‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 22 sur 118 · ACTE ET PUISSANCE · texte numérisé non relu

ACTE ET PUISSANCE

car jamais la foi aveugle ne pourra suffire à Tliomme qui vouiira toujours justilier sa foi par sa raison.

Or, celte mélapiiysique prétendue « nouvelle » ne l'est guère, il est vrai, que par l'étiquette et par la forme littéraire, parfois séduisante, qui l'enveloppe et la revêt de ses charmes, car elle réédite les élucubralions bien connues de IIégel,de Guillaume d'Occam ou autres décadents de la scolaslique, et du vieil Heraclite. Lisez attentivement « V Erolulion créatrice » de M. l'ergson ou les nombreux articles de M. Le Roy, notamment ceux qu'il a intitulés : « Comment se pose le prohlè^ne de Dieu », — car ces deux publications sont, à nos yeux, une date décisive dans l'évolution de la philosophie « nouvelle », — vous y trouverez dispersé çà et là, comme au hasard, tout un ensemble organique de thèses nettement hégelliennes, gravitant autour de ces deux prin- SouvSx cipales : \° L'être n'est pas ; tout est Devenir (1) ; en •fogmes. sorte que tout le réel et toute la vérité sont dans un perpétuel écoulement qui les rend insaisissables ; 2° Négation du principe de contradiction (2), et partant identité des contradictoires s'accordant et fusionnant dans le grand Tout.

En présence de ces deux assertions ou négations fondamentales, plus d'hésitation possible pour un professionnel de la philosophie. C'est bien là le réveil menaçant de l'hégélianisme, — malgré bien des différences et des oppositions de détail (3), — c'est-à-dire le réveil

(1) « Choses et états ne sont que des vues prises par notre esprit sur le devenir. Il n'y a pas de choses, il n'y a que des actions. » Bergson, L'Evolut. créalr., p. 270.

(2) « Le principe de non contradiction n'est pas universel et nécessaire autant qu'on l'a cru. » Le Roy, Revue de Me'taph.el de Mor., l%5, p. 203. — Les contradictoires logiques s'identifient «dans les profondeurs supralogiques » Ibid., p. 200.

(;i) Ainsi par exemple : Hegel est intellectualiste absolu; Bergson, anti-intellectualiste absolu ; Hegel ramène le réel au rationnel ; Bergson le rationnel au réel ; mais tous les deux, fils d'Heraclite, fusionnent dans un monisme évolutionniste. Le panthéisme de Hegel est

du monisme évolutionniste, comme l'avait prédit Mgr d'Ilulst. }*liis les faits scientifiques infligent de démentis à l'hypothèse de rEvolulion universelle embrassant tous les règnes de la nature, et plus le philosophe monisle s'y cramponne et y revient avec acharnement, comme à une nécessité de système.

Sans doute, il y a des spiritualistes et même des catholiques dans l'école bergsonnienne ; M. Le Roy en est un exemple éclatant. Mais s'ils se croient de force à endiguer le flot panthéistique, ou à le dévier vers un « panthéisme orthodoxe, (1) » — suivant leur audacieuse formule, — nous croyons qu'ils s'illusionnent grandement, parce qu'on n'endigue pas le flot de la logique. Après avoir posé les principes, ces catholiques imprudents resteront seuls à ne pas tirer les conséquences ; p"'

conse-

ils resteront seuls à s'imaginer saisir directement en leur 'i"ences

*^ panlheis-

conscience, par quelque « intuition mystique », la pré- '''!"«'• sence de Dieu ; les autres, moins clairvoyants sans doute, ne saisiront tout au plus qu'un besoin du dii;i?i ; tandis que le vulgaire, incapable de tels artifices, oii l'ingéniosiléle dispute à la noblesse d'àme, n'aura aucune intuition du tout, ni de Dieu, ni du divin. Ce sera le vide des âmes et l'athéisme pratique !

Oh ! comme Mgr d'Ilulst nous semblait bien inspiré lorsqu'en voyant se dessiner les premières tendances de cette philosophie « nouvelle »,il dénonçait le sophisme qui, sous prétexte que « la vérité est la vie de l'àme », enlève à la vérité son caractère absolu ; et lorsqu'il reprochait à certains penseurs de talent leurs « troublantes complaisances pour un certain monisme » ; lorsqu'il les conjurait, surtout, de « résistera ces doctrines

idéaliste ; celui de Bergson semble plutôt setisualiste ou affectif ; aussi a-t-on pu l'appeler un « hégélianisme affectif «...autant du moins qu'il soit possible de saisir des pensées si ondoyantes et si fluides. (1) Le lloy, Djgme et Critique, p. 145,

funestes qui ne laissent plus rien debout, transportant aux premiers principes le caractère mobile qui appartient aux phénomènes, et entraînant l'absolu lui-môme dans le perpétuel écoulement des choses !» (1) Le.. duel Xu début dc ce mouvement encore indécis, on a pu

formida- ^ . .

''•e- • s'y tromper de bonne foi, mais aujourd'hui la lumière est faite, et il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir que la lutte du xx^ siècle est bien le duel prédit « formidable », entre les deux métaphysiques rivales, qui sont les deux pôles opposés de la pensée humaine ; la métaphysique hégélienne du Devenir pur ou du nonêtre, et la métaphysique de l'être, sous sa double forme de l'Acte et la Puissance, qui seule explique sans contradiction le Devenir et le progrès, et seule peut se réclamer à la fois du sens commun et des plus grands génies de l'humanité.

Quelle Sans être aucunement prophète, peut-on prédire aurisMie de quel des deux lutteurs doit finalement rester la victoire ? Une question d'un si grave intérêt mérite bien l'honneur d'un examen. Que si nous interrogions là dessus Mgr d'Hulst, sa réponse ne serait point hésitante. Dans le même discours de Namur, il ajoutait en parlant de la métaphysique de S. Thomas : « La solidité d'une telle œuvre offrira un contraste chaque jour plus frappant avec l'instabilité des doctrines monistes, avec leur insuffisance à fonder une morale et une science de 1» vie. . . car dans le monisme, il n'y a plus de place pour le vrai Dieu, ni pour la liberté humaine (2). )>

Mais cette réponse, malgré sa justesse, pourrait paraître à quelques lecteurs suspecte de partialité. Cherchons un témoignage qui soit irrécusable. Interrogeons nos adversaires eux-mêmes, car ils ont eu la franchise,

(1) D'Hulst, /6;c/., p. 149, 150, 154.

(2) D'Hulst, lOid., p. Ii9, 158.

je ne dis pas de nous donner leur solution, — du moins de nous fournir des éléments de solution très curieux et des plus significatifs.

Demandez à M. Bergson ce qu'il pense de la philoso- ^^^'^^^^ phiô grecque d'Aristote et de Platon, vous serez sur- Bergson. pris des éloges dont il comble ces redoutables adversaires. Impossible, dit-il, de se soustraire à leur fascination: « Artistes à jamais admirables, les Grecs ont créé un type de vérité suprasensible, comme de beauté sensible, dont il est difficile de ne pas subir l'attrait. Dès qu'on incline à faire de la métaphysique une systématisation de la science, on glisse dans la direction de Platon et d'Aristote. Et une fois dans la zone d'attraction oii cheminent les philosophes grecs, on est entraîné dans leur orbite (1) »

La métaphysique d'Aristote est donc d'une incomparable beauté, mais est-elle aussi conforme à la nature de l'esprit humain ? — Voici la réponse de M. Bergson : x( Les grandes lignes de leur doctrine... n'ont rien d'accidentel, rien de contingent, rien qu'il faille tenir pour une fantaisie de philosophe. . . Si l'on en élimine tout ce qui est venu de la poésie, de la religion, de la vie sociale, comme aussi d'une physique et d'une biologie encore rudimenlaires, si l'on fait abstraction des matériaux friables qui entrent dans la construction de cet immense édifice, une charpente solide demeure, et celte charpente dessine les grandes lignes d'une métaphysique qui est, croyons-nous, la métaphysique naturelle de Vintelligence humaine (2). »

(1) Bergson, Lévolulion créatrice, p. 375.

[2) Bergson, Ibid. p. 341, 325. (C'est nous qui soulignons.) — M. Le Roy dit de même : « Le grand courant philosophique, jusqu'à ces derniers temps (jusqu'à M. Bergson, dont l'œuvre admirable est le point de départ d'une profonde révolution dans les idées traditionnelles), coulait en plein rationalisme, conformément à l'impulsion originelle qu'avaient donnée les Grecs» {Bev. de Métaph. et de Mor., 1899, p. 727),

Impossible d'avouer plus franchement qu'elle est la métaphysique du sens commun de l'humanité, la métaphysique du grand bon sens, approfondi et codifié, comme on Ta si souvent observé (1).

porté'ede Mi'is aloFs, direz-vous, la métaphysique anli-inteHeccei aveu, tualiste dc M. Bergson, qui en est le conlre-pied, seraitelle la métaphysique du contre-bon-sens ? Faudra-t-il faire violence à la nature de l'esprit humain pour philosopher avec M. Bergson ou Uégel ? Encore une fois, M.Bergson lui-même va nous répondre. Pour philosopher avec lui, « il faudrait, dit-il, que notre conscience se détachât du tout fait (de l'être) et s'attachât au se faisant (au devenir) ; il faudrait que, se retournant et se tordant sur elle-même, la faculté de voir ne fit plus qu'un avec l'acte de vouloir. Effort douloureux, que nous pouvons donner brusquement en violentant la nature, mais non pas soutenir au delà de quelques instants » (2). — C'est ce qu'il appelle ailleurs tout nettement : « pousser l'intelligence hors de chez elle par un acte de volonté », par la « torsion du vouloir sur lui-même » (3).

Ne nous étonnons pas delà franchise de cette réponse. Elle est d'ailleurs la même que celle déjà faite par Hegel qui, lui aussi, reconnaissait que pour philosopher à sa nouvelle manière, l'esprit « doit prendre une position renversée >• [vertehrte Gtellung) (4).

Du reste, le maître de Hegel et de Bergson, Kant, ne s'était-il pas vanté, le premier, d'avoir renversé l'axe de la connaissance humaine? On ne doit plus être surpris si les disciples se voient contraints aux mêmes aveux (5).

(1) « La philosophie de S. Thomas... est avant tout, dans son fond et dans sa méthode, une philosophie de sens commun. » Dunan, Enquête du D" Hifaux, p. 192.

(2) Bergson, L' Evolution créatrice, p. 258. (3j Bergson, Ibicl., p. 211, 272.

(4; Hegel, Œuvres, t. VI, p. 178.

;5; M. Le Roy dit de même: « La vraie méthode philosophique procède à l'inverse de la pensée commune.» Bévue de Métaph. et de Mo-

Eh bien, nous le demandons au lecteur sincère dont l'esprit n'est pas encore faussé par les sophismes d'école, est-il possible de faire de la philosophie « nouvelle » une critique plus radicale, nous allions dire plus humiliante, que celle que ses inventeurs eux-mêmes viennent d'en faire si ingénuement, en proclamant ainsi leur complète rupture avec le développement normal de l'esprit humain ?

Du reste, ils n'ont rien exagéré, et ne se sont point ^^}'-*y^"

' o ' r n a nen

calomniés eux-mêmes, car il faut vraiment faire vio- d'exagéré. lence à l'esprit et le forcer à se « tordre sur lui-même », pour penser à l'unisson de la philosophie « nouvelle » ses principales thèses, non moins déconcertantes les unes que les autres, enlr'autres celles-ci :

i° L'être n'est pas ; tout est Devenir pur, sans qu'aucun être puisse devenir, ou soit déjà devenu, et puisse demeurer identique à lui-même, sous le flot changeant des phénomènes. En d'autres termes, il n'y a plus ni substances, ni causes, mais seulement des actions sans agent, des attributs sans sujet, des accidents sans substance, des manières d'être sans être, un devenir perpétuel de ce qui ne peut jamais être !

2° Négation des principes d'identité et de contradiction, « lois du discours, disent-ils, et non du réel ». En effet, puisque l'être n'est pas, on ne peut plus le dire identique à lui-même; quant au contradictoire, il reste encore impensable, vu la constitution présente de notre esprit, mais il n'est plus impossible. Au contraire, il est au fond du Devenir et à la racine même des choses. Ainsi les contradictoires logiq ues s'idenlilient à merveille dans « les profondeurs supra-logiques » !

3° Négation du principe de causalité. Puisqu'il n'y a plus ni cause, ni efl"et, le principe de causalité n'a plus

raie, mars 1907 (Principe émis à propos de la notion du mouvement, et appliquée de fait à toutes les autres notions de sens commun).

de sens, en sorte que ce qui commence n'a pas de cause el devient tout seul. Aussi bien « l'évolution créatrice » est-elle conçue comme un pur mouvement sans aucune chose qui soit mue ou qui meuve ; comme un mouvement qui se crée lui-même, en se donnant incessamment à lui-même l'existence qu'il n'a pas (1). L'idée de commencement absolu est ainsi mise partout dans l'Univers, au commencement, à la fin et au milieu de toute existence, et poussée jusqu'à la plus éclatante absurdité !

k° Négation de la nmltiplicité des individus : tout est lin. Le moi el le non-moi, le sujet el l'objet, le père el le fils ne sont, paraît-il, que des illusions de notre « postulat du morcelage » ! Tous les individus fusionnent dans le grand Tout (2).

5° Négation du primat de la raison. L'instinct est, nous dit-on, supérieur à l'intelligence, laquelle n'est qu'un « rétrécissement par condensation d'une puissance plus vaste » (3), à savoir de l'instinct. Aussi faut-il se défier des concepts « cristallisés » ainsi que des jugements et raisonnements de l'intelligence, dont l'apparente nécessité est illusoire, et se lier uniquement aux « intuitions -» de l'instinct. Et c'est cette prétendue « intuition pure » ou (' sympathie divinatrice », impossible à

(1) « Tout est obscur dans l'idée de cièalion si l'on pense à des choses qui seraient créées et à une chose qui crée, comme on le fait d'habitude, comme l'entendement ne peut s'empêcher de le faire. C'est là une illusion naturelle à notre intelligence ... Mais choses et états ne sont que des vues prises par notre esprit sur le devenir. 11 n'y a pas de choses, il n'y a que des actions... Ainsi d'un immense réservoir de vie s'élance sans cesse des jets, dont chacun retombant est un monde. » — Or ce réservoir, ce centre, « n'est pas une chose, mais une continuité de jaillissements ». L'évolulion créatrice, p. 269,

(2) M. Hamelin répliqiie justement : « Le panthéisme n'admet qu'un seul individu. Si donc nous constatons l'existence d'une pluralité de consciences, le panthéisme est inacceptable, car une conscience c'est un individu, c'est un être, quelque difflculté que la reconnaissance de ce fait puisse entraîner. » Essai sur les éléments de la représentation, p. 452.

(3) Bergson, f/évolut. créât., p. 50, 191.

définir (1), qui, paraît il, légitime, aux yeux de ces Messieurs, des affirmations si aprioristiques, si gratuites et si renversantes pour le sens commun, car il n'est pas un seul de ces postulais qui ne renferme cent fois plus de mystères que toute notre métaphysique.

Eh bien, que penser de cette revanche audacieuse de ''"aye"""

l'intuition esthétique ou de l'inspiration poétique sur la 'eiie pin

^ ^ ^ . losopllle.'

raison froide et calculatrice ? Et quel avenir durable peut-on prédire à une telle philosophie ?

Sans doute, elle pourra surprendre par sa nouveauté et même enthousiasmer la jeunesse inexpérimentée de nos écoles ; elle pourra séduire quelques esprits superficiels par le mirage de ses conclusions monisliques ,qui donnent le vertige à tant de tètes; mais ceux qui ont une fois compris la contradiction et le néant du panthéisme ne se laisseront jamais convaincre par des assertions si grosses de sophismes !

Elle pourra surtout attirer enfouie ces auditoires élégants et mondains toujours prêts à applaudir aux nouveautés brillantes, exposées tantôt avec les charmes d'une littérature à images ingénieuses et éblouissantes, tantôt avec les attraits mystérieux d'un terminologie profondément obscure et étrange, qui semble vous initier à une science ésotérique réservée à quelques privilégiés de l'esprit. Mais ce ne sera là qu'une séduction passagère comme celle de la mode ou de l'attraction du jour. Eh ! comment garderaient-ils longtemps leur prestige les philosophes qui se laissent entraîner à planer au-dessus ou au-delà de la logique, et à narguer, quand il leur plaît, les premiers principes du sens commun, y compris le principe de contradiction, sous prétexte

(1) Voici cependant une déflnilioa de M. Bergson : « Je veux dire cette faculté de voir qui est immanente à la faculté d'agir (?) et qui jaillit en quelque sorte de la torsion du vouloir sur lui-même. » ('? ?.) L'Evolution créatrice, p. 272.

que les conlradictoires doivent s'identifier « dans les profondeurs supra-logiques » !... A la dernière exposition universelle, la « maison, à l'envers » eut, elle aussi, un succès immense, mais un succès de curiosité, sans aucune prétention aune durée éternelle, uassu- Donc, rassurons-nous sur l'issue finale de la lutte

rons- ' ....

nous! commeucée. Quel que soit le talent littéraire ou la virtuosité de nos adversaires ; quel que soit le concert prestigieux de réclame mutuelle qui les enguirlande et les porte au pinacle, les forces en conflit sont par trop inégales, puisqu'ils ont contre eux, comme ils le confessent, le bon sens, le sens commun, ou si l'on veut la droiture naturelle de l'esprit humain dans ses tendances les plus invincibles. Ils onl beau vouloir forcer l'esprit humain à « se tordre sur lui-même », tôt ou tard le bon sens reprendra son empire et ses droits imprescriptibles : « chassez le naturel, il revient au galop » ! Finalement, nous reverrons ITégel abandonné de tous et répétant son fameux cri de détresse : « Un seul homme m'a compris, et encore celui-là môme ne ni'a-t-il pas compris ! »

Ce pronostic, bien loin d'être téméraire, a l'étonnante fortune d'être en parfait accord avec celui de M. Bergson. « Un irrésistible attrait, écrit-il, ramène l'intelligence à son mouvement naturel, et la métaphysique des modernesaux conclusions générales de la métaphysique grecque. » Et il ajoute mélancoliquement: « Illusion, sans doute, mais illusion naturelle, indéracinable, qui durera autant que l'esprit humain (I). » L'aveu loyal est complet, et dépasse toutes nos espérances : M. Bergson lui-môme n'a qu'une confiance assez médiocre en l'avenir de sa philosophie « nouvelle » !

Arrière donc ceux qui voudraient nous intimider en

fl) Bergson, LEvolut. créât., p. 355, 369.

raillant notre « pensée fossile » et en nous menaçant '■fif^^"** des anathcmes do la « pense'e moderne » (1). Toutes les «^s'".

r \ / '( pensée

erreurs, toutes les hérésies ont eu la même prétention : . "^o-

' r^ derne » .

chacune a eu son heure de mode ou d'actualité ; chacune s'est vantée d'être la « pensée moderne »,et chacune n'en a pas moins vieilli et disparu à son tour. Comme si une date plus récente pouvait être un critère d'infaillibilité ! M. Poincaré lui-même sourit de cette plaisante vanité : « Chaque siocle se moque du précédent, remarque-t-il justement ; Descartes avait pitié des Ioniens ; Descartes à son tour nous fit sourire ; sans aucun doute, nos fils riront de nous quelque jour (2), »

Il n'y a que la vérité éternelle, dont le puissant écho est pour nous le sens commun de la nature humaine, qui soit sans déclin et sans terme. Elle seule ne passe pas : elle est de tous les siècles, car l'homme ne saurait vivre longtemps en marge du bon sens universel. Elle seule a permis à Aristote de triompher d'Heraclite, — et ce fut un progrès incontestable dans l'histoire de la pensée humaine ; elle seule permettra aux disciples d'Aristote de triompher derechef des nouveaux disciples d'Heraclite.

Du reste, cette « pensée moderne » dont ils se récla- où est la

' ' « pensée

ment avec un naïf orgueil, oi!i est-elle et comment la dé- . '"°' ,

o ' derne » !

finir ? Quelle est la formule doctrinale capable de réunir les adhésions, je ne dis pas de la majorité des philosophes modernes, mais même d'un groupe un peu notable de ces philosophes? Cette formule reste introuvable. Chacun cherche, au contraire, à se distinguer du voisin, en pensant et en parlant autrement que lui, si bien que les ressemblances doctrinales deviennent do plus en plus insaisissables.

S'il n'y a plus de « doctrine » commune parmi eux,

(1) Cf. art. de Le Roy, dans Demain, 15 juin, 1906.

(2) Poincaré, La Science et l'Hypothèse, p. 168.

y aurail-il du moins une orientation commune, un même f( esprit » ? L'esprit subjectiviste e'iait, en elTct, très répandu depuis Kant et devenu presque universel. La pensée était réputée ne pouvoir saisir qu'elle-même. Et voici que le principal fondateur de la philosophie (( nouvelle ^) est précisément le premier à s'affranchir hardiment de ce préjugé kantien, — comme nous le montrerons bientôt, — et à s'affirmer nettement objectiviste et réaliste. M. Le Roy va-t-il, pour celte opposition capitale, excommunier M. Bergson de la « pensée moderne » ?

uiren'esî Quant à l'cspril « anti-intellectualiste », ce nouveaufro^rès" ^^ 6st encorc un peu trop jeune pour avoir la prétention de résumer en lui l'esprit moderne. En effet, ce n'est pas seulement à la pensée grecque et moyenâgeuse, à Aristote et à S. Thomas, qu'il s'oppose, mais encore à Bacon et à Descartes, à Leibnilz, à Malebranche,àBossuet et à Fénelon,à Maine de Biran, à Victor Cousin, en un mot, à tous les plus illustres philosophes modernes parus avant Kant, — et Kant lui-même eût protesté avec énergie si on l'eût proclamé le père ou le grand-père de l'anti-intelleclualisme. Or, si l'esprit humain se développe à travers les âges, comme nous le croyons volontiers, c'est avec une sage continuité, non par des à-coups si brusques et des revirements si contradictoires, — 7iaiiira non facit saltiim. Passer subitement de l'intellectualisme à l'anti-inlellectualisme, de Taffirmation à la négation de la raison, ne sera donc jamais un progrès, mais un renversement des choses, un progrès à rebours. Entre ces deux directions opposées, il faut pourtant choisir, au lieu de soutenir, comme on l'a fait, cette contre-vérité que l'une eslun progrès sur l'autre. Etdéjà, au nom delà science, M. Poincaré a fait son choix, en déclarant sans hésiter : « La science sera intellectualiste

OU elle ne sera pas ! (1) » A notre tour, et à plus forte raison, pouvons-nous déclarer : « La philosophie sera intellectualiste ou elle ne sera pas ! »

Jamais l'intuition des faits particuliers ne suffira à \„teneT fonder unescience, sans des idées générales, des principes ^'"^Jpo"'^ et des raisonnements, car il n'y a de science que du général, qui seul permet à l'homme de prévoir l'avenir et de reconstituer le passé. Du reste, l'intuition pure est un fait introuvable et inexistant. Toute intuition est doublée d'une idée générale qui nous la fait comprendre dans l'analyse de ses détails et puis dans sa synthèse. Une intuition pure, sans idée générale, resterait incomprise et ne dirait rien à l'esprit. Rien n'est connu qu'au travers des idées, — non pas des idées toutes faites, ou innées, s'appliquant de force au réel, car nous rejetons cet hyper-intellectualisme de Kant, — mais au travers d'idées abstraites du réel par l'intuition de notre esprit, et puisées peu à peu au sein même des choses qui expriment et réalisent l'idéal. Voilà les idées générales qui éclairent les faits particuliers, et sans lesquelles nous ne pourrions ni les concevoir ni en parler.

Pour fonder une science quelconque, il est donc impossible de se passer d'idées, de principes et de raisonnements. Aussi, pour nous démontrer leur monisme évolutionniste, nos néo- positivistes, ces pourfendeurs résolus de l'intellectualisme, font-ils eux aussi de l'intellectualisme, sans le dire... ou sans le savoir. Sous la parure des descriptions ou des métaphores qui les expriment ou les déguisent, nous retrouvons facilement les idées, les principes et les raisonnements dont ils se servent^ comme le commun des mortels. Ils font même, à leurs heures, profession de principes absolus, — eux qui ont horreur de toute proposition absolue et « cris-

(i) La valeur delà science, Tp. 214-220. — Cf. Piat, Insuffisance des philosophies de l'intuilion, 1908.

raisoD .

tallisée », — puisque c'esl bien une condamnation absolue elsans appel qu'ils ont fulminée contre la pensée (( ancienne », attribuant ainsi une valeur non pas relative, mais absolue, à leur pensée « moderne ». Contradiction flagrante et non moins inslruclive ! (1) La raison Aussi bicu ne uous laisscrons-nous point troubler par

l'inira par ,.,■..

avoir d'insulfisantes ironies sur notre « montante arctiaique ». Nous resterons en paix, indéfectiblement unis à la philosophie chi grand bon sens de l'humanité. Soyons cerlains, en elTet, que ce bon sens naturel, si déformé qu'il soit parles sophismes, ne périt jamais complètement chez les humains. Toujours il conserve un reste d'empire chez ceux-là même qui se font gloire d'en être émancipés. Aussi la philosophie basée sur les premiers principes du sens commun aura-l-elle toujours ses portes d'entrée ou de rentrée, publiques ou secrMes, dans les esprits les plus imbus de préjugés modernistes. Il n'y a donc point, comme on voudrait le faire croire, de cloison étanche entre la néo-scolastique et l'esprit moderne. Tôt ou tard ils sauront se rejoindre, et la « raison Unira par avoir raison »... Attendons patiemment, pour nous réconcilier avec la philosophie « nouvelle », qu'elle se soit elle-même réconciliée avec le sens commun! L'essentiel pour nous est de ne pas nous laisser rebuter par des paroles hautaines et dédaigneuses ; d'aller toujours de l'avant, appuyés sur le passé et le regard tourné vers l'avenir, en resserrant chaque jour plus étroitement notre alliance des idées avec les faits, de la métaphysique avec la science moderne.

(1) Ainsi M. Le Roy ose appeler la philosophie d'Aristote et de S. Thomas une « philosophie périmée désormais tombée en désuétude, à laquelle aucun de nous ne saurait revenir » (Revue de Mélaph. et de 71/or., mars 1907, p. 132). L'arrêt est prononcé « définitivement» (/6ic<., juill. 1907, p. 499). — Ailleurs, il est vrai, il déclare que lui et ses amis « se sentent en continuité avec l'Ecole »! ... [Demain, 45 juin 190B). — Ces contradictions logiques doivent, sans doute, s'identifier dans « les profondeurs supra-logiques » (lievite de Mélaph. el de Mor., 1905, p. 200).

Dans cette voie, nos derniers et plus récents succès Nos suc-

, , , . , , CCS les

seraient pour nos lecteurs un puissant encouragement, piusen-

1,1, . coura-

si nous avions le temps de les passer en revue, au moins geams. rapidement.

En Psychologie et en Biologie, noivc. succès a dépassé l' En

11' I fc ' 1 5 I I Psyclio-

nos espérances, et 1 ou peut atiirmer qu il n est piuscon- loi-ie. tesié désormais par les savanls.Ce sera l'éternel honneur de \b Psychologie conlcm[)oraine d'avoir retrouvé la première, sur bien des points, parfois il est vrai sans s'en douter, la vieille tradition aristotélique depuis si longtemps oubliée. On en voit des exemples frappants dans les nombreux ouvrages de psychologie expérimentale de M.Ribot,dans les Sens et V Inlelligence à' W^y.. Bain, dans les Principes of Psychology de William James, et jusque dans Matière et Méinoire de M.Bergson où nous trouvons,parexemple,à notre grande surprise, la perception immédiate des sens remise en honneuret expliquéeà peu près comme chez Aristote, par l'acte commun du sentant et du senti, ou par l'assimilation à l'objet du sujet qui nous en présente « l'empreinte fidèle clichée sur cet objet » (l).Pas même d'exception pourles qualités secondes, telles que les sons et les couleurs. « La matière est absolument comme elle paraît être », dit-il encore, et c'est un « étrange aveuglement » de la dépouiller de ses qualités sensibles pour en revêtir l'esprit (2), Aveuglement non moins étrange d'attribuer la perception des sens externes au cerveau, alors qu'il n'est nullement outillé pour de telles fonctions (3), Aussi M. Bergson, rompant ouvertement avec le relativisme kantisle de ses contemporains, a-t-il pu leur faire entendre, — au

(1) Bergson, L'Evolut. créai. , Préf., p. IV.

(2) Bergson, Matière et Mémoire, p. 66, 217, 225, 228. (3j Bergson, Ibid., p. 16, 27, 3 U

risque de les scandaliser élrangement, — cette profession de foi digne d'un vrai scolastique : « Dans l'absolu nous sommes, nous circulons et nous vivons. La connaissance que nous en avons est incomplète, sans doule, mais non pas extérieure ou relative. C'est l'être même, dans ses profondeurs, que nous atteignons par le développement combiné et progressif de la science et de la philosophie (1). » Ce retour oiïensif contre le kantisme, qui est assurément la meilleure inspiration du maître, — quoiqu'il ne paraisse pas suivi par ses meilleurs disciples, — mériterait de faire date dans l'histoire de la pensée contemporaine.

2» En Dans les Sciences phi/sigites, nui semblaient aux

Physique. , .

antipodes de la pensée scolastique, un rapprochement prétendu impossible, il y a quelques années, s'est déjà accompli. On a vu des savants incontestés, comme M. Duhem, par des travaux de tout premier ordre, donner leurs préférences à la philosophie ancienne, rompre avec le mécanisme pur, et revenir à ces qualités ^q\disant occultes, si décriées, et dont la science ne pourra plusse passer désormais dans une explication profonde et complète de son objet. Il a été suivi dans cette voie non seulement par d'autres physiciens, mais encore par des philosophes tels que M. Bergson, comme nous l'expliquerons bientôt plus longuement.

On a vu aussi le même savant élaborer une théorie de la matière, analogue à celle d'Aristote et de S. Thomas, et désormais la matière et la forme ont grande chance d'être enfm comprises et estimées de la science contemporaine (2). 3" En En '1 héodicée, qu. Morale, des controverses récentes

TliéodicGÊ et En

Morale. (I) Bergson, L'Evolut. créai., ii. 217. Cf. p. 52, '216.. 225, 251,387, 38'J. — Celte formule ne suppose pas nécessairement i'idenlilé du sujet et de l'objet mais seulement leur union. Son interprélatior» monistique ne s'impose donc pas.

(2) Cf. Duhem, Le mixte el ix combinaison chimique, 1902.

et retentissantes ont prouvé l'insuffisance et le désarroi complet de toutes les Théodicées nouvelles, et de toutes les nouvelles Morales sans obligation ni sanction. Il n'y a plus désormais de Morale digne de ce nom que ia Morale traditionnelle, comme nous le montrerons en son lieu, au cours de ces Etudes.

Ce serait, en effet, anticiper sur chacune de nos Etudes prochaines, de vouloir énumérer ici en détail les gains déjà obtenus sur chaque point de la Philosophie. Dès ce premier volume, nous aurons à en indiquer plusieurs de la plus haute importance. Bornons-nous maintenant à citer deux ou trois témoignages généraux dus à la sincérité de penseurs éminents, qui ne sont pas des nôtres, et choisis au hasard dans les plus savantes nations de l'Europe.

En Allemagne^ voici ce que naguère proclamait l'un Q"e'i".es d'entre eux, en i 907 : « Il est sûr, écrivait-il, que dans le , '.'"S"'

T eniinents.

cadre de la scolastique, les découvertes de la science contemporaine viennent s'insérer avec un rare bonheur. Et cet assemblage n'est pas l'œuvre d'une dialectique artificielle. Incontestablement beaucoup de conclusions métaphysiques delà Psychologie contemporaine retournent vers Aristote (I). »

En Angleterre, le célèbre Max Mûller ne craignait pas de dire: « Si l'on essaye de traduire les pensées des scolastiques dans le langage philosophique de notre temps, on est stupéfait, non seulement de l'exactitude, mais encore de la profondeur de leur argumentation, et l'on doit rougir de la légèreté avec laquelle des philosophes modernes ont parfois étudié ces mêmes problèmes, que les philosophes scolastiques, tant bafoués, ont traité sous tous leurs aspects avec beaucoup plus de pénétration (2). »

(1) O. Klemrn, dans le Vierteljahrsschrifl... III. Heft, 1907.

(2) M. Mùller, Science of tkonght, Loiidou, 1887, p, 40, 41.

Page 1