‹ Études philosophiques (volume 4)Chapitre 32 sur 84 · PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'aME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'aME

« Il suffit, ajoule-t-il, qu'un même fait nous soit connu par deux voies dillérentes, pour que nous concevions à sa place deux faits dilïerents. Tel est le cas pour les objets que nous connaissons parles sens. Un aveugle-né, quel'onvientd'opérer, demeureassezlongtemps avant de pouvoir mettre d'accord les perceptions de son touclier et les perceptions de sa vue. Avant l'opération il se représentait une tasse de porcelaine comme froide, polie, capable de donner à sa main telle sensation de résistance et de forme ; lorsque pour la première fois elle frappe sa vue et lui donne la sensation d'une tache blanche, il conçoitlachose blanche et lus- Irée comme autre quela chose résistante, pesante, froide et polie. Il en resterait là, s'il ne faisait pas d'expériences nouvelles; les deux choses seraient toujours pour lui différentes en qualité ; elles formeraient deux mondes entre lesquels il n'y aurait pas de passage (1). »

Ainsi le même objet, vu par des sens dilïerents, peut nous paraître différent et doué de qualités irréductibles. Or l'idée de mouvement et d'étendue nous arrive par les sens ; l'idée de perception et de simplicité nous arrive par la conscience. Donc il faut nous défier, puisque ces deux idées entrent en nous par des voies différentes et même contraires. L'une arrive par le dehors, l'autre par le dedans. Peut-être ne sont-elles que deux points de vue différents d'un seul et même événement condamné, par les deux façons dontilestconnu, ànous paraître double. «. Selon que sa représentation viendra du dehors ou du dedans, il apparaîtra toujours comme un dehors ou comme nndedrms, sans que jamais nous puissions faire rentrer le dehors dans le dedans, ni le dedans dans le dehors. » — Cette hypothèse est évidemment préférée par M. Taine, qui conclut : « Nous sommes donc autorisés à admettre que l'événement cé-

(1) Taine, De V intelligence, \, p. 323. Le cerveau 6

Hl ÉTUDES l'niLOSOI'BigUI s

rébral et l'événement mental ne sont au fond qu'un seul et même événement à deux faces, l'une mentale, l'autre physique, l'une accessible à la conscience, l'autre accessible aux sens (1) ».

cruiqoe. A ccttc lugéuieuse argumentation nous avons plusieurs choses à répondre dont la première, de nature à surprendre M. Taine, ne saurait cependant lui être désagréable.

(J'est que, bien loin d'avoir peur de sa conclusion et de sa formule célèbre, nous l'acceptons volontiers. Nous reconnaissons avec lui que la sensation a une double face : l'une vue par le dedans, l'autre vue par le dehors. C'est là une pensée et une expression tout aristotéliques.

L'une de ces deux faces correspond à l'élément formel, l'autre à l'élément matériel. Or ces deux éléments sont souvent comparés par Aristote et S. Thomas au contenant et au contenu, c'est-à-dire au dedans et au dehors de l'être matériel.

Mais ce que nous ne saurions concéder à M. Taine, c'est que le dedans et le dehors d'un être matériel soient identiques objectivement, et que cette distinction ne soit qu'un simple jeu de l'esprit qui les observe. Ilyalà, au contraire, deux éléments réellement distincts, dont la synthèse harmonieuse compose l'être substantiel. Et ce qui prouve leur distinction, c'est leur mode irréductible : l'un est simple comme la conscience, l'autre est étendu comme le mouvement et le tissu nerveux. Prétendre que l'opposition irréductible entre la simplicité et l'étendue n'est qu'une illusion, c'est se jouer de l'évidence même et verser dans le scepticisme. Alléguer que ces deux notions sont suspectes, parce qu'elles nous arrivent par deux

(Ij Taine, Ibid., p. 329.

Page 1