ACTE ET PUISSANCE
Enfin, Il la Sorbonne, dans une des chaires de l'Ecole pratique des Hautes-Etudes, en mars 1904, M. Picavet ne craignait pas de prendre pour sujet d'un de ses cours : (( Résultats philosophiques et religieux, politiques et sociaux, delà restauration du Thomisme sous le pontificat de Léon XIII », et d'y proclamer notamment « la gloire de l'Université catholique de Louvain, de Mgr Mercier et de sa vaillante phalange de professeurs thomistes, de leur Revue néo-sculastique dont l'esprit rigoureusement scientifique et objectif a conquis une telle autorité (1) ». Et il ajoutait, en 1905, dans son grand ouvrage sur V Histoire des Philosophies vnêdiévales, cette constatation remarquable : « Le fait a montré à tous que ces doctrines, thcologiques et philosophiques, que l'on considérait comme mortes, sont capables de revivre et de s'opposer à celles que l'on aurait pu croire définitivement triomphantes (2). » Nos pré- gQ présence de ces éclatants témoignages de succès, insuccès. (Jqjjj ij nous eût été facile de prolonger la liste, les prétendus « quasi-insuccès » de la néo-scolastique se réduisent facilement à leur juste proportion. Sans doute, la réalité n'a pas marché aussi vite que nos rôves de conquête. Mais c'était là des rêves de jeunesse ; les conquêtes de la pensée, pour être durables, doivent aller lentement et sûrement. Il ne faut donc pas nous en plaindre : telle est la loi.
Peut-être, au contraire, devrions-nous être agréablement surpris de la rapidité relative d'un mouvement si contrarié par les conditions mêmes où il est né.
Les esprits modernes, même les plus cultivés, étaient si peu préparés à recevoir un tel enseignement ! En effet, la formation philosophique la plus élémentaire a à peu près complètement disparu de nos lycées et de nos col-
(1) Cf. Ami du Clergé, 1904, p. 551.
(2) Picavet, IbiiL, p. 289.
lèges. La métaphysique esl supprimée des programmes ; la logique est elle-même délaissée. On a complète- °^o^rg'^ ment désappris l'art de raisonner avec justesse, et notre ^*''''«*se. génération, si fière de ses progrès, présente là un stigmate inquiétant de dégénérescence.
D'autre part, il faut bien le reconnaître, le nouvel enseignement n'était guère sympattiique a prio?'z. Ce n'était plus du haut des chaires officielles qu'il descendait: les puissances du jour lui étaient hostiles. Four rayonner sur le monde, il a dû sortir de l'obscur abri des séminaires où la flamme sacrée était toujours entretenue,comme autrefois les trésors de la littérature antique étaient sortis des cloîtres du Moyen Age, qui les avaient sauvés de l'oubli. Or, ces conditions natives, par ce temps d'anticléricalisme fanatique, loin de rendre ce mouvement populaire, a fatalement éveillé des défiances,qui pour être injustifiées n'en sont pas moins tenaces et aveugles. Nous avons entendu des cris d'alarme ! (1) Nous avons vu la physique d'un savant de premier ordre, M. Duhem, traitée a a priori de « physique de croyant », et la pensée d'Aristote lui-même paraît encore à certains penseurs suspecte de cléricalisme ! Le temps seul, — et il faudra encore bien des années, — pourra calmer ces injustes défiances.
Mais si nos origines sont une faiblesse, n'oublions pas où s^m qu'elles sont aussi une force, car tandis que les philoso- force^ phies séparées se divisent et s'opposent dans les crises perpétuelles d'un individualisme à outrance, après avoir perdu cette boussole des traditions et de l'autorité naturelle qui guide encore les autres sciences, la phi-
(1) Le Mercure de France faisait écho ù ces cris d'alarme dans son numéro de décembre 1898. « Le néo-thomisme, y lisions-nous, est aujourd'hui en pleine force et en plein accroissement... Cette reviviscence singulière d'une pensée fossile ? la persévérance et l'ardeur de ses interprètes actuels mérite qu'on s'en inquiète !?) autrement qu'en de simples chroniques. »
Noire programme, nos espéran ces.
losophie scolastique, au contraire, tout en élanl jalouse de l'autonomie complète de ses principes et de ses mélhodes, que les Conciles lui garantissent, a trouvé son centre dunilé et de ralliement dans l'autorité tutélaire du bon sens el dans le respect des traditions séculaires des âges passés.
Or l'une de ces vérités do bon sens et de tradition, c'est qu'il faut également éviter les excès opposés et de ceux qui proclament l'impuissance native de la raison humaine, et de ceux qui la divinisent en prétendant qu'elle peut suffire, sans un enseignement divin, au gouvernement de la vie. La vérité est entre ces deux extrêmes. La philosophie ne mérite ni ce dénigrement systématique, ni cet excès d'honneur. Elle doit rester autonome, c'est vrai, mais sans être séparée, car une science séparée des autres est toujours incomplète.
Qu'elle vive donc en bonne intelligence, et sans se confondre, avec toutes les sciences voisines, humaines ou divines, surtout avec celle qui garde le patrimoine de ces vérités religieuses et morales dont les sociétés ne peuvent se passer sans périr ! Telle est l'orientation traditionnelle qui fait notre unité et sera notre force.
Persuadés que la Philosophie, comme toute autre science, ne peut être que l'œuvre collective et progressive de toutes les générations humaines, nous demeurerons les disciples dociles et loyaux du sens commun universel, et les continuateurs de la grande tradition des siècles passés ; aussi enthousiastes de tous les progrès légitimes, qu'adversaires irréductibles des révolu- ' tions et des recommencements perpétuels, car si chaque ouvrier pouvait reprendre l'édifice à pied d'œuvre, la bâtisse n'avancerait jamais.
Armée de cette double force que donnent à l'âme les convictions profondes, acquises par de longues années d'étude ou d'enseignement, et la confiance^dans l'orien-
talion si sûre de la sagesse antique, appuyée sur le passé et les yeux fixés sur l'avenir, la légion volontaire des néo-scolasliques peut continuer sa marche en avant et sa lutte contre l'erreur, avec pleine confiance dans le succès final. Elle a pour elle des intelligences amies dans la pla<îe assiégée : à savoir le bon sens et la science, qui combattent pour elle et lui assureront la victoire. Oui, avant la fin du siècle nouveau, nous aurons vu, je lespère, la défaite de ces erreurs modernes que l'on aurait pu croire définitivement triomphantes, comme le disait M. Picavet, et le triomphe de ces vérités éternelles du bon sens que l'on considérait comme mortes et qui se portent assez bien.
Mais pour restaurer et rajeunir ces antiques théories, cf^me^nil faut les étudier avec ordre et méthode ; il faut recons- J'a'" \^^l^ Iruire l'édifice en commençant par la base, et voilà pourquoi nous ouvrons la série do ces Etudes par la théorie fondamentale de l'Acte et de la Puissance ou du Mouvement, que nous mettrons en constant parallèle avec la philosophie « nouvelle » de MM. Bergson et Le Roy.
Pour procéder à cette étude, nous allons sans doute nous servir de nos sens et de notre raison, intuitive ou discursive, sans nous demander, par une question préalable, si nous en avons le droit. Toutes les sciences procèdent ainsi, et leur merveilleux succès justifie pleinement leur confiance naturelle en notre pouvoir de connaître ce qui est. Quel est le physicien, l'astronome ou le naturaliste qui attend, pour se servir de ses yeux, d'avoir disséqué, analysé et compris le merveilleux mécanisme de l'œil humain? Aucun assurément, et aucun n'a eu à le regretter. Du reste, il ne pourrait procéder qu'avec ses yeux à cette étude anatomique de Pœil, et dès lors le voilà au rouet... De même pour le
philosophe, qui ne pourrait juger la raison qu'avec sa raison. Bon gré, mal gré, celle confiance en elle-même s'impose donc à la raison dès le début de son exercice. La Criii- £[ cependant, nous le savons, la haute critique moder-
qiie corn- r ' ' i
menceau- ^q dcpuis Kant, Drocèdc tout au Iremeut. Cette confiauce lui paraît « naïve », et, dès le but, elle érige \în système a prio7Û\a défiance des plus élémentaires évidences du sens commun ; elle met un point d'interrogation solennel sur tout ce qui a le tort de paraître clair atout le monde. Aussi, logiquement, la raison finit-elle par se troubler en doutant d'elle-même ; elle finit par devenir agnostique, c'est-à-dire aveugle et paralytique, par auto-suggestion. Mais comme un tel état d'esprit n'est pas viable el ne saurait cire sincèrement vécu, nos sceptiques se dédommagent par des accès intermittents de dogmatisme autoritaire et sans preuve. C'est tantôt la foi aveugle, tantôt l'intuition mystique, ou l'inspiration la plus fantaisiste, — tant est grand notre besoin de penser et de vivre ! — qui ont alors remplacé la raison, sans que l'on puisse nous dire ce que le philosophe a pu gagner au change. Il y a perdu au contraire, car en amoindrissant la raison au profit des instincts, il devient moins homme, et perd celte orientation vers la perfection croissante ou l'achèvement de sa nature raisonnable, si bien caractérisée par Arislole d'un seul mot, àvGpoineve'joai' Vraie Du restc, cclte question de la valeur de la raison hu- L*ciité* maine, — dont nous sommesles premiers àreconnaîlre nooi^ie. pjjj^pQpiance, — bien loin de pouvoir être solutionnée a priori , avant tout essai de philosophie, suppose déjà acquis une multitude de faits et de notions étudiés non seulement en Logique, mais encore en Psychologie, en Ontologie, voire même en Théodicée et en Morale,en un mot, suppose une vue générale de la Philosophie tout entière. Elle ne peut donc venir utilement qu'à la fin.
Alors seulement nous aurons acquis des informations suffisantes, qui nous permettront de trouver la clef du grand mystère, et nous empêcheront de risquer a pWo- >-/, comme tant d'autres, des hypothèsesqui détruisent la connaissance sous prétexte de l'expliquer.
Sans doute, il serait plus logique de commencer par un traité de la certitude et de n'avancer qu'à la lumière de ce phare conducteur. Malheureusement, — lordre logique de la connaissance étant l'inverse de l'ordre ontologique ou réel, — ce droit de préséance se heurte à une impossibilité pratique, si l'on tient à éviter tout a priori, tout arbitraire, ou toute pétition de principes plus ou moins inconsciente.
On a dit et répété que la Métaphysique tout entière dépend de la théorie de la connaissance ; nous croyons, au contraire, que c'est la théorie de la connaissance qui dépend de la métaphysique que l'on aura adoptée. En fait, il n'est pas une seule théorie de la connaissance qui ne postule ou ne sous-enlende des théories métaphysiques. Celle de Kant ou de ses imitateurs en est un exemple frappant. Non seulement elle suppose hors de conteste l'impossibilité métaphysique de V action transitive pour conclure (avec tous les subjectivistes) à l'incapacité du sujet sentant pour atteindre son objet, et partant à la subjectivité de la sensation ; mais encore elle pose en principe que toutes les notions métaphysiques d'espace, de temps, etc., fourmillent d'antino mies (1), pour en conclure à la non-valeur objective de la raison humaine. Mais qui ne voit qu'un tel point de
(1) « Le signe même d'une donnée métaphysique, c'est de ne pouvoir SB' traduire dans l'esprit liumain par une proposition contradictoire » Sully-Prud'homme, Le problème des causes finales, p. 157.) — Ce formidale a priori suppose résolus dans un certain sens tous les problèmes d'Ontologie. A la suite d'Aristote de S. Thomas, et grâce à la théorie de l'Acte et la Puissance,c\ei de la métaphysique, nous espérons les résoudre dans un sens bien différent.
Elleévile la pétition de
principe.
départ implique déjà toute une métaphysique ? En sorte que Kant n'aboutit à la négation de la Métaphysique qu'au nom d'une certaine métaphysique ! Tout système sur la connaissance est donc fatalement solidaire d'un système philosophique.
Au contraire, l'étude d'une métaphysique se commence et se poursuit fort bien sans aucun système préconçu sur la connaissance, en prenant pour guide, — au moins provisoire, — le simple bon sens qui illumine tout homme venant en ce monde, et auquel aucun sceptique ne se dérobe dans la conduite de la vie. C'est ce que nous essayerons. Pour point de départ, nous nous contenterons du donné de sens commun dont se contentent toutes les autres sciences. Evidences axiomatiques et observations expérimentales sont le fondement unique de toutes leurs inductions et déductions. Tel est le donné qui suffit à leur succès incontestable et désormais incontesté. Pourquoi ne suffirait-il pas au nôtre ? marche Telle cst d'ailleurs,redisons-le,la marche naturelle de l'esprit humain qui, de tout temps, a expérimenté et raisonné,avant de se demander s'il est capable de faire des expériences et des raisonnements.il commence par croire,spontanément, à l'évidence des sens ou de la raison : c'est la condition même de la vie de l'esprit. Et s'il use bien de ses lumières naturelles, la bonne philosophie qu'il aura édifiée sous leur direction, viendra tout naturellement confirmer et justifier ces premières certitudes spontanées du sens commun. Si, au contraire, il en use mal, s'il fait une mauvaise métaphysique, tout deviendra aussitôt antinomie et contradiction ; la raison spontanée et la raison réfléchie s'opposeront, la Philosophie et le bon sens entreront en conflit, comme pour l'avertir qu'il est en train de s'égarer, non parce que notre nature nous trompe, mais parce que nous nous en servons à rebours.
naturelle.
C'est précisémenlce qui est arrivé de nos jours. Le problème de la ceititude, — au moins sous la forme angoissante où il se pose, puisque la raison se prend à douter d'elle-même, — est né d'une mauvaise Philosophie, et de son opposition irréductible avec l'antique Philosophie, si respectueuse du bon sens. II ne se résoudra que par un choix plus éclairé entre les deux rivales. Voilà pourquoi nous commencerons par étudier les traités de métaphysique, réservant avec soin pour la fin le traité de la certitude, comme une contre-épreuve ou une vérification rétrospective et un couronnement de nos Etudes métaphysiques. Toutefois, chemin faisant, après avoir esquissé chacune des grandes théories métaphysiques, nous aurons soin, par anticipation, de faire entrevoir sa portée au point de vue crilériologique, et de soulever peu à peu le voile qui recouvre ce grand mystère. Dès la fin de ce premier volume, nous en donnerons un exemple des plus remarquables, qui suffirait à calmer l'anxiété du lecteur.
Du reste, si le lecteur était d'un autre avis, et jugeait plus commode la marche ordinaire des Manuels, il reste libre de commencer par notre neuvième et dernière Etude sur La Crise et la Certitude.
Le sujet que nous abordons aujourd'hui est vaste, sans doute, puisqu'il comprend en germe la Philosophie tout entière. Il faut donc savoir nous borner aux idées fondamentales, dont nous aurons à faire les applications, et à montrer les développements presque indéfinis dans les Etudes suivantes.
En traitant du Devenir ou du Mouvement, nous réserrerons donc plusieurs questions, celles du temps,àQ. l'espace, de iHîifini, par exemple, qui en sont le complément naturel, mais qui exigent, à cause de leur impor-
Li mitonsnoire sujet.
tance, un traité à part. Encore moins parlerons-nous de ce que Ton a ajouté à la science du mouvement, soit au nom des mathématiques, soit au nom de l'astronomie ou des autres sciences modernes. Nous nous maintiendrons strictement dans le domaine de la Philosophie, qui n'est lui-même que trop vaste.
Aussi après avoir entrevu l'immensité du champ qui s'ouvre devant nous, nous résignons-nous déjà au reproche ou à la nécessité d'être incomplet. Ce n'est donc pas un traité intégral du Mouvement que nous allons commencer, ce n'est qu'un chapitre détaché, et encore nous contenterons-nous d'une esquisse à grands traits, comme il convient à une œuvre de haute vulgarisation. Quel sera Yoici qucl sei'a notre plan. Dans une première partie, '""''''''"■ nous étudierons la Nature du Mouvement, passage de la Puissance à l'Acte, ses deux termes essentiels et opposés.Dans une deuxième partie, nous analyserons le premier facteur du mouvement, qui est sa Cause motrice ou efficiente. L'étude de la Cause finale, second facteur du Mouvement, fera l'objet de la troisième partie. Ainsi nous aurons essayé de comprendre la jiattire et les causes de ce fait capital de l'univers : le Mouvement.
Nous terminerons en indiquant, dans un Epilogue final, une des applications les plus originales et les plus importantes de cette théorie à la perception des sens externes.