I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ KT LES SCIENCES MODERNES
sphère, dans un sens ou dans l'autre, est identique, quoique les effets soient bien différents. Le pouvoir qui dirigera cette force dans un sens ou dans l'autre, pourra donc, sans créer aucune force, se borner à la diriger, c'est-à-dire à rompre l'indétermination de certaines équations singulières du mouvement.
Mais, aux yeux des meilleurs j uges, quoiqu'elle soit fort ingénieuse, cette solution est sans valeur. Comme !'a montré M. J. Bertrand, c'est un paralogisme de vouloir conclure de l'indétermination d'équations abstraites, à l'indétermination des mouvements réels qu'elles représentent. Les mouvements réels, dans la nature, ne sont jamais indéterminés, et la distinction que fait M. Boussinesq entre la force qui fera tomber la sphère et la direction de cette force, est une distinction de raison, à moins de supposer que le pouvoir directeur est une seconde force appliquée à la première, et alors nous avons deux forces au lieu d'une, et partant la quantité d'énergie dans le cosmos est augmentée et sa constance détruite.
L'idée de AI. Boussinesq, après les graves critiques ^,^^^, qu'elle a soulevées de toutes parts, a été modifiée et reprise par M. Delbœuf, nous allons voir avec quel succès. Pour M. Boussinesq, le pouvoir directeur qui tire le crochet, est réel à la fois et nul. Pour M. Delbœuf, le pouvoir directeur ne tire plus le crochet, il se contente de choisir le moment où il sera tiré, et partant il n'implique qu'un changement de temps, et nullement un changement dans la quantité de l'énergie totale du cosmos.
Voilà une opinion qui semble assez subtile, et qui l'est en effet. Choisir le temps, fixer l'heure et le moment où la force de tension de l'organisme doit se transformer en force vive, en mouvement, semble au premier abord un acte tout spirituel, incapable de
rien ajouter à la quantité (J'éiier^^fie mécanique. Mais en est-il ainsi dans la pratique? Pour que je puisse choisir mon heure et fixer l'instant de mon action, il faut que je comprime en moi les forces de tension prêtes à passer à l'acte. Mais pour comprimer une force, il faut une autre force. On ne comprend pas comment un choix de temps, purement abstrait, pourrait suffire à équilibrer une force concrète, à la comprimer ou à la dériver.
Que si \di force, pour arrêter, comprimer ou dériver, n'est pas en notre pouvoir, le temps de son exercice l'est encore bien moins. Comme l'a très bien dit M. Fouillée : « Dans les phénomènes mécaniques de la réalité concrète, ce ne sont pas seulement Tintensité, la direction et le point d'application des forces (jui sont déterminés ; c'est aussi le temps. Si un certain nombre de forces composantes sont données, la résultante est donnée à un point déterminé du temps comme de l'espace. La résultante ne peut pas dire : « Je ne suis pas prête, attendez. > Quand je mets le feu à la poudre, le mouvement exj)losif du <j:az ne peut pas remettre ses elfets au lendemain. Si vous pressez la détente du fusil, la balle vous dira-t-elle : < Le changement de temps ne supposant |)as un changement dans la quantité ou dans la direction des forces, je ne partirai que dans un quart d'heure? » La flèche que vouslancez, laissant l'arc se détendre, vous dira-t-elle : « Repassez plus tard; d'ici là je me reposerai? > Autant dire que la majeure et la mineure étant données, la conclusion peut se reposer pendant huit jours, et choisir son moment [lour sortir des prémisses {\). >
Le réplique, malgré sa pointe d'ironie, nous paraît
(1) Fouillée, Revue phil., lt»2, t. I, p. rvsô ; Cf. La liberté el le déerminisme (2* odit.), p. I.t.'^.