CONCLUSION
« Voilà cette théorie fameuse de la Matière et de la Forme, si souvent reprochée àÂristote, et que l'on critiquera sans doute plus d'une fois encore. Pour moi, je la trouve simple et vraie ; et elle n'a pas même le tort d'être obscure ; tout au plus accorderai-je qu'elle a quelque subtilité sans être d'ailleurs en rien sophistique. La Matière et la Forme sont les éléments logiques et réels de l'être (1). »
Cette conclusion d'un illustre membre de l'Institut de France, nous l'adoptons entièrement; et nous espérons que le lecteur qui voudra bien méditer et approfondir les subtilités auxquelles on vient de faire allusion, bien loin de se scandaliser, félicitera nos philosophes d'avoir lutté contre les subtilités de la nature, qui, d'après une juste remarque, dépassent de beaucoup la subtiUté du génie humain. Nous espérons qu'il leur rendra volontiers cet hommage, qu'aucune école philosophique n'avait jamais poussé l'analyse métaphysique aussi loin, ni d'une main aussi sûre.
Mais si dans ses détails infiniment variés et merveilleusement délicats et subtils, comme il convient à une
(1) B. S. Hilaire, Préface de la Physiq., p. 28.
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œuvre finie d'analyse et d'observation, cette théorie nous plaît et nous étonne; si elle nous rassure et nous convainc par son accord parfait soit avec l'observation de la conscience, soit avec les phénomènes des sciences physiques et chimiques sur lesquelles elle vient de projeter les lumières les plus vives et les plus inattendues; c'est surtout dans son ensemble et sa conception synthétique qu'elle nous séduit, par sa réelle grandeur et sa véritable beauté.
La création n'est plus scindée en deux tronçons disparates et séparés par un abîme infranchissable : d'une part la matière qui n'est qu'étendue, d'autre part l'esprit qui n'estque pensée. Non, lanature, « qui ne fait jamais (lésants, » a établi la progression la plus savante et la plus harmonieuse dans l'échelle des êtres qui se suivent sans se confondre. En bas, dans les degrés inférieurs, le principe dynamique et formel emploie à ses manifestations sensibles, un instrument matériel qui est bien peu de chose, car il est purement passif, incapable d'exister seul, et pour ainsi dire sur les confins du néant, puisque sous un rapport il est, et sous un autre rapport, il n'est pas : Est et non est .
S'étanl ainsi emparée de l'étendue matérielle, le principe formel la remplit, l'anime par ses mouvements, qui la transportent, par ses vibrations moléculaires qui réchauffent, l'illuminent, la parent de ses brillantes couleurs et de ses charmes sensibles, mais bien éphémères ; puis l'élevant de degré en degré, par des combinaisons de plus en plus savantes, l'organise, la fait végéter, la rend vivante et sensible.
Jusqw'ici dans les trois règnes minéral, végétal et animal, le principe formateur est tout entier absorbé dans la matière avec laquelle il ne fait qu'un seul être complet; voici qu'il s'en dégage partiellement dans l'être humain. Plongée dans la matière par sa partie inférieure, l'âme humaine la dépasse par ses puissances supérieures et ses opérations j '^dépendan tes des organes matériels. Elle conçoit l'idée immatérielle et
abstraite, elle juge, elle raisonne, elle découvre les lois et les principes, elle remonte des effets aux causes et à la Cause Première; elle se meut, elle veut, elle est libre.
Elle est le trait d'union qui relie la terre au ciel, les formes matérielles aux purs esprits. Car, comme le dit Pascal, riiomme ne doit faire ni l'ange, ni la bête, puisqu'il est l'être intermédiaire qui les relie l'un à l'autre.
Au-dessus de l'âme humai ne, dans leur liberté sublime, planent les purs esprits formes complètement indépendantes de la matière. Ils sont par leur nature spirituelle, par leurs puissances complètement actives, le terme suprême de la création, tandis que la matière, puissance purement passive en est le degré infime. Vous avez créé, ô mon Dieu, deux choses extrêmes, dit admirablement saint Augustin, l'une rapprochée de vous, les anges; l'autre proche du néant, la matière informe; l'une à laquelle vous êtes seul supérieur, l'autre qui n'a que le néant au-dessous d'elle : Duo qusedam unum prope Te, alterum prope nihil; unwnquo superioi' Tu esses ; alterum qun inferius nihil esset (1).
Mais ces purs esprits, quelque parfaits qu'ils soient, si proches qu'on les suppose du trône de Dieu, sont encore despuissa?ices actives, composées par conséquent de puissance et d'acte (2), ils ont un jour commencé à agir, à penser, à aimer, et c'est là aussi la marque ineffaçable de leur contingence et de leur infériorité : ce qui commence n'est pas éternel, ce qui a passé de la puissance à l'acte suppose l'existence du moteur premier, du moteur immobile, c'est-à-dire qui n'a jamais été mu lui-même par un autre, qui n'a jamais passé de la puissance à l'acte, mais qui est l'Acte essentiellement pur et éternel, le bien parfait, premier générateur des choses, la Forme des formes, l'intelligence suprême qui doit être
(1) s. Aug. Confession, 7.
(2) S. Thomas, l Senl. dist VIII, q. 5, a. 2.
unique et sans rivale, car selon la parole sublime que le Philosophe empruntait au Poêle :
Trop de chefs sont un mal, il ne faut qu'un seul chef (1) !
Ainsi sous le trône de Dieu dans l'ordre de la création, la place de celui qu'on a appelé le Roi de la la terre, resplendit du plus vif éclat ; c'est une place moyenne. Entre les anges qui sont des formes séparées et les corps organiques et inorganiques qui ont des formes inséparables, se trouve l'homme dont la forme n'est pas séparée, mais seulement séparable de la matière.
Et cet ordre merveilleux découle d'une seule loi, d'une seule idée : l'acte qui subsiste ou qui ne subsiste pas sans puissance passive et matérielle.
Voici comment saint Thomas a résumé cette belle doctrine. In quantum igitur supergredîtur esse materiœ corporalis potens per se subsister e et operari, anima humana est substantia spiritualis. In quantum vero attingitur a materia et esse suum communicatilli, est corporis forma. Attingitur autem a materia corporali ea ratiojie, quod semper supernum infimi ordinis attingit infimum supremi; et ideo anima humana, quse est infima in ordine substantiarum spiritualium, esse suum communicare potest corpori humano, quod est dignissimum, ut fiât ex anima et corpore unum, sicut ex materia et forma (2).
Nous n'ajouterons qu'un seul mot à cette vue synthétique, et ce mot, nous l'emprunterons à Leibnitz. Après avoir rappelé ses profondes éludes en mathématique et en physique, ainsi que le souvenir de ses premières opinions philosophiques que des méditations plus profondes lui ont fait abandonner, et après avoir ainsi écarté tout
(1) Ovx iyaôbv TioXDxotoavîr, • tU y.ol^caoi eïtw. — Aristute. Melaph. lib. XI, c. X, g 14.
(2) S. Thomas, De Spirilu crrat , a. II.
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soupçon d'ignorance ou de parti pris, ce philosophe nous déclare « que tout homme , pourvu qu'il ne soit pas l'esclave de ses préjugés, doit avouer que ces théories ne sont pas si obscures ni si ineptes que le prétendent communément les contempteurs dédaigneux de Platon, d'Aristote et de saint Thomas, comme si tant de grands génies n'étaient que des enfants (1) ».
Non, ce système de la Matière et de la Forme ne paraîtra jamais inepte à celui qui, après l'avoir dépouillé des travestissements grotesques dont ses adversaires l'avaient affublé, et aussi de certaines surcliarges inutiles ou nuisibles de quelques défenseurs maladroits, saura le traduire en langage moderne, pour en creuser les formules, et en pénétrer les idées. De l'aveu des philosophes et même des physiciens les plus récents qui en ont recommencé l'étude dans cet esprit, il mérite au contraire d'être sérieusement approfondi et remis en honneur.
[[) «.... Nos quoque non perfanctoriè studiis mathemathicis mechanicisque et naturae experimentis operam dédisse, et inilio in illas ijisas sentenlias, quas pauloante dixiraus inclinasse; tandem progressu meditaudi ad veteris pbilosopliise dogmala nos recipere fuisse coactos. Quarum meditationum serieni si exponere liceret, fortasse agnosceretur ab iis, qui uoudum imaginationis suœ prœjudiciis occupati sunt, non usque adeo coui'usas etincpios esse eas cogitatlones, ac illis vulgo persuasum est qui receptorum dogmatum fastidio tenenlur, et Platoui, Aristoteli, Divo Thomae aliisque sumicis viris lanquam pueris iusullaut. » Leibuitz, Syalcma llicoL. g 49-
3194 — Tours, Imp. Deslis frères.
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