‹ Études philosophiques (volume 4)Chapitre 74 sur 84 · PREMIÈRE PARTIE. — I.E CERVEAU ET L'aME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — I.E CERVEAU ET L'aME

tives et visuelles par une méthode analogue. Ainsi, par exemple, il fait apparaître des lettres lumineuses que le patient doit lire à haute voix, dès qu'il les aperçoit; or, chaque fois qu'il n'est pas prévenu à l'avance de la lettre qui va apparaître, le lecteur, pris à l'improviste, éprouve un retard appréciable dans sa lecture. Ou bien encore Donders prononce des voyelles que le patient doit répéter ; même retard, lorsqu'on ne l'avertit pas à l'avance.

Ce retard soi-disant « psychologique» pouvait être tout naturellement attribué à la durée de l'accommodation de Pappareil vocal, variable suivant qu'il est plus ou moins prêt à émettre tel ou tel son, et par conséquent n'être qu'un retard «physiologique». Cette interprétation fâcheuse fut si universelle parmi les savants, que Donders lui-même en fut ému et essaya de s'y soustraire en modifiant, comme il suit, ses expériences.

« Il imagina alors de prononcer différentes voyelles, oer mais de n'en faire répéter qu'une seule et toujours la ex*!!?même chaque fois qu'elle se présentait, les autres devant rester sans réponse. De telle sorte, l'aide, sans savoir à l'avance quelle voyelle allait être prononcée, avait ses organes vocaux toujours prêts à produire le son convenu dès qu'il frappait son ouïe. Trois séries d'expériences comparatives furent établies d'après ce plan. Dans la première, l'expérimentateur prononçait une seule voyelle que l'aide devait répéter; dans la deuxième, l'expérimentateur prononçait diverses voyelles que l'aide devait prononcer toutes ; enfin, dans la troisième, l'expérimentateur prononçait aussi diverses voyelles, mais l'aide n'en devait répéter qu'une seule connue à l'avance. Voici les résultats qui furent obtenus :

Moyenne du temps psychologique :

nieres

ex pé-

riences.

218 ÉTUDES PniLOSOPniQUES

Pour la 1" série (1,201 de seconde

<( On voit d'après ces chilfres, — telle est du moins la conclusion de Herzen, — que reHecluation d'un mouvement inattendu requiert , en ell'et, un certain temps qui est exprimé par la di Iférence entre la deuxième et la troisième série, ou 0,047 de seconde. Mais il reste incertain si cette dilFérence est due à l'acte volitif, à l'opération mentale, ou seulementà l'accommodation musculaire. Au contraire, la différence entre la première et la troisième série, soit 0,03G de seconde, ne peut être due qu'à l'acte purement psychique, et à la distinction entre les deux impressions (1) ». Lfor Cette conclusion du D"" Herzen ne nous paraît pas ÇaTeut* aussi claire, il s'en faut de beaucoup. Le travail d'accommodation musculaire de l'organe ne nous paraît nullement identique dans le 1" et dans le 3* cas. Dans le premier, l'organe doit jouer spontanément à tous les signaux sans exception ; sa facilité et partant sa rapidité se développent. Dans le second, tantôt il doit jouer, tantôt comprimer son essort et se taire, suivant la différence des signaux ; or ces alternatives brusques et saccadées doivent produire en lui une fatigue et aussi une hésitation bien capables de ralentir la facilité de son jeu naturel. Les conditions physiologiques des deux expériences n'étant plus identiques, toute comparaison pécherait par la base et serait inexacte.

Mais, alors même que nous accorderions au D' Herzen que l'identité des conditions physiologiques est ici rigoureuse, nous n'éprouverions aucun embarras à reconnaître que la série des actes psychiques intermédiaires s'étant accrue d'un ou de plusieurs actes nou-

.'!) Herzen, Ibid., p. 80.

veaux, tels ({ne « la distinction > entre les diverses impressions, sa durée totale en est par là même allongée (1). Qui ignore qu'un raisonnement, qu'un sorite parexemple, est d'autant plus long à penser ou à parler qu'il est composé d'un plus grand nombre de termes ? Nous avons vu que cette espèce de durée n'avait rien d'incompatible avec la spiritualité de nos pensées, de l'aveu de tous les philosophes.

Reste sur ce sujet, un dernier argument que le obj.du U''Herzen a recueilli dans « une précieuse brochure» imprimée à Florence, par le D''Schifï, et malheureuseuient épuisée, nous dit-il (2).

Un ellet d'ordre psychique est toujours séparé de sa cause extérieure et provocatrice par un intervalle de temps. Or il paraît impossible qu'un effet soit séparé de sa cause par aucun intervalle de temps, car un temps inerte entre la cause et l'effet romprait absolument toute espèce de lien entre eux. Donc il faut admettre que l'effet a été produit immédiatement, mais qu'il a mis un certain temps pour se propager de proche en proche à travers les molécules d^un substratum matériel jusqu'à ce qu'il soit devenu complet et apparent. Donc le substratum de l'esprit est matériel. — Nous accordons Volontiers qu'il ne peut y avoir aucun intervalle ni aucune séparation entre l'etïet produit et l'opération de la cause efficiente ; la raison alléguée est excellente ; mais nous nous étonnons que l'on confonde les causes extérieures et provocatrices des opérations de l'esprit avec la cause efficiente de ces opérations, qui n'est autre que l'esprit lui-même. L'esprit ne répond pas toujours aux provocations extérieures.

(1) Nous verrons plus loin que la distinction entre deux sensations n'est pas un acte purement psychique, mais organique et matériel, qui doit demander un certain temps.

(2) Herzea, Le cerveau et l'activité cérébrale, p. 86-93.

parfois il retarde sa réponse ; on ne peut lui nier, sans contredire l'expérience, le pouvoir de retarder ou de suspendre sa réponse, au moins dans certains cas; mais ce retard nelaisse jamais aucun intervalle entre la cause vraiment productrice de l'acte psychique et son efTet. — Quant à l'excitation venue de l'extérieur, on doit admettre qu'elle persévère quelque temps dans l'organe, soit en acte, soit à Vétat latent, et qu'elle ne produit son effet que loiS([u'elle a atteint, par accumulation, un certain degré d'intensité, comme l'expérience l'a démontré.

La mesure des actes psychiques, quant à leur durée, n'a donc rien qui puisse étonner ni troubler la conscience d'un philosophe spiritualiste. La durée de ces actes et de leurs séries n'est en rien une découverte moderne ; seule la manière de la mesurer avec quelque précision est assez récente; nous pouvons même ajouter que la méthode est encore en enfance et qu'il lui reste bien des progrès à accomplir avant de pouvoir nous instruire avec autorité ; car ce que nous n'avons pas encore dit, — mais ce que le lecteur a pu deviner — c'est que l'exactitude des chiffres reproduits plus haut est assez discutable^ les résultats variant à peu près avec chaque expérimentateur , aussi bien qu'avec chaque sujet.

2" Après la mesure des actes psychiques dans leur du-

paria rée, vient leur mesure dans leur quantité, dont nous

qiiaolité. . . .

avons promis de parler.

Les actes psychiques sont-ils mesurables de cette seconde manière? sont-ils quantitatifs?

Il y a deux espèces de quantités, d'après les docteurs scolastiques : une quantité dimenswe ou de masse,(\m ne convient qu'aux êtres matériels, et une quantité

virtuelle ou métaphorique, qui peut appartenir aux êtres simples et même spirituels. Je dis que ce morceau de bois est le double, le triple, le quadruple de cet autre morceau de bois; je dis pareillement, mais dans un tout autre sens, qu'une opération une et indivisible, telle qu'une perception, un désir, un remords... peut être le double, le triple, le quadruple d'un autre phénomène analogue.

Dans le premier cas, je puis réellement diviser le morceau de bois en deux, trois, quatre morceaux semblables, et dans chacun de ces morceaux de bois je retrouve intégralement l'essence ou la définition du bois.

Dans le second cas, au contraire, je ne puis diviser la perception ni le remords en deux, trois, quatre fragments identiques ; ce sontjà des états de conscience simples et indivisibles. Donc, si ce remords est quatre fois plus étendu ou plus intense que tel autre remords, ce n'est là qu'une quantité virtuelle bien différente de la quantité de masse. Celle-ci a les trois dimensions et est essentiellement divisible ; celle-là n'est ni cubique ni rectangulaire... et exclut toute division possible.

Cette quantité virtuelle ou métaphorique s'applique à toutes les choses spirituelles ; c'est elle qui rend les esprits supérieurs ou inférieurs les uns aux autres, et jusque dans le sein de Dieu c'est elle qui rend égales les trois Personnes divines (1). Bien loin d'être opposée à la simplicité de l'être, la quantité virtuelle en est

(1) {( Quantitas dicitur dupliciter, propriè, scilicet quantitas molis, et metaphoricè, quantitas virtutis ; et quia illa (œqualitas) est propria passioquantitalis, nequalitas consequitur utramque quantitatcm ; ergo ubi est ponere quantitatem virtutis, ibiest ponere aequalitatem, vel iiiacqualitatem. Haec autem quantitas virtutis ponitur in spiritualibus, et summe reperitur in divinis, quia haec quantitas non répugnât siniplicitati seJ conoonat ; similiter iiec aequalitas consequens istam quantitatem. » S. Bonaventura, In Ubro I. sent. Dist. XIX, p. 1, a. 1, q. 1, resol.

de

mesure directe.

^j,-j.l ÉTUDES l'UlLOSOPUIQL'ES

le caractère propre et le signe distinctif. Si l'acte purement psychitiue peut êtrr plus ou moins puissant, plus ou moins énergique, en un mot quantitatif, à plus forte raison Tacte des sens qui est oiganique et plongé dans la matière, tel que l'énergie motrice et la sensation. Il n'y a pas de demi-sensation ni de demimouvement, pas plus que de demi-conscience ; mais il y a des sensations plus ou moins étendues, plus ou moins vives ; il y a des degrés d'intensité dans tous les phénomènes sensibles.

F^ Mais il ne suffit pas qu'un acte soit quantitatif pour qu'il nous soit possible de le mesurer; il faut trouver le moyen de le saisir par les sens, et de lui appliquer une mesure sensible. Voilà pourquoi de l'aveu unanime des matérialistes « la mesure directe des grandeurs psychiques et de la J[orce d'une sensation étant impossible, il a fallu tourner la difficulté (1) ». La pensée pure étant en effet toute simple, et la sensation ayant au moins un élément simple, ni le gramme, ni le centimètre cube ou carré, ne peuvent être des unités de mesure adéquates. Pourra-t-on du moins adopter une sensation pour mesure des autres sensations ? pas davantage, car une mesure doit être toujours une quantité fixe et constante. Si le mètre était variable on ne pourrait mesurer aucune longueur. Or, dans toute sensation, nous trouvons un élément subjectif et essentiellement variable ; il est donc impossible d'en adopter aucune pour mesure.

N'ayant donc aucun espoir de mesurer une sensation par une autre sensation, les psycho-physiciens ont dû tourner l'obstacle, et arriver au butpar un chemin indirect. Ils ont essayé de mesurer l'intensité d'une sensation au moyen d'une de ses causes : l'intensité de lexcitation extérieure. La nouvelle mesure devenait ainsi

(1) Beaunis, Nouveaux élémenls de physiologie, p. 1020 ^Édit. 1S76J.

Page 1