‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 21 sur 118 · INTRODUCTION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION GÉNÉRALE

« Vêlera novis atigere et po'ficere.

Léon xiii.

La théorie de l'Acte et de la Puissance ou du Mouve- fmporment est la clef de voûte de tout ce gigantesque édifice ceito élevé, à lu gloire de la philosophie spiritualisle, par le étude. génie d'Aristote et de S. Thomas d'Aquin.

Il suffit d'avoir parcouru leurs principaux ouvrages pour constater que les idées d'Acte et de Puissance reviennent à chaque instant sous leur plume, se mêlent d'une manière plus ou moins explicite à presque tous leurs raisonnements, et inspirent la plupart des solutions qu'ils proposent aux grandes questions métaphysiques, notamment aux prétendues antinomies de la raison pure. Ainsi, par exemple, l'antinomie du Devenir, qui semble à la fois être et n'être pas, sera facilement dissipée par la notion de Puissance.

Celui qui ne serait pas initié à cette théorie fondamen taie risquerait fort de ne rien comprendre à l'école denos grands Docteurs, ou tout au moins de rester à la surface

desclioses, sans rien approfondir. C'est ce demi savoir qui a déjà conduit plus d'un historien ou interprète à bien dea méprises regrettables et même à de véritables travestissements de la philosophie de l'Ecole, comme nous aurons occasion de le voir dans toute la série de ces Etudes philosophiques.

5o". Cette étude préliminaire — hâtons-nous de le dire —

ccraclere •

[>osiiit. ne sera pas aussi abstraite ni aussi aride que son titre pourrait le l'aire craindre. Elle nous conduira sans doute sur les hauteurs de la métaphysique, mais — que l'on se rassure — nous aurons toujours pied-à-terre sur le sol ferme de l'observation vulgaire et scientifique ; et c'est en cela que la métaphysique péripatéticienne, essentiellement positive et expérimentale, se distingue de toutes les métaphysiques a priori que tant d'autres écoles ont édifiées à grands frais sur les nuages ou dans le vide.

Seule, elle se fait gloire d'être scientifique, c'est-àdire conforme aux données positives des sciences expérimentales. Et comme les sciences croissent et se renouvellent sans cesse, à la manière des organismes vivants, elle a su choisir des cadres assez souples pour se prêter aux élargissements quotidiens de la science.

Et que l'on ne dise pas toutes les philosophies susceptibles de cadrer avec la science. Il en est au contraire, comme la Psychologie cartésienne, qui en sont la contradiction flagrante, et d'autres — comme nous le verrons dès ce premier volume — qui, sans la contredire si ouvertement, ne sont vraiment pas l'expression fidèle et suffisante de la réalité observée. Du reste, s'il n'y a qu'un seul plan idéal réalisé par le Créateur dans la nature, il n'y a qu'une seule philosophie qu'on en puisse tirer comme expression sincère et adéquate delà réalité créée, et c'est cette philosophie, unique comme la Vérité, que nous rechercherons dans tout le cours de ces Etudes.

Donc, bien loin de nous les constructions aprioris- ^p^jg"' tiques. Nous professons que toutes les idées de l'esprit sdemifihumain doivent lui venir des réalités observées et non des rêves fantaisistes de l'imagination : «.Pour les simples mortels, dit x\rislote, cest V expérience qui en fante Vart et la science (1). » Aussi nos théories ne serontelles que l'abstraction la plus haute des faits légitimement constatés. Notre méthode n'est donc pas si aride qu'on se l'imagine parfois, puisqu'elle tire toujours l'idée abstraite des faits concrets.

D'ailleurs, notre marche serait-elle un peu froide et sévère, comme celle d'un théorème, qui oserait s'en plaindre ? pourvu qu'elle nous conduise sûrement au but désiré, et qu'elle nous découvre la clef d'une grande philosophie, de celle qu'on a justement appelée PMlosophia perennis, parce qu'elle est la philosophie imprescriptible du sens commun, et qu'au lieu de répudier le patrimoine séculaire de l'humanité pensante, elle s'applique à le conserver religieusement et à le développer sans fin à travers les âges ? Quel lecteur sérieux oserait reculer devant un effort d'attention et de méditation personnelle qui peut lui ouvrir des horizons nouveaux sur ce bas monde et sur l'Au-delà?

Pour l'y encourager, en même temps que pour l'édi- ^^f^^^^^ fier sur le but que nous allons poursuivre dans ces nfi"„'g°'i, Etudes, nous lui dirons tout d'abord où en est aujour- ya-25ans. d'hui le mouvement de renaissance néo-péripatéticienne etscolastique, quels sont ses premiers succès depuis un quart de siècle, et ses espérances pour un prochain avenir.

(1; Per experientiam autem ars et scientia hominibus efficitur. 'ATroSatvct S'^TTiTrÂpivi -/«i riyvr, Sià t-à; èuTrupici; roî; xvBpfÔTTOi; . Arist. (Didot) Meta .,1. I, c. 1, g 4. — Cf. / Analat., I. I, c. 30 ; De GeneruL,\. I, c. 2. — Cf. S. Thomas, 1» 2ae, q. 51, a. 1.

Dans nos premières éditions, il y a plus de vingt-deux ans, nous avertissions le lecteur dans une préface qu'on nous permettra de reproduire ici pour mieux mesurer du regard le chemin parcouru, «qu'un grand nombre de professeurs du haut enseignement avaient vu avec plaisir, — plusieurs même avec enthousiasme, — ce retour aux anciennes traditions, qu'ils en avaient mesuré du premier coup d'œil toute la portée, et qu'un des esprits philosophiques les plus pénétrants et les plus lumineux de nos contemporains, — le regretté Mgr d Uulst, — après avoir résumé en quelques mots la théo- Wg fondamentale que nous avions exposée, n'hésitait pas à la donner comme un exemple « des solutions que tient en réserve pour les plus hautes questions l'admirable théorie de l'Acte et de la Puissance, du Moteur et du Mobile »), et comme un exemple « des ressources inattendues qu'un système si longtemps décrié sous le nom descolastique peut otîrir aux philosophes désireux de cultiver de bonnes relations avec la science » (1). premilis " Daus uu camp opposé, nous avions aussi, dès les patrons, premières années, recueilli des aveux encourageants sous la plume de philosophes sincères, qui ont commencé à rouvrir ces in-folio poudreux que nos réformateurs du xvif siècle avaient mis à l'index. « Le positivisme, écrivait M. Vacherot, n'a plus beau jeu contre Aristote. C'est son école surtout qui est une école de science et de philosophie positives, s'il est permis d'appliquer un mot si moderne à une antique doctrine. Rien de moins spéculatif que sa philosophie, si Ion entend par ce mot toute conception a priori, même en y comprenant celte Philosophie première, à laquelle un incident bibliographique a fait donner le nom de métaphysique. Toute la doctrine d'Aristote repose sur

{1] Mgr d'Hulst, Annules de philosophie chr., novembre 1885, p. 1'26.

une formule qui n'est que l'expression la plus abstraite et la plus haute de l'expérience : Puissance et Acte, ces deux mots résument toute sa pensée et expliquent toute chose (I). »

» Le même philosophe ajoutait ailleurs ce sage conseil à ses contemporains: « Ce que la philosophie a de mieux à faire, après plus de deux mille ans, c'est de reprendre la formule péripatéticienne, en l'expliquant et en la traduisant dans notre langue moderne (2). »

))Ce mouvement de renaissance péripatéticienne et thomiste, loind'être une improvisation peu réfléchie, avait été lentement préparé en France dès la fin de la grande Révolution par une réaction universelle contre cette ignorance et ce mépris systématique que Ton affectait pour le passé, surtout à l'égard de cette u longue nuit » du moyen âge. On se mit à l'étudier. Penseurs.et poètes, littérateurs et historiens, artistes, peintres et musiciens rivalisèrent bientôt dans celte découverte d'un monde oii tout était pour eux nouveauté et surprises (3).

»Les philosophes à leur tour suivirent cet élan général. Voici que l'école de Cousin fait rentrer dans l'histoire les philosophies médiévales. Munck s'occupe de la philosophie juive et arabe ; Renan, d'Averroès ; Ch. de Rémusat, de S. Anselme et d Abailard ; E. Charles, de Roger Bacon ; J. Simon, Vacherot, Barthélémy Saint-Hilaire, de l'Ecole d'Alexandrie. Ce dernier, dès 1837, encouragé par Cousin, entreprend la traduction de tous les traités d^Aristote : œuvre grandiose, encore utile malgré ses graves imperfections, qui lui demandera un

(1) Vacherot, Le nouveau spiritualisme, p. 163.

(2) Vacherot, Science et Métaphysique, t. I, p. 427.

(3) Au nombre des initiateurs de cette renaissance littéraire, nous aurions pu citer : Chateaubriand, Mme de Staël, Lamartine, Victor Hugo, Mérimée, Th. Gautier, Casimir Delavigne, Alex. Dumas, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Musset, Villemain, etc.

Ses origine;

labeur de cinquante-cinq années (1). De son côté, Félix Ravaisson s'illustre par un Essai sur la métaphysique <ï Aristotc \ Rousselot nous donne trois volumes à'Etudes sur la philosophie du moyen âge ; Hauréau écrit V histoire de la pJiilosophie scolastiqiie ; Jourdain fait couronner au concours de l'Académie Française La philosophie de S. Thomas; Ozanam fait connaître la Divine Comédie, résumé de la synthèse philosophique du xiii« siècle. De Donald, J. de Maistre, Lamennais étudient et admirent S. Thomas, et encouragent le retour aux traditions thomistes, tandis que Sansévérino, Zigliara, Liberatore, Cornoldi, Brin, Vallet, etc., composent les premiers manuels de philosophie scolastique.

» Depuis lors, ce mouvement de renaissance s'est nettement affirmé et propagé dans tous les grands pays de FEurope, et s'est imposé à l'attention du monde entier. La philosophie de l'École est déjà réhabilitée, non seulement en Espagne et en Portugal, où elle n'a guèie cessé d'être la base de l'enseignement universitaire, surtout à Salamanque, à Goïmbre, à Alcala, mais encore en Allemagne où d'illustres critiques nous ont rendu dans sa pureté le texte d'Aristote; en Italie, où ont surgi, surtout à Rome, les champions les plus nombreux et les plus éminents du thomisme ; en Belgique, où l'école de Louvain s'est illustrée par des maîtres tels que Mgr Mercier ; en Autriche, en Hollande, au Tyrol, en Suisse, en un mot dans tous les pays de la science (2).

» Cette antique philosophie n'est donc plus pour la pensée moderne une étrangère méconnue et dédaignée ; les barrières des vieux préjugés sont tombées ; on l'étu-

(1) Nous la citerons quelques fois (B.S.-H.) ; mais d'ordinaire nos références renvoient aux textes latins et grecs de Tédition Firmin Didot. Notez que la division des livres et des chapitres varie un peu avec les éditions.

(2) La bibliographie de la philosophie néo-scolastique est déjà immense. Voyez-en un abrégé à la fin de ce volume.

die : on cherche à retrouver le secret de ses vieilles formules ; et les premières découvertes dans cet ordre de recherches ont déjà imposé à tous le respect et suscité l'adhésion d'un grand nombre de penseurs éminenls.

» Les échos de Tlnstitut de France ont retenti des éloges adressés à S. S. Léon XllI, pour l'impulsion énergique imprimée, dès le début de son règne, à cette grande œuvre de rénovation philosophique, et pour Tédition monumentale des œuvres de S. Thomas imprimée sous ses auspices. Des voix autorisées y ont soutenu avec assurance et conviction les vieilles théories de l'Acte et de la Puissance, de la Matière et de la Forme, du composé humain, de la connaissance sensible et intellectuelle (1).

» A la Sorbonne, au Collège de France, dans le monde universitaire, les maîtres les plus distingués ont trouvé belle et séduisante la pensée de ressusciter cette grande philosophie. M. Paul Janet appréciait en termes élogieux l'essai de M. Ravaisson ; et, donnant lui-même l'exemple, il prenait d'Aristote les théories et jusqu'au langage, dans les questions fondamentales de « l'intellect actif », du « composé humain », des sens et de la raison, etc. (2),

» M. Rabier, directeur de l'enseignement secondaire, qui tient S. Thomas en si haute estime, et qui est si rapproché des docteurs scolastiques par le tempérament philosophique et la méthode vigoureuse et subtile, a pareillement adoptéles solutions thomistessur plusieurs points caractéristiques tels que l'origine des idées. Il explique la formation de Fidée de parfait dans lester-

ai] Voyez surtout le rapport de M. B. Saint-Hilaire, dans la séance du 17 janvier 1891.

[2) P. Janet, Traité élémentaire de philosophie, pp. 14, 218, etc. — Lm philosophie contemporaine .

Ses premiers progrès.

mes mêmes de nos manuels scolasliques, pur un « empirisme inlolligent » (1).

» M.noutroux,que l'on avait cru jusqu'ici fidèle admirateur do Kanl, ne lui donne pourtant pas le dessus dans son parallèle avec Aristote qu'il considère « encore aujourd'hui comme un des maîtres de la pensée humaine t>. « Son système, dit-il, peut être mis sans désavantage en face des deux doctrines qui tiennent aujourd'hui la plus grande place dans le monde philosophique : l'idéalisme kantienot revolutionnisme.il semble mûmeque l'aristotélisme réponde particulièrement aux préoccupations de notre époque. » Et il conclut que la plus grande gloire d'Aristote,« son œuvre la plus considérable est sans contredit la constitution de celte philosophie chrétienne si complète, si précise, si logique, si fortement établie dans ses moindres détails qu'elle semble créée pour l'éternité » (2). Magnifique éloge qui dépasse tout ce que lesscolastiques ont jamais osé dire de leur philosophie^

» Ceux-là mêmes qui critiquent encore le thomisme sentent désormais qu'il s'impose à leur respect et parfois à leur admiration : « J'admire S. Thomas, écrivait l'un d'eux ; ceux qui croient que scolastique est synonyme de confusion et d'obscurité ne le connaissent pas (3). »

«Inutile de multiplier ces citations que nous avons choisies parmi les philosophes universitaires les plusautorisés et les moins suspects de partialité envers notreenseignement.et en négligeant à dessein les témoignages unanimes des professeurs les plus distingués de nos Instituts catholiques de Paris, de Lille, d'Angers, de Lyon,. de Toulouse ou de Louvain.

(1) Rabier, Leçons de philosophie, 1, p. 4G4, etc.

(2 Boutroux, Grande Encyclopédie, p. 933-954, Article Aristote, cvs. Etudes d'histoire de la philosophie, p. 200-202^^ (3; Séailles, Revue philosophique, 1890, p. 553.

» Celte orientation nouvelle des esprits à notre épogue, ses

' . principales

si manifeste pour tous les regards, ne saurait surpren- «^"ses. dre ceux qui ont suivi de près l'histoire des vicissitudes de la pensée contemporaine. Qui dira les ruines que les systèmes modernes ont accumulées autour d'eux; qui dira le désarroi jeté dans les esprits et le trouble semé dans les âmes par tous ces systèmes décevants et éphémères qui ont tour à tour paru et disparu, comme de brillants météores, dans le ciel obscur de ce siècle douteur !

» On ne parle que de progrès et de science positive, et cependant le monde est devenu plus mystérieux que jamais ; plus nous devenons riches de faits accumulés, plus nous paraissons pauvres d'explications et d'idées ; le mécanisme cartésien ne satisfait plus personne ; l'évolulionnisme paraît beaucoup trop simple et demande a être complété et dépassé ; l'empirisme pur est trop vulgaire et trop grossier ; l'idéalisme kantien, en renversant les rapports naturels du sujet connaissant à l'égard de l'objet connu, a tout mis au rebours et tout confondu, comme dans un rêve brillant et fantastique ; le traditionnalisme n'a été qu'une crise éphémère d'un dogmatisme aveugle ; la libre-pensée, avec ses tendances au criticisme sceptique, n'a été qu'un dissolvant capable de tout détruire sans rien édifier. Or le doute tue et l'homme veut vivre.

» De ce malaise général des esprits, devait fatalement résulter une réaction légitime, un retour vers ce passé si injustement oublié et méconnu depuis trois siècles. On a jeté un regard en arrière, d'abord curieux, puis admirateur, vers ces vigoureux génies si remarquables par la rectitude de leur bon sens et leur intrépide confiance dans la puissance de la raison humaine. Déjà on les interroge, on les écoute, on commence à les comprendre, et Ton se demande désormais pourquoi n'y

aurait-il rien à garder ou à reprendre de cette grande conception des choses qui a été celle de la Grèce anlique, et l'on peut dire celle du monde savant tout entier pendant plus de vingt siècles?

Sa devise. „ (j^ç f^Ug philosopliie, déjà fondée sur l'observation de la nature par ce vaste génie qui fut à la fois le créateur des sciences naturelles et le père de la métaphysique, doit avoir des aptitudes à vivre, à s'adapter et à se développer avec le progrès des sciences. Pourquoi n'en ferions-nous pas un essai loyal , en prenant pour devise celte belle parole de LéonXIlI (dans son immortelle Encyclique /Eterni patris) — qui exclut toute tentendance étroite ou rétrograde et réconcilie enfin le progrès avec la tradition : « Vetera novis axigere et perficere ? »

La Renaissance du Thomisme

Voilà ce que nous pensions et ce que nous écrivions, il y a plus de vingt-deux ans ; avons^nous aujourd'hui Th'uT changé d'avis, ou tout au moins atténué l'élan d'espoir que nous avions alors conçu? Loin de là. Depuis lors, en effet, l'école néo-scolastique, rayonnant de trois centres principaux: Rome, Paris, Louvain, par l'enseignement de maîtres éminenls et par des publications remarquables, désormais répandues dans le monde entier, n'a cessé de se propager et de s'étendre, lentement peutêtre, mais sûrement, tandis qu'elle accélérait vigoureusement la décadence fatale du Cartésianisme et du Kantisme.

Le Carié- Les dcmiers débris du spiritualisme français, issu de

sianisme i ^ j i • * /-\ .

n'estpii.s. Descartes et de Leibnitz, ont achevé de disparaître. Ou sont, à cette heure, les disciples de Victor Cousin, de Maine de Biran ou de Jouiïroy ? S'il en existe encore, ils sont des isolés et n'ont plus d'école. Les honorables efforts de MM. P. Janet,F. Bouiller, Caro, Saissef,J. Si-

moQ OU Garnier, ne furent que d'éloquentes protestations en faveur du spiritualisme, et nullement la fondation durable d'un système et d'une école.

Quant au spiritualisme kantien, édifié par la raison pratique sur les ruines de la raison pure, sa vogue retentissante, mais éphémère, est bien finie sans retour. Un des philosophes américains les plus en faveur de nos jours, William James, pouvait écrire récemment, sans soulever aucune protestation, celte sentence dédaigneuse : « L'esprit de Kant est le plus rare et le plus compliqué de tous les vieux musées de bric-à-brac... » La Revue philosophique^ elle-même, se contentait de répondre avec une tristesse résignée: « Les irrévérences de James à son égard (à l'égard de Kant) ne font que souligner une conclusion à laquelle la presque totalité des philosophes est déjà venue avec éclat (1) ».

En effet, ce qui reste de l'œuvre de Kant, c'est sa criti- ^^ ^J",'

' T ' reste du

que négative, ce sont les ruines qu'il a accumulées Kantisme. par son scepticisme subjectif et sa défiance de la raison humaine. Quant au dogmatisme moral, avec lequel il voulait contenir ce criticisme intellectuel qu'il avait déchaîné, il fut bientôt emporté par le criticisme luimême. Aussi y a-t-il déjà longtemps que le fameux « impératif catégorique » de Kant et ses postulats sur Dieu, fàme et l'immortalité ont été « traversés et dépassés » par une morale sans obligation ni sanction. Ses amis en conviennent eux-mêmes, lorsqu'ils prennent, pour leurs articles de revue, ce titre découragé mais significatif: H le Crépuscule de la morale kantienne » '^2). lis y reconnaissent avec tristesse que la morale achève de sombrer dans un positivisme utilitaire le plus radical qui n'est plus digne de ce beau nom de morale.

Désormais, pour lutter, au nom de la raison et du

(1) Revue philosophique^ 1906, vol. 61, p. 143.

(2) Par Lionel Dauriac, Année 'philosophique, 1906,

Tlioinisme ou

monisme

éviilu-

tionnisle!

bon sens, contre l'envahissement de ces erreurs dissolvantes issues ducriticisme et du panthéisme allemand, il n'y a plus debout qu'une seule école spiritualiste, la vieille Ecole d'Aristote et de S. Thomas, rajeunie au contact des sciences modernes, et largement ouverte à tous les progrès.

Déjà, en 1896, dans son célèbre discours de Namur qu'on a si justement appelé son c( testament philosophique i), Mgrd'llulst déclarait que la lutte allait être désormais circonscriteentredeuxmétaphysiques rivales: ou thomisme péripatéticien ou monisme évolutionniste ! Et le regard tourné vers l'avenir, il annonçait que ce monisme évolutionniste serait le dernier stade de la philosophie moderne. « Elle y arrive, disait-il, de tous les points à la fois, et par toutes les voies... C'est une coalition des génies les plus opposés, et ce n'est certes pas le moindre péril, c'est le plus grand ! » Ensuite, montrant du doigt « ce chaos d'écoles rivales enfin réconciliées sous la bannière du monisme », il osait prédire entre ces deux métaphysiques « le duel formidable qui allait inaugurer l'âge philosophique dont nous voyons déjà blanchir l'aurore » (1).

Son génie, si pénétrant d'ordinaire, avait-il mal lu dans l'avenir ? Avait-il pris ses désirs ou ses craintes pour une prédiction ? Des amis ont pu le croire un instant, en présence d'événements imprévus qui semblaient lui donner un démenti. En effet, tout à coup a surgi du néant, — par une génération d'apparence spontanée, mais en réalité par une réaction violente contre les conséquences sceptiques et amorales de ce kantisme dont on n'osait pas encore renier les principes, — le concert bruyant et quelque peu discordant des jeunes apôtres de la philosophie « nouvelle »,qui

(1) Discours de Namur, 18 mai 1896. D'Hulst, Mélang. orat.. t. IV, p. loi, 155.

— à peine nés — se proclamaient eux-mêmes, un peu naïvement, « une ère nouvelle », « un quatrième état de l'humanité », « le point culminant de la philosophie

moderne » (1).

Or la note dominante de ce concert assez confus était d'abord, nous semble-t-il, celle d'un anti-intellectualisme crovant (2). Elle donnait à la volonté le pas sur l'intelligence ; bien plus, elle bannissait à la fois les catégories ou les concepts de la raison pure et les postulats apriorisliques de la raison pratique, pour ne se fier qu'aux intuitions mystiques de l'instinct ou du cœur. D'où la fameuse méthode de l'immanence, qui méprise tout ce qui ne vient pas du dedans, et prétend enclore l'individu dans sa propre autonomie.

Des penseurs distingués, et même d'excellents catholiques s'enthousiasmèrent à la pensée d'humilier, une fois de plus, la raison au profit de la foi. et de fonder un renouveau de fidéisme sous une étiquette toutefois nouvelle et moins dépréciée. ,,,.,,, , unnio-

Mais bientôt on s'aperçut que ce n était la qu une ^^p,,, escarmouche d'avant-garde, comme une manœuvre de ,,„, „. façade, masquant - très involontairement, sans doute — un mouvement tournant de l'ennemi séculaire. On s'aperçut que ce mépris hautain de la raison et de la métaphysique impliquait l'affirmation, d'abord timide, insinuante, bientôt audacieuse et catégorique, d une métaphysique nouvelle, aux antipodes de l'ancienne métaphysique. Tant il est vrai que le vide appelle toujours le plein, et qu'on ne peut chasser de 1 esprit une métaphysique qu'en lui en substituant une autre.

Lettre sur les

(l) De Sailly, Ann. de phil., nov. 1905, p. 183.

g Voh- lei's dia.ribes contre l'inteiligence : « -d^^'^^^^^.^^^.,,,^

s: l^^âl^eS:^ l^::f^e pu. et ^.s longtemps périmé. » Encyc. Pascendi, 8 sept. 1907. ^

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