PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'AME
objective, saisissable, et d'une fixité rigoureuse. C'est le procédé qu'a imaginé le D'" Weber.
Il n'entre nullement dans le cadre de notre sujet de faire ici la description des expériences et d'exposer, dans tous ses détails, la doctrine de Weber, de Fechner, de Wundtet autres psycho-physiciens. Nous nous bornerons à en donner une idée très sommaire, et à en indiquer les résultats, dégagés des formules algébriques et de tout l'appareil de hautes mathématiques, dont leurs travaux sont hérissés.
L'intensité de la sensation n'augmente pas propor- ^oue tionnellement à l'intensité de l'excitation extérieure. Chacun sait qu'en allumant une bougie dans l'obscurité complète, on éprouveunesensationlumineusebien plus vive que si on l'allumait en plein jour où elle serait à peine sentie. Quand l'excitation devient double, triple, quadruple, etc., l'expérience nous a révélé que l'intensité de la sensation ne devient pas double, triple et quadruple.., mais elle croît comme le logarithme deVexcitation, c'est-à-direque, lorsque l'excitation s'élève de 10 à 100 etàlOOO, la sensation devient seulement 1,2, 3 fois plus forte. C'est la loi psycho-physique de Weber que nous formulerons, d'après Fechner, d'une manière plus complète, en disant : l'intensité d'une sensation est égale au logarithme de son excitation multiplié par une quantité constante que l'on détermine pour cliaque genre de sensation.
Voici ce qu'ils entendent par la quantité constante.
Soit deux poids A et B ; s'ils sont à peu près égaux, la main sur laquelle vous les posez (et qui doit être immobile ou lixée sur une table ne sent aucune différence (1) entre eux, et les juge égaux. On ajoute alors
(1) Il s'agit ici de sensation tactile. La sensation musculaire, ou effort musculaire pour soulever un poids, est l'objet d'une autre expérience à peu prés semblable.
224 ÉTUDES PDILOSOPUIOUES
graduellement des poids à B, jusqu'à ce que la différence des deux i)oids A et B devienne iierceptible ; on suit après h\ marche inverse, et l'on fait décroître graduellement le poids B jusqu'àceque la dillerencedes deux poids cesse d'être perceptible. Or l'expérience indique que le poids qu'on a dû ajouter ou retrancher, pour que la différence fût perceptible, est dans un rapport constant avec le poids primitif. Pour 10 grammes il a fallu ajouter 3 gr. 33; pour 100 grammes, 33 grammes ; pour 1000 grammes. 333 grammes, etc. Autrement dit, le poids additionnel est dans le rapport de 1/3 avec le poids primitif. La fraction qui indique ainsi, pour chaque espèce de sensation, le degré d'intensité que les excitations doivent atteindre pour que les différences de sensation soient perceptibles, s'appelle la constante proportionnelle de cette sensation. En voici le tableau pour chaque sensation d'après les mêmes auteurs :
Sensations tactiles : 1/3 ; Sensations de température : 1/3 ; Sensations auditives : 1/3 ; Sensations musculaires : 6/100 ; Sensations visuelles : 1/100 .
Ces données étant connues, il sera facile de trouver la valeur de la sensation S, à l'aide de la formule suivante où K représente la quantité constante, et X l'intensité de l'excitation :
S = K log. X.
Nous nous garderons bien de faire la critique des i"om- expériences et des méthodes employées par Weber, piiie. Fechner et autres physiologistes pour arriver à ce résultat. Ces critiques ont rempli bien des volumes, et le procès est encore pendant. Supposons que la formule indiquée soit la meilleure ; elle n'en resterait pas moins l'objet de plusieurs réserves.
Si
PHEMIEUE PARTIE. — LE CERVEAU El l'aME 225
D'abord, elle ne saurait être qu'une mesure peu rigoureuse et approximative. De Faveu de Wundt luimême :
< L'investigation expérimentale a montré que cette loi a seulement une valeur empirique approximative. Elle s'applique presque exactement aux excitations d'une énergie moyenne; mais dans le voisinage du seuil (du minima) de l'excitation, et de la hauteur (du maxima) de l'excitation, elle présente des écarts extrêmement considérables». — Un peu plus loin le même auteur ajoute : < Elle présente la concordance la plus précise pour le son ; elle a une valeur plus restreinte pour les actions lumineuses, les sensations de pression et de mouvement; elle est absolument incertaine relativement aux sensations de température et aux sensations gustatives ; mais, pour les sensations olfactives et les sensations de sensibilité générale, il n'existe point d'expériences à ce sujet, et même ces dernières seraient d'une exécution très difficile... > — Et il conclut: < La loi de Weber n'a donc pas une valeur universelle ; elle s'applique seulement à quelques domaines sensoriels, et ne convient approximativement à la plupart d'entre eux que dans de certaines '.imites (1) >.
Et pourquoi l'équation de Weber et de Fechnc- ■: est- canse elle approximative et incomplète de l'aveu unanime succè». de nos adversaires ? Parce que les préjugés mécanicis tes et matérialistes de ces physiologistes les ont empêchés de saisir toutes les données du problème qu'ils ont eu à résoudre. Si la sensation n'était simplement
(1) Wnndt, Éléments de psychologie physiologique (trad. de Rouvier), t. I, p. 378 et 392. — La justesse de la loi de Weber a été niée radicalement par plusieurs observateurs tels que Hering. Un plus grand nombre ne l'adoptent qu'avcr des réserves ou des variantes, par exemple: Aubert, Delbœuf, Miiller.. etc. (Voy. Revue philo. 1877, tome 3, p. 22.3, un article de M. Delbœuf).
Lt cliweau a
226 ÉTUDES i'UlLOSOPUlQUES
qu'un mouvement extérieur, reçu, communiqué el transformé par l'organisme, comme la plupart le supposent à tort, l'intensité de l'excitation extérieure serait bien la cause totale et adéquate de l'intensité de la sensation ; dès lors on pourrait négliger de rechercher s'il y a d'autres causes dont on devrait tenir compte dans le calcul. Mais il n'en est rien ; la cause totale delà sensation renferme aussi l'activité ou l'excitabilité de l'organe sensitif, c'est-à-dire l'aptitude actuelle de l'organe matériel à réagir, et la force sensitive de l'âme qui l'informe. C'est bien là la cause efliciente de la sensation, l'élément principal du problème dont ils n'ont pas tenu compte. Qui ne sait en effet que deux sensations d'égale intensité proviennent parfois de deux excitations inégales, et que deux excitations égales peuvent déterminer des sensations très variables suivant les individus, les âges, les tempéraments, les habitudes, l'attention présente, en un mot suivant l'état actuel de l'organe animé ?
Mais comment mesurer le degré d'aptitude actuelle de l'organe? comment mesurer surtout la force sensitive de l'âme qui l'informe? Ce sont là des inconnues du problème qui demeureront sans doute éternellement inconnues, et qui rappelleront à notre jeune science l'humilité qui convient à toute science humaine.
Accord *^*
Tbomas. Ccs obscuvations très générales et très sommaires suffiront à notre but, qui était de montrer à nos lecteurs que les psycho-physiciens se sont beaucoup trop hâtés de nier la spiritualité de l'âme, sous le spécieux prétexte que certains actes psychiques pouvaient être mesurés. On voit au contraire que la nouvelle science, qui a pour objet la mesure de nos sensations, soit dans
leur durée, soit dans leur intensité relative, rentre à merveille dans les vieux principes de la philosophie péripatéticienne et thomiste, hien loin de les combattre et de les renverser.
Non seulement la mesure de nos sensations nous semble une étude raisonnable et utile, si on sait la conformer aux vrais principes de la philosophie, mais encore la pensée générale qui domine lapsycho-physique et qui consiste à rattacher la psychologie aux sciences naturelles, nous paraît une idée juste et pleinement conforme à la doctrine d'Aristote et de S. Thomas (1). D'après ces maîtres, la psychologie appartient aussi par un certain côté aux sciences physiques, parce que, si l'âme humaine est spirituelle et transcendante par sa partie supérieure, elle anime cependant et meut par ses puissances inférieures le corps physique et organique de l'homme. Quel est, en effet, l'objet des sciences physiques? n'est-ce pas l'être formel en tant qu'il existe dans la matière ? Eh bien! l'âme humaine, quoique séparable, existe cependant dans la matière puisqu'elle l'informe : c'est son état présent. Et voilà pourquoi nous avons pu mesurer plusieurs des actes psychiques en tant qu'ils sont dans la matière et qu'ils ont par conséquent un élément quantitatif.
Les conséquences matérialistes qu'on voudrait en déduire ne sont à aucun degré contenues dans les principes de l'esthésimétrie sagement entendue ; ces erreurs sont imputables aux savants, peu philosophes d'ordinaire, et nullement à la science elle-même.
(1) Thomas, Phys., lec. 4, texte 26. — Gfr. Bannez, Corn., in I, q. 7(i, a. 1, — « n y a une certaine espèce d'âme dont la science appartient à la pli-ysique, celle qui n'existe pas sans la matière ». (Aristote, De partibus annnalium, 1. I, c. 1. — Cfr. Métapli.,\.\\,c. 1.) Cependant la science do l'àme est plus large que la physique, car «l'âme humaine tout entière n'est
pas CDipoi'elle, mais seulement une ou plusieurs de ses puissances )>.
OùSs yip nûau ^«X'' ?'-'^''» "^^'^ '^'^ l'^^pi-O'^ avT^ç ïv, « xai nhi(tt. '^De parlibus, Ibid.)
228 ETUDES PBILOSÙPHIQL'ES
guant aux savants eux-mêmes, ne soyons pas trop
sévères à leur endroit. Si presque tous les psycho-pliy-
sicieus ont versé clans le matérialisme, la pliilosophie,
Lit du moins la philosopliie moderne, n'en est-elle pas
"«1. quelque peu responsable?
S'ils se sont égarés, n'est-ce pas parce qu'à la suite de Descartes, ils ont confondu les sens et la raison ? C'était le reproche qu'Aristote adressaitdéjà aux matérialistes de son temps : < d'avoir cru que la pensée et la réflexion étaient une sorte de sensation > ; — et quil leur répète vingt fois : < tous ont supposé que la pensée était corporelle comme lasensation > ; — mais il est clair que penser et sentir ne sont pas des choses identiques >, — * que penser c'est tout autre chose que sentir (1) >.
Telle est l'équivoque qui a permis aux Cartésiens d'affirmer que toutes nos facultés sont spirituelles, et qui, par une réaction inévitable, devait porter les savants à les supposer toutes également corporelles.
Les uns et les autres n'auraient jamais abouti à ces excès également déplorables, s'ils avaient su reconnaître l'opposition fondamentale qui distingue les sens de la raison, les facultés organiques et inorganiques.
Cette distinction dune si haute importance nous a permis d'asseoir sur des bases inébranlables le dogme philosophique de la spiritualité de l'àrae humaine, et de le venger de toutes les objections scientifiques des matérialistes contemporains : il nous reste à la mettre encore plus en lumière, en analysant en détail la nature et le mécanisme si dilïérent de chacune de ces facultés de l'ordre sensible et de l'ordre intellectuel.
(1) nivTtî yjt.ù ovT&t 70 >&£Î» !Tu*a.arrzov it^Tia rc. aic-Ôivîirôat v;ro).sctt- 6zvoua'n>. .. Ort iii> ov» o-i rxvroy STri rô atff5ivj76ai r.a.i rv s&ovîtv. Yaatpi-» . . JTîoi Si roO ys«b, STni êr- :^v rov a'VSocvîTÔat. -Vrislolo. D« anùna, 1. 111, c. 3. § I, 2, 3, 5. — C^r Magn. Moi-al. 1. I. c. 35, § ô;.