PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT il
coreune fois supprimé. 11 faut doue, pour comprendre le devenir, supposer que parmi les ôtres de l'univers les uns sont en acte, les autres en puissance, à des degrés divers, et que partant il y a deux formes de l'existence: la puissance et l'acte.
Cette argumentation d'Aristote, aussi claire qu'irrésis- ^,.1^
' • Objeclion
tible, va nous aider à comprendre combien est au fond . .^^ peu solide la distinction imaginée par Leibnitz entre ces deux termes contradictoires : l'acte et la puissance. D'après ce philosophe, l'être pourrait se trouver dans un état intermédiaire qui ne serait ni l'acte ni la puissance, et qu'il définit lui-même : « Un pouvoir moyen entre la simple faculté d'agir et l'acte déterminé (I). » Mais quel pourrait être le sens précis de ce pouvoir moyen ? Dans ce nouvel état, l'être a-t-il commencé d'agir ou n'a-t-il pas commencé? S'il a commencé d'agir, il n'est plus en puissance de faire ce qu'il fait, il est déjà en acte. S'il n'a pas commencé d'agir, il est donc encore en puissance. Entre l'alternative d'agir ou de pouvoir agir il n'y a donc pas de milieu possible.
L'exemple apporté par Leibnitz explique-t-il mieux sa pensée ? c< L'exemple, nous dit-il, d'un poids qui tend lacorde à laquelleil est suspendu ou celui d'un arc tendu peut éclaircir cette notion (2), » Nous avouons ne pas comprendre comment le poids ou le ressort qui tendent la corde peuvent être dans un état intermédiaire entre l'acte et la puissance. Nous croyons, au contraire, que ce poids et ce ressort sont véritablement en acte de tendre la corde, car l'effort de tension est déjà un acte, alors même qu'il produirait l'équilibre.
Mais cet état de tension du ressort ne doit pas nous faire oublier l'état précédent, celui de simple puissance élastique dans un ressort non tendu. Il est clair qu'u ne
(1) Leibnitz, Sur la réforme de la p/iilosophie, I, 45i.
(2) Leibnitz. /bid.
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spirale en acierjaissée au repos, est toujours un ressort, tandis qu'une spirale de plomb n'en est pas un. Il y a donc quelque chose de plus dans Tune que dans l'autre : à savoir, une puissance active d'élasticité, capable de passer à Tacte soit de simple tension, soit de mouvement effectif.
Expiica- D'ailleurs nous sommes loin de nier que la puissance
tion du , . • I I , , •
conaïus. active, au moms dans ses degrés supérieurs, puisse « contenir et envelopper la tendance •». Cette propension et, pour ainsi dire, ce besoin d'agir ont été affirmés par Aristote, S. Thomas et l'Ecole tout entière, qui l'appellent « nisus, conatus , appetitus naturalis •» . Mais entre cette aptitude spéciale, ce besoin d'agir et l'action elle-même, il reste encore à franchir toute la distance qui sépare la puissance de l'acte.
Enfin les disciples de Leibnitz qui, pour mieux nier l'étal de simple puissance, oseraient affirmer que tout être est toujours en acte, n'atteindraient pas encore leur but. Car il est évident qu'un être qui est en acte n'opère pas en même temps tout ce qu'il peut opérer ; « non seniper operatur qnidquid operari potest. » S'il est donc en acte pour tel ou tel effet seulement, il faut bien admettre qu'il n'est encore qu'en puissance pour tous les autres effets.
Il est donc manifeste que l'état d'acte et l'état de puissance sont deux alternatives nécessaires et contradictoires, entre lesquelles il n'y a pas de milieu possible (1).
(1) Ils se sont donc mépris sur la pensée d' Aristote, les modernes qui confondent la. puissance avec un acte commencé. Conception plus claire, peut-être, mais qui n'explique plus le devenir. « La puissance, écrit M. Rivaud, est un acte moins parfait et moins stable, mais qui a déjà toutes les déterminations de l'acte. » Il ajoute; « Si cette interprétation est exacte, la théorie de la puissance et de l'acte ne nous fait pas comprendre ce qu'est le devenir. » — Donc, répliquerons-nous, l'interprétation n'est pas exacte. (Rivaud, Le problème du devenir dans la philosophie grecque, p. 392.)
Les forces de la nature.
Pour comprendre comment un principe ou plutôt un fait si manifeste a pu être nié par des philosophes d'ailleurs si distingués, approfondissons un peu plus leurs pensées ou leurs systèmes, et nous verrons qu'ils y ont été conduits par deux voies diamétralement opposées : les uns par une exagération a priori de l'idée de force ou de principe actif, les autres par la négation même de cette idée.
Les premiers, issus de l'école leibnilzienne ou dyna- i ,
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miste, ont très bien vu, — surtout après les analyses raiion
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psychologiques de Maine de Biran et de Jouffroy, — que misies. la notion de force est une de ces notions primordiales puisées principalement au sein même de la conscience, dans le sentiment de l'elTort personnel que nous exerçons si souvent en nous et autour de nous, et dont l'esprit humain ne saurait se passer. Quoique apparue dans le sentiment d'un elîort conscient et libre (1), l'idée de force s'en distingue bientôt, dès que notre expérience s'élargit et que notre puissance d'abstraction s'élève.
Que l'impulsion soit donnée parmamain,d'unemanièreconscienteou inconsciente, libre ou fatale, avec ou sans sensation musculaire ; qu'elle soit donnée par la traction
(1) Nous analyserons longuement les données psychologiques de l'eUort (effort musculaire, effort d'attention, effort d'arrêt, effort de décision...) Tome VIl[, La Liberté, p. 182-203. — Par anticipation, voici notre conclusion : quoique nous ne sentions noire action que lorsqu'elle est réfléchie dans une passion, cependant c'est bien elle que nous sentons alors directement et clairement, par simple intuition de conscience et sans raisonnement.
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d'un animal, par la pression d'un ressort, d'un poids, d'un jet d'eau ou de vapeur, par l'altraclion d'un aimant, ou tout autre procédé, le résultat moteur étant toujours le même, nous concevons une cause d'impulsion, au fond identique, malgré des variétés accidentelles, et cette cause ou capacité de produire le mouvement, nous l'appelons du nom très général de force. Ainsi l'idée abstraite de force s'est vite dégagée de l'empreinte de son origine humaine, pour s'étendre à toutes les causes possibles de mouvement. De psychologique et d'anthropomorphique, à l'origine, elle est bientôt devenue une notion universelle, applicable par analogie à tous les êtres et à toutes les sciences de la nature.
in po'"' Si les dynamistes ont su comprendre l'importance '^'"' capitale de ce fait de conscience, ils n'en ont saisi toutefois qu'un seul côté, celui de la force en action, et ils ont négligé l'autre point de vue, celui de la force en puissance. Aussi, chez eux, la notion de force est-elle restée tronquée et incomplète; et c'est avec cette notion amoindrie et mutilée qu'ils ont essayé d'expliquer ou de reconstruire le monde.
Leurs monades sont des centres de force toujours en acte dont toute l'essence est d'agir. Dès lors, il n'y a place que pour deux alternatives. L'acte de la monade sera empêché de produire tout son effet par la résistance d'une force antagoniste, ou bien ne sera pas empêché. Le second état seia celui d'action libre, le premier état celui d''action contenue ou de tension. L'état de simple puissance demeure ainsi supprimé ou arbitrairement confondu avec celui de tension ou d^équilibre, par une confusion que l'observation la plus élémentaire suffirait à dissiper.
exemples. Siipposous, par exemple, deux lutteurs se prenant corps à corps. Si leurs efforts se contrebalancent exactement, aucun d'eux ne changera de position : ils reste-