouter, ni dans l'un, ni dans l'autre de ces cas.
Tels sont les horizons que nous a ouverts l'analyse de la troisième période psychologique de l'acte libre, l'elfort de décision ou de choix. Il nous reste à par-
(1) M^T a'Ihilst. Cnnfér. de S . />., l.^i»l. note'Jl. p. T,\. Même objection chez M. Fouillée, Criliq.des s[islciiies. p. VM. note. « Si la liberté eUe-in^ino produit los motifs, ou pourrait se dem.inder si elle les pro. (luit sans motif ce qui ramène la iil>erté dindiiïérence , ou avec motif (ce qui ramène le déterminisme intellectuel;. »