MATIÈHK ET FOU. ME H
\c pourrait pas; la bille de marbre peut recevoir l'impulsion et le mouvement; la nourriture peut être transformée en chair vivante... etc.
La moilifieation ou le complément apporté à la puissance passive est tantôt une forme accidentelle, tantôt une forme spécifique ou acte premier.
A ces deux espèces de puissances ou d'aptitudes réelles on ajoute parfois, — m.ais c'est une métaphore, pour ne pas dire un abus de langage, — on ajoute la puissance lofjifjue, qui n'est autre chose qu'une pure possibilité idéale, ?ion repugnantia ad existentiœm; à cette possibilité l'on pourrait 0])\)0SQYVexiste7ice qui est appelée quelquefois acte métaphysique.
Lorsque la puissance active agit, ou bien lorsque la puissance passive est mise en acte, on dit qu'il y a passage de la puissance à l'acte ; et s'il s'agit d'un être corporel, on dit qu'il y a mouvement dans le temps et dans l'espace. Mais lorsqu'un être passe de la pure possibilité à l'existence, il n'y a là qu'un passage métaphorique de la puissance à l'acte, puisque l'un des deux termes étant idéal et sans existence véritable, H ne saurait y avoir mouvement de l'un vers l'autre ; tandis que dans les deux premiers cas, les deux termes étant réels, le passage de l'un à l'autre est également réel.
Les possibles, -ôLo-jyuzi, ne se rapportant pas à l'idée vraie de puissance, v.-^-à oûvxa-.v (1), il faudrait donc ne jamais traduire en français le mot potentia par possibilité, et celui de « actus » par réalité. Ainsi nous éviterions des malentendus et des équivoques regrettables qui jettent la confusion dans les théories les plus simples. Ce n'est pas la puissance qui est opposée à l'être; ce serait \)\\xio\,V impuissance «i^j/an-îa ». Mais il est vrai de dire que l'état de puissance est opposé à l'état de développement ou de perfection de l'être dont elle n'est, pour ainsi dire, que le germe et l'embryon.
(1) « Ilaîc igitur possibilia, non sunt in potentia. » — TaOta \j.ïv o-jv Ta Suvatà oJ y.KTà oJvajjuv. Arislott;, Métupk., lib. IV, c. xn, § 10. — Cfr. lib. VIII, c. I.
i20 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
Pour résumer toutes ces notions dans un seul exemple nous dirons : l'agent. ou le moteur qui peut mouvoir est le type de la puissance active, ou acte premier; lorsqu'il meut son mobile, il est le type de l'opération ou de l'acte second; le mobile qui se laisse modifier est au contraire le modèle de la puissance passive ; enfin tous ces termes peuvent être considérés comme purement possibles ou comme réels et concrets.
Déjà nous pouvons entrevoir le rôle que la Matière et la Forme doivent jouer l'une envers l'autre. La Forme étant le principe d'activité « actus et actionis principium », comme nous l'a déjà dit saint Thomas, devra nécessairement jouer le rôle d'Acte ou de Puissance active : Nomeji actiis, nous dit-il, primo fuit attributum operationi, sic enim quasi om?ies intelligunt actum, secundo autem exinde fuit translatwn ad formam in quantum forma est principium opérât ionis et finis [\). Au contraire la Matière première étant essentiellement passive et inerte, comme nous l'avons établi, devra jouer le rôle de puissance passive et purement passive pura potentiai'Z). Et si l'on nous permet une comparaison qui nous paraît saisissante quoique bien imparfaite, nous dirons que la Matière joue lerôlede???0(^//<?etlaFormejoue celui du moteur, aveccette différence radicale toutefois que les moteurs ordinaires ne communiquent à leurs mobiles qu'une forme accidentelle, un acte et des qualités accessoires, tandis qu'ici la Forme substantielle donne à la Matière première sa forme spécifique, son acte premier et ses qualités essentielles (3). Et de môme qu'au moment précis de l'action et de la passion, l'acte du moteur et du mobile ne sont qu'un seul et même acte, à deux points de vue différents : Oportet unum actum esse utrisque scilicet moventis etmoti... — actus
(1) s. Th. Quxsi. dip. 91, de pol. a. 1. — Cfr. Aristote, Melapli. lib. VIII, c. VIII, g 9. "î2i7T£ çavEpbv Ôti yj o'jiioi. xai tô siooi; Ivipyziâ ècttiv.
(2) "Etti 0£, xxl Y) l'yyd.Tfi uAo xal r] .''^oc^pr^ Ta'JXÔ xai ôuvâ//.£t, xo ôi svspycîa. Melaph., lib. VII, c. vi, .S 8.
(3) Cf. Saint Thomas, Conlra Gent. lib. 2. c. uG, .'J7.
motivi non e^t alius ab nclu mohilis (l); — ainsi l'acte spécificateiir de la Forme dans la Matière tantqne dure leur union, devient commun aux deux termes, à la Forme qui le donne, et à la Matière qui le reçoit, de mnnière à ne former qu'un seul acte et un seiri tout substantiel. Exntroquo fit uuuni sicut ex actu et potentia.
L'union du moteur etdu mobile n'est que passagère et accidentelle. L'union de la Forme à la Matière est permanente et substantielle.
Mais sommes-nous sûr d'avoir bien interprété la pensée d'Aristote et de saint Thomas? Lorsqu'ils nous disent que la matière est une pure puissance [pura potentia), entendent-ils vraiment une réalité physique incomplète purement passive, ou bien ne voudraient-ils pas plutôt nous parler d'une possibilité pure capable d'être réalisée ?
Cette opinion avait été déjà soutenue par Platon; si nous en croyons ses commentateurs les plus autorisés, dans la théorie platonicienne les « idées séparées » semblent communiquer directement l'être au « nonêtre » ; la matière n'est plus dans ce système qu'une négation, une privation de l'être [ixï'-.t,-'.;) quelque chose comme un lieu vide capable de recevoir l'être engendré par l'idée.
Mais, il suffît d'être un peu familiarisé avec les œuvres du Stagirite, pour savoir avec quelle force et quelle insistance parfois peut-être excessive, Aristote a combattu sans relâche et démoli pièce par pièce cette théorie idéaUste. Non seulement il modifie cette conception platonicienne, mais il en change en même temps les expressions afin d'éviter l'ombre d'une équivoque. La matière indéfinie et idéale de Platon « '■i-i'.pov » est remplacée par la matière réelle et concrète « -jiri » des péripatéticiens; il ne l'appelle plus un « non-être », dans
(1) Saint Thomas, Phys. 1. III lec. 3. et lec. 4.
•1-22 ÉTL'DES PIIILOSOPHIQL'ES
le sens absolu mais un être « -'^ ov %xx^ oOvaytv, - xh ôv, y.aTà <7u,u.S£6yîxô,- »; il ne dit plus que la matière est une privation, mais il dit que si la matière est privée d'un certain degré d'être, la privation est dans la matière, comme une qualité négative dans sou sujet, dans son substratum, et c'est de ce nom « tô i7tox£t>.svov », qu'il l'appelle si souvent. Et cette privation elle-même, que l'on peut appeler non-être dans un sens relatif, n'est pas une privation absolue, une impuissance radicale « àoyvaoïîa » — mais au contraire une puissance et une aptitude positive à recevoir ou à développer la perfection qui lui manque.
Mais citons au moins un des passages, entre mille, auxquels nous venons de faire allusion, « Pour notre part, nous dit-il, nous affirmons que la privation et la matière sont des choses très diverses ; que la matière est un non-être relativement, tandis que la privation est un non-être en soi ; et que la matière fort voisine de la substance (complète), est à certains égards substance ellemême, tandis que la privation ne Test pas du tout(l). »
Ainsi il est hors de doute que pour Aristote la Matière est quelque chose de réel q\\ puissance passive, et nullement une pure possibilité; et l'on ne se tromperait pas moins si l'on croyait qu'il la considérait comme une puissance active capable d'agir et de se développer par elle-même en revêtant toutes les formes possibles. Ce serait là uneautre espèce d'idéalisme évidemmntpanthéistique également éloigné de la pensée du philosophe et en contradiction complète avec toute sa doctrine, comme nous aurons bientôt occasion de le démontrer en parlant de l'évolution.
C'est également la doctrine de saint Thomas et de saint Augustin. Id communiter materia prima nominatur quod est in génère substantiœ, ut potentia qux-
(1) 'H/iet5 akv yàp ÛXtjv xaî TtépriTiv Et£/:Ôv fay-z^ elvat. xal to-jtwv to /ièv oux ov sivai xaxà 3-y'/S£6r,xd;, xr^\ uAr^v, tT|V oe ttÉ.îyjtcv xa9 a'JTT(V, x«i tT|V /jt£v Èyyu; xat o'jcrtxv -noii, tt,v 'j),ir)v, tT|V ôà ttI/syjtiv o-joacu-ûiç. Physiq., lib. I, c. IX, g 1. — Cfr. De générât., lib. I, c. m, g 3, 4; Métap., lib. XUI, c. n, g !:, et lib. XI, c. iv, go.
MATIÈRE tT FORME 123
(la m intellecta prseter omnem speciem et formam et etiam prêter privationem, qnx tamen est snsceptiva formnrwn et privationinn ut patet per Aiigiistinum (lib 12. Confess. (ît 1° super. Gones. c. 14)(1).
En l'appelant une pure puissance, saint Thomas est si loin de vouloir nier la réalité de la matière, qu'il nous dit au contraire que si la matière est une certaine réalité, c'est précisément parce qu'elle est une puissance : Materia aliquo modo est, nous dit-il, quia est ens in potentia (2). Il est vrai que l'être de la matière est un être incomplet, mais il n'en est pas moins un reflet de l'Être divin : Quantumciimqiœ materia esse débile habeat, illud tamen est imitatio Primi Entis (3). Et il répète ailleurs la même pensée: Materia licet recédât a Dei similitudine seciindum suam potentialitatem , tamen in quantum vel sic esse habet, similitudinem quamdam retinet divini Esse (4).
Puisque la Matière est un reflet de l'Être divin, elle ne sera pas le mal, comme le soutenaient les Manichéens, elle sera au contraire un reflet de la bonté divine, comme elle est un reflet de son être, et c'est là précisément la conclusion du Docteur Angélique. Materia ex hoc ipso quod est in potentia, habet rationem boni. Et remarquons-le bien, ce n'est pas de la forme que la matière tire cet avantage, mais de son propre fond : Materia prima potentiam habet per se ipsam, et cum potentia pertineat ad rationem boni, sequitur quod bonum conveniat ei per se ipsam (5).
Nous pourrions citer une multitude indéfinie d'autres passages où le grand docteur revient encore sur la même vérité. Ceux-ci nous paraissent si clairs et si convaincants qu'il ne peut plus y avoir aucun doute sur sa véritable opinion. C'est d'ailleurs la seule intcrpréta-
(t) Saint Thomas, De apiril. créai., a. 1.
(2) Saint Thomas, Contra genl., 1. II, c. 16.
(3) Saint Thomas, Quxsl disp., q. 3, de Verit., a. 6. ail 1.
(4) Saint Thomas, Summ. th., I. q. 14, a. 11, ad 3.
(5) Saint Thom., Qiixsl. disp., q. 2 de malo, a. 2. Summ. th., I, q. 5, a. 1.
12i ÉTUDES PIIILOSOPIIIQUES
tion qui puisse se concilier avec le reste de sa lliéorie.
Ainsi par exemple, la thèse qu'il soutient sur la manière dont la forme est tirée de la puissance de la matière, suppose nécessairement la réalité de celle-ci. D'autre part si la réalité de la matière ne découlait que de la forme, il serait absurde de soutenir avec saint Thomas, qu'elles s'unissent comme deux parties d'un même tout, puisque le composé qui en résulterait n'aurait ni plus ni moins d'être ou de perfection que le degré déjà contenu dans la forme. De plus si la matière n'avait pas une essence distincte de celle de la forme, la matière devrait périr en même temps que périt la forme, et il lui serait impossible de demeurer identique sous des formes successives; elle ne serait plus le sujet ou le substratum des changements ; enfin si l'élément matériel n'avait aucune réalité par lui-même, comment le saint Docteur aurait-il pu soutenir que la matière et la forme sont deux éléments JX' e li e7Jie n t ûislmcXs (i)?
On le voit clairement, une autre interprétation est absolument inadmissible. Aussi nous ne nous, laisserons pas émouvoir lorsqu'on nous objectera certains passages du même auteur, où il semble qu'il se contredit, et qu'il veut nier l'être de la matière première. Materiadicitiir quodhabetesse ex eo quodsibiadvenit, id esta forma (2). Materiam per formam esse ens in actu{3), etc..
Si l'on examine d'un peu plus près ces textes, la contradiction s'évanouira bientôt, car ils ne font allusion qu'à Véfre complet,kVèirQ substantiel qui mérite seul nom îVctre sans épithète, comme saint Thomas luimême a pris soin de nous l'expliquer: Sed qiiod est, est id quod subsistit in esse (4).
(1) Cf. Suarez. Disp. melaph. 13, sect. 4, n" 2-6, 8-13.
(2) Saint Thomas De principio nul. (sub initio).
(3) Saint Thomas 7 Melaph., 1. IL
(4) « Materia non potest proprie dici quod est, cuva non sit nisi in polealia: sed quod est, est id quoi subsislit in esse ; quod quidem in subslantiis corporeis est ipsum corapositum ex materia et forma, in substanliis aiitem incorporeis est ipsa iorma simple.x. » — Saint Thomas, q. dispul. De spirilu Creator, a 1, ad 8.
MATiî;ai-: et forme 125
Or ce nom d'être complot nous l'avons nous aussi refusé soit à la Matière, soit à la Forme séparées par abstraction; il ne convient qu'à la substance composée (Je ces deux éléments partiels.
Après ces explications, nous ne refuserons nullement de dire avec le saint Docteur : Matcria est prope rem, et est atiquatiter substantiel rel, quia intrat in compositionemsubstantiœ{\.). Ce langage est parfaitement exact puisque la partie d'une chose ne saurait être cette chose tout entière; et nous en dirons autant de l'élément formel: Neque etiam forma tantum, substantix compositœ essentia dici potest, quamvis quidam hoc asserere conenlur[2).
Ainsi c'est une doctrine constante dans l'École que la substance est un tout complexe, composé de deux essences réelles, très différentes et même opposées. L^essence de la Matière ne découle pas plus de la Forme, que l'essence de la Forme ne découle de la Matière.
La Matière joue le rôle de puissance passive, tandis que la forme joue celui à' acte premier. Cependant ces deux éléments pourraient être appelés puissance ou acte suivant le point de vue auquel on se place. Si l'on considère la Forme isolément, en tant que principe d'opération, elle sera une puissance active; si on la considère dans son rapport avec la Matière elle sera Pacte premier ou principe de son opération.
A son tour, la Matière envisagée dans son rapport avec la Forme sera une puissance purement passive ; envisagée isolément et en tant qu'elle est une réalité quelconque, on pourrait aussi l'appeler acte dans le sens métaphysique, par opposition à la possibilité pure.
Nous croyons pouvoir dire avec le P. Pesch, qu'il va unanimité sur ce point: Quod si hac voce, realitas
(1) Saint Tliomas,P/ij/s. 1. XV.
(2) Saint Thomas. Deenle cl c.sscntia,c. 2 et c. 7; cf. Dcpoknlia, q. 13 ; a 11 ; ad 11. De veritale q. 3; a 5; ad 1.
126 ÉTUDES PIIILOSOPIIIQUES
qualiscunv/ue significetur , materia^ neminc obloquente, actus ab omnibus vocatur (1).
Mais comme l'usage constant même parmi les Scotistes (2), es*, de réserver ce nom d'«c/e pour les opérations ou pour les principes d'opérations, il est clair qu'on ne doit pas l'appliquer à la matière sans explication ou sans réserve (3).
Mais si les scolastiques sont unanimes pour affirmer que la matière a une essence actuelle distincte de celle de la forme, ils sont loin d'être d'accord lorsqu'il s'agit de dire si elle a aussi une existence actuelle distincte de l'existence de la forme. Les uns avec saint Thomas, soutiennent que si la substance a une double essence, elle ne saurait avoir qu'une seule et même existence; par conséquent la matière ne ferait que participer à une existence qui lui serait communiquée par la forme.
Les autres, avec Suarez, pensent au contraire que la matière ayant son essence propre doit avoir aussi son existence propre quoiqu'elle soit vraiment dépendante et inséparable de l'existence de la forme, à ce point que la matière ne peut jamais exister sans quelque forme.
Cette controverse qui a tant agité l'École, paraîtra peut-être un peu subtile à quelques-uns de nos lecteurs; aussi nous n'aurons garde de nous y engager, d'autant qu'il nous faudrait entrer en même temps dans la controverse sur la distinction de l'essence et de l'existence qui serait ici un liors-d'œuvre. Nous nous contentons de la signaler comme une nouvelle preuve de la trempe puissante de ces philosophes oubliés qui ont su pousser
(1) p. Peseh. Insiiluliones phil., p. 241.
(2) « Si accipiasaclum pro actu informante maleria non est acins, si aulcm accipias acluin pro omni eo quod est cxira cansam siiam, sic materia potest dici ens actu vel actus. Seil secundum communom modum loquendi esso actu atLribuilur et approiiriatur formuj. » Scot. in-2 Sent. d. 12, q. 1, n' 20.
(3) Si l'on considérait la Matière ou la Forme àaus leur rapport avec le composé qu'ils produisent, on pourrait dircque la Matière et la Forme sout le corps en puissance, comme les parties sont le tout en puissance. Voyez Saint Thomas, 1 p/iys., l.XV.— Aristote, Me/ap/i., lib. VU, c. 1, g 6, 7. etc..
li>7
la liiH'sse priiélraiik' <k' leur analyse à des profondeurs ([iii étonnent eneore des générations trop superficielles.
Forma educitur e potentia materiae
Il est une autre relation entre laMatière et la Forme, que nous développerons à part à cause de son importance. Nous voulons parler du rôle de cau>ie matérielle que la matière première joue à l'égard de li forme nouvelle au moment où celle-ci est produite.
C'est un des axiomes fondamentaux de l'École, que lorsqu'un corps subit une transformation, la nouvelle forme est tirée de la puissance de sa matière : Fo/v?2« educitur e potentia mater iœ (1); axiome dont la formule est devenue à peu près inintelligible pour nos modernes et qui a grand besoin d'être expliquée et remise en lumière.
La matière première concourt intérieurement k ïovmcv la substance complète, puisque la partie concourt intérieurement à former le tout. Au contraire elle concourt à la formation et au développement du nouveau principe formel, extrinsèqueme?ii sans se confondre avec lui. En d'autres termes, vis-à-vis de la nouvelle forme, la matière première ne joue plus le rôle de partie intégrante, mais celui de support et de sujet. C'est là ce que nous avons à expliquer.
Lorsqu'une cause quelconque produit un changement accidentel, elle doit le produire ou en elle-même ou dans une autre substance ; nous ne pourrions pas concevoir qu'elle produisit une figure en dehors de quelque
(1) Nous appliquons cet axiome à la Matière première comme on le fait or- (linairemenl (forma educitur o potentia passiva materiœ pvimse). Mais oti pourrait aussi l'appliiiuer à !a matière seconc/c déjà informée (forma educitur e potentia ac/iu.i materi.e secunrfa?). Ces deux sens qui sont également vrais rfS-sortiroiit dt's explications qui vont suivre.
chose de figuré, ni un mouvement qui ne serait pas le mouvement d'un mol)ile. Dieu lui-même ne saurait produire un attribut sans son sujet naturel, ou du moins sans une intervention extraordinaire de sa toute-puissance qui lui tienne lieu de sujet.
Eh bien! ce que nous ne pouvons concevoir pour une qualité accidentelle, nous ne le concevons pas davantage pour un attribut essentiel et spécifique. C'est toujours telle malière qui est étendue, résistante, qui possède les affinités ou les énergies spécifiques qui la caractérisent.
Donc, la production d'une qualité nouveUe n'aura lieu que dans une matière, et par une action nécessairement dépendante de cette matière. Ainsi le sculpteur ne reproduit son type idéal que dans le marbre; et l'action de son ciseau est absolument dépendante du marbre qu'il travaille.
Voilà une première explication de notre axiome; mais quelque vraie qu'elle soit, elle n'est pas encore suffisante pour justifier pleinement la formule en question. Elle nous autoriserait à dire seulement: forma mducitur in potentiammatericC. Pourquoi disons-nous que non seulement la forme est introduite dans la matière, mais encore qu^elle en est tirée: forma educitur e potentia materix ? C'est ce qu'il nous reste à examiner après avoir fait appel à toute l'attention bienveillante du lecteur.
Une chose peut être tirée ou extraite d'une autre de trois manières fort différentes.
Elle en est tirée simplement, lorsqu'elle y était déjà contenue, explicitement, sous la même forme. Une pièce d'or est ainsi tirée de la bourse, une épée tirée de son fourreau, un prisonnier tiré de son cachot.
Une chose est tirée d'une autre virtuellement, lorsqu'elle y était contenue, comme l'effet dans la cause qui le peut produire. Un arbre vient d'une semence ; un cliène par exemple vient du gland, non pas en ce sens que le gland ait jamais renfermé en son sein un petit
matii::re kt forme liiO
chônc microscopique, mais en ce sens qu'il avait la puissance de le produire. Puissance mystérieuse sans doute, que nous chercherons à comprendre quehjue peu, mais puissance réelle dont on ne saurait nier l'existence.
Ainsi les effets étant virtuellement contenus dans leurs causes efficientes nous pouvons dire qu'ils en sont réellement tirés.
Pouvons-nous dire dans un sens un peu différent qu'ils sont aussi tirés de leurs causes matérielles? ^(i dit-on pas chaque jour que la statue est tirée du marbre ou de l'airain? Oui, assurément, et ce langage commun à toutes langues, est éminemment philosophique.
Sans doute, la figure de la «tatue est tirée plutôt de la pensée de l'artiste et mise «r/ff^i.v la pierre ou le métal, cependant les quahtés ou aptitudes de la matière concourent également aussi bien que l'habileté de l'artiste à la production de la statue ; et ces deux concours de l'artiste et du marbre, l'un actif, l'autre passif, de nature d'aiUeurssi différente, sont l'un et l'autre indispensables à la réalisation du chef-d'œuvre.
Supprimez l'artiste, vous n'aurez jamais l'œuvre d'art; ôtez de ses mains le marbre ou la matière, vous ne l'aurez pas davantage.
La cause matérielle est donc vraiment cause à sa manière, et l'effet que l'agent produit avec elle, en elle, et par elle, en est vraiment tiré, comme l'effet est tiré
de sa cause.
Et maintenant il est aisé d'appliquer ces principes généraux au sujet qui nous occupe ; ou plutôt, l'application en est déjà toute faite dans l'esprit du lecteur.
Dans les transformations infiniment variées que nous avons constatées dans l'univers, les formes nouvelles ne sauraient être tirées de la matière .'?/;;i/?/<?;?Z6V2/f, comme le glaive est tiré du fourreau, comme l'eau est tirée du fond du puits. Aucun doute n'est possible sur ce point; et la doctrine de saint Thomas est d'ailleurs formelle : MATiÈni; i;r luiiui:. 9
130 ÉTUDES PHILOSOPHIQUKS
Dicciîclum quod forma prœexistlt in materia impcrfecte ; non quod aliqua parn ejits sit ibi in actu et alixi desit, sed quia totaprxexistit in potcntia, et postmoduni tota producitur in actu (1).
Les formes nouvelles ne sauraient pas davantage être tirées de la matière première comme de leur cause active ou efficiente, puisque celte matière, bien loin d'être un élément actif et producteur, est au contraire une puissance purement passive, pura potentia, comme il a déjà été établi.
11 reste donc qu'elles soien t tirées de la matière comme de leur cause matérielle (dans le sens qui vient d'être expliqué), par les forces ou les puissances actives de la nature capable de les produire. ^
Quia quamvis fonnœ educantur de potentia materiœ, illa tanien potentia materiœ non est activa sed pas siva tantum : sicut enim, lit commentator dicit {S° Pliys.), in motu locali oportet aliud esse movens et aliud mo-
twn, ita etiam in motu alterationis Nec tamen
seqintur si in materia est potentia passiva tantum, quod non sit generatio naturalis, quia, materia, coadjuvat ad ge?ieraiionem, non agendo^ sed in quantum est habilis ad recipiendum talem actionem, quœ etiam habilitas appetitus rnateriœ dicitur, et inclioatio formœ (2).
La pensée de saint Thomas et de toute l'École ne saurait être exprimée d'une manière plus limpide et plus claire, aussi sommes-nous surpris de voir comment certains auteurs modernes , confondant étrangement la puissance purement passive de la matière avec la puissance active des causes efficientes, ont pu travestir et défigurer une doctrine si simple et si facile à saisir, au point de dire que la matière première des thomistes n'est qu'un vaste devenir panthéistique qui se développe tout
(1) s. Thomas, De potentia, q 3, a. 8, ad 10. — Cfr. Sunnn. Th. I, q. 45, a. 8. — Mrtaph., lib. VIII, lec. 7, etc.
(2) S. Thomas, 2 Dist. 18.. q. 1, a. 2. — Cfr. De Verit.,q. 11; De magisiro, a. 1, etc.
MATIRKE ET FORMÉ l.'U
seul, et revèl successivement toutes les formes de l'univers.
Qu'on nous permette une citation :
« C'est cette immense matière première, nous dit le D"" Fredault, qui détient dans son fond cette multitude de principes formels, qui produit ces formes tantôt par ci, tantôt par là, pour apparaître, en les prenant comme un vêtement selon l'occasion, et qui déclare ensuite que ces formes qu'elle émet sont des formes d'être : c'est du vrai panthéisme! )^
Et dans un autre passage : « La matière première est par elle-même un vaste devenir pantliéistique dans lequel sont en puissance, in vivtiUe, toutes les formes que cette matière peut prendre. On voit surgir du fond matériel comme une forme nouvelle qui donne la figure au composé... Une forme d'être émerge du fond commun de la matière première pendant que les formes des composants s'y replongent pour n'y être plus que des devenir et des puissances (1). »
Et ce ne sont pas là des phrases malheureuses échappées à la plume du célèbre écrivain, car il y revient avec insistance en cent endroits pour formuler de nouveau contre cette théorie l'accusation de panthéisme (2).
C'est là, nous n'hésitons pas à le dire, un véritable travestissement des doctrines péripatéticiennes etscolastiques. Une telle conception panthéistique est évidemment étrangère à la pensée de saint Thomas. Quant à Aristotc, 'nous avons eu beau chercher dans tous ses ouvrages, nous n'y avons jamais pu rien découvrir de semblable.
L'évolution panthéistique suppose un germe unique qui par sa seule activité se développe et devient Tout, (ie Bien absolu ou de presque rien qu'il était à l'origine. C'est là une négation des plus invraisemblables du principe de causalité, conception anti-scientifique et anti-
(1) !)'■ FredauU, Forme cl matière, pp. 75, 86-
(2} D"^ Fmiault, Forme et malièrr, pp. 8, 46, 7o-90, 139, 147-150, 160, 163,194, 225, 241, 243.
philosophique que l'auteur de la Théorie des causes ne pouvait manquer de stigmatiser et de réfuter avec une précision et une force qui ne s'est pas démentie, et sur les ruines de laquelle il a élevé rédilice d'un monothéisme à peu près chrétien dans les formules, et tout à fait chrétien par le tempérament et le génie, naturaliter
ciirisf.ia7ius.
Aristote et saint Thomas n'ont-ils donc jamais admis aucune espèce d'évolution? Nous ne disons pas cela. Mais ils ont entendu l'évolution d'une manière tout opposée. D'après leurs doctrines, la matière première est par elle-même indifférente à toutes les formes, et dans ce sens on peut dire théoriquement qu'elle pourrait les recevoir toutes. Mais ce n'est là qu'une possibilité logique. Par elle-même la matière est incapable d'en acquérir aucune : elle est une puissance purement passive qui a besoin d'être fécondée par les puissances actives.
D'autre part, les puissances actives de la nature qui seules produisent les formes qu'elles contiennent en germe comme les causes contiennent leurs effets, sont des puissances multiples, individuellement distinctes et bornées (1). Bien loin d'avoir une vertu infinie pour féconder la matière, elles sont essentiellement limitées par leur nature et leurs lois, comme l'expérience le prouve (2). L'hydrogène et l'oxygène produisent de l'eau, mais ils sont incapables de produire de l'or ou du diamant; un être vivant, animal ou plante ne peut produire que des êtres de même espèce, etc.
Enfin toutes ces évolutions d'énergies potentielles qui se développent en énergies actuelles, sont produites et coordonnées dans l'unité merveilleuse d'un même plan, par une Cause première souverainement intelligente.
(1) Arislote, Mctaph., 1. XI, c. v, g G.
(2) Arislote, Physic, 1. I. c. v, g 3; 1. VIH, c. x, § 3. — Metaph., 1. I, c. VIII. g 9; 1. Vlil, en, g 4; c. v, g2; 1. XI, c. 2, fn.
Entendue ainsi, Vi^.yohilion pa-^s/re de la malièresons l'action de Dieu et des causes secondes, n'olïVe plus aucun danger; elle ouvre une libre carrière aux investigations laborieuses des sciences physiques et naturelles, sans les heurter aux principes fondamentaux de la métaphysique et de la théodicée.
Aussi les Docteurs du moyen âge ne se faisaient aucun scrupule ,de parler de l'évolution, et saint Thomas a écrit sur ce sujet des pages entières d'une liberté de langage, nous allions dire d'une hardiesse d'expression, dont Aristote lui-môme n'avait jamais usé.
Après avoir établi la loi fondamentale que tout être est attiré vers le meilleur : IJnumquodque siiam appétit perfectionem (1) ; il nous enseigne que la matière première a besoin d'une forme : Materia appétit formam, et qu'elle a besoin d'une forme de plus en plus parfaite, non par dégoût de ce qu'elle a, mais par le désir de perfection : Non propter fastidium formœ quam habet, sed quiasub quacuinque forma sit adhuc remanetin potentia ad aliam formam. Sans doute ce n'est pas là un désir sensible et conscient, mais c'est une direction passive que lui a imprimée le Créateur : Sicut sagitta tendit in determinatum signum ex directione et ordinatione sagittantis (2).
Ainsi, nous dit encore le même saint Docteur (3), la matière première a besoin d'une forme élémentaire, l'élément a besoin de la forme supérieure des corps com-
(1) s. Thomas, 1 Physic, lec. 14.
(2) Ihid.
(3) « Quanto igitur aliquis actus est posterior el magis perfeclus, tanto principalius in idipsum appelitus materiœ fertur... Nam materia prima est in potentia primum ad formam elementi ; sub forma vero elcmenti exisleris, est in potentia ad formam mixti ; sub forma mixti cousiderata est iu potenlia ad animam vegelabilem ; itemque anima vegelabilis est in potentia ad seusitivam, sensitiva vero ad intellectivam. . Ultimus igilur gradus totius generationis est anima humana, et in liuuc tendit materia sicut in ultimam formam. » — S. Thomas, Contra gent., 1. III, c. xxii. — <v Omnis creatura corporalis tendit in assimilationem creaturae intellectualis, iu quantum potes! ; et propter hoc etiam forma humana scilicet anima rationalis dicitur finis ultimus intentus a natura infcriori. » — S. Th., in 2 Diet., d. 1, q. 2, a. 8, n. 3.
I3i ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
posés, le composé désire participer à la vie végétative, le végétal veut jouir de la vie animale, l'animal veut être élevé à la vie raisonnable, et riiomme veut participer à la vie divine. Car toute créature tend à être assimilée par la créature raisonnable, et à son tour l'âme humaine, et par elle toute la création, tend à s'élever à une divine similitude; c'est-à-dire à la perfection souveraine : Qiiœlibet res mota in quantum movetur, tendit ad d/rinani similitf(dinem ut sit in se perfecta (1).
En sorte que c'est TÈtre divin lui-même qui provoque celte sublime ascension de tout être créé vers le meilleur; c'est ce Divin Soleil, centre de la gravitation universellC; qui tient toute créature suspendue à ses rayons et attirée puissamment au foyer de son amour.
Ne croirait-on pas entendre dans ce langage l'écho de ce gémissement ineffable que saint Paul croyait surprendre dans toute créature qui souffre et s'agite dans un laboj'ieux enfantement h une vie supérieure : Omnis creatura ingemiscit et partant usque adhuc , et qui soupire après le jour de ce festin et de cette communion éternelle, où dans les cieux nouveaux et sur une terre nouvelle, tous les êtres participeront avec nous à la divine béatitude ? Tune erit Deus omnia in omnibus. — Satiabor cum apparuerit gjoria tua.
En vérité nous plaindrions sincèrement ceux qui persisteraient à ne voir dans ces théories « que du pur panthéisme w. Quant à ceux qui, rendant hommage à la grandeur et à l'élévation incomparables de ces conceptions, auraient quelque scrupule sur leur parfaite orthodoxie, qu'ils s'en rapportent au génie de saint Thomas et des docteurs chrétiens qui l'ont suivi, et que l'Eglise, gardienne fidèle du plus pur spiritualisme, a toujours couverts de sa haute approbation.
(1) s. Thomas, Coulra fjenl., 1. III, c xxii.
MA'l'lî:ilK 1:T FOllMK 135
Forma producitur e nihilo sui, sed non subjecti.
Pour achever de mettre en lumière l'axiojne : « forma educitur e potentia materise », la forme nouvelle est tirée de la puissance passive de la matière, par les puissances actives de la nature, il ne sera pas inutile de faire un rapprochement avec un autre axiome non moins important, mais qui n'est guère plus clair aux yeux des philosophes étrangers aux théories de l'Ecole.
Forma producitur e nihilo sui, sed non e nihilo subjecti. Cette formule qui paraît intraduisible dans notre langue, n'en est pas pour cela inintelligible, malgré l'étonnement qu'elle excite lorsqu'on l'entend pour la première fois sans la comprendre.
Les formes nouvelles viendraient-elles e nihilo sui, c'est-à-dire du pur néant ? Serait-ce un pouvoir créateur que nous attribuerions aux causes efficientes, aux forces physico-chimiques et biologiques? — Non, il ne s'agit ici ni du néant absolu, ni d'une création proprement dite. Il s'agit seulement de la production des choses nouvelles^ qui est un fait vulgaire, constant et universel.
Chaque jour nous constatons qu'il apparaît en ce monde des êtres nouveaux. Vous et moi nous n'existions pas il y a un siècle; les générations des animaux qui repeuplent sans cesse la terre, les airs et les mers ; les moissons et les récoltes qui se succèdent avec une régularité si admirable, nous donnent le spectacle manifeste de la production incessante de choses nouvelles. Enfin jusque dans le règne inorganique, nous avons déjà vu les combinaisons chimiques témoigner de la production de substances « spécifiquement différentes » et de corps '( tout nouveaux ».
D'ailleurs s'il en était autrement, toute activité serait anéantie dans le monde; car une activité, pour être réelle
et mériter ce nom, doit pouvoir produire quelque chose de nouveau.
— Mais si l'être nouveau qui se produit est vraiment nouveau, il n'existait donc pas avant d'être produit ?
— Nous avons déjà répondu à cette question. Il existait déjà quant à sa matière ; il n'existait pas quanta sa forme spécifique et individuelle qui seule est vraiment nouvelle.
En d'autres termes, dans les êtres nouveaux le principe matériel est ancien, seul le principe formel est nouveau.
Ici vous me reposerez sans doute avec une nouvelle insistance, la même question : si le principe formel est vraiment nouveau, il n'existait donc pas auparavant ?
— Précisément. Ce qui est produit n'existait pas avant d'être produit. Ce qui devient telle chose, n'est pas encore cette chose, sinon comment pourrait-il acquérir ce qu'il aurait déjà ?
Donc, ce qui arrive à l'existence vient nécessairement de la non-existence, l'être vient du non-étre ; forma prodiicitiir e nihilo sid.
Ce raisonnement qui n'a absolument rien de sophistique ne laisse pas que de surprendre un peu ceux qui ^e sont pas familiarisés avec les abstractions de l'esprit. Quel professeur de philosophie n'en a pas fait maintes fois la remarque ? Aristote l'avait observé lui-même le premier, lorsqu'il nous avouait que « cette proposition est faite pour nous étonner, et qu'il semble toujours impossible que quoi que ce soit puisse venir du non-être (1). »
En effet l'objection des Parménide et des Mellessius se présente toute seule à notre esprit. Le néant ne peut rien produire, nous semble-t-il, donc l'être ne vient pas du non-être.
Mais d'autre part, l'être ne saurait pas davantage venir de l'être, car s'il est déjà quelque chose, il ne peut le devenir. Ce serait contradictoire.
(1) Aristote PIvjsiq. 1. I. c 9. ?, 10. (Trad. B. S. H.]
matikiil: ht forme 137
Ainsi il semblerait qu'il y ait une égale impossibilité que 1 être vienne du non-Ôtre, ou de l'être, et nous devrions mer le lait le plus universel de la nature : à savoir que les êtres naissent, vivent, périssent et se succèdent sans lin.
Aristote a essayé de nous sortir de ce grave embarras où avait échoué la logique de ces premiers philosophes « qui malgré leur amour pour la vérité, auquel il rend hommage, et malgré leurs recherches sur la nature des choses, s'étaient laissés égarer par leur inexpérience, jusqu'à soutenir que rien ne se produit et que rien ne périt (1). ))
Voici comment il a lui-même résolu ce redoutable problème où tant d'autres avaient vu sombrer leur confiance en la raison humaine. Nous allons résumer les explications qu'il nous en a laissées au chapitre ix du premier livre de sa physique, et sur lesquelles il aime à revenir dans presque tous ses ouvrages (2).
Quant on dit qu'une chose vient du non-ctre, cela peut s'entendre dans un double sens. Si l'on entend le non-être dans un sens absolu, il est vrai que le néant absolu ne saurait rien produire, et dans ce sens il est bien vrai qu'une chose ne saurait venir du néant.
Mais le non-être peut être aussi pris dans un sens indirect et relatif. Chaque jour nous voyons qu'un homme devient bien portant de malade qu'il était, qu'il devient musicien de non-musicien qu'il était; qu'une chose devient blanche de non-blanche qu'elle était, qu'un animal arrive à l'existence de non-existant qu'il était... etc. Eh ! comment pourrait-il devenir blanc, l'objet qui serait déjà blanc ; comment le malade guérirait-il sll était déjà guéri; comment arriverait-il à la vie l'être qui y serait
(1) .\ristote Ihid. g -2. (Trad. B. S. \l )
(•2) Cfr. Aristole mélaph., 1. I, c. m, § 3 ; — 1. II, c. iv, g 4; — 1 ni, c v, g 4 ut 13; -1. X, c. VI, § 2el3; - I. XI, r. ii, g 2 et 3; - De'r,encrat' 1. I, c. III, g 3, 4, D. — etc..
13S ÉTUDKS PIlILO^OPHinUKS
déjà? Pour qiriinc chose devienne, ce qn'elle n'était pas auparavant il faut nécessairement qu'elle parte de ce qui n'est pas, c'est-à-dire du non-être. Mais on commence à saisir la distinction : ce non- être antérieur n'est pas un pur ncant,, ni une impuissance' ; c'est au contraire une puissance b'est-à-dire une privation d'un degré d'être dans un sujet capable de produire ou de recevoir ce nouveau degré d'être qu'il n'a pas encore, ou qu'il ne possède qu'en germe. Et voilà pourquoi après avoir dit qu'une chose qui commence arrive de la non-existence : forma prodiicitur e niliilo sui, nous ajoutons aussitôt qu'elle ne vient pas du pur néant, mais d'une puissance antérieurement existante : sed non producitiir c ?ii/iilo subjecti [i).
Or cette puissance est double comme nous l'avons déjà vu ; la puissance active qui développe son énergie latente, et la puissance passive qui est apte à recevoir ce développement ou cet épanouissement de l'être. Ces deux puissances sont tantôt réunies dans la même substance, comme dans le gland qui devient un chêne ; tantôt séparées dans deux substances qui s'unissent pour se féconder (2). C'est l'opération ad extra qui produira par exemple la communication du mouvement, la génération delà vie, etc.
Ainsi tout ce qui arrive à l'existence, vient nécessairement de la non-existence comme condition négative ou sine qua non (3), mais il vient positivement d'un être antérieur doué de puissance, il découle comme tout
(1) Nous distinguons ainsi deux espèces de non-être, le pur ?i.ea?ii et la privation. Celle-ci se subdivise en privation par impuissance {y . g. celai qui ne voit pas, parce qu'il est aveugle) ; et privation par puissance (v. g. celai qui ne voit pas, parce qu'il ferme les yeux). Cf. Aristoto Métaphy, XI, c. II, g 4.
(2) Afistote et saint Thomas ont souvent comparé cette espèce de fécondation de la matière par la forme, à celle de la femelle parle mâle. Arist., Phys. 1. I, c. 9, g 2. Mélaph., 1. va, c. 8, g 8 ; c 9, g 8.
(3) C'estdans ce sens qu'on distingue parfois trois éléments dans la métamorphose des êtres matériels : la matière, la forme et la privation. 'Ap-/al e'cîi T/3£Îî, To elôo; xai t) '7xkpr\<n.i -/ai 'r\ {!),/)• Aristote, Mélaph ,1. xi, c. 4, § 5. — Cf. Physic, 1. I,c. 7, g 14, etc.
MATiÈRt: i:t forme 139
eflet d'une cause efficiente et d'une cause matérielle.
L'axiome : « rien ne se crée, rien ne se perd », axiome si cher aux savants modernes, a donc un sens très vrai, s'il s'agit d'une création ou d'un néant absolu. « Les êtres ne peuvent jamais venir d'un non-être ainsi compris, nous dit Aristote, non plus qu'ils ne peuvent périr dans un tel non- être... » Ce pur néant n'est ailleurs « qu'un mensonge... » Mais il y a aussi le non-être partiel et relatif, « le non-être de la puissance, et c'est de celui-lcà que sortent les choses. Ainsi l'animal vient certainement de ce qui n'est pas animal, mais est animal en puissance, comme le blanc vient de ce qui n'est pas blanc actuellement, m^ais est le blanc en puissance (1). »
<( C'est parce ^ue ces philosophes n'ont pas su faire cette distinction, ajoute-t-il, qu'ils se sont tant égarés, et cette première erreur les a conduits jusqu'à cette absurdité que rien autre chose ne se produit, ni n'existe , et jusqu'à nier totite génération des choses. Nous aussi, nous dirons bien avec eux que rien ne peut, absolument parlant, venir du non-être ; mais nous admettons cependant que quelque chose peut venir du non-être indirectement et par accident. La chose vient alors de la privation , et elle devient ce qu'elle n'était pas (2). »
Et ailleurs , revenant sur sa pensée favorite , il la condense dans cette formule d'une clarté parfaite : « Tout ce qui devient et se produit, provient d'un être qui, en puissance, est ce qu'il devient en acte, car il ne pourrait ni devenir ni exister, s'il devait partir du néant absolu (3). »
» ♦ Le devenir ne saurait s'expliquer raisonnablejnentque de cette manière. « C'est un développement après un
(1) Arislote Métaph xiii. c 2 , g 8. (Trud. B. S. H tome III, p. 342-)
(2) Aristote Physiq. I ch 8- § 1,5- (.B. S. H. tome I, p. 487.)
(3) Arislote Mélaph. XIII. cli 2, g 1. (B., S H. tome III, p. 337.) Tr/vETai
Tou oùôè Y)v. Cf. Ibid. g 12.
enveloppement », dirons-nous volontiers après Leibnitz; mais non pas en ce sens que le gland par exemple contient un petit chêne en miniature, caché dans les flancs de la matière depuis la création du monde, et qui se montre tel qu'il était caché, — cette hypothèse dite de l'embôitement des germes déjà soutenue par Anaxagore, n'est pas plus scientifique que philosophique(i) ; mais en ce sens que le gland contient virtuellement le chêne qui en sortira, comme la cause contient son effet (2). Ce n'est donc pas une simple apparition d'une chose préexistante et cachée, mais c'est un développement véritable de l'être, développement qui transforme une partie de l'énergiepotentielle en énergie actuelle, maisqui n'augmente eu rien la somme totale de ces énergies actuelles et potentielles, et ne contredit nullement la loi de la conservation des forces de la nature.
C'est en ce sens qu'Aristote et saint Thomas ont pu dire et répéter qu'il n'y a pa§ de production absolue pour la forme, puisqu'elle préexiste en puissance dans ses causes efficientes et matérielles (3) ; et comme il n'y a de production ni absolue ni relative pour l'élément matériel, ils en concluent que le composé seul est sujet à naître ou à périr, dans un sens absolu. Semper namque
(1) « Quidam posuerunt... ia materia latilationem formarum. Et hoc accidit eis ex ignorantia maleriœ. : quia nesciebant dislinguere inter polentiam et actum. » Saint Thomas Sionma Ih. 1, a q. 45, a 8, c. — De Veril. q. XI, al, c. Gfr. Arislote Physiq. (B.S.H.), t. I, p. 456.
(2) « Forma potest considerari dupliciter : uno modo secundum quod est ia poteritia, et sic a Deo materia concreatur ; alio modo secundum quod est inactu, et sic non creatur sed de potentia materiœ educitur per agens naturale. » Saint Tliomas De Pot. q. 3. a 4. ad 7.— Causalitas acrentium corpornlium non potest se exlendere nisi ad ea quae aliquo modo sunt in materia... ponimus formas substantialeseduci de potentia materiae... agentia naturaIia,p*consequens, sunt essendi principia quantum ad inclioationem ad esse (in actu), et non quantum ad ipsum esse nhsolu'e... Educuntur formœ de potentia materiae, non aulem quantum ad esse absolulum » Saint
Thomas De Pot. q. S. a. 1.
(3) Forma3 prasexislunt quidem in materia, non in actu sed in potentia solum, de qua in actum reducuntur per agens extrinsecum. » S. Thomas, De Verit., q. xi, a. 1. — Inutile de rappeler qu'il y a une exception pour l'àme humaine, forme subsistante, laquelle est directement créée par Dieu.
oporiet prseexistere materiam, et [aliqno modo) formam (1). — Tertiam vero [quod ex materia et forma est), cujus solius generatio et corruptio est (2). — Neque materia fit, neque forma : dico autem extrema. Omne enim, quod transmutatur aliquid est, et ab aliquo in aliquod transmutatur (3).
Concluons que l'univers n'est pas seulement une série de groupements variés des mêmes êtres toujours existants et immuables. Non, ce serait la négation radicale de tout progrès réel dans le développement de l'être. L'Univers, au contraire, nous otTre le spectacle d'une production sans cesse renaissante d'êtres nouveaux, par une évolution des êtres préexistants: le présent est toujours gros de l'avenir, comme le passé était gros du présent.
Telle est la conception puissante que le génie d'Aristote a enfantée et immortalisée sous le nom de « Puissance et d'Acte ». Il est impossible au philosophe qui l'a une fois comprise, de ne pas en reconnaître, avec la vraisemblance, l'élévation, la véritable grandeur et la profondeur étonnante. Disciple ou étranger à l'École, tout philosophe doit s'arrêter en passant pour contempler les assises imposantes de cette construction grandiose, dont le mécanisme moderne a perdu le secret. A ses côtés, mise en parallèle, la théorie des combinaisons mécaniques va prendre des proportions bien modestes, elle va nous paraître beaucoup trop simple et trop superficielle, pour expliquer avec vraisemblance les mystérieuses profondeurs de ce problème de la nature, qu'on appelle: « l'apparition des êtres nouveaux ». Que dis-je expliquer ? Bien loin d'essayer une explication du redoutable problème, elle se contente de le supprimer ;
(1) Aristote, Mélaph , VI, c, ix, g 7. — 'Asl yàp otX T.po'-j-Kif,yzvi ir{^ \i):r^^
(2) Aristote, Mélaph., VII, c. i, g 6. — TptTov ok xô ix xsOxwv, o-j -/Ivît'.; /j.6vo'j xal '^Oopi Z7n.
(3) Aristote, Mélaph., X, c. m, g 1. — Où yi/^jt-M o'Jt- rj -Tj.-/) oj'xc xb elooj Xéyw 5k xà etr^axa. Flâv yàp /AExa6£iX),£t xi xal ûtv^ xtvsj y.ul t'i; xt.
et d'affirmer, en fermant les yeux, qu'il n'y a pas d'êtres nouveaux ! Or, un tel procédé ne nous paraît qu'un jeu puéril et décevant, au lieu d'être un eilort puissant de l'esprit humain, pour saisir et comprendre la nature telle qu'elle est.
Les éléments dans le composé chimique
Après avoir établi qu'on devait distinguer dans la constitution intime des êtres matériels, deux éléments différents, l'un passif et matériel, source de l'étendue, l'autre actif et formel, principe des propriétés spécifiques, nous avons étudié ces deux éléments dans leur nature et dans leurs relations mutuelles, principalement dans les corps simples.
11 nous faut aborder maintenant un point plus délicat, la constitution des corps composés issus des combinaisons chimiques; et nous demander par exemple comment les éléments (matériels et formels) de l'hydrogène et de l'oxygène vont se comporter dans la molécule d'eau qu'ils viennent de produire. Il y a là un double problème :
1" Les éléments matériels de l'hydrogène et de l'oxygène persévèrent-ils juxtaposés dans le corps composé?
2" Les (Àcm^Tii?) formels de l'hydrogène et de l'oxygène y demeurent-ils pareillement juxtaposés, ou bien sontils sujets à quelque changement?
L'expérience seule peut nous répondre ou du moins nous fournir les éléments positifs d'une théorie philosophique. Toute solution qui n'aurait pas pour base et pour contrôle l'expérience elle-même nous paraîtrait vaine et illusoire. Nous allons donc lui adresser les deux questions que nous venons de formuler.
Et d'abord les éléments matériels des composants demeurent-ils dans le composé chimique?
Sur ce premier point, il y a aujourd'hui accord parfait
MATiî:ai-: et formI': 143
entre les savants et les philosophes, et accord desi)hilosoplies entre eux. Les éléments matériels des corps simples eu entrant dans le composé ne changent pas, sauf des modifications purement accidentelles déposition ou de mouvement local, qui n'altèrent aucunement la quantité ni le fond de son être.
Est-il possible de prouver scientifiquement cette persistance de l'élément matériel dans le composé? Oui, cela est même facile. La loi des poids ou de la conservation de la matière dont nous avons déjà parlé, nous paraît un argument des plus solides. Lavoisier en introduisant la balance dans les laboratoires de chimie, nous a permis de constater que le poids total des éléments employés à former un composé chimique, est toujours égal au poids de ce composé.
Ainsi 80 grammes d'oxygène et 10 grammes d'hydrogène nous donnent toujours un total de 90 grammes d'eau; 100 grammes de limaille de cuivre et 25 grammes de soufre produiront toujours 125 grammes de protosulfure de cuivre ; 16 grammes d'oxygène et 100 grammes de mercure nous donneront constamment 116 grammes de bioxyde de mercure.
Si nous procédions en sens inverse par décomposition de l'eau, du sulfure de cuivre, du bioxyde de m.ercure, etc. , le poids total des éléments séparés serait toujours égal au poids du corps compijsé qui les aurait produits. C'est là une des vérilications les plus remarquables du principe fondamental que nous avons déjà expliqué : « Rien ne se crée, rien ne se perd. »
Donc, nous avons le droit de conclure que rien n'augmente ni ne diminue dans la somme de cet élément matériel que l'Ecole a regardé comme le seul élément pondérable, unique source de retendue, de la masse et du poids absolu.
L'élément matériel nous apparaît ainsi manifestement comme un principe incorruptible et inaltérable qui ne saurait diminuer ni périr que par voie d'annihilation, de même qu'il n'a pu naître que par voie de création; c'està-dire iiar une intervention spéciale du Tout-Puissant.
Pourrons -nous accorder le même privilège au principe formel, et affirmer qu'il ne change jamais?
C'est encore l'expérience qui doit répondre à cette seconde question ; mais pour bien saisir la portée de ses enseignements, rappelons tout d'abord les diverses opinions philosophiques, qui sont en lutte ouverte depuis tant de siècles, et qui font encore appel à son souverain tribunal.
La question proposée comporterait trois solutions différentes :
Les principes formels des éléments pourraient avoir complètement disparu dans le composé; ils y seraient anéantis pour faire place à une forme nouvelle : corrumpuntur simpliciter.
Ou bien au contraire ils y seraient conservés dans l'intégrité de leur être, leurs énergies demeureraient en acte : remaiient formaliter in actu.
Ou bien enfin, — ce serait là une solution moyenne, — ils y persévéreraient, mais avec changement; leurs énergies deviendraient potentielles et virtuelles : remanent viriualiter, in potentiel. »
La première opinion ne nous semble avoir été soutenue sérieusement par aucune école, et nous la croyons en effet insoutenable. Comment pourrait-on dire que les éléments se mêlent et combinent ou qu'ils se transforment s'ils périssent complètement? Comme le dit si clairement le Docteur Angélique : Elementa oporlet manere in his quorum sunt elementa. Aussi en énumérant les propriétés essentielles des éléments le saintDocteur enseigne qu'ils sont nécessairement quelque chose d'intrinsèque au composé : inexisten^ (1).
D'autre part les principes formels et spécifiques qui sont entrés dans le composé reparaissent identiques après la décomposition du corps. Nous pouvons tirer de l'eau
(1) s. Thomas, in V. mclaph., lec. 4. — Cf. lib, X, c. 1, de ccclo, 1. 2, c. S. — 13, C.3.
MATIÈRE ET FORME i io
.es gaz hydrogène et oxygène en quantité et qualités identiques à ceux qui l'avaient formée ; nous pouvons décomposer Toxyde de mercure en oxygène et en mercure parfaitement semblables à ceux qu'on avait employés à sa composition. En un mot, l'analyse fait toujours reparaître les éléments spécifiques (1) que la synthèse semblait avoir fait évanouir; ils n'avaient donc pas complètement disparu et péri; à moins de supposer une série innombrable d'interventions divinesproduisantànotre gré des destructions et des créations incessantes: ce qui serait par trop invraisemblable.
Si ces éléments spécifiques ne disparaissent pas complètement dans la combinaison, ?io?î corrumpuntur simpliciter, il faut donc admettre que leur existence y persévère de quelgtie manil're. Toute la difficulté consistera à préciser ce nouveau mode d'existence.
Nous savons en effet qu'un être peut n'avoir qu'une existence incomplète et potentielle, et pour ainsi dire en germe : in potentia^ in virtute (2), ou bien il peut jouir d'une existence complètement épanouie et développée; être en acte, esse in actii.
La plupart des philosophes modernes admettent que les éléments persévèrent en acte dans le composé chimique ; et c'est logique de leur part, puisque presque tous ignorent ou nient formellement l'état virtuel ou de simple puissance.
Parmi lespéripatéticienset les scolastiques, quelquesuns seulement ont soutenu cette opinion. Entre les plus célèbres nous citerons Averroès et Albert le Grand. Il y a toutefois une différence capitale à signaler. Tout en accordant la persistance eii acte des formes élémentaires, ils admettaient généralement la naissance d'une forme
(1)« Omnia enim in illa elemcnla es quibus suut corrumpuntur. ».\ristole, Mcla. lib. II, c. 4, g 18.
(2) Lu mot virtuel dit j)lus quclc mol polc.niicl. La vurtuou liabitudo dsf en elTet une qualitû qui ajoute à la puissum'.c la disposition et la facililii à agir. La puissanco à l'élat virtuul ost priitu à passer à l'actu, sans ùtiu cupeudaut un acte commencé.
M\rii;i;F. et furmic. 10
140 ÉTUDES PIIILOSOI^HUJUES
nouvelle propre au composé, laquelle dirigerait et coordonnerait les formes élémentaires subordonnées : tandis que touslesatomisles anclensct modernes répudienttoute forme nouvelle, le composé s'expliquant, d'après eux, par la simple juxtaposition des molécules élémentaires.
Nous voyons l'opinion contraire soutenue par Aristote, saint Thomas et par l'immense majorité des philosophes scolastiques des écoles les plus rivales, et de tous les ordres religieux. Presque tous les thomistes et les suaréziens, et même les scotistes (1), les nominalistes et les conceptualistcs, s'unissent poussés vers ces vues supérieures qui devancent les découvertes de la science et que nous aurons soin de faire connaître, s'unissent pour proclamer l'unité de forme substantielle dans chaque être corporel et par conséquent pour rejeter la persévérance en acte des formes élémentaires.
Malgré tout le poids de cette imposante majorité, nous croyons que les deux opinions sont entièrement libres au sein de l'École. Sans altérer l'idée fondamentale du système de la matière et de la forme, on peut restreindre son application aux éléments des corps simples, et ne pas l'étendre aux corps composés (2).
Nous nous attacherons donc avec la plus entière liberté à celle des deux opinions qui nous paraîtra la plus con-
(1) Le Docteur Subtil rejette avec saint Thomas la persévérance in aclu compléta de formes élémeolaires, mais par une restriction difficilement conciliable avec les principes généraux, il admet leur persévérance t?i aciît parliali, et proxime receptivo formas superioris. ^■ous verrons qu'il n'usl pas nécessaire pour expliquer les phénomènes, d'imaginer cet état intermédiaire entre l'acte et la puissance virtuelle, ni de recourir à une distinction si subtile.
(2) « Le système scolastique, peut être admis de deux manières : ou en reconnaissant la matière et la forme uniquement dans les atomes primitifs des corps simples, et en concevant les mixtes non comme des substances, mais comme des agrégats de substances ; ou bien en reconnaissant aussi dans les corps mixtes la composition île la matière et do la forme relativemon t aux molécules intégrantes. Dans l'une comme dans l'autre manière, l'idée mère du système scolastique reste intacte, savoir, que les vrais corps, c'est-à-dire ceux qui sont des substances et non des agrégats de substances sont compensés de matière et de forme. » Libératorc Du composé htimavi p. 457 et 4IS.
forme à rinterprélation rationnelle des phénomènes scientifiques.
Voici d'abord les raisons qui appuient l'hypothèse de la persévérance seulement virtuelle des éléments formels dans le composé chimique ; nous exposerons ensuite les raisons qui semblent militer en faveur de l'opinion contraire. Commençons par les arguments immédiatement tirés des sciences expérimentales.
Nous avons déjà fait la description des phénomènes de la combinaison chimique, et nous avons longuement mis en reliefles caractères qui la distinguent radicalement du simple mélange. Le corps combiné, de l'aveu de tous les savants, paraît être un « corps nouveau », parfaitement «homogène », etdoué de propriétés spécifiques qui « ne rappellent en rien » les propriétés des éléments qui lui ont donné naissance. Ainsi l'eau a perdu les quahtés spécifiques de l'hydrogène et de l'oxygène qui l'ont formée, et en a revêtu de tout opposées.
Ce fait scientifique incontesté et incontestable, est-il compatible avec l'opinion qui soutient la persévérance en acte des éléments formels ? Nous avons peine à le croire.
Si les principes fornlels ou spécifiques persévèrent dans leur intégrité et en acte, pourquoi cessent-ils de manifester leurs propriétés essentielles? Nous n'avons qu'un seul moyen naturel de connaître la présence d'une substance ; c'est en constatant la manifestation de ses propriétés spécifiques, d'après l'axiome qui domine toute recherche expérimentale : telle opération, telle smbstance; « operatio seqintur esse ». Si donc l'opération a changé radicalement et spécifiquement, de quel droit supposerezvous que le principe d'opération n'a pas changé et qu'il demeure toujours en acte ?
Une telle assertion serait non seulement gratuite et invraisemblable, mais elle serait la ruine du principe fondamental de l'induction et de toutes les sciences po-
sitives, puisqu'elle supposerait que de la nature de l'effet nous ne pouvons plus remonter à la nature de la cause, laquelle désormais changeante et insaisissable comme un autre Protée échapperait sans cesse aux investigations scientifiques de l'oljservateur.
Nous reposons donc avec confiance la même question : si les principes formels des éléments persévèrent en acte, pourquoi cet acte ne se manifeste-t-il plus? Cet acte est nécessaire, fatal, comme toutes les forces matérielles de la nature; s'il existe nous devons pouvoir le constater. Si ces éléments sont en acte, ils doivent encore agir selon leur propre nature, ou combiner leurs actions de manière à'produire une rt%z^//a?2^6 d'après les lois ordinaires que nous allons rappeler.
a) Lorsque les forces combinées sont égales et contraires, elles se neutralisent et le résultat est nul.
6) Si les forces sont contraires et inégales le mouvement qui en résulte reste de môme nature et ne diminue que d'intensité.
c) Si les forces sont semblables, l'intensité seule de leur somme augmente.
d) Enfin, si les forces élémentaires sont de diverses natures, ne pouvant se combiner, elles garderont chacune leurs caractères propres.
Or les choses ne se passent nullement ainsi dans les combinaisons chimiques, et le corps mixte présente toujours, comme la science le constate, des opérations et des propriétés « spécifiquement différentes », qui ne « rappellent en rien » celles des éléments.
L'acte du composé chimique n'est donc nullement une résultante de plusieurs actes juxtaposés. En d'autres termes, il est faux que les actes des éléments persévèrent dans le composé en ne formant qu'une simple résultante.
Mais avançons un peu plus dans Tétude des mêmes phénomènes; peut-être en jaillira-t-il de nouvelles lumières.
MATifcRR ET FORME 149
Les vrais composés chimiques sont rej^^irdés par les chimistes modernes comme « parfailement homogènes ». Leurs phénomènes semblent en effet parfaitement nniformes, et se produisent indifleremment dans toutes les parties de leur masse, en sorte qu'ils paraissent aussi homogènes que les corps simples.
Non seulement le microscope ne peut distinguer, dans aucun combiné, la juxtaposition d'éléments d'espèces différentes, mais les dissolvants les plus énergiques sont impuissants à les révéler et à les séparer comme ils le font aisément dans les simples mélanges.
On se souvient des exemples que nous avons déjà apportés, entr'autres celui de la poudre àcanon qui n'est qu'un simple mélange, une simple juxtaposition de trois éléments distincts : le salpêtre, le soufre et le charbon. Lorsque la trituration a été parfaite le microscope ne distingue plus les trois éléments, mais les dissolvants appropriés peuvent toujours les atteindre et les révéler.
Ainsi l'eau dissoudra le salpêtre en respectant le soufre et le charbon; puis un autre dissolvant, le sulfure de carbone, pourra éliminer le soufre et isoler le charbon.
Or rien de semblable n'a heu pour les combinés chimiques ; c'est un fait universellement reconnu, d'où l'on conclut rigoureusement à la parfaite homogénéité du corps combiné.
Les atomes d'oxygène et d'hydrogène d'une goutte d'eau, quoique juxtaposés par leurs éléments matériels ont changé de nature. U n'y a plus, à proprement parler, ni oxygène ni hydrogène dans cette molécule d'eau, il n'y a plus que de l'eau.
C'est là précisément ce que méconnaît l'hypothèse de la persistance en acte des éléments formels dans le composé ; et c'est là qu'elle nous paraît en désaccord manifeste avec l'expérience scientifique.
Et comment deux atomes (1) d'hydrogène et d'oxy-
(1) Rigoureusement nous devrions dire un atome d'oxygène et deux d'hydrogène, puisque (îes proportions sont nécessaires à la formation del'oau.La
ioÙ ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
gùnc pourraient-ils en s'unissant former un troisième corps d'espèce dilVérente, l'eau, s'ils continuent à n'être que des atomes d'hydrogène et d'oxygène?
Ou bien vous supposerez que ces deux, atomes se compènèirent de manière à occuper le même lieu, ou bien qu'ils se juxtaposent seulement côte à côte dans deux lieux dilïerents.
La première hypothèse est manifestement contraire au principe fondamental de l'impénétrabilité des corps : Milita uiitem corpora impossibile est esse simi.d{i); et si quelques chimistes, dans l'ignorance où ils étaient de l'explication scolastique, se sont crus obligés de recourir à de telles extrémités (2), cela prouve combien est évident pour tout savant imparlial le fait de l'homogénéité du combiné chimique, et combien l'explication atomistique satisfait peu les esprits.
La seconde hypothèse n'est guère plus acceptable. Si l'hydrogène et l'oxygène continuent à n'être que de l'hydrogène et de l'oxygène, leur réunion pourra bien faire un total de deux natures, mais ne fera jamais une troisième nature homogène. Ce serait la négation même de l'existence du composé chimique et de sa distinction radicale avec le simple mélange, comme saint Thomas l'a déjà fait remarquer ; Sï mixtio fiât remanentibii^ formis simplichim corporum, sequitur quod non sit mixtio, sed solwn ad se?îsum, quasi juxta se positis partibus insensibilibus propter parvitatem (3).
Il nous paraît bien plus conforme à la réalité observée, de dire que l'atome H en agissant sur l'atome 0,
simpliflcatioa que uous nous pennettous ne change rien au fond de la démonstration, et la rendra plus claire.
(1) S. Thomas, De General 1. I, 24.
(2) « Dans les combinaisons chimiques, les corps qui s'unissent occupent le même espace dans le même temps: Vimpénclrabililé de la matière paraît n'être plus un {'ail certain. Dire que l'union cliimique consiste dans une identification, comme Hegel l'a définie, c'est l'explication la plus facile à concevoir. » American chimist. sept. 1874. Cit. par P. Urraburu p. 51.
(:;) Suint Thomas i)cf/enem<. L. I, Icct. 24. ut L, II, lect. 8. Cfr. Suarez Disp. melapli. 15 sec. 10 n" 42, 48, 51.
M.VTliîlïE ET FdUMi: lol
y a réveillé iino nouvelle énergie qne nous représenterons (si Ton nous permet cette figure inusitée) par le produit de lIxO.
Réciprotiucment, TatonK! 0 agissant sur l'atome H, y a réveillé une nouvelle énergie que nous représentons parOxH.
Donc l'atome H vaut désormais HXÛ,
et l'atome 0 vaut pareillement OxH.
Par conséquent H=0 ; c'est-à-dire que les deux éléments du composé sont devenus semblables et homogènes. L'hydrogène à été oxygéné, l'oxygène a é!é hydrogéné, en sorte qu'il ne reste plus ni atome d'hydrogène ni atome d^oxygène (quoiqu'ils persévèrent implicitement et à l'état virtuel), il n'y a plus réellement que de l'eau.
L'eau n'est donc pas une addition ou un total d'hydrogène et d'oxygène, mais c'est un produit de leurs actions réciproques qui ont réveillé des énergies spécirupies nouvelles, tandis que les énergies anciennes rentraient en puissance virtuelle. Et c'est pour exprimer cette idée, que dans la formule précédente nous n'avons pas employé le signe de l'addition -f-, mais celui de la multiplication x.
Ainsi, par cette explication, l'homogénéité du composé que démontre la chimie, est parfaitement sauvegardée, de même que le principe supérieur de l'unité de l'être.
Redisons-le encore une fois avec saint Thomas : jamais avec deux substances complètes juxtaposées vous ne parviendrez à faire une seule substance homogène. Ex duabus suhstantiis actu existentilnis et perfectis in suaspccie etnatara, non fit aliquid umim[i). Avec deux
(1) Saint TliûmasQ disp. De anima a 2. ad îl. — « Fit autem unum ex multis, mio quidem modo sei^undum ordinem taiilum, sicut ex multis domibus fil (ùvit.i^, et ex multis militibus exercilus. Alio modo oî'c^i?ie et compnsitiane, sicut ex pariihus domus conjiiuctis el per conliactuni et percoiligatiouem fit domus. Sod lii duo modi non corapetunt ad constilutiouero uuius naturte ex piuriims. Ea igitur quorum forma est ordo vel composilio non sunt res naturales, ut sic corum unilas possit dici unilas naturte. » Conlra Gcnl. lib. 4. c. 35. — Cfr. Suarez disp l,-;, sec. lu, 48-.^l.
centres de forces vous ne ferez jamais un seul principe d'opération, et leurs deux opérations juxtaposées ne feront jamais une seule opération, alors môme quereflet extérieur serait unique. Ainsi lorsque deux chevaux traînent à la fois un seul carrosse, dans une direction et avec une vitesse résultantes, ils n'en sont pas moins deux chevaux. Ils pourront sans doute ne faire qu'un seul attelage, comme plusieurs maisons ne forment qu'une ville, mais ce n'est là qu'une unité artificielle, ou plutôt une collection d'unités, qui ne suffit nullement pour l'unité de nature, de substance et d'opération. L'eau ne serait plus un corps, mais un assemblage de deux corps différents : conséquence ainsi contraire aux données du sens commun qu'aux conclusions de la science.
Telles sont les raisons principales qui nous paraissent légitimer l'opinion des thomistes : « Les éléments formels ne persévèrent pas en acte dans le composé mais seulement en pidssLVice virtuelle. »
Voici maintenant, comme nous l'avions annoncé, les raisons que nous opposent les partisans de la thèse contraire : « Les éléments formels persévèrent en «c/6'dans le composé chimique. ))Nous les exposerons avec toute l'étendue que comporte la difficulté du sujet.
La première pensée qui vient à l'esprit du chimiste, lorsque, dans son laboratoire, il opère ses expériences d'analyse et de synthèse, lorsqu'il réussit à décomposer l'eau et à la recomposer à son gré avec des éléments toujours identiques, c^est que ces éléments subsistent intégralement dans le composé puisqu'il peut les y mettre ou les en retirer à volonté. Tout naturellement il compare le composé à une montre dont on peut monter ensemble ou démonter les rouages, ou bien à une bourse où l'on met et d'où l'on sort à son gré certaines pièces d'argent. Eh ! comment tirerait-il de sa bourse des pièces d'or, d'argent ou de cuivre, si elles n'y étaient déjà renfermées?
Le chimiste qui aura oublié, ou qui n'aura peut-être jamais connu la distinction fondamentale entre l'acte et la puissance, la préexistence actuelle et la préexistence virtuelle, en conclura facilement que les éléments préexistent dans le composé tels qu'on les en tire.
S'il se contentait d'affirmer qu'ils y sont contenus de quelque manière, nous serions pleinement de son avis. Saint Thomas ne nous disait-il pas tout à l'heure : Elementa oportet manere in liis quorum sunt elementa ; et ne rangeait-il pas parmi les attributs essentiels d'un élément d'être « inexistens», c'est-à-dire quelque chose d'intérieur ou d'intrinsèque au composé?
Mais nous nous séparons du chimiste s"il nous dit qu'une chose ne peut exister dans une autre, que d'une existence complète, comme les rouages dans la montre, comme les pièces de monnaie dans la bourse, ou comme l'eau dans son puits. La plante n'existe-t-elle pas dans la graine, l'animal avant d'être engendré n'existe-t-il pas dans son père, d'une tout autre manière?
11 n'est pas nécessaire, nous dit Suarez, que les vapeurs, la cendre, la flamme et tout ce qui provient de la combustion du bois, aient dans le bois une préexistence complète et formelle, il suffit d'une existence virtuelle ; sans cela, il faudrait nier tout progrès réel et tout développement véritable de l'être.
Non est necesse ea quœ videntur ex ligno fieri, in eo formaliter prœcessisse , sed virtute secundum aliquam minus remotam dispositionem, ratione cujus illa omnia de novo generantur (1).
Sans doute, au moment précis de l'analyse et de la synthèse chimiques, c'est-à-dire avant que la combinaison soit faite par la synthèse, ou après qu'elle est détruite par l'analyse, les éléments ont une existence actuelle et complète. Nous le reconnaissons volontiers puisque alors ces éléments manifestent leurs actes et propriétés spécifiques ; mais puisqu'ils cessent de les
(1) Siiarez, Disput. niélaph,, 15, 3oc. 10, n" 57.
154 RTrni'.s piiilosophiouf.s
manifesler pendant toute la durée de la eombinaison, n'avons-nous pas le droit de conclure qu'ils n'ont plus alors cette existence actuelle et complète, mais seulement incomplète et virtuelle?
Mais voici que nos adversaires croient devoir nous ramener à une plus exacte observation des faits. L'analyse et la synthèse chimique, nous disent-ils, sont des faits beaucoup plus simples et bien moins compliqués que vous ne le croyez.
Puisque nous composons 90 grammes d'eau en unissant 10 grammes d'hydrogène h 80 grammes d'oxygène, et qu'en décomposant ces 90 grammes d'eau nous retrouvons encore les 10 grammes d'hydrogène et les 90 grammes d'oxygène, n'est-il pas plus naturel de dire que nous n'avons fait qu'unir et puis séparer des éléments substantiels toujours identiques? Quelle complication invraisemblable ne supposez-vous pas lorsque vous dites que les énergies élémentaires rentrent en puissance, pendant que de nouvelles énergies passent en acte? Alors môme qu'il n'y aurait dans ces changements en sens inverse ni création, ni destruction véritable, il y aurait certainementune espèce de génération, or nous ne découvrons nulle part de cm/se génératrice, h-à chaleur, l'électricité, la lumière, parfois même un simple ébranlement ou frottement suffit pour opérer une combinaison chimique, pouvez-vous admettre sérieusement que ces causes soient génératrices des combinaisons les plus diverses? une cause génératrice ne produit jamais qu'une nature de son espèce ; au contraire ces agents naturels que nous avons appelé lumière, chaleur, électricité, produisent des combinaisons de natures les plus diverses ; ce ne sont donc pas des causes génératrices et. vos générations de nouvelles natures sont des effets sans cause.
Ces difficultés dont nous n'avons pas cherché à alfaiblir la gravité ne nous paraissent pas insolubles;
MATIÈHE HT FORME 133
elles renferment, comme nous allonsTavouer, une grande part de vérité, il nous suffira de la compléter.
Nous avouerons sans détour que la solution proposée par nos adversaires explique en etïet d'une manière bien plus simple les phénomènes d'analyse et de synthèse, ou pour mieux dire ce que nous constatons si clairement au moment de la synthèse et de l'analyse. C'est l'état qui précède et l'état qui suit la combinaison chimique, mais ce n'est là qu'un point de vue de la question ; ce qui reste à expliquer, c'est l'état de la combinaison elle-même. Que sont devenus les éléments pendant le temps que dure la combinaison ? Que sont devenus l'hydrogène et l'oxygène lorsqu'ils ont produit de l'eau? Voilà la question capitale; celle qui doit nous instruire sur la nature des corps composés. Or la solution de nos adversaires si claire devient ici tout à fait obscure et invraisemblable. Je ne refuse pas de dire qu'il y a de l'hydrogène ou de l'oxygène là où se montrent les propriétés essentielles de l'hydrogène et de l'oxygène; mais là où il n'y a plus les propriétés de l'hydrogène ni de l'oxygène, mais des propriétés spécifiques, toutes différentes, les propriétés de l'eau, je dis qu'il y a de l'eau, et je refuse de dire qu'il y a encore de l'hydrogène et de l'oxygène. Je refuse de le croire, parce que c'est évidemment déraisonnable, sauf le cas d'un miracle qui n'est nullement en question.
Je me contente de dire que ces éléments y sont contenus radicalement ou en puissance, puisque je les vois se développer et reparaître après leur décomposition.
Mais vous me demandez quelles seront les causes de ce développement nouveau ou de cette naissance ?
Je réponds avec vous : ce sont les agents physiques et chimiques que vous avez signalés : lumière, chaleur, électricité; mais ils ne jouent pas le rôle que vous aviez pensé. Ils sont bien moins les causes efficientes et génératrices que les causes excitatrices qui provoquent les énergies latentes des substances elles-mêmes. Ainsi lorsqu'on provoque par une légère ptrcussion la détonation
du picrate de potasse, ou que par le léger frottement d'une barbe de plume on décompose l'iodure d'azote en azote et en iode, en élevant leur chaleur à la température du rouge, croyez-vous que nous ayons jamais regardé une cause si minime comme la cause efficiente de si grands effets ? Non, il nous suftit d'y reconnaître une cause provocatrice qui a éveillé des puissances prêtes à passer en acte.
Bien plus, nous croyons qu'une cause négative, une rupture subite d'équilibre peut faire jouer ces puissances, comme la rupture de la corde d'un arc bandé suffit à provoquer soudain une détente vigoureuse. Mais la vraie cause efficiente sera ici l'élasticité de l'arc, et dans les autres cas, les puissances d'affinités ouïes autres énergies spécifiques des diverses substances que l'on combine.
A plus forte raison une simple division mécanique pourra-t-elle être une cause occasionnelle suffisante. Si par un instrument tranchant on pouvait parvenir à séparer dans une molécule d'eau les atomes qui ont été de l'hydrogène et de l'oxygène et qui le sont encore en puissance, on empêcherait par là même l'action réciproque des atomes d'hydrogène et d'oxygène; et cette action génératrice étant supprimée, l'effet qui est la production de l'eau serait pareillement suspendu et par suite les atomes d'hydrogène et d'oxygène reprendraient leur état normal. On voit par cet exemple que, s'il est vrai de dire que les analyses et les synthèses sont des rapprochements et des séparations d'atomes, il serait inexact de n'y voir que des rapprochements ou des éloignements, c'est-à-dire des mouvements purement locaux ; ce ne sont là pour les atomes que des occasions d'agir les uns sur les autres, et de mettre en jeu les énergies nouvelles qu'ils recelaient dans leur sein. En conséquence comparer un corps composé dont on fait l'analyse et la synthèse à une œuvre d'art dont on démonte pièce par pièce les parties juxtaposées et que l'on remonte ensuite, c'est s'arrêter à la surface des choses, c'est confondre les unions artificielles avec les unions naturelles, c'est
MATIÈIIC ET FORME i57
confondre la vraie combinaison avec le simple mélange, c'est par là môme renverser les notions scientifiques les plus élémentaires.
A cette première difficulté tirée da la nature même de l'analyse et de la synthèse, nos adversaires en ajoutent une seconde tirée do la prétendue persistance dans le composé de certaines propriétés .spécifiques des éléments.
Les observations des anciens, nous disent-ils, étaient fort incomplètes. Ils ne soupçonnaient môme pas certains faits scientifiques qui nous ont été révélés depuis deux siècles, et que nous révèlent encore chaque jour les merveilleux instruments de la science moderne.
Ainsi par exemple : A) La densité du composé (s'il reste dans le môme état solide, liquide ou gazeux que les composants et dans les mômes conditions de température et de pression), est toujours une moyenne et une résultante de la densité des éléments ;
B) Il en est de môme de sa capacité calorique qui est encore une résultante ;
C) La puissance réfractive et les propriétés magnétiques des éléments semblent persister dans le composé ;
D) Si l'on soumet le composé à l'analyse spectrale, les raies brillantes qui caractérisaient les éléments se manifestent encore;
E) Enfin, certaines affinités chimiques des éléments persévèrent encore dans le corps composé.
S'ils avaient connu tous ces phénomènes, Aristoteet saint Thomas se seraient empressés de renverser leur thèse et de dire avec nous : certaines propriétés spécifiques des éléments continuent à se manifester dans le composé chimique, donc les éléments formels y persévèrent en acte et non pas virtuellement.
Avant de répondre à chacun de ces faits qui n'ont pas tous la môme certitude ni la môme portée scientifique, nous désirons faire une remarque générale.
Qu'y aurait-il d'étonnant ({ue la nouvelle nature en-
158 ÉTUDES PHILOSOPHIQUKS
gendréc'par la combinaison, reproduisit certains caractères propres aux éléments qui lui ont donné naissance? N'est-ce pas au contraire un des effets naturels de la génération de transmettre certains traits de famille et certaines qualités héréditaires?
Sans doute le combiné chimique, de laven de tous les chimistes, dilfère radicalement, par ses attributs essentiels, des corps simples qui l'ont formé, et cela suffit pour les distinguer nettement. Mais qu'à côté de cette distinction fondamentale il y ait certains traits de ressemblance avec les éléments, et pour ainsi dire certains traits de famille, bien loin d'en être étonnés, nous serions plutôt surpris du contraire. Nam dogma pcripatetiaim est, iîitereuntihua eleinenth, in combinatione, virttites eorimi quasi hercdiîario jure ad mix ta devenir e (1).
Aussi n'éprouvons-nous aucune difficulté à reconnaître que la densité du composé égale la densité moyenne des composants. La densité ou le poids spécifique est en effet d'ordinaire un des traits caractéristiques de chaque espèce. Lorsque deux corps s'unissent pour en former un troisième, il nous paraît tout naturel que celui-ci en reçoive une densité moyenne comme un signe d'origine.
Il suffirait encore pour expliquer ce résultat de supposer que les principes formateurs ou formels des composants ont laissé dans leurs éléments matériels comme une empreinte, par exemple une structure moléculaire qui persiste au moins dans ses traits essentiels sous le nouveau principe formateur du composé. Or la persistance de la structure moléculaire suffit amplement à expliquer la persistance de la densité.
Même exphcatiou pour la capacité calorique. Cette qualité pourrait avoir été transmise au composé comme un trait héréditaire ou bien provenir de ce que l'ancienne structure intérieure des molécules a été respectée ou n'a été que fort peu altérée par le nouveau principe formel. On sait en efict que tous les chimistes expliquent
(1) Cfr. Coimbrinccs'wi lib. I. De General., C. 10, q. 4 a 2.
MATiKUK HT FOllME 150
la plus ou moins grande capacité calorifique des corps par des hypothèses sur leur structure moléculaire.
D'ailleurs nous devons faire observer que ni le poids spécilique, ni la capacité calorique ne sont des qualités spécifiques absolues ; elles ne suffisent pas toujours pour reconnaître les espèces de corps; ainsi l'or et le platine, le cuivre et le zinc ont la même capacité calorilique; le baryum et le carbone ont la même densité... etc. L'arpjument de nos adversaires a donc perdu tonte sa force puisqu'il ne s'agit ici que des qualités spécifiques.
Quanta la persistance dans le composé des propriétés magnétiques et électriques des composants, c'est là un fait qui est nié par des savants fort distingués et qui n'est pas plus constaté que la persistance du pouvoir réfractif et de l'indice de réfraction. ^Le pouvoir que possèdent deux gaz de réfracter les rayons lumineux dans un certain degré, ne se retrouve pas exactement dans le gaz composé dont l'indice de réfraction est au contraire tantôt plus fort, tantôt plus faible que la somme totale des deux indices des gaz élémentaires (1).
Nous opposerons la même fin de non-recevoir à la prétendue persistance dans l'analyse spectrale du composé, des raies qui caractérisent le spectre de ses éléments. Tout le monde sait que l'on peut reconnaître la plupart des substances à l'inspection des raies brillantes ou obscures, plus ou moins nombreuses, plus ou moins variées et combinées, de son spectre; par cet ingénieux procédé on a pu découvrir dans l'atmosphère solaire du fer, du cuivre, du zinc, du sodium, du magnésium et un très grand nombre des métaux qui composent l'écorce terrestre. De même on espérait pouvoir découvrir dans
(1) « Les nombreuses expériences de Dalong ont prouvé qne la puissance de réfraction d'un simple mélauQe de gaz est égale à la somme des puissauces réfraclives des gaz mélangés. Il n'a été possible de découvrir aucune relation entre la puissance réfraclive d'un gaz ckimiqvement composé cl celle des gaz composants. Elle est, en etlot, tantôt plus grande, tantôt plus petite que la somme do celle-ci. » — Cantoni. Scicnsa ilaliana an 4 vol. I, p. 360 — Cfr. P. Provenzali Eléments de Physico-chimie V. Il, p 310. — Cit. p. Urraburu, p. 70.
le spectre du combiné chimique, les raies caractéristiques des composants, pour en conclure que les éléments persévèrent dans le composé. Mais le résultat ne semble pas confirmer les espérances, ces raies ne reparaissent pas, ou ne reparaissent qu'avec des modifications importantes et de nouvelles particularités. Que si l'on avait pu au contraire constater la reproduction distincte et complète des raies en question, cette expérience n'eût rien prouvé en faveur de nos adversaires, car le corps combiné, pour être soumis à l'analyse spectrale, doit être préalablement porté à l'incandescence pour émettre des rayons lumineux; pour cela on le place dans la flamme d'une lumière oxydrique, ou bien dans un courant électrique. Or, dans cet état, le corps incandescent dont on analyse les rayons n'est plus un corps composé à l'état stable, mais à l'état de décomposition : ses éléments se dissocient et rien n'étonnerait s'ils reproduisaient leurs raies caractéristiques.
Enfin nos adversaires ont fait valoir la persistance dans le composé des affinités chimiques de ses éléments.
Ainsi lorsqu'on fait agir un métal, par exemple le sodium, sur l'eau qui est un composé de 1 gramme d'hydrogène et de 8 grammes d'oxygène, le sodium se combine avec l'oxygène de cette eau, sans doute parce que cet oxygène a gardé son affinité naturelle pour le sodium ; et si l'on prend une quantité suffisante de sodium, soit 23 grammes, les 8 grammes d'oxygène seront complètement absorbés pour former 31 grammes de soude et l'hydrogène de l'eau sera mis en liberté.
Même expérience avec 39 grammes de potassium ; ils absorbent les 8 grammes d'oxygène pour produire 47 grammes de potasse et mettent en liberté son hydrogène.
On produirait un résultat analogue avec 12 grammes de magnésium, 33 grammes de zinc, 20 grammes de calcium, etc., ils auraient déplacé 1 gramme d'hydrogène; et combinés avec les 8 grammes d'oxygène, ils auraient produit 20 grammes de magnésie, 41 grammes d'oxyde de zinc, 28 grammes de chaux. L'oxygène de l'eau a donc
MATIÈRE ET FORME lf)l
gardé ses aftinités naturelles pour le sodium, le potassium, le zinc et divers autres corps.
Ces phéuomèiies sont certains ; ils ont mis sur la voie de la théorie des équivalents, ils prouvent avec l'évidence la plus manifeste que les éléments et leurs propriétés persistent dans le composé de quelque manière, et qu'il es.t impossible de soutenir que ces éléments ont péri ou qu'il ne reste plus que leur matière première, bi gencratione mixti, nous a dit saint Thomas, nonfitexpoliatio simplicium usque ad materiam primam ; alias virtutes simplicum non remanerent in mixto^ nunc autem manent [i). La question est de savoir s'il ne suffît pas de dire que ces affinités demeurent en puissance virtuelle, c'est-à-dire prêtes à se révéler dès qu'elles y seront provoquées par les affinités correspondantes du magnésium, du sodium et des autres métaux mis en contact. N'est-il pas manifeste au contraire que lorsque la nouvelle affinité produit une nouvelle combinaison, la combinaison ancienne est déjà détruite. L'eau est décomposée, et ses éléments sont déjà désunis lorsqu'ils obéissent à de nouvelles attractions moléculaires. Les affinités nouvelles, dès qu'elles entrent en jeu, ne sont plus celles d'un corps à l'état composé mais à l'état de décomposition.
Nous pouvons donc conclure légitimement, que la conclusion de nos adversaires dépasse de beaucoup la portée des phénomènes que nous venons d'analyser. Ils prouvent une persistance virtuelle de certaines qualités essentielles des composants, qui se réveillent dès qu'elles y sont provoquées, mais ils ne sauraient prouver davantage (2).
(1) s. Tli. De nat. matcviœ, c. 2.
(2) Les (Moments ne persévérant pas en acte dans lo composé, il nous est désormais impossible de dire : ïalome est la plus petite portion d'un corps simple qui puisse exister à l'état composé ; — la mulicula est !a pins petite portion d'un corps simple qui puisse exister à l'élat lihro. — Nous préfi'rous adopter les déûnitions donnés plus haut: Valomc. est la plus petite portion nécessaire à rexistencc d'un corps simple ; la molécule est la plus petite
MATILIil:; ET l'OU.Ui;. Il
162 ÉTUDES PHILOSOPIIIOUKS
Après les faits scientifiques qui confirment si hautement la théorie péripatéticienne déjà fondée par les anciens surlcs faits plus connus et vulgaires, nous pourrions alléguer l'autorité des savants eux-mêmes. Plusieurs, sans s'en douter peut-être, parlent exactement le langage de rÉcole et soutiennent sa thèse.
M. Berthelot, après avoir fait l'analyse et la synthèse du sel marin, en tire une conclusion toute scolastique : « Il est donc démontré, nous dit-il, que le composé se trouvait réellement en puissance avec toutes ses qualités dans les corps composants mis en évidence par l'analyse (1). »
Le chimiste Gherardt enseigne que les éléments sont dans le composé radicalement ; le mot scolastique virualiter ne saurait être mieux traduit. « Je distingue alors, nous dit-il, le radical hydrogène du gaz hydrogène, le radical chlore du gaz chlore à l'état libre (2). »
Le savant allemand Aug. Kekulé pense que les transformations de la matière sont le passage de l'état potentiel à l'état d'acte, et il en fait l'objet spécial de la chimie (3).
Mais voici des témoignages encore plus explicites. ({ Qui donc pourrait affirmer sans crainte de se tromper, écrit un des savants rédacteurs de la Scienza, ni sans crainte de se mettre en contradiction avec des faits désormais indiscutables pour la science, que dans l'acide chlorhydrique, par exemple, l'hydrogène et le chlore continuentà exister sous leur forme individuelle dans laquelle nous les observons à l'état isolé? Pour le prouver, il ne suffirait pas de dire que l'acide chlorhydrique peut être décomposé en ces deux éléments, de même que pour
portion nécessaire à l'existence d'un corps composé. — Gfr. Uubbini I.cziuni di fïsica] p. 8.
(1) Berthelot. Sxjnthèse chimique, p. 7.
(2) Cité par la Scienza, vol. 1, p. Slil.
(3) Rt'lationes corporis ad id quod fait prius et ad id quod fieri potesl, coustituunt propriumobjectnm chimiœ. » cilépar Veach. Insiitulioncs, p. 111.
MATIÈUE KT FORME 163
prouver que l'eau existe dans certains composés, il ne suffit pas de démontrer qu'elle peut naître de leur décomposition (l). »
« Pour prouver que les éléments restent avec leur nature dans le composé, sans éprouver de changement dans leur substance, il faudrait démontrer l'existence actuelle de ces éléments dans le composé , tant qu'il reste ce qu'il est, c'est-à-dire jusqu'au moment de sa décomposition : et ce fait n'est démontré ni par l'observation directe ni par aucun raisonnement rigoureux fondé sur l'observation des faits, indépendamment de toute hypothèse (2). ..
'< Le mot de corps composé, nous dit un autre savant, ne renferme rien qui fasse allusion à l'homogénéité ou à l'hétérogénéité de ces corps. Cette expression signifie seulement que ces corps sont capables d'être composés par des éléments, et d'être décomposables en éléments. En conséquence le vrai sens de cette expression, corps composé, se trouverait plutôt dans cette autre expression, peu usitée, corps cumposable ou décomposable (3). »
Cette expression n'a donc aucune prétention métaphysique, et les chimistes qui s'en servent, bien loin de vouloir empiéter sur notre domaine, se sont mille fois déclarés incompétents.
« Si l'oxygène et le mercure sont, comme tels, présents dans l'oxyde de mercure, ou bien s'ils sont essentiellement changés dans la combinaison... ce sont des spéculations auxquelles n'a rien à voir un chimiste qui ne veut s'occuper que des faits. L'oxyde de mercure est le nom donné à un corps qui, sous l'action de la chaleur, produit ces deux corps : l'oxygène et le mercure. C'est à ce fait seulement qu'on fait allusion quand on dit que l'oxyde de mercure est un composé d'oxygène et de mercure (4). »
(1) Mazzoni, Scicnz-a ilaliayia,\' . 1,p. 3.^1. (•2) Riibliini, Lezioni ekm di fisira, p. 5.
(3) Hugo ScliilV., Scienzailaliana, anno, 2. v. 1,p. 198.
(4) Wright, cité par Liheratoio, Trait, deirilomo, p. 450-
(( Comme conclusion de cette discussion, dirons-nous volontiers avec le chimiste Cook, nousi'ctiendrons celleci. Lorsque nous disons qne l'eau est composée d'oxygène et d'hydrogène, nous ne voulons dire qu'une chose, à savoir que par divers procédés chimiques, ces deux substances peuvent être produites de l'eau, et que le poids de ces deux produits égale toujours le poids de l'eau employée à les produire; ou bien que l'eau peut être produite par la combinaison d'oxygène et d'hydrogène, et que le poids de Teau ainsi obtenue est égal au poids total des deux gaz. Nous ne pouvons pas dire que l'eau est composée d'hydrogène et d'oxygène dans le même sens que nous disons que le pain est composé de farine, et le sirop de sucre, ou le mortier de chaux. Nous devons prendre garde de ne pas appliquer à la chimie nos idées de composition tirées principalement des simples mélanges dont nous nous servons dans la vie domestique. »
« Que l'oxygène et l'hydrogène, ajoute le même auteur, existent comme tels dans l'eau, ou bien qu'ils soient produits par une transformation de leur substance, voilà une question que nous pouvons agiter, mais sur laquelle nous n'avons aucune certitude... Cependant je dois avouer que je me sens attiré plutôt vers cette explication de la nature, admise par un grand nombre des plus éminents physiciens de notre époque, d'après laquelle les molécules de l'eau sont parfaitement homogènes, et le changement qui a lieu quand l'eau est décomposée, ne consiste pas à dissoudre ses molécules en atomes préexistants, mais à donner au même matériel de nouvelles propriétés (1). »
Après des témoignages si nombreux et d'un si grand poids, que nous aurions pu multiplier davantage (2), il
(l)Cooke., L<inuova chimica, cité par P. Urrahuru, p. 5o.
(2) Dans la séance du 21 mai 1877, à l'Acadûmie des sciences, M. Saintc- Claire-Deville affirmait expressément qn'on est libre dédire « qu'il n'y a ni oxygène ni soufre, ni phosphore, au moins comme nous les connaissons, dans l'acide sulfureux, l'hydrogène pliosphoré, etc. et qu'on peut faire toutes les
est impossible de soutenir encore que la science est vraiment hostile à l'interprétation scolastique. Les savants qui ont eu le loisir d'étudier ou de se faire expliquer ces vieilles théories, leur sont plutôt favorables, et plusieurs ne craij^'nent pas de les professer ouvertement. Ce mouvement ne peut manquer de s'accentuer à mesure que la distinction de Vacte et de la ptiissance deviendra moins inconnue jdes savants modernes. Nous savons que ceux qui ont déjà fait appel à ces notions si injustement oubliées et méprisées, y ont puisé de vives lumières et des ressources inattendues pour le progrès des sciences.
Les éléments dans le composé vivant
Nous n'avons parlé jusqu'ici que du rôle des éléments dans les composés chimiques, il nous reste à parler de leur rôle dans le composé vivant.
Aristote et saint Thomas ont reconnu la ressemblance de ces deux espèces de composés (1), et les savants modernes la tiennent pour indubitable. La chair, les os, le tissu nerveux sont en effet composés d'hydrogène, d'oxygène, de carbone, d'azote et de plusieurs autres substances élémentaires que l'on retrouve dans les composés chimiques. Cependant il y a entre eux des différences très profondes dont nous ne relèverons ici qu'une seule. Le composé vivant s'entretient par voie d'assimilation, le composé chimique se forme par voie de combinaison.
La combinaison a lieu lorsque deux corps s'unissent pour en former un troisième spécifiquement différent des deux premiers. Au contraire, par l'assimilation, deux
hypolliùsesque l'on voudra sur leurs donsilés dans la combinaison, sucs avoir recours à l'Iiypotliose des atomes el des mch'-culos. » — Comples-rcndus du 21 mai.
(l)Crr^ Artstotc, De General , IJI, c. 7, g 8 : — c. X, Ji 4.
Ififi ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
corps s'unissent de manière à ce que le premier soit absorbé par le second qui se l'incorpore et se l'assimile. Ainsi le pain et le vin dans le corps de l'animal se changent en sa propre chair.
« Dupliciter elementa corrumpi possunt : uno modo cum altprum in al.terum mutatur; altero modo cum non in alterum srd potins ambo in tertium quoddam mulantur (1). »
On voit sans peine la différence radicale de ces deux espèces de phénomènes. Ils n'en ont que plus de prix aux yeux du philosophe qui cherche à surprendre le rôle des éléments matériels et formels dans la diversité même de leurs combinaisons et métamorphoses, pour en pénétrer la mystérieuse nature.
Nous n'avons pas l'intention d'étudier ici le problème de la vie qui ne saurait entrer dans le cadre qui nous est imposé. Nous supposerons connus les arguments décisifs par lesquels le spiritualisme a triomphé du matérialisme, et nous supposerons les discussions entre vitalistes et animistes, résolues au profit de ces derniers. Une seule âme remplit à la fois, par sa triple puissance végétative, sensitive et raisonnable, les fonctions des trois règnes. Cette âme, par ses puissances vitales, est le principe formateur et informateur qui pétrit et façonne l'embryon, suivant le type héréditaire qu'elle contient en puissance ; c'est elle qui après l'avoir formé, continue à l'entretenir, à réparer ses pertes, à le vivifier, en un mot à l'informer.
Nous limiterons nos recherches à ce point précis : quel rôle jouent les éléments des diverses substances matérielles dans le composé vivant, et particulièrement dans le composé humain ? La solution que nous avons dohnée dans l'article précédent sur le rôle des éléments dans le composé chimique est-elle d'une certaine manière applicable au composé vivant? V\xi principe si important
(1) Gard. Tolotus, De General., q. 17, ad 1. Cfr. Aiistote. De General.. 1. I. ch. 10.
MAT!Î;ilE ET FOIlMi: 167
(loil-il s'applifiiior à. ions les êtres composés ou bien devons-nous faire une exception pour les êtres animés? Les docteurs de l'École estiment qu'une telle exception ne serait pas fondée. Aussi la solution proposée pour les composés chimiques a-t-elle été appliquée par eux aux composés vivants et surtout au composé humain, d'une manière très rigoureuse et très originale. Les principes formels des substances que l'animal s'assimile par la nutrition, la respiration ou tout autre procédé, ne persévèrent que virtuellement dans le composé vivant, après l'acte complet d'assimilation ; les éléments matériels persévèrent seuls dans leur intégrité, en sorte que, l'être humain, par exemple, se compose d'une âme (raisonnable, sensible et végétative) immédiatement unie à la matière première, dont les énergies actives se trouvent momentanément réduites à l'état potentiel.
Pour arrivera formuler une conclusion si importante, ces philosophes sont partis d'un fait expérimental qui domine toute la psychologie et la philosophie tout entière : l'unité du moi humain.
Si nous interrogeons notre conscience, elle nous répondra avec une force irrésistible que notre corps fait partie de nous-même, qu'il n'y a pas deux êtres substantiels juxtaposés dans le moi, l'un matériel, l'autre spirituel, mais qu'il n'y en a qu'un seul (1) ; que la matière elle-même au dedans de nous semble animée, vivante et sensible, qu'elle se meut, qu'elle souffre et qu'elle sent. Eh! si l'âme ne faisait que diriger une autre substance distincte d'elle-même, comment sentiraitelle si vivement ce qui se passe en cette autre substance ? Lorsque nous souffrons dans un de nos membres, à la poitrine, par exemple, nous ne disons p;is comme M'"" de Sévigné à sa lillo ; <> J'ai mal à votre
(1) « L'àrao no fait qu'un avec le corps. » — "Kv r^ fu^ô iisit tô ■jr,);jr).. Arlslolo, Metaph , lib. XI, c. 10, g 13.
poitrine; «nous sentonsclaircmentqucle membre souiïre et qu'il est une partie de nous-mêmes.
Répondre avec certains modernes que c'est là une pure illusion de l'humanité, c'est éluder légèrement une question inéluctable. Il est plus sérieux et plus digne de l'esprit humain de chercher à la résoudre, quelque mystérieuse qu'elle soit.
Saint Thomas croit pouvoir ainsi l'expliquer : L'âme est vraiment la forme du corps ; forme d'une espèce particulière, sans doute, puisque chez l'homme elle est intelligente, qu'elle est indépendante du corps pour ses opérations purement intellectuelles et par conséquent immatérielle dans sa partie supérieure. Élevée si haut dans l'échelle des êtres, elle contient éminemment tous les degrés inférieurs des formes purement sensibles ou végétatives et elle suffit à en remplir les fonctions dans la matière à laquelle Dieu l'a unie. L'âme est donc le seul principe formel ou actif du corps humain, les principes formels des substances qui lui sont incorporées par le fait même de leur assimilation deviennent désormais inutiles et restent provisoirement à l'état purement passif et potentiel.
Dès lors l'unité substantielle des deux principes animiques et matériels va s'exqliquer facilement, tandis qu'il devient impossible dans l'hypothèse où l'âme ne fait que diriger ou élever à un degré supérieur une substance matérielle déjà complète.
En effet de quelque manière que vous fassiez agir l'une sur l'autre deux substances distinctes, il y aura toujours deux principes d'opérations distincts et une union purement accidentelle. Que si l'une des deux substances agit sur l'autre, au moment précis de l'action et de la passion il y aura sans doute unité et identité d'acte entre le moteur et le mobile, mais cette unité d'acte purement accidentelle n'empêche pas que les deux êtres en contact ne demeurent substantiellement distincts.
Tandis que si vous supposez que l'âme donne au corps — comme la puissance active à la puissance pure-
MATIÈUH ET FOllMI': 169
ment passive, c'est-à-dire comme la forme àla matière, — son acte spécifique, il y aura vraiment unité intérieure et substantielle.
Mais ne suffirait-il pas pour sauvegarder l'unité de l'être humain, de dire que le corps est un instrument intrimèque? Cette formule a été inventée (1) pour échapper aux conséquences fatales de la théorie cartésienne qui fait du corps un aistntment extrinsèque, et qui compare l'action de l'âme sur le corps à l'action du cavalier sur son cheval, du pilote sur son navire, ou du mécanicien qui opère dans un bureau central sur un réseau télégraphique.
Pour répondre à cette question, il nous faudrait savoir la signification précise de ce mot, « instrument intrinsèque ». S'il est vraiment intrinsèque, cet élément doit donc faire partie de l'être substantiel? Or il n'y a dans l'être substantiel, nous l'avons déjà vu, que les accidents ou formes accidentelles, la forme substantielle et la matière première. Le corps n'est certainement pas la forme substantielle de l'être humain ; en ferez-vous une simple qualité accidentelle? Pas davantage. Il n'est donc que la matière première, cetinstrumentm^nmè^?/^, ou bien il n'est rien d'intrinsèque. Et en effet, nous verrons bientôt comment la matière première suffit dans le composé humain, à jouer le rôle passif d'instrument intrinsèque, tandis qu'une matière déjà informée, une substance déjà active et complète ne saurait être intérieure ou intrinsèque à une autre substance.
'< 11 est impossible, nous dit Aristote, qu'une substance se compose de substances qui seraient en elle, à l'état d'actualité complète ou en acte. Deux choses qui actuellement sont complètement réelles, ne peuvent jamais être une seule et nxême chose effectivement et actuellement. Mais si elle6 ne sont deux qu'en puissance, elles
(1) Fredault, Forme cl Matière, \). 1(J6.
170 ÉTUDES PHILOSOPIIigL'F.S
|)Ourronl être iiiio seule et même chose » (1). « 11 est impossible qu'une substance qui est une, puisse se composer d'autres substances (2). »
C'est là un argument qui nous parait très fort, et auquel nous ne croyons pas que l'on ait encore répondu d'une manière victorieuse. Direz-vous comme on l'a essayé, « qu'on peut très justement nommer substantiel et même essentiel, tout ce qui est exigé par la nature et que l'union avec le corps étant exigée par la nature de l'âme », cette union estvraiment substantielle (3)?
Cette réponse ne saurait nous satisfaire; nous ne pouvons admettre ni le principe allégué, ni son application au cas actuel. Le principe lui-même n'est-il pas une simple équivoque, où l'on confond l'union de deux substances qui restent distinctes avec l'union substantielle? S'il était vrai que toute union exigée par notre nature fût substantielle, l'union de nos facultés avec leurs objets , qui est certainement exigée par leur nature, l'union de nos puissances cognitives avec les choses connues serait donc une union substantielle ? Où nous conduirait un tel principe?, ou plutôt où ne nous conduirait-il pas?
Accorderait-on une majeure si contestable, pour éviter la peine de la discuter, on ne saurait en conclure que l'union de telle âme avec tel corps est vraiment substantielle, puisque la nature de cette âme n'exige nullement d'être unie avec tel corps, plutôt qu'avec tel ou tel autre corps humain. Il ne faut donc pas chercher la preuve de l'union substantielle dans la nature de l'âme en général, mais dans la nature particulière de son union avec tel ou tel corps, qui est l'union même de la forme avec sa matière première.
Nous le dirons sans détour, la théorie thomiste nous
!1) 'Aôyva-cov yàp oùaïav i% oùaiwv stvat svuTrapxouawv (i; f^xù.zyj.i'i. ta yàp O'jo oÛt'jj? cVTc),£-/Ei:t oOoÉTtOTE £v vnz>.zxti-x. 'i.Wà. -:àv 5'jvdt//ei vjo r,, k'Txat iv. Melaph., 1. VI, c. 'l3, § 8.
(2) O'jt'JTTiv o'jnioL o-jozixix iÇ oÙiuû^, or|).ov Melapit. lib. VI, c. IG, § 8.
(3) Voy. Ramicre, L'accord delà philosapliic, etc., p. 89,94.
MATIKUK ET FORME *"^
paraît être la seule qui puisse sauvegarder eomplètement le priucipe ou plutôt le dogme philosophique de l'unité de l'être en général, et particulièrement de l'être humain. Ceux des philosophes spiritualistcs qui ont hésité à l'embrasser lui ont cependant rendu cet hommage; et s'ils se sont abstenus d'y souscrire, c'est par crainte d'être en contradiction flagrante avec les faits scientifiques légitimement acquis. Cette crainte n'est-elle pas exagérée; ne reposerait- elle pas sur -des notions incomplètes et des malentendus?
C'est ce que nous allons essayer d'examiner, tout en reconnaissant la gravité et la difficulté de notre entreprise.
Commençons par les faits les plus vulgaires qui paraissent difficiles à concilier avec la théorie thomiste, et d'abord par ce que l'on a appelé « la question du cadavre ».
Si les principes formels des éléments ne persévèrent pas en acte dans le composé vivant, toutes les qualités de ce composé doivent être attribuées à la forme vivante c'est-à-ùire à l'âme. Comment peut-il donc se faire qu'après la mort, après la disparition de l'âme, le cadavre d'un homme conserve encore quelque temps la figure, la chaleur, et plusieurs autres accidents de la forme vivante? La persistance de ces qualités après la mort ne prouve-t-elle pas que pendant la vie ces qualités étaient développées par le corps et non par le principe vital?
Le pèreLaussada (1), disciple de Suarez, a rendu l'objection encore plus saisissante par l'exemple suivant.
(1) Cité parleperB Rainière p. 29. L'accord de la philosophie. Voici l'argument de Seul. « Forma aaimae non manente, corpus maiiet ; et ideo universaliter in quolibet animato necesse est ponere illam formarn qua corpus est corpus, alias ab illa qua est animatum. . . Unde corpus, quod est altéra pars compositi, manens quidem in esse suo proprio sine anima, liabet per conscqueas formam qua est corpus isto modo cl non habet animara » S^ot. super 4 senlenliarum Dist. IL q 3. « Per i!(am lorniam corporeilalis, corpus est in aclii pariiali lantum, et est pioximura receplivuin animoe Intel leclua lis. »
Supposons, nous dit-il, qu'un nègre meure étouffé par une avalanche de neige. Aussitôt après sa mort, son cadavre aura encore quelque chaleur et sa peau d'ailleurs conservera sa couleur d'ébène. D'où viennent cette couleur et cette chaleur? Dans le système cartésien la réponse est facile. Ces quaUtés ayant pour principe les éléments d'une substance complète, le corps, ne disparaissent pas lorsque l'âme cesse d'animer le corps. Mais si l'on veut q.ue toutes les qualités du corps viennent de la forme vivante, elles doivent disparaître avec elle. Alors par quelle cause sont-elles reproduites après la mort ? Ést-cc la blancheur de la neige qui a donné à ce cadavre la couleur noire : est-ce le froid de la neige qui lui a donné sa chaleur ?
Avant d'examiner si cet argument est aussi « irréfutable » que le pense son auteur, avouons qu'on a pu en donner des réfutations inexactes ou peu satisfaisantes. Est-il bien vraisemblable de soutenir comme certains philosophes scolastiques ont essayé de le faire, que la couleur, la figure et la chaleur qui semblent rester les mêmes après la mort que pendant la vie, ne sont en réalité que des qualités nouvelles qui ont été produites après la disparition des anciennes?
« Nous ne pourrions admettre cette réponse, nous dit Suarez (1), qu'autant que nous aurions une raison décisive de donner un démenti à nos sens, et qu'il serait possible d'assigner une cause capable de reproduire ces qualités après qu'elles auraient été détruites par la mort. . . En effet, si, à l'instant de la mort, le corps perd toutes ses quahtés (sa forme, sa couleur, sa chaleur, etc.), pour qu'elles reparaissent à l'instant dans le cadavre, il faut qu'il y ait là une cause capable de les reproduire ; or il est le plus souvent impossible de découvrir une cause de ce genre. »
Cherchons donc une autre réponse si celle-ci vraie ou fausse est condamnée à n'avoir que les apparences d'un vain subterfuge.
(1) Suarez, Mêla, disp. 8, § 1, n" 20.
MATIÈRE ET FOFIMK 173
Pourquoi refuserions-nous do dire que certaines qualités produites dans le corps, par le principe vivant, peuvent y rester après le départ de ce principe? Est-ce donc là quelque chose de si extraordinaire à concevoir? Voici une pièce de cuivre placée dans ce lieu, dans telle position : si par miracle, Dieu tout à coup changeait sa substance en or, cette pièce aurait-elle nécessairement changé de place, de figure et de relief? Si un homme meurt dans son fauteuil, la mort ne doit-elle pas le laisser à la même place, dans la même position? Brûlez une branched'arbre, le charbon retiendra la structure du bois. Je lance une pierre : si dans le parcours elle se trouvait changée en une autre espèce de même volume et de même densité, s'arrêterait-elle pour cela dans sa marche, ou bien n'achèverait-elle pas au contraire de décrire son mouvement? En un mol, la forme qui, nous lavons vu ailleurs, donne au corps son empreinte comme un cachet dans la cire, ne peut-elle pas, ne doit-elle pas en se retirant y laisser quelque chose de cette empreinte? Sans doute toutes les qualités actives ont disparu pour jamais avec le principe actif ou formel, mais l'ordre, la disposition, l'ébranlement que cette activité a pu produire dans les éléments matériels, y persévèrent en s'afllaiblissant peu à peu, comme on voit une cloche ou quelque autre instrument, vibrer encore après le départ de celui qui l'a mise en branle.
Et qu'on ne dise pas : votre matière première n'étant pas subsistante, ne peut être le sujet d'aucune qualité. Je réponds qu'il y a là confusion du droit et du fait : de fait la matière première, n'étant jamais sans quelque forme, peut être considérée pratiquement, comme toujours subsistante.
Lors donc que l'âme se retire en laissant après elle un cadavre, nous n'avons pas grand'peine à comprendre pourquoi les énergies de ces molécules élémentaires d'hydrogène, d'oxygène, de carbone, d'azote, etc., se réveillant tout à coup après avoir été longtemps comprimées et réduites à l'état potentiel, restent chacune à la
place oîr elle se trouve, dans Tordre, le groupement et la structure qu'elles ont reçus de l'agent formateur qui vient de disparaître. Les molécules du cadavre garderont donc provisoirement la même figure, jusqu'à ce que l'action conlrairedes forces externes ou de leurs propres tendances aient fini par détruire cet ordre et cette structure qu'elles avaient subis passivement.
Certaines parties plus délicates, comme les yeux, les muqueuses sedécomposeront facilementsouslesmoindres inlluences; dautres, au contraire, comme les os, les cornes, les bois demeureront plus longtemps 'intactes; toutes ou presque toutes pourront être mises à l'abri des inlluences délétaires, par divers procédés d'embaumement et acquérir une stabilité plus grande, parfois même une durée indéfinie.
Non seulement les parties matérielles pourront conserver leur position et leurs figures, elles pourront aussi, pour les mêmes raisons, conserver le mouvement qui leur a été imprimé. De même que dans un mécanisme, le mouvement peut continuer quelque temps, alors même que le moteur serait tout à coup supprimé. Si elles ont reçu un ébranlement lumineux ou calorique, elles continueront encore en vertu même de l'inertie de la matière, à vibrer soussl'impulsion reçue, et leur chaleur ou leur couleur première persévérera quelque temps.
Bien plus, certains mouvements qui nous rappellent la vie d'une manière encore plus saisissante que le mouvement calorique, pourront persister quelques instants. Il est certain que les ongles du cadavre poussent encore ainsi que les cheveux. Si l'on fait passer dans ses muscles ou dans ses nerfs un courant électrique, ils provoquent des mouvements automatiques réflexes qui imitent la sensibilité ; si l'on fait circuler dans ses vaisseaux un courant sanguin, on peut prolonger ou ranimer certaines apparences de la vie (1).
(l) Est-il possible (lue le corps vivant se décompose d'abord en agrégat de cellules ortrani(]ues où la vie peut renaître et persévérer plu.'; ou moins, selou que l'organisme est plus ou moins complet? A leur tour ces cellules
MATIÈRE ET FOHME 170
Cette impulsion vitale s'épuise d'ailleurs promptement, malgré tous les efforts artificiels pour la prolonger, et ne laisse bientôt après elle que les éléments inorganiques dont le corps était formé, avec leur tendance naturelle à dissoudre les liens accidentels qui les retenaient groupés.
Cette matière première a été appelée par l'école, mater ta si'jnafa, impressa (1;, pour désigner ce sceau ou cette impression reç:ue dans la vie, et conservée passivement après la disparition du principe vivant.
Concluons que la persistance dans le cadavre de certaines qualités telles que la ligure, la couleur, la chaleur, etc., ne prouve nullement qu'elles ne soient pas l'elïet du principe vital ; pour les expliquer il n'est donc pas nécessaire de les attribuer aune activité corporelle distincte de l'activité vitale et subordonnée à celle-ci pendant la vie.
♦ ♦ Mais voici que nos adversaires nous menacent d'une difficulté autrement grave. Nous avons eu beau prouver qu'il ne doit y avoir qu'un seul principe d'activité dans l'être humain, parce que s'il y en avait plusieurs, l'unité de l'être et de l'opération serait détruite, et qu'un être a beau agir sur un second pour le transformer, l'élever, le sublimiser, ils resteront toujours deux êtres. « La raison vaincue, nous disent-ils, n'est pas convaincue, et il subsiste en elle un fonds de résistance qui lui fait dire que [le corps est cependant quelque chose et que les éléments matériels qui entrent dans sa compostion y ont leur rôle (2). » Et s'ils ont un rôle, ils ont par conséquent une certaine valeur d'activité et de coopération. Que la matière et les forces physico-chimiques jouent
vivantes sedôcoiuposoraiunt onsuito en arjréijal do molécules niiuurales. Nous résurvons cetlo question du plus haut intérêt pour une Etudo sur la Vie.
(1) Aristole la nomme « materia relative prima » u.îo; vj-zé npui-zt] -j/y) — par opposition à la matière ahsulutè pritna oiMi itpajTr) — et à la matière seconde, -jXy) '^crxâxY) — losoj — olxEta éxâjTO'j. Voy, Melaph. lib. IV, (.. 4, g 5 ; 1. VII, c. 4, g 1, Ole. Cfr. S. Tliomas, Melaph., lit). VIII, loc. 4.
(2) Frédault, Forme et malière. p. 3Ù.
un rôle dans le corps humain non seulement avant et ai)rès leur assimilation (1), mais encore lorsqu'ils sont devenus chair vivante, os, fibres, tissus nerveux, etc., n'est-ce pas là, nous disent-ils, une vérité de bon sens, et un des faits scientifiques les plus élémentaires ? — Ce n'est pas avec de la matière première que l'âme forme son corps ni qu'elle le répare ou l'entretient ; mais c'est avec une matière déjà déterminée, et parmi les matières déterminées elle fait un choix très sévère. Il faut lui donner de l'oxygène, de l'hydrogène, de l'azote, du carbone, du soufre, du fer, de la chaux, de la soude, de la silice, de la potasse et quelques autres substances seulement. Si on essayait de lui en donner d'autres, du plomb, du platine, de l'antimoine, de l'argent, de l'or ou toute autre différente de celles qu'elle exige, la constitution ou l'entretien du corps deviendrait impossible. Il faut du fer et non de l'or pour réparer et enrichir le sang ; il faut de la chaux et non du fer pour les os ; il faut du phosphore pour les tissus nerveux, de la silice pour les fibres végétales, du soufre pour la fibrine, de l'azote pour les matières albumineuses et ainsi de suite. — Aussi si vous analysez un corps vivant, le trouvezvous toujours composé des mêmes substances inorganiques ; et si vous analysez une partie quelconque de ce corps, par exemple les feuilles, les branches, les Heurs, ou bien la peau, les os, les muscles, le tissu nerveux, le sang, la lymphe, etc., vous constaterez que chacune de ces parties est formée de certaines substances, que vous retrouverez toujours les mêmes dans les parties similaires d'autres individus dans la môme espèce. De plus si vous supprimez dans l'alimentation telle substance le corps devient malade, languit et finit par succomber. Vous transportez une plante d'un terrain siliceux dont elle avait besoin dans un terrain calcaire
(1) Inutile de rappeler que Tâme ncsl la forme que du corps, c'est-à-dire des organes vivants, et nullement des gaz ou des liquides qui circulent au dedans du corps pour le nourrir ou le purifier. Ces forces pliysico-cliimiques ne sont que dos instruments ù son service.
qui ne lui convient pas, elle dépérit à vue d'œil ; vous supprimez le fer à un corps animal, il devient chlorotique, vous lui supi)rimcz le calcaire qu'il réclame, il devient rachilique; et si vous lui rendez ce fer et celte chaux il se rétablit.
Enfin, si vous changez la nourriture ordinaire d'un être vivant, si vous le soumettez à un régime alimentaire forcé et continu, vous pourrez modifier son tempérament, et parfois même ses caractères physiques. A la longue, les races elles-mêmes se modifieraient ainsi profondément.
Voilà bien une démonstration claire et irréfutable que les substances élémentaires entrent dans le composé vivant pour y jouer un rôle très important. Le principe vital semblerait donc se borner à grouper ces activités matérielles, à leur donner une direction spéciale, et cà les élever à cet état supérieur où elles ne peuvent plus se maintenir après qu'il a disparu.
Telle est, croyons-nous, dans tout son développement et toute sa force, la nouvelle objection que les savants physiologistes et médecins nous proposent, et à laquelle nous allons essayer de répondre.
Nous sommes les premiers à reconnaître l'importance capitale de ces observations; elles prouvent en effet jusqu'à l'évidence, que la matière première pure et simple, ne saurait suffire à l'âme pour accomplir son œuvre organisatrice et vivifiante; elles justifient donc pleinement Aristote et saint Thomas, lorsqu'ils nous affirment avec insistance, que dans le composé les éléments matériels ne se dépouillent pas complètement de leurs qualités jusqu'à la matière première : In mixtis non fit expoliatio simplicium usque ad materiam primam. 11 est donc certain que les éléments physico-chimiques, a[)rès l'assimilation, conservent dans le composé vivant, avec leur matière première, un certain rôle, certaines aptitudes. Toute la question est de savoir, si ce rôle est actif ou passif, s'il nécessite la présence et la persévérance actuelle et active de leurs principes formels; ou bien si
MATlKliK ET l'OITMK. 1^
ce rôle et ces aptitudes ne pourraient pas se contenter de la persévérance virtuelle desdits principes formels.
La question, qui est loin d'être une vainc subtilité, comme il apparaîtra bientôt, vaut bien la peine d'être posée, puisque, au fond, c'est ici l'unité de l'être, l'unité du moi humain qui est en jeu.
D'autre part, bien loin de la regarder comme inabordable et insoluble, nous croyons que nos lecteurs attentifs en ont déjà pressenti la solution par ce qui vient d'être expliqué sur la nature delama^m«52V7/2«/â:,àpropos de ce cadavre qui garde encore l'empreinte de la vie après la disparition du principe vivant. Non seulement les molécules gardent leurs positions respectives, leur agencement et toutes les aptitudes passives qui en résultent, mais encore, avons-nous dit, elles conservent un certain ébranlement moléculaire, une vibration de chaleur et de lumière; enfin nous pouvons ajouter qu'elles restent sous le coup de modifications analogues, mais encore plus profondes dans leur structure intime. La médecine constate en effet que les matières qui ont une fois reçu l'impression de la vie en conservent quelques marques indélébiles et caractéristiques qui les distinguent des mêmes substances, telles qu'elles étaient avant leur assimilation à un être vivant. Ainsi, nous dit-elle, la chaux des coquilles et des os, de même que le charbon des parties animales calcinées, ont des propriétés qui les distinguent de la chaux ou du charbon vulgaire.
Le charbon obtenu par la combustion des végétaux agit sur l'organisme humain autrement qu'un charbon animal ; le carbonate de chaux extrait des coquilles animales agit autrement que le carbonate de chaux tiré des pierres calcaires. Et c'est encore pour la même raison que la plupart des substances chimiques, pour servir utilement de nourriture à l'homme, doivent avoir été déjà élaborées par les animaux et les plantes, et nous être présentées sous forme de nourriture animale ou végétale. Quoique la science n'ait pas encore sondé complètement des phénomènes si mystérienx, nous pouvons
MATIÈRE ET FOHME 179
admeltrc comme certaine l'idée générale de la malciia signala. La matière première en changeant de principe formel peut conserver passivement quelque chose de la structure intime et de l'ébranlement causés par le principe d'activité qui a disparu ou qui est rentré à Tétat latent et virtuel. C'est cette structure et cet ébranlement qui la rendent plus apte que toute autre matière à entrer dans le composé et à y jouer le rôle positif d'instrument avec les aptitudes les plus variées.
Et maintenant nous demandons avec conliance aux I)hilosophes et savants modernes s'il n'est pas largement suffisant pour expliquer le rôle des éléments matériels dans le corps vivant, de reconnaître que ces éléments matériels (toujours subsistants quoique par une autre forme) conservent passivement leur structure et leur mouvement vibratoire ? Il me semble qu'ainsi nous accordons à ces savants tout ce qu'ils nous demandent. Ils ont la prétention de tout expliquer par la structure de la matière et son mouvement passif; eh bien, nous leur accordons ici l'un et l'autre et nous y ajoutons, pour rester d'accord avec nos doctrines, un principe actif ou formel. Nous pourrions même dire que nous en reconnaissons deux : le principe formel inorganique d'hydrogène ou d'oxygène, par exemple, qui a disparu après avoir donné la structure et imprimé le mouvement, et le principe vivant qui conserve cette structure et ce mouvement en l'élevant à des combinaisons supérieures spéciales aux êtres organisés.
Ainsi nous accordons aux modernes pour expliquer le rôle des éléments matériels dans l'être vivant autant et plus qu'ils nous demandent ; vraiment, ils auraient mauvaise grâce de ne pas se déclarer satisfaits.
Mais, nous objectera quelque philosophe dynamiste, vous n'accordez aux éléments matériels qu'un rôle passif, sans aucune espèce d'activité. Votre but est louable, sans doute ; c'est toujours l'unité de l'être que vous
poursuivez. Deux principes actifs ne se combineront jamais pour ne faire qu'un seul principe, tandis qu'un principe actif et un principe purement passif se complètent et s'unitient à merveille. Mais est-ce bien conforme aux faits que nous révèle une étude impartiale de la nature ? La vie n'est-elle pas une lutte, et la lutte ne suppose-t-elle pas la présence et l'antagonisme de deux principes actifs ?
« La vie, nous dit le P. Ramière, nous apparaît telle qu'elle est en réalité, comme une lutte incessante entre les forces supérieures du principe vital et les forces inférieures delà matière. Ces dernières sont de deux genres: les forces mécaniques et les forces chimiques. Les unes et les autres sont en opposition avec les forces vitales. Tandis que la pesanteur attire vers la terre toutes les parties de notre corps et tous les liquides qui circulent dans ses vaisseaux, l'énergie vitale nous tient debout et fait remonter notre sang des extrémités inférieures vej's le cœur et du cœur vers la tête. Tandis que les agents extérieurs, la chaleur, l'électricité... travaillentsans cesse à dissoudre les combinaisons chimiques qui forment les divers tissus de nos organes, le principe vital neutralise ces influences corruptrices et seul il défend ce petit monde dont il est le roi, contre la coalition des forces auxquelles obéit l'univers matériel. Aussi longtemps que dans cette lutte, le principe vital demeure le plus fort, la vie s'accroît ou du moins se maintient sur son terrain, mais comme tout ce qui est créé, l'énergie vitale a une limite. Un moment vient où elle ne soutient plus que faiblement le combat ; les forces inférieures prennent peu à peu le dessus, le corps penche vers la terre, la circulation des fluides se ralentit, les organes se matérialisent de plus en plus ; enfin la vie est complètement vaincue, et les forces matérielles ne trouvant plus de résistance n'ont qu'il s'exercer sur le cadavre, comme elles agissent sur tous les autres corps, pour le faire tomber en pourriture. »
Après une description si vraie et si saisissante de ce duel entre la vie etlamort qui emploiecomme agent des-
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trueleur les forces matérielles, il serait bien téméraire de ne voir là qu'une image poétique. L'œil du métaphysicien doit s'appliquer seulement à discerner dans cette mêlée un peu confuse, quels sont les vrais combattants, et à préciser le champ de la lutte. Le corps vivant doit-il lutter contre les agents extérieurs; c'est-à-dire le chaud, le froid, l'intempérie des saisons, les êtres nuisibles, etc?... — Nous l'accordons volontiers (1), Le corps vivant doitil lutter contre les agents intérieurs ou qui peuvent introduire à travers ses tissus organiques leurs influences délétaires?... — Nous l'accordons encore. Le corps vivant doit-il lutter pour s'assimiler les substances utiles ou nécessaires à sa conservation et se les incorporer par la nutrition, la respiration... ou bien pour expulser les éléments vieillis et désassimilés? Nous l'accordons encore une fois.
Mais doit-il aussi lutter contre ces substances pendant qu'elles sont dûment assimilées ; en d'autres termes, le corps vivant doit-il lutter contre lui-même? Qui oserait le soutenir?
On voit donc clairement que si la lutte incessante est la condition de la vie, il n'est pas exact de dire que l'essence de la vie consiste à lutter. La vie n'est pas la lutte, mais c'est le résultat de la lutte qui a triomphé des forces matérielles de la nature, et les a réduites à l'inaction et à l'état passif et potentiel; c'est-à-dire qui les a mises en puissance et sous la domination du principe vivant. Dès que sous l'influence des agents destructeurs de la nature, l'activité de ces éléments longtemps comprimée se réveillera et rentrera en lutte, il y aura par le fait même désassimilation partielle ou totale, laquelle provoquera tantôt un renouvellement de la substance par l'assimilation des nouveaux matériaux qui remplaceront
(1) (1 Tel est le mode d'existence des corps vivants, que tout ce qui les entoure tend à les détruire. Les corps inorganiques agissent sans cesse sur eux; eux-mêmes exercent les uns sur les autres une action continuelle; bientôt ils succomberaient, s'ils n'avaient en eux un principe permanent de réaction. Ce principe est celui de la vie. » Bicliat, Rechei'ches phijsiologiques, I, p. a. 1.
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los matériaux expulsés; tantôt au contrairp, suivant les cas, perte, affaiblissement, maladie et la mort.
De cette analyse nous avons désormais le droit de conclure que si le nMe des éléments matériels est vraiment actif avant et après l'assimilation, il est au contraire passif et potentiel pendant la durée de leur assimilation.
On voit désormais comment l'âme est unie à la matière, et quel rôle les éléments matériels jouent dans le composé humain. Nous allons résumer cette doctrine en quelques mots pour en saisir plus facilement l'ensemble :
1" Les éléments matériels restent intégralement dans le composé vivant, quant à leur matière première qui est directement informée par l'âme ;
2° Les principes formels de ces éléments y persévèrent seulement à l'état potentiel et virtuel prêts à passer de nouveau à l'acte et à informer de nouveau la matière, comme un arc bandé prêt à jouer dès que la corde sera rompue ;
3" La matière première des éléments matériels conserve l'empreinte de son ancienne forme, c'est-à-dire quelque chose de son organisation et de l'ébranlement moléculaire qu'elle a reçu ; elle devient ainsi un instrument passif, dont les aptitudes les plus diverses sont utilisées et élevées par l'âme à l'état supérieur de corps organique et vivant ;
4° L'union de l'âme et du corps s'opère donc comme l'union de la matière et de la forme, puisqu'il n'y a qu'un seul principe actif, l'âme, et qu'un seul acte spécifique et substantiel commun aux deux conjoints.
En conséquence rien de plus faux que de nous reprocher comme on le fait très souvent que nous n'avons opéré l'union que par la suppression et l'anéantisseraent de l'un des deux termes à unir.
Un auteur que nous avons déjà eu l'occasion de citer, a donné à ce reproche des i)roportions et une gravité que nous ne pouvons passer ici sous silence. Partant de cette idée, que l'union de la matière et de la forme,
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du corps cl de Tàniiî doit être le prototype de toutes les Il/lions (1), il nous montre comment « la question prend des proportions considéraliles et mène à ces solutions du manichéisme et du périt.alélisme. qui, si contraires à la solution chrétienne, bouleversent le monde. Car le débat entre le principe de l'être et l'élément réalisateur, entre l'esprit et la matière ne se pose pas seulement sur le terrain des sciences d'amphithéâtres et d'école, il se proloniïc dans les sciences sociales partout où il y a une union de deux principes dilTércnts, partout où on trouve des analogues, le spirituel et le temporel, l'autorité et la liberté, le supérieur et l'inTérieur, le maître et le serviteur, le mari et l'épouse. Quoi qu'on fasse, les questions se tiennent et s'enchaînent parce qu'ily ades principes communs qui lesdominent, des lois générales qui doivent présider à toute union (2)... )>
Un peu plus loin le même auteur nous reproche d'avoir fait de « l'union des êtres, une conjonction dolosive et fratricide (!), où l'un des conjoints ne pénètre que i)Ourêtre anéanti et dépouillé... Partout où peut régner le péripatétisme, ajoute-t-il, l'inférieur, opprimé dans son être, demeure infécond dans ses propriétés, pendant que le supérieur ne vise qu'à opprimer, à écraser, à anéantir son inférieur pour le dépouiller de ses propriétés ; mais aussi pour s'en servir sans les féconder ; et de là une lutte fatale entre tous les conjoints et une infécondité fatale de leurs relations, une infériorité de leur être, même de l'être supérieur qui, ne sachant pas respecter et honorer son instrument, n'en saurait être servi. 11 semble, à écouter le péripatétisme qu'on entend les échos du non serviam qui retentitdepuissi longtemps dans le monde, et ne cesse d'y flétrir les unions en allumant la guerre entre les conjoints (31 ! »
Nous avons tenu à reproduire au moins une partie de C3 réquisitoire foudroyant par lequel le D' Frédault ter-
(1) D' Frôilault, Forme et matière, p. 26S.
(2) Ibid., 262.
(3) Ibid., p. 272.
mine un ouvrage d'ailleurs plein de science et d'intérêt, en élevant la question de la matière et de la forme à la hauteur d'une question sociale, et la solution thomiste à la hauteur d'un crime d'État.
11 est vrai que nous cherchons à l'union conjugale un autre « prototype » et un autre idéal que l'union de la Matière et de la Forme ; nous l'avouons sans réserve à la suite de saint Paul et de tous les théologiens (1).
Mais les autres accusations ne sauraient nous émouvoir : elles nous attristent seulement à la pensée qu'on a pu les formuler sérieusement, et nous reprocher sans sourire de renouveler le « fratricide » de Gain, et même la révolte de Lucifer ! Evidemment, ce n'est là qu'un trait final, sans force et sans portée : telum imbelle, sine ictu.
Aussi, forts de notre innocence, nous attendons avec la plus grande paix et la confiance la plus parfaite, le verdict négatif de nos lecteurs.
Accord avec Aristote, saint Thomas et les sciences
sacrées
Après avoir vainement essayé de nous opposer l'autorité des sciences modernes, nos adversaires s'efforcent de nous mettre en contradiction avec Aristote et saint Thomas, et même de nous brouiller avec les théologiens et les sciences sacrées.
Nous aurions besoin de plus d'un volume pour répondre à toutes ces accusations, car il nous faudrait passer en revue les textes de presciue tous les ouvrages de ces deux philosophes, et entreprendre une discussion sur les questions les plus ardues de la théologie dogmatique. On comprendra sans peine que nous reculions devant cette tâche immense d'érudition et de science.
(1) « Sacramenlum Ikjc magnum est, egjo aulem dico in Clirislo et in Enclcsià. » Saint l'aul, t'jihcs., v. 32.
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D'ailleurs nous n'en avons nul besoin pour prouver notre thèse.
Notre respect pour ces deux grands génies que nous vénérons comme nos maîtres, nous fait certainement attacher le plus grand prix k leur suffrage; mais nous aurions cru leur faire injure, si nous nous étions contentés de soutenir cette opinion parce qu'elle paraît être la leur, et non parce qu'elle paraît être la vraie.
Cependant nous sommes heureux de pouvoir ajouter à nos raisons un témoignage d'un si grand poids ; et la pensée que nous sommes en communion d'idées avec ces deux grands génies ne laisse pas que d'affermir nos convictions. Ce n'est point là une illusion de notre amour-propre; et pour le montrer à nos lecteurs, il nous suftira de leur citer les textes de ces deux auteurs qui nous paraissent décisifs, et puis de leur donner la clef des difficultés les plus spécieuses que peut offrir l'interprétation de plusieurs autres passages.
C'est surtout dans le chapitre x« du premier livre de son traité sur la Production et la destruction des choses, qu'Aristote parle ex profcsso de la question qui nous occupe; et c'est là qu'il développe toute sa pensée avec une précision et une clarté remarquables.
Le Philosophe y décrit le phénomène de la combinaison chimique qu'il appelle yî^i,-, mixtio, et la distingue très soigneusement du simple mélange, T^vôc^t,-, mixtio ad sensum, ainsi que de X altération, de V assimilation, et de la génération proprement dite. Il établit d'une manière générale, mais avec exactitude, les lois de la combinaison, la loi des proportions fixes et nettement déterminées, ï>J/;t7xa; la nécessité d'une subdivision des éléments en parties extrêmement ténues; l'action et la passion réciproque de ces éléments qui s'altèrent mutuellement et changent de nature ; la parfaite homolénéité du corps nouveau qui en résulte; la possibilité de séparer par l'analyse les éléments que la synthèse a unis... etc. Puis il revient à la difficulté capitale qu'il avait indiquée dès le commencement et par laquelle il termine.
(( On peut se demander, nous dit-il, s'il existe bien réellement un mélange des choses ou bien si ce n'est là qu'une erreur; car on peut croire ([u'une chose ne doit jamais se mêler ta une autre, ainsi que le prétendent quelques philosophes. En etVet, disent-ils, si les choses qui ont été mêlées subsistent encore (juxtaposées) et sans être altérées, on ne peut pas dire qu'elles sont actuellement plus mêlées qu'elles ne l'étaient auparavant : mais elles sont toujours au même état. Si l'une des deux choses est venue cà disparaître dans le mélange, on ne peut plus dire qu'elles sont mêlées, mais seulement que l'une existe et que l'autre n'existe plus, tandis que le mélange ne peut avoir lieu qu'entre des choses qui existent également. Enfin, ajoutent-ils, il n'y a pas non plus de mélange, et par la même raison, si les deux choses qui se réunissent, viennent toutes les deux à être détruites en se mêlant (pour en former une troisième); car il est bien impossible que des choses qui ne sont plus du tout puissent être mélangées. »
Ainsi voilà trois hypothèses possibles : ou les deux substances mêlées persévèrent dans la combinaison côteà-côte et sans changement ; ou bien toutes les deux étant détruites aucune n'y persévère ; ou bien l'une reste tandis que l'autre est détruite. Dans chacun des trois cas Aristote n'a pas de peine à reconnaître qu'il n'y aurait pas une véritable combinaison, mais il se hâte d'ajouter une quatrième hypothèse qui d'après lui réalise seule l'idée de la vraie combinaison. Après nous avoir rappelé sa fameuse distinction de l'acte et de la puissance, de l'existence en acte et de Texistence potentielle : « Quum autem eorum qua) sunt, alla actu sint, alla potentia », il en fait à la difficulté présente l'application la plus heureuse et la plus originale. « 11 s'ensuit, nous dit-il, que les choses qui se mêlent, peuvent en un sens exister encore (dans le composé) et en un autre sens ne plus exister. » Elles n'y conservent pas une existence en acte ou complète, mais elles y ont encore une existence potentielle. En efllet, « en acte le composé qui résulte du mélange est
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do natui'O dillercntc do celle des composants, mais il n'en est pas moins toujours en puissance les deux choses qui existaient avant de se mélanger et de se perdre dans le mélange. C'est là précisément la réponse à la question proposée! 1). » « Il semble en effet que les mélanges se forment de choses qui étaient antérieurement séparées et 'qui peuvent l'être encore de nouveau. Ainsi les choses mélangées ne subsistent pas en acte (dans le composé)... Elles ne sont pas non plus détruites, soit l'une des deux isolément, soit toutes les deux à la fois, puisque leur existence potentielle se conserve toujours. »
Telle est la pensée d"Aristote expliquée par Aristote luimême.
Le lecteur qui voudra bien comparer cette thèse et les raisonnements qui l'appuient avec notre thèse et nos arguments pourra se convaincre du premier coup d'œil de leur ressemblance et de leur identité parfaite.
Les composants n'existent pas en acte dans le composé chimique puisqu'il manifeste des propriétés et une nature spécifiquement différente des composants, « operatio sequitur esse. »
Les composants existent cependant potentiellement et même virtuellement dans le composé, puisqu'ils sont prêts à reparaître ou à renaître de sa décomposition.
Aristote ajoute ensuite l'argument tiré de l'homogénéité parfaite du composé pour prouver qu'il n'y a pas seulement une simple juxtaposition d^éléments qui persévéreraient en acte dans le composé. « Il faut, nous dit-il, que la chose mélangée soit composée de parties homogènes et de même qu'une partie d'eau est de l'eau, de même aussi doit être une partie quelconque du mélange ; mais
(1) « Quum autem eoram qu;e suât aUa actu siut, alla potentia : qu.T misla sunt, esse quodammodo tjt non esse contïngit, aciu qiiidem aliud existcnte eo ijuod ex eis faclum est, potentia vero quipniam utriusque corum qufc erant antcquam miscerentur, et non perdila. Id quod ratio priws addu- Ijilaliat. Isam quœ miscentur, et prius ex separalis coiisse, et posse sursum separari viden)us. Igllur neque permanent actu, uli corpus et al!)cdo ; neque corrumpunlur aut ambo, aut alteium. Nam eorum virlus alque potentia salva manet. » De Générât., X, g 5.
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si le mélange n'est qu'une juxtaposition faite de particule à particule, aucun des faits que nous venons d'analyser ne saurait avoir lieu ; et ce sera seulement pour les yeux que les deux choses paraîtront mélangées. Ainsi la même chose paraîtra mélangée à tel observateur qui n'aura pas la vue bien perçante, tandis que des yeux de lynx trouveront qu'il n'y a pas de mélange (1). »
Et que l'on ne dise pas que si les éléments étaient subdivisés à l'infini, l'œil du lynx lui-même ne pourrait distinguer la juxtaposition. Non, nous réplique Aristote : « La division à l'infini n'explique pas le mélange, non plus que ne l'explique la juxtaposition d'une partie quelconque à une autre partie, puisque la division à l'infini d'un corps est irréalisable » (2).
Cette preuve de l'homogénéité parfaite du composé chimique, tirée du simple bon sens, des faits vulgaires et du raisonnement, nous l'avons déjà enrichie des faits scientifiques qui la confirment à merveille. Sous la plume d'un philosophe qui écrivait vingt-deux siècles avant les découvertes modernes, elle témoigne à elle seule d'une sûreté de vues et d'une perspicacité de génie vraiment prodigieuse qui légitiment pleinement notre admiration et notre confiance.
Aristote poursuit en nous montrant comment les éléments par leur action et passion réciproque s'altèrent et éveillent mutuellement en eux des énergies nouvelles, tandis que leurs énergies premières s'épuisent et rentrent à l'état potentiel.
Enfin il termine ce chapitre fameux, par la fameuse
(1) « Si quid misceri debeat, quod mistum esl, similium esse parLium, et quemadmodum aquœ pars, aqua est; ila et temperati (emperatum. Ouodsi mistio sit compositio secundum partes exiguas, nihil liorum accidet, sed soliim esse misla ad sensum; atqueidemhuic quidem, si acute non vident, esse mistum, Lynceo vero tion esse mistum videl)itur. y> De General., X, g 7.
(2) « Neque divisione (inliaita), adoo ut quœvis particula juxta quamvis posita sit, mistio sit. Nani licri non polest ut corpora sic dividanlur. » Ibid.
(Nous nous sommes permis d'ajouter entre parenthèses le mot (iiifinita) qui nous paraît éclaircir à morveillc cette phrase que les commeutatcurs ne savent comment expliquer )
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définition de la combinaison chimique, qui est comme le résumé des faits observés et des raisonnements qui les expliquent : « La combinaison, nous dit-il, c'est l'union, avec altération, des choses mélangées. » — Mixtio vero est mistilhim alteratorum mno (1).
Saint Thomas en expliquant cette définition fait justement observer que Valtération dont parle ici le philosophe, n'est pas un simple changement dans les accidents, comme la position, la couleur, le mouvement, etc., mais un changement dans les qualités essentielles : Qiiœquidem alf.eratio soliim est intellhjcnda in virtutibus sive qualitatibus eorum (2). Cette interprétation ressort avec la plus grande évidence du texte et de la doctrine d'Aristote. Un peu plus haut, dans le même chapitre , il venait de nous dire qu'un corps simplement altéré qui ne changerait que de couleur par exemple, demeurerait de même nature spécifique, et que les éléments ne demeuraient pas ainsi les mêmes dans le composé : « Non permanent actu, uti corpus et albedo. » Il ne s'agit donc pas ici d'une simple altération, mais d'une altération plus radicale dans les qualités essentielles et spécifiques des éléments.
Il suffirait de parcourir le commentaire que le Docteur Angélique nous a laissé de ce chapitre pour voir que sa pensée est ici en accord parfait avec la pensée d'Aristote. Gomme lui il s'est préoccupé de concilier les faits qui nous représentent les éléments comme disparus pendant la durée de la combinaison et comme reparaissant au moment de la dissolution; or la solution qu'il donne est identique. L'énergie spécifique des éléments n'est pas complètement détruite, elle persévère dans le composé à l'état potentiel et virtuel.
Elementa non totaliter c.orrmnpuntur sed aliqualiter in mixto rémanent : Siinl igitur virlutes formariim substantialium simpliciym corporum, in corpo-
(1) 'H 'À I^V-i xà)V fJ/XTÔlV kVlM'j)<)blT'j)V EvWTl^.
(2) Saint Tliumas, Da General., 1. I, Icct. 25.
190 ÉTUDES PIIILOSOPHIQUIÎS
ribus mixtis non actii sed virtute. Et hoc est quod dicit Pliilosoplws : non manent igitur elementa, scilicet in mixto, actu, ut corpus album; nec corrunipuntur, nec alterum nec ambo; saivatur enlm virtus eorum (1).
Si donc vous lui demandez si les choses mêlées se trouvent réellement dans le mélange, il vous répondra qu'on peut dire oui ou non, suivant le point de vue auquel on se place. Unde mixta, postguam niixta sunt contingit aliqualiter esse et aliqualiter non esse in mixto. Sunt enini ibi inpoîentia, salvata virtute eorum, sed non sunt ibi actu (2).
Et ce n'est pas seulement dans son commentaire d'Aristote sur la Génération et la destruction des choses, que le savant docteur répète à satiété cette doctrine, c'est .dans tous ses ouvrages, partout où l'occasion s'en présente. Traitant de la Question de l'Ame et du corps il la rappelle expressément : (( Nec dicendum est quod [formée elementorum) totaliter corrumpantur, sed quod maneant virtute ut ait Aristoteles. (3) Dans la Somme contre les gentils discutant sur l'union hypostatique de la nature divine avec la nature humaine, il montre pourquoi elle n'est pas une combinaison : « Quia dato quod fieretmixtio, neutra natura remaneret salva ; miscibilia
enim in mixto non salvantur, si sit vera mixiio
neutra natura remanet sed aliquid tertium; et sic Christus Jion esset Deus neque homo (4). »
Dans la Somme théologique, il réfute l'opinion d'Âvicèue qui soutenait que les formes élémentaires demeuraient dans le composé intégralement, ainsi que l'opinion plus subtile d'Averroès qui prétendait que ces formes élémentaires n'étant ni substantielles ni accidentelles mais quelque chose d'intermédiaire entre la substance et l'accident, avaient divers degré d'être, et persévéraient
(1) Sainl Thomas, De Gênerai., 1. I, lect. -24.
(2) Saint Thomas. Ibid., cfr. lect. 2o.
(3) Saint Tliomas, Quœst de anima. .\rt. 9, ad 10". Cfr. Quolibet, q. 4, a. 6 ; p. 1 q. 76, a. 4, aJ 4'.
(4) Saint Tliomas, Conlra Genl., 1. IV; cap d"<; cfr. 3 p. q. 2, a. 1.
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diuisiin (Icgi'ô inférioiir. La prcmiôri; opinion y est traitée à^impoKsible par saint Thomas, la seconde (ïimpossible et de ridicule (1).
Enfin, nous n'hésitons pas à le dire, cette théorie sur Va persistance seulement virtuelle des éléments dans le composé est la seule qui puisse s'harmoniser avec l'ensemble de la doctrine thomiste, particulièrement avec la thèse si coimue sur la phiralité des formes. Saint Thomas a toujours soutenu qu'il est impossible de supposer plusieurs formes à la fois eiï acte, dans le même être. C'est ainsi qu'il prouve que dans l'homme il n'y a qu'une seule âme à la fois rationnelle, sensible et végétative, et il ajoute en généralisant ses conclusions : idejn dicendum de anima sensitiva in brutis, de nutritiva in ptantis et universaliter de omnibus formis perfectioribus respectu inferiorum, (2).
Il nous paraît superflu d'insister plus longtemps pour montrer la vraie pensée de saint Thomas sur la question qui nous occupe. Nous croyons qu'elle est manifeste et qu'il serait bien difficile de soutenir avec quelque vraisemblance qu'on peut lui attribuer un autre sentiment. Pour enlever tous les doutes, il nous suffira de donner la clef des textes un peu plus difficiles qui nous ont été opposés.
Mais, nous ne craignons pas de le dire, la principale difficulté que les philosophes modernes ont trouvée dans l'interprétation de certains passages de saint Thomas, vient moins du texte lui-même que de la disposition d'esprit ou de l'éducation intellectuelle de ces philosophes. N'ayant jamais pénétré à fond les notions scolastiques de puissance et d'acte, d'existence potentielle et d'existence virtuelle, ils n'ont vu dans ces notions éminemment positives et expérimentales qui sont la clef, nous dirions volontiers la clef magique, des
(1) S.iint Thomas Stimma Ih., I p, q. 76, a. 'i, ad i". Cfr. De Mixlione Elemenloi'um ; De General., 1. !, lect. 'i'i. De anima, art. 0, ad 10°, I. Quodibet, q 4, a. 6, ad 3-.
(2) S. Thomas, Sunviia Ui., I, q. 70, u. 4. Quodlib., 1, a. 0.
principales antinomies de la raison liumainc, que des mots vides de sens, ou bien ayant confondu la puissance active, capacitas ayendi dont il s'agit lorsqu'on soutient que les éléments demeurent en puissance virtuelle dans le composé (1), avec la puissance purement passive, capacitas suscipicndi, dont il n'est ici nullement question, et qu'ils confondent elle-même avec une pure possibilité, et un vrai néant, nos philosophes ont cru qu'ils se trouvaient alors en face d'un « imbroglio », ou d'une « pure logomachie. »
Alors lorsque ces auteurs rencontrent dans saint Thomas des formules comme celles-ci : «in mixto elemenla rémanent in potentia,in virtute; virtutes eorum raanent, » les uns en concluent que les éléments demeurent, et les autres en concluent qu'ils ne demeurent pas; et grâce à cette double équivoque, ils se donnent le mérite facile de combattre en saint Thomas des erreurs imaginaires, ou d'invoquer en lui un protecteur également fictif.
Et pour prouver que de notre côté nous n'inventons rien d'imaginaire lorsque nous disons que l'on s'est réellement heurté à des difficultés si peu sérieuses, nous citerons quelques exemples : on a le droit de les exiger.
« Il faut nécessairement choisir, nous dit un auteur bien connu, entre ces deux hypothèses : ou bien on accordera à la partie matérielle de notre nature une existence propre... ou bien l'on dira qu'elle est une pure puissance. Ce qui est en pure puissance est purement possible, puisque la possibilité n'esl pas autre chose que la puissance de recevoir l'existence. Quand, pour échapper à cette difficulté, les thomistes distinguent une double possibihté, l'une objective, consistant dans une
(Tj « Virlus autem ad actum (produconduni) pcrliiiot, et idoo in mixto est, uiidcagatur ad geueralioiiem allerius miscibilium. » S. Thomas Summa th., I", q. 76, a. 4, ad 4". — « Existeiitia virtualis c.\. meate Aqiiinatis non débet sumi pro passive poteatiali, sed pro ac^ù'C poleuliali ut pariler declaralum est. » P. Urraburu, p. 97.
simple (lùiiominatiuri extérieure, Taulre subjeelive (jui serait dans l'èlre lui-même, ils disent des mots auxquels ne répond aucun sens(l). »
Et ailleurs il nous dit que « l'existence potentielle n'est autre chose en réalité que la non-existence » ;d'oii il est aisé de conclure que d'après les thomistes « les éléments se dépouillant de leur être propre sont purement et simplement détruits », et alors cette interprétation fausse étant admise, comme si elle était la traduction exacte de nos ïoTmwXcs rémanent i?i potentia, invirtutc; vivtutes manent, on voit que nos adversaires ont beau jeu, qu'ils peuvent facilement triompher en nous demandant comment ces éléments qui n'existent plus du tout peuvent réagir et réapparaître au moment de la dissolution du composé : « Eh! comment agir quand on n'existe pas (2) ? ).
Mais tout cet échafaudage est ruiné par la base, puisque nous n'avons jamais admis que les éléments périssent complètement dans le composé et qu'ils n'ont plus qu'une possibilité logique d'existence ; nous disons au contraire qu'ils y demeurent non seulement quant à leur principe matériel, mais encore quant à leur principe formel qui y persévère au moins en puissance active et virtuelle, prête à agir et à se manifester dès que Tétat de combinaison aura cessé. Sunt (in mixto) virtiUes formarmn simpliciiim, non actu sed virtule.
II est vrai ({ue dans cet état d'existence virtuelle, ces principes élémentaires ne peuvent plus jouer le rôle actif de formes, ils ne peuvent plus agir comme éléments formateurs,, et dans ce sens, nous avons vu que saint Thomas avait pu dire sans l'ombre d'une contradiction : Formx covriimpuntnr ; corrwnpuntiir qudd formas. — Il n'y a plus dans les éléments pendant la combinaison quune seule forme en acte, et en activité, celle du composé.
(1) p. riaiiiiore. L'accord de la jihilvsojihie de S. Thomas, p. 80.
(2) U' Fredault, iOid., p. 74, cfr. p. 01, 04, OS, 74, 80. MATltHE ET roinii:. 13
Ainsi, par le simple rapprochement des textes, se dissipent facilement toutes les équivoques.
Parmi les nombreux écrivains qui sont tombés dons cette même confusion si déplorable, nous en citerons encore un autre dont nous avons plus d'une fois loué le mérite et le courage avec lequel il a défendu la théorie de la matière et de la forme sur le terrain scientifique.
« Saint Thomas, nous dit le D' Frédault, avait accepté les locutions péripatéticiennes, sans se bien expliquer sur elles. La question lui semblait sans doute devoir venir plus tard. Il accepta donc avec Aristole que dans les composés, les éléments entrent m virtute, non in actu. Mais que veulent dire ces deux mots ? Pour les thomistes, ses disciples, cela voudrait dire que les éléments perdent leur principe d'être ; et de là toutes les difficultés sur la matière première qui sermi ifi patent fa simples, inpoteniia jmra, ou autre chose. C'est une logomachie ! Il me paraît absolument impossible que saint Thomas ait jamais eu ces visées (sic), et qu'il ait pu entendre que les éléments matériels, en devenant le corps, perdent leur être, pas plus que le marbre ne perd son être en devenant statue! Je m'explique bien mieux ses expressions en entendant qu'il aura voulu dire que la matière passe sous la puissance d'un autre principe qui se le subordonne et s'en fait une puissance... comme on dit que la femme est en puissance de son raari(i).»
Nous laisserons les lecteurs apprécier cette interprétation delà doctrine de saint Thomas ; ils jugeront euxmêmes si c'est l'Ange de l'Ecole qui n'a pas bien compris les formules dont il se servait, ou bien si cène seraient pas plutôt nos modernes philosophes qui n'en ont pas encore retrouvé le véritable sens. Pour ceux qui n'ont pas su pénétrer la théorie de l'Acte et de la Puissance qui est la clef de toute la philosophie péripatéticienne, nous accorderons sans peine que tout ici ne soit que
(I) D' FreUault, Matière et forme, p. 66.
MATIKKE ET FORME 195
confusion et logomachie ; mais la théone elle-même du saint Docteur n'en est pas responsable.
(1 est tem[)S de passer à des difficultés plus sérieuses qui viennent des textes eux-mêmes, et non plus seulement de l'éducation philosophique de certains interprètes.
Il y a d'abord une série de textes où le saint Docteur dit simplement et sans explication que les éléments restent dans le composé : Qiiod in omni corpore mi.xto sit terra. — Quod autem agua sit in quolibet mixto.
— Terra ergo et aqua propter dictas causas siint in corpotibus mixtis (1). — Elementa enim oportet manere in his quorum sunt elementa (2).
Une autre série de textes parallèles semblent dire au contraire que les éléments ne restent pas dans le composé : Quod formx corruptœ sint. — Elementa non salvantur in mixto secundum formas substantiales.
— Si mixtio fiât remanentibu^ formis simplicium corporum,sequitur quod non sitivera) mixtio, sed solum ad sensum (3).
Saint Thomas s'est-il réellement contredit; aurait-il eu des opinions successives'^ C'est lui-même qui nous a répondu, lorsqu'à l'exemple d'Aristote il nous a prévenu qu'on peut dire à la fois, que les éléments persévèrent et qu'ils ne persévèrent pas dans le composé, suivant le pointde vue auquel on se place. Us ne persévèrent pas en acte mais seulement en puissance. Mixta postquammixta sunt continrjit aliqualiter esse et aliqualiter non esse in mixto. Sunt enim ibi in potentia, salvata tnrtute eorurn sed non sunt ibi in actu (4) . Après une explication si nette, qu'il développe longuement et sous mille formes dans son beau commentaire de la Génération^ et qu'il répète
(1) Saint Thomas, De Générât.. 1. II, lect. 8.
(2) Saint. Thomas, Metapk., 1. V, lect. 4.
(3) Saint Tlioraas, De Générât., I. I, lect. 24 et 25.- De Cœlo et rnvMdo, l.vni. — Contra Génies, lib. IV, c. xxxv, et lib. II, c. lvi, etc.
(4) S. Th. Dr Générât., I, I, lect. 24.
196 ÉTUDES PIIILOSOPHIQUKS
d'ailleurs en cent endroits de ses écrits, « non omnino corrumpi » ; «aliqualiter tantum manere », a-t-on bien le droit d'exiger qu'il recommence les mêmes explications chaque fois qu'il aura l'occasion de nous parler des mélanges et de nous dire v. g., que l'eau et la terre sont les éléments de tel ou tel corps? Aurait-on surtout le droit de soutenir qu'il s'est grossièrement contredit, alors même qu'il ne nous aurait donné qu'une seule fois l'explication qui enlève la contradiction apparente des termes dont il se sert? D'ailleurs, qu'on relise attentivement les passages en question, presque toujours on y trouvera l'explication désirée clairement sousentendue, ou même expressément formulée. Ainsi le passage cité plus haut est suivi de bien près de ces mots significatifs : Quando elementa miscentur intentiones sive forniiu corriimpuntur et rémanent virtiitCf-
Mais, nousobjcctera-t-on, non seulement saintThomas suppose l'existence des éléments dans le composé, mais encore il leur attribue un rôle actif, lequel est inconciliable avec une existence purement virtuelle et passive. Ainsi par exemple, après avoir établi que tous les corps sont composés des quati*e éléments, l'eau, la terre, l'air et le feu, c'est à l'élément qui prédomine dans chaque espèce qu'il demande l'explication de ses propriétés. Pourquoi le bois surnage-t-il dans l'eau tandis que le plomb s'enfonce? C'est, nous dit-il, parce que l'air qui est plus léger que l'eau entre dans une plus grande proportion dans la composition du bois (1). Pourquoi certains insectes brillent-ils dans les ténèbres ? C'est parce que dans leur corps la clarté du feu et la transparence de Tair et de l'eau ne sont pas dominées par Topacité de l'élément terreux (2). Pourquoi certains corps sont-ils plus sonores que d'autres? Parce que l'air qui est un bon conducteur du son, se trouve dans ces corps mieux dis-
(1) Ramière, L'accord de la philosophie, p. 54.
(2) « In quantum lucidum ignis et diaplianum neris et aquœ non est totalitor iu eis comprehensum pcr opacuui terr.n. » S. Tli. II De Anima, Icct. 15.
posé pour on opérer latransmission (1). Bien que le corps humain soit pareillement composé des quatre éléments, ils y sont en diverses proportions suivant les organes : l'eau domine dans la vue et l'odorat, la terre prédomine dans l'organe du goût et du toucher, etc.
Enfin, dans un autre passage bien connu de la Somme tJâ'olofjique, saint Thomas cherchant à expliquer pourquoi l'homme a été créé du limon de la terre, nous dit que « Thomme est en quelque sorte un composé de tous les êtres de la création. Comme les substances spirituelles, il a une âme raisonnable... Quant aux éléments, il les possède en sa substance ; mais de telle manière que c'est la vertu des éléments supérieurs, le feu et l'air, qui prédomine en lui : la vie en elïet dépend surtout de la chaleur, qui est la qualité du feu, et de l'humidité qui est la propriété de l'air. Quant aux éléments inférieurs, (l'eau et la terre), ils abondent en sa substance, car s'ils n'abondaient pas par leur quantité, comme ils sont d'une vertu inférieure, l'équilibre du composé deviendrait impossible. Voilà pourquoi il est dit que l'homme a été formé du limon de la terre, car le limon n'est autre chose que la terre mêlée d'eau (2). »
Ces passages que nous avons tenu à reproduire pour montrer l'objection dans toute sa force, ne sont pas en effet sans avoir excité la sagacité des commentateurs, Cajetan, âii»t Grégoire de Valence, Bannez, Sylvius et bien d^autres, sont unanimes h. excuser saint Thomas de toute contradiction avec lui-même, à l'aide de quelque ingénieuse distinction.
(i) « Quae in sua dispositione habeiit aerem bene dispasitum, sunt bcne sonora, sicul cuset argeiitum. » Ibid. lec.t. IG.
(2) « Homo est ex rébus omnibus quodammodo composilus dum de gencre spiritualium substantiarum habet in se animam ralionalem ... dlementa vero seijundum substanliam. Ita tamen quod superiora elementa proîdominanlur in 60 secundum virtulem, scilicet iguis el aer,quia vita prœcipue consislil iu caUdo, quod est ignis, et humido quod est aeris; inferiora vero c!ementa abundanl in .eo secundum substantiam. Aliter euim non posset esso mi.xtionis œqualitas, nisi inferiora elementa, quœ sunl minoris virlutis secundum quantilatem in liomine aliundarent. Et ideo corpus liominis difitur de limo terrœ formalum, quia limus dicitur terra aqufe permixta. S. Tli. Summa th., I, q 91, a 1.
198 ÉTUDES PiiiLOSOPiiigui:s
Ne serait-il pas plus simple de dire que saint Thomas n'était pas tenu d'employer en toute occasion la précision et la rigueur de langage dont il se sert lorsqu'il traite ex professo la question de la permanence des éléments? Ne lui suffisait-il pas en ces diverses occasions, d'emprunter à la science de son temps son langage usité, en même temps qu'il lui empruntait des explications scientifiques plus ingénieuses que solides? Or que lui enseignait la physique de son temps? Cette science encore au berceau, lui enseignait que le composé chimique acquérait à sa naissance, comme par un droit héréditaire, les propriétés des composants, tempérées dans une moyenne commune, où l'un ou l'autre prédominait, suivant les proportions du mélange (1). Par conséquent, lorsqu'il nous dit que le bois surnage dans Teau parce que l'air entre dans une plus grande proportion dans la composition du bois, cela ne veut pas dire précisément que l'air subsiste encore avec l'intégrité de sa nature dans le bois, mais cela signifie seulement que le bois a acquis sa légèreté, jure quasi hereditario , des éléments qui lui ont donné naissance, et où prédominait la légèreté de l'air. Ainsi la physique du moyen âge qui a dicté les réponses que nous venons de citer, nous en explique en môme temps le sens et la portée.
Que si saint Thomas avait pu entendre la science moderne proclamer qu'il n'y a « aucune ressemblance «entre la nature du composé et celle des composants; que les propriétés caractéristiques du produit chimique « ne rappellent en rien » celles de ses éléments (2), avec quelle force démonstrative et quelle conviction encore plus grandes n'aurait-il pas soutenu la thèse qui lui était si chère : les éléments ne restent point en acte dans le composé, mais seulement en puissance !
(t) € Generatur quoclilain médium, naturam participans ulriusque. » — S. Tli. Dr Gênerais 1. H, loct. 8.
« Siciit oxtroma luveniuntur in modio quod participât naturam utriusqun sic quulitatos simplicium corpnrum invaniunlur in qualilato corporis mixti. » S. Th., DcGeneral. e.l Corrup., I, lect. 24, Cfr. loct. 25.
(2) TroUx de ehimic, Troort, Wurtz, Cooko, Naquet, etc.
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MAT1ÈIU-: ET FOKME 199
Eîilln, nous objccte-t-on, est-il bien vrai que saint Thomas ail été aussi sévère que vous nous le dites pour ro{)inion contraire? ne s'est-il pas contenté de l'appeler « moins probable »; et même n'y a-t-il pas recouru luinnnnc i)Our se tirer d'embarras en certaines occasions, par exemple lorsqu'en [iarlant du chaos qui a précédé l'd'uvre des six jours, il suppose la pluralité des formes dans la même matière? — « quod prima materia fuit creata sub pluribus formis subslantialibus » (1).
Que saint Thomas, après avoir appelé l'opinion en question soutenue par Àvicène, parfaitement impossible « magis impossibilem », se soit contenté de l'appeler « minus probabilem », c'est là une modération de langage qui ne prouve aucun changement dans le fond de sa pensée; mais qu'il se soit servi lui-même de l'opinion d'Avicène, nous avons peine à le croire. Et de fait, en relisant les textes auxquels nous faisons allusion, le lecteur n'aura pas trop de peine cà découvrir qu'il ne s'agit nullement de la pluralité des formes dans un même composé. Les éléments multij)les de l'univers n'étaient j»as coiîfondus dans le chaos comme dans un même composé chimique, mais ils étaient seulementjuxtaposés sans ordre et pêle-mêle dans une masse confuse et indigeste : moles indigesta rerum, comme dit le poète : ce qui est bien ditférent.
Mais il est inutile de prolonger davantage cette discussion : elle n'est déjà que trop longue, et nous devons nous en excuser en alléguant le motif de sincérité complète qui nous a seul entraîné. Nous croyons d'ailleurs que ces exemples suftisent amplement à donner au lecteur la clef de toutes les autres objections.
Qu'il nous permette de résumer, en terminant, les deux principes de solution ({ue nous estimons les plus importants, et (ju'il devra avoir sans cesse présents à l'esprit,
(1) s. Th. i. DiiiUact. 12, q. 1, a. 4. — 2 DîsL. 13, q. 1, a. 1. ad. 2" — q. 08, a. 1. — q. 74, a. 2 et 3. Summa th. 1* q. 76, a. 4, ad. 4.
200 ÉTUDES rUlLOSOPIIlQUES
s'il veut avoir riatelligence des auteurs scolastiquos. Les principales difficultés d'interprétation viennent de deux fausses suppositions. La première, c'est que par existence virtuelle des éléments dans le composé, on ne doive entendre qu'une pure possibilité, par laquelle les éléments une fois détruits pourraient recevoir à nouveau l'existence ; c'est là une première erreur. Que certains scolastiques l'aient ainsi compris, que nous importe ? quelle est l'erreur la plus étrange qui n'ait pas eu d'avocats? Avec Âristote et saint Thomas nous entendons au contraire par le mot persévérance virtuelle des éléments:
a) Que leur matière première persévère sans changement :
b) Et que leur forme demeure en puissance virtuelle ; c'est-à-dire que la matière première est affectée de cette force potentielle qui est prête à s'éveiller et à passer à Vâcle: quocl mater ia s it affecta his viribus et qualitatlbiis quœ possimt in compositi resolutione actionem detcrminarc etproductionem formarwn elementarium.
La seconde supposition pareillement fausse, c'est qu'il n'y ait pas de milieu possible entre l'existence complètement développée, formelle, in actii, et la non-existence. Il y a au contraire un milieu réel, qui consiste en ce que la substance complètement existante, quant à son élément matériel, soit incomplètement développée quant à son élément actif et formel lequel reste à l'état de puissance, mais de puissance active prête à passer à l'acte, dès qu'elle y sera excitée, de manière à dissoudre le composé et à manifester de nouveau son énergie spécifique, soit par une réapparition brusque et subite, soit par une série de transformations successives : Ex qito patet quod virtiis formœ elementaris in mixto habet no)i solum solvere mixtion et inducere propriam formam talis elementi sed traîismi/tare mixtum de una proportione in aliam quousque in ipsam formam propriam deveniatur [i).
(J)S. Th. Ojiiisc de Qunluin' Oiipusilis, c. v.
MATIÈHE ET FORME :201
Nous osons dire que celui qui sera bien pénétré de ces deux principes pourra débrouiller, comme par enchantement, l'écheveau inextricable des objections modernes, et qu'il se jouera au milieu des difficultés ou tant d'autres se sont égarés sans guides.
Il nous resterait à faire connaître au lecteur les objections tirées de la théologie. Non contents de vouloir nous mettre en opposition avec les sciences profanes, et avec nos Maîtres les plus vénérés, nos adversaires ont essayé de nous brouiller encore avec les sciences sacrées. Cette prétention s'était déjà élevée du temps de saint Thomas, et nous voyons le Docteur Subtil lutter contre le Docteur Angélique avec des armes empruntées à la révélation ou aux doctrines catholiques. N'est-il pas pour le moins curieux d'entendre Scot traiter les doctrines thomistes, sinon d'hérétiques, au moins de subversives du dogme révélé, et d'offensives des oreilles pies? Ces attaques, il est vrai, ne peuvent plus nous émouvoir aujourd'hui, l'Eglise ayant manifesté si haut, et par des marques d'approbation si réitérées et si solennelles, son estime et son respect pour les doctrines du Docteur Angélique. Mais il ne nous sera pas inutile de les connaître, au moins d'une manière sommaire. Elles sont au contraire très instructives. Elles nous montrent d'abord la sincérité et la droiture de ce génie de l'Église qui ayant découvert dans un philosophe païen, et dans ses propres méditations, une vérité naturelle, bien loin de la mettre sous le boisseau, la proclame et la défend, au risque de passer aux yeux de ses frères pour novateur et pour hérétique (1). Elles nous prouvent par conséquent combien est odieuse la calomnie que nous avons lue plus d'une fois dans des revues, et même dans des histoires soit-disant libres penseuses, d'après
(1) L'opininn de saiut Tliomas combattue par les franciscains et leurs partisans dans l'Université de Paris, et dans les universités anglaises, fut condamnée après sa mort par Peckliam, archevêque de CantorLery.
202 ÉTUDKS PIIILOSOPIIIQUES
lesquelles saint Thomas aurait « brisé en seeret » les principes et les armes de la raison naturelle pour les adapter à un dogme et les mettre an service d'une religion révélée. Elles nous prouvent enfin, que puisque ces dogmes de la foi, malgré des apparences d'abord contraires, se sont trouvés fondus si harmonieusement avec les vérités de la raison, de la raison païenne, cette concordance inattendue leur donne encore un caractère plus divin et plus digne de tous nos respects.
Quels sont donc les arguments par lesquels on soute tenait que l'opinion de saint Thomas ébranlait les dogmes de notre foi? Nous n'en citerons que les principaux et les plus curieux.
« Si le corps, disait-on, reçoit de l'ùme son existence spécifique, les corps des saints ne sont plus, après leur mort, les mêmes que durant leur vie : ils ont revêtu une forme spécifiquement dilTérente, et qui n'a rien de commun avec l'âme sainte par laquelle ces corps furent jadis animés ; et comme la matière reçoit de la forme seule toutes ses propriétés et toute sa dignité, nous n'avons plus le droit d'honorer ces reliques qui ont perdu tout ce qui les rendait dignes de notre vénération (1). »
Autre objection, relative au mystère de l'Incarnation. (( Nous savons par la foi qu'il n'y a rien et qu'il n'y a jamais rien eu dans Thumanité de Jésus-Christ qui n'ait été élevé à la dignité divine par l'union hypostatique avec la personne du Verbe. Que dirons-nous donc de l'état où fut réduit son corps adorable, pendant le temps qui s'écoula entre la mort du Sauveur et sa résurrection? Durant tout ce temps, le corps de l'Homme-Dieu avait une existence actuelle, et ce n'était plus à l'âme qu'il en était redevable? De quel principe la tenait-il donc? Dirons-nous donc qu'à l'instant de la mort de son Fils, Dieu a créé pour remplacer l'âme une forme cadavérique'l Mais alors il faudra supposer que cette forme a été hypostatiqucment unie à la divinité, et que cette
(1) p. Uamiôro, V accord de la philosophie, p. 25.
union aduré troisjours à peine, contrairement à l'axiome des saints docteurs, d'après lesquels le Verbe n'a rien abandonné de ce qu'il s'est une fois hypostatiquement uni : Quod Verbum ^emel asssmnpsit, nunquam dimisit {\Y
Enfin une difficulté non moins grave est encore tirée du mystère de la sainte Eucharistie. « D'après le concile de Trente il y a cette différence entre la présence du corps de Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie et la présence de son âme, que le corps est dans ce sacrement en vertu des paroles de la consécration, tandis que l'âme y est uniquement par concomitance. Or cette différence n'existe plus si la théorie thomiste est supposée vraie; car du moment que l'âme donne au corps ce par par quoi il est corps, les paroles en vertu desquelles le corps est présent sous les apparences du pain, y rendent l'âme présente; et par conséquent il serait faux que l'âme soit dans ce sacrement par concomitance (2). »
Pour échapper k ces difficultés, les docteurs de l'École rivale, les scotistes soutenaient que le corps humain a une forme propre, la forme de corporéité, laquelle persévère en acte partiel dans le composé humain sous la subordination et la direction de la forme principale, l'âme humaine.
On le voit clairement, les objections théologiques avaient une apparence grave, qui explique suffisamment la longue rivalité des deux écoles philosophiques et des deux ordres religieux.
Le lecteur n'attend pas de nous que nous abordions ici une discussion théologique en règle. Pour le transporter sur ce nouveau terrain, il nous faudrait l'y avoir préparé par une exposition des principes de la science sacrée et surtout des dogmes de l'Incarnation et de l'Eucharistie ; il nous faudrait l'espace et le labeur de plusieurs volumes. Nous nous contenterons d'indiquer très sommairement les principes de solution.
(1) p. Rarniore, Ibid.
(2) P. Hamiére, Ibid.
Les reliques que nous honorons sont bien les restes précieux des saints. C'est la même matière première, la même structure plus ou moins conservée [materia sigîiata) ; cette matière est disposée à s'unir de nouveau à la même âme, elle attend la résurrection bienheureuse ; enfin les formes passagères qu'elle a revêtues étaient déjà virtuellement contenues dans les corps vivants des saints. En d'autres termes, la séparation de l'âme et du corps n'empêche nullement, dans la théorie thomiste, que le corps mort soit le même que celui qui était vivant (1).
La deuxième objection suppose que le Verbe de Dieu ne s'est uni au corps de Notre-Seigneur que par Cùitcrmédiaire de son âme : ce qui est faux. Le Verbe s'est uni en même temps à une chair humaine ; or pendant les trois jours de sa sépulture, le corps de Notre-Seigneur, quoique mort, était toujours le même corps, il pouvait donc conserver son union hypostatique (2).
La dernière objection ne fait qu'ajouter une équivoque nouvelle aux précédentes. Elle cherche à confondre les idées de concomitance et de succession. La concomitance est ici instantanée : l'âme et la divinité de Notre- Seigneur sont présents dans l'Eucharistie en même temps que son corps (3).
C'est ainsi que les théologiens ont victorieusement répondu aux difficultés accumulées contre cette théorie de la Matière et de la Forme qui, fécondée par leur génie, devait bientôt jeter des lumières si éclatantes et inattendues sur les principaux mystères de notre foi. Les sacrements, l'Eucharistie, l'Incarnation, l'Unité de l'être humain, la Résurrection de la chair, sont venus tour à tour s'illuminer à ce foyer de la philosophie et resplendir de clartés nouvelles; si bien que le docte Suarez dans l'étonnement et l'admiration où le plongeait
(1) Cfr. Saint Thomas, Sum. th., III, q. 25, a. G.
(2) Saint Tliomas. Summa th., 3% q. 50, a. 2, 3, 4, 5.
(3) Saint Thomas, Summa th., 3", q. 76, a. 1 et 2, q. 78, a. etc. — Cfr. theolûfjia claromonlensis, t. III, p. 421, etc.
MATIKIlE HT FORME 205
cet accord surprenant de la raison humaine et de l'intelligence divine, en tirait une preuve nouvelle de la vérité de ce système, qu'il ose appeler désormais, un dogme philosophique. Hoc dogma ita reccplmn in philosophia est, ut sine magna ignorantia negari nonpossit; estque ita conscntanenm fidei rhristianx ut ejus certitude 7ion parum indc augeatur (1).
Ajoutons en terminant que ce « dogme philosophique » dont saint Augustin remerciait Dieu de lui avoir enfin donné l'intelligence, après avoir été soutenu avec une fermeté et unanimité rare par tous les philosophes scolastiques et tous les théologiens, a été, sinon consacré , du moins affermi d'une manière indirecte par l'autoi'ité de plusieurs conciles et souverains pontifes.
Mais pour qu'on ne puisse se méprendre sur le sens et la portée de cette dernière considération, je me hâte de déclarer avec le P. Liberatore « qu'il ne m'est jamais venu à la pensée de taxer dliérésie celui qui , soutenant que l'âme intellectuelle est l'unique principe de la vie dans l'homme, expliquerait néanmoins selon la doctrine atomistique l'union substantielle de l'âme et du corps. Le ciel nous préserve d'une si étrange et si téméraire exagération. Nous avons traité la question au point de vue philosophique, sans sortir de la pure vérité naturelle; et, pour atteindre notre but, nous avons cru qu'il suffisait de démontrer la fausseté du système qu'on nous oppose, sans invoquer le secours de censures hors de notre compétence et de nos droits. Si nous avons touché au point qui relie le système scolastique au dogme religieux, nous l'avons fait en nous renfermant dans le pur domaine de la raison, nous avons démontré cette liaison, mais nous ne l'avons pas imposée comme un article de foi. Peut-on mériter le reproche d'hérésie, si l'on n'est pas contumace, c'està-dire, si l'on ne combat sciemment l'enseignement de
(1) Suaruz, Melaph., iu-4°, sunt. disl. 12, q. l, a. 2.
206 ÉTUDKS PHILOSOPHIQUES
l'Église ? Or rÉglise a-t-ello déclaré expressément que lopinion adoptée est contraire à sa doctrine ? Les défenseurs catholiques de l'atomisme croient et soutiennent que leur explication est suflisamment en harmonie avec la définition du concile. Si nous sommes d'un autre avis notre jugement n'a d'autre valeur que celle de nos raisons, la valeur du raisonnement purement philosophique (1).
Après ces explications, nous nous bornerons à livrer sans le moindre commentaire aux réilexions des philosophes catholiques les documents suivants auxquelsnous venons de faire allusion.
Voici d'abord le décret de Clément V, dans le concile général de Vienne, à l'occasion des erreurs de Pierre-Jean Cliva et des autres partisans d'Averroès.
« Doctrinam omnem seu propositmiem temere asserentem aut vertentem in dubhrm qiiod substantia animx ratioJialis seu intellectiva vere acper se huma ni corporis non dt forma; velut erroneam ac veritati catholicœ inimicamfidei, prœdicto sacra approhante concilio, reprobamus ; definientes, ut cunctis nota sit Mei sincera veritas ac prxdudaiur iiniversis erroribus aditus ne subintrent, quod qidsquis deinceps asserere, defendere, seu tenere pertinaciter prœsumpserit quod anima rationalis seu intellectiva non sil forma corporis humani per se et essentialiter, tanquam hœreticus sit censendus (2). »
Dans le quatrième concile général de Latran (3), Léon X, à l'occasion de la condamnation des erreurs de Pompanazzo, répète la même définition; et Pie IX en condamnant les erreurs de Giinther qui admettait dans l'homme deux âmes, l'une intellective et l'autre sensitive, la rappelle en ces termes : Noscimus iisdem, iibris (Guntheri) h^i catholicam sententiam ac doctrinam de homine,qin corpore et anima ita absolvitur, ut anima,
(1) p. LiheniUjrc, Du cn»tposc Incmnin, i). 495.
(2) Clementiaœ. De S. S. Trinit. fld. catli. lit. I.
(3) Sesaione VIII, Canonc Apostolici RuRiminis.
MATltuE HT FÛUMK 207
ciKiue ralioïKilis sit vera per se atque immediata corpo- ?'ù forma {i).
Tels sont les dccrots do trois souverains Pontifes et (le deux coneiles généraux.
Nous avions le droit et le devoir de les rappeler, puisqu'il est essentiel à tout système philosophique de s'aecorder avec les vérités certaines des sciences limitrophes naturelles ou sacrées, et de tirer de ce contrôle et de cet accord un nouveau degré de certitude. Cependant nous ne saurions aborder utilement ici une explication et une discussion approfondie de documents théologiques. Résolus que nous sommes à nous maintenir strictement sur le terrain de la raison naturelle, nous renvoyons nos lecteurs qui auraient besoin de plus complets éclaircissements aux récentes études publiées sur ce sujet, et particulièrement à l'opuscule du cardinal Zigliara : De mente Concilii Viennensis.
La distinction entre la, matière et la forme est-elle réelle?
De tout ce qui a été dit jusqu'ici sur la nature delaMatière et de la Forme, ainsi que sur leurs relations et leur mode d'existence dans le composé chimique ou dans le composé vivant, nous pouvons aisément tirer quelques conclusions sur lesquelles hésitent encore certains {)hilosophes modernes, après avoir reconnu avec nous l'existence du double principe matériel et formel.
Ces deux principes de l'Être sont-ils réellement distincts l'un de l'autre, ne suflirait-il pas de n'admettre entre eux qu'une distinction de raison?
La distinction réelle est pour plusieurs une véritable pierre de scandale où leur bonne volonté envers la doctrine thomiste se heurte et se brise. « La chimie, nous
(1) I.itt. aposl. ad. Ganl. Goissel, Archicp. Golonioiiscm, 1857.
(lisent-ils, ne veut admettre dans les corps simples aucune distinction réelle entre la forme et la matière. Si elle donne à ces corps le nom de simples, c'estque toutes les observations faites jus(iu'à ce jour nous portent à les considérer comme indécomposables, et à voir par conséquent, dans l'activité qui les distingue les unes des autres, une propriété essentielle et inséparable de la matière... Aujourd'hui le scalpel de la science pénétrant bien plus avant dans les entrailles de la nature a mis à nu des faits entièrement cachés à la sagacc observation des anciens... toutes les expériences nous portent à croire que les éléments ne peuvent être décomposés : c'est pour cela qu'on leur donne le nom de corps simples. Voilà ce qu'il est aujourd'hui impossible de contester. Il n'en faudrait pas davantage pour nous donner le droit d'affirmer que si Âristote et saint Thomas vivaient de nos jours ils modifieraient leur théorie... (1) »
Nous croyons, pour notre part, que si Aristote et saint Thomas vivaient encore, ils auraient bien moins besoin de modifier leur théorie, que de prier les modernes de vouloir bien ne pas la défigurer. Où donc ces deux maîtres de la philosophie ont-ils jamais soutenu que les corps simples, composés de matière et de forme étaient chimiquement ou physiquement décomposables?ou donc ont-ils jamais prétendu que la matière pouvait exister séparée d'une forme, et la forme matérielle séparée de la matière? N'ont-ils pas toujours enseigné au contraire qu'une telle séparation est impossible (2); que jamais la matière n'existe sans une forme, ni une Forme, sans une Matière? Et saint Thomas n'a-t-il pas ajouté que c'était impossible même pour la toute-puissance divine (3)?
Saint Augustin nous avait déjà enseigné que Dieu luimême n'aurait pas pu créer la matière sans une forme,
(1) p. Ramière, L'accord de la philosophie, p. 46, p. 18.
(2) « Supposciites malcriam inseparabilcm quidem , sed conirariis (formis) subjectum. » Aristote, De General., l.II, c. i id.—Physi. !. I c. m, §4.
(3) S. Th. Quodlib. q. 1. a. 1.
et pour mettre en lumière cette doctrine d'une manière plus saisissante, il avait comparé l'information de la matière par le Créateur, à l'articulation de la parole, ou à la modulation de la voix. Celui qui parle ou qui chante ne commence pas par émettre un son, pour lui donner ensuite une modulation musicale, mais il doit produire l'un et l'autre à la fois. Ainsi, nous dit le saint Docteur, Dieu a-t-il dû produire en même temps la Matière et sa Forme (1).
Après ces explications nous n'hésitons pas à conclure qu'il y a là un malentendu regrettable et que la pensée de saint Thomas ou d'Aristote n'a pas été saisie.
En affirmant que la Matière est réellement distincte de la Forme ils n'ont pas voulu dire que ces dcu?: éléments sont physiquement séparables, et qu'ils ont une exutencc distincte, mais seulement qu'ils ont une essence distincte : ce qui est bien différent. « Forma, nous dit Aristote, ratione separabilis est, » et il en donne pour preuve la distinction de son essence : « quum sit hoc quid (2). »
Il ne s'agit donc nullement d'une distinction réelle d'existence, mais d'une distinction réelle d'essence. La première est du ressort de la chimie ou de l'observation physique, la seconde ne relève que de la philosophie et du raisonnement.
Je sais bien que les traités modernes de logique se contentent de parler des distinctions réelles ou physiques, et des distinctions de raison. Mais cette énumération est-elle bien complète?
(t) « Sicut vox Diateria est verborum, verba vero formatam voccm iiuiicant; non autem qui loquitur, prius emiltitt informera vocem, quam possit postea colligerc alque in vcrba formare ; ita Creator Deus non priore tempore fecil informera maleriam et eam per ordinem quarumcumquc naturaruin, quasi secunda considcratione forraavit : formatam quippe creavit materiam. » S. Augustin. De Gnirsi, lib. I, c. xv. Cnnfess. 1. XUI, c. xxix.
(2) Forma, quum sit boc quid, ralione separabilc est... tertium vero quod ex his (materia et forma) lit, est separabile simpliciler. » Arisl., Melaph., 1. VU, c. i, ^ 6. — Cfr. P/ij/s., 1. I, c. ii, g 10, 15; c. m. g 4, etc. MATlI'.r.F: KT I''Oi;.UE. li
210 ÉTUDKS PHILOSOPHlQUliS
Prenons quelques exemples. Deux vaisseaux ont des existences réellemcntdistinctes et séparées; au contraire la vitesse et la (/ircctw/i de leurs mouvements sont inséparables (luoiqu'ellcs aient des natures ou des essences réellement distinctes : on peut moditier la direction sans chanf^er la vitesse, ou changer la vitesse sans moditier. la direction. Enfin, dans chaque vaisseau le toi/t n'est pas réellement distinct de ses parties, puisque leur existence, ainsi que leurs essences sont communes : ce n'est là qu'une distinction de raison , tandis que dans le second exemple, il y a distinction réelle d'essence, et dans le premier distinction réelle d'existence.
Les distinctions réelles d'essence sont dites réelles, parce qu'elles sont réellement dans l'objet analysé par la pensée, quoique leur séparation du sujet soit purement abstraite ou fictive. Au contraire, la distinction de raison est tout entière dans notre esprit, et dans ses différents points de vue.
On voit donc clairement que dans les deux premières distinctions, la différence est dans les choses, tandisque dans la troisième la différence n'est que dans notre conception.
Mais, me direz-voos, est-il possible de concevoir deux choses réellement différentes par leurs essences et n'ayant qu'une seule et même existence?
Nous répondrons qu'il est en effet impossible de les voir des yeux du corps ou de l'imagination ; mais qu'il n'est pas bien difficile de les concevoir par une abstraction de l'esprit. 11 suffit qu'elles aient une essence différente pour les concevoir à part, et qu'en même temps elles soient chacune si incomplètes qu'elles aient besoin pour exister de se soutenir mutuellement, ou de se subordonner dans une dépendance mutuelle.
La vitesse peut-elle exister sans une direction? une direction du mouvement peut-elle exister sans une vitesse ? Pas davantage. Et cependant la direction n'est pas la vitesse : un enfant est capable de se faire une idée de l'une ou de l'autre séparément, parce qu'elles ont deux
MATIKUr:; KT FOHME 211
essences distinctes quoique réunies de fait dans une même existence.
Il est vrai que la direction et la vitesse ne sont que des qualités accidentelles d'une substance; mais nous aurions pu choisir comme exemple les parties substantielles contcmies dans une définition. Lorsque nous disons que l'homme est un animal raisonnable, nous affirmons par là même que l'animalité et la rationabililé sont deux essences réellement ditférentes réunies dans un seul être humain.
Ainsi en est-il de la matière et de la forme :
Inséparables quant à l'existence, elles sont séparables par abstraction en deux essences réelles profondément dissemblables. La matière ne change pas ; la forme subit des changements spécifiques; le même être restant identique quant à sa matière, devient tout autre quant aux qualités et aux énergies spécifiques ; ce trait caractéristique suffirait à nous faire saisir la distinction profonde de ces deux essences puisque l'une est affectée, tandis que l'autre ne l'est pas.
Nous avons d'ailleurs insisté dès le début de ce travail sur toutes les autres différences et même sur les oppositions radicales entre ces deux essences et les qualités qui en découlent. Nous avons montré combien :
\! étendue d'un corps était opposée à son unité ;
Sa divisibiiiték son indivision ;
Son inertie à son activité ;
Son identité à ses variations et métamorphoses.
D'où nous avons déjà conclu à la nécessité et à la distinction d'un double principe capable d'expliquer ces antimonies apparentes dans un môme être corporel.
Après ces explications, il nous paraît superflu de réfuter ceux qui soutiennent encore que la distinction scolastique entre la matière et la forme est « uniquement fondée (J) » sur un fait scientifiquement faux : la transmutation mutuelle des éléments. Cette hypothèse ca-
(1) IV UaiiiiiTo, L'accord de bi philosophie, p. 47.
rcssée par l'alchimie des anciens et rajeunie par certaines théories chimiques modernes, et dont nous avons à peine jusqu'ici prononcé le nom, nous a-t-elle servi de fondement ou d'auxiliaire dans nos démonstrations ? Nous sommes- nous jamais appuyé sur la possibilité de changer le cuivre en or, et les autres corps simples les uns dans les autres ? Évidemment non. Aristote luimême, selon la juste remarque de Barthélémy Saint- Hilaire, c ne croyait pas cette théorie de la transmutation à l'abri de toute critique (1) ». Comment aurait-il eu la témérité d'en faire l'assise fondamentale de son système ?
Nous nous sommes uniquement appuyé, comme on vient de le voir, sur les différences radicales entre les deux essences de la Matière et de la Forme, et sur les variations spécifiques que l'un de ces deux principes peut subir tandis que l'autre ne change pas(2). Il est vrai que cela suppose les changements de nature des éléments, soit dans des composés chimiques, soit dans des composés vivants, par exemple le changement de l'oxygène et de l'hydrogène en'eau, et celui delà nourriture en chair vivante. Mais c'est là un fait scientifique certain, comme nous l'avons établi.
Sans doute la preuve serait encore plus forte, si à ces premiers changements reconnus par les sciences modernes, s'ajoutaient encore ces changements merveilleux que les anciens espéraient découvrir : Prsesertim, nous dit Aristote, si ex scsemutuo fiantÇi),mdXs il est clair que ce surcroît de démonstrations est inutile et que nous pouvons facilement nous en passer. Il nous a suffi d'avoir constaté scientifiquement les autres changements spécifiques ; et pour achever d'en comprendre toute la portée, nous allons poser une dernière question sur leur nature. Sont-ils vraiment des changements substaniich, comme le croyaient les anciens?
(i) Aristote (B. S. H), Z)c General., p. 158, uote li.
(2) Cfr. Aristote P/iy.sJc. 1. I, cii.g 6.— De Gênerai., 1. x, l 1, 2. Mclaph., 1. in, c. \iii, g 6, etc.
(3) Aristote, de Cœlo, 1. IV, c. v.
Y a-t-il des changements substantiels?
Les changements substantiels ! Voilà une autre pierre de scandale pour les savants modernes. Ce mot seul a le privilège de provoquer leur sourire etleur incrédulité. Il semble qu'on leur parle de magie blanche ou de prestidigitation à l'usage des Robert-Houdin, ou bien de quelque autre mystère tout à fait étranger au domaine de la science.
Parmi ceux de nos contemporains qui ont essayé de se réconcilier avec l'Ecole, et qui ont même combattu vaillamment pour la Matière et la Forme, il en est qui n'ont vu là « qu'une phantasmagorie de principes, d'êtres qui émergent ou immergent comme polichinelle dans sa cabine », et qui félicitent <( les sciences modernes et le cartésianisme d'avoir nettoyé le terrain scientifique (1) ».
Il nous semble que cette appréciation est le comble des malentendus et de la confusion des langues, pour ne pas dire de la confusion des esprits.
Il est temps, croyons-nous, de nous expliquer sur ce point et de faire un peu de lumière. Espérons qu'il ne sera pas trop difficile de nous entendre, surtout après toutes les explications qui ont précédé.
Que nous a dit la science elle-même sur la nature des combinaisons chimiques? Nous Tavons vu; elle résume sa pensée en deux mots : la masse matérielle des éléments y demeure identique, tandis que leur nature spécifique change radicalement.
Or nous n'avons fait que traduire cette formule en langage métaphysique en disant : Donc le principe matériel demeure, tandis que le principe formel change.
(1) Dr. Frédault, Formr ri MalièTc, p. 224.
214 • ÉTUDE9 PHILOSOPIIKJUES
Toute cette longue étude a eu pour but de montrer l'équivalence parfaite de ces deux formules.
Il s'agit maintenant de savoir si l'on ne pourrait pas donner à. ce changement partiel ainsi délini, le nom de changement substantiel.
Formulons nettement le problème. Étant donné que la substance des êtres corporels se compose de Matière et de Forme ; que d'autre part, dans un composé chimique, la matière n'ayant pas changé, la forme est devenue tout autre et spécifiquement ditférente, on demande si l'être substantiel est resté le même.
Cette question nous remet fatalement en mémoire la question légendaire du fameux couteau à Jeannot. Si la lame seule était changée, le couteau resterait-il le même? Et si l'on changeait successivement et la lame et le manche, le couteau resterait-il toujours le même?
On sait que Jeannot soutenait l'aftirmative même pour la seconde hypothèse. Nous nous permettrons de croire que Jeannot avait tort, et qu'il se trompait pour les deux cas à la fois.
Nous inclinons à penser que si l'un des deux principes substantiels change, la substance ne peut plus être dite rester la même. Et cela est encore plus manifeste lorsque le principe qui change est le plus important des deux. Or, c'est ici le cas (1); le principe qui change est le principe spécifique et actif dont les manifestations sensibles sont pour nous le seul fondement possible de nos distinctions et classifications scientifiques.
En conséquence nous ne saurions blâmer l'École d'avoir nommé les changements en question, des changements substantiels. Mais si ce nom a tant de peine à s'acclimater dans les esprits modernes, nous n'hésiterions pas à faire le sacrifice du mot malheureux et à le remplacer par celui de « changements dans les propriétés spécifiques de la substance » — ou bien, celui de « manifestation
(1) « Forma est maiiis, quam materia, natura. » — Kat |j.5X).ov auT?) y-opar^ yuTi; TT|Ç •jArj;. Arislote, Phys., lib. II, c. 1, g 12.
MATIÈHE ET FORME ^15
nouvelle et spécitiquemcnt ditîcrente du môme substratum matériel ». — Ce sont là des péri[)hrases qui ont au tond le même sens et qui ne sauraient être olTensives des oreilles scientitiques les plus délicates.
Et si quelque esprit plus subtil nous faisait remarquer que non seulement la Matière reste dans le composé, mais aussi la Forme, au moins en puissance virtuelle, nous lui répondrons que ce qui n'est qiien puissance dans un corps, ne lui donnant pas son être spécifique, ne saurait être un élément suffisant de classification.
Aristotenous l'enseigne expressément: « chaque être reçoit la nomination qui le désigne, bien plutôt quand il est en acte, que lorsqu'il est simplement en puissance (1))). — Ainsi par exemple, nous dit-il, « la chair et l'os lorsqu'ils ne sont qu'en puissance, n'ont pas encore leur nature propre, jusqu'à ce qu'ils aient revêtu cette espèce et cette forme qui est impliquée dans leur définition essentielle, et qui nous sert à déterminer ce qu^est la chair et ce qu'est l'os (2) ».
Et la raison de ce principe est facile à saisir : nous ne pouvons juger de l'essence de l'être que par son acte et les opérations qui nous manifestent cette essence. C'est l'acte qui est plus notoire pour nous, puisque c'est la seule chose qui frappe nos sens et que nous puissions atteindre par l'observation : l'essence est directement inabordable. C'est donc la forme en acte, qui seule nous révèle l'essence des choses, et qui seule peut servir de base à nos jugements, à nos dénominations et classifications scientifiques.
Par conséquent, ce sont les changements spécifiques de l'acte formel, qui doivent être appelés par nous des
changements de substance.
Cette règle paraîtra peut-être un peu trop absolue à
(1) "ExauTov yàp TOTE \ïyiia.i, otav ÈvteaexîÎï 'h< |Jià'>'-ov t, ôtav ouvz(X£t Ph\)s. lib. U, c. I, g 12.
(2) .\ristole, Ibid. g 11.
certains savants, qui vont nous demander quelque exception au moins pour les cas ^Wllotropie et iVIsomerie. Nos lecteurs se rappellent en quoi consistent ces curieux pliénomènes, par lesquels un corps simple ou composé semble se métamorphoser en un corps de nature dilTérente en dehors de tout mélange et de toute combinaison avec un autre corps.
En voici quelques exemples. Si l'on introduit une certaine quantité de phosphore ordinaire dans un tube de verre, et qu'après avoir retiré l'air, de manière à faire le vide complet, et refermé le tube à la lampe, on ie chauffe cà une température très élevée, à 300 degrés environ, le phosphore passe à l'état de vapeur qui se solidifie ensuite et se transforme en un corps appelé phospore rouge et dont les propriétés chimiques sont spécifiquement différentes du phosphore ordinaire.
Autres exemples. Le carbone se présente tantôt à l'état de diamant, tantôt à l'état de graphite ou de charbon vulgaire. L'oxygène de l'air sous l'action de l'électricité se transforme en ozo/ie dont la nature ditïère essentiellement de l'oxygène de l'air, etc.
Tous les savants sont unanimes à constater qu'après sa métamorphose le corps n'est pas seulement changé dans ses propriétés physiques et accidentelles, comme le serait l'eau par exemple à l'état liquide, solide ou gazeux, mais qu'il est changé dans sa nature intime et que ses propriétés chimiques sont devenues spécifiquement différentes.
D'autre part ces mêmes savants croient pouvoir dire que le diamant est le même corps que le charbon, ou que le phosphore ordinaire est le même corps que le phosphore rouge, et ils nous invitent à adopter leur langage.
Nous n'éprouvons aucune répugnance à dire nous aussi : c'est le même corps, matériellement, mais il est clair qu'on ne saurait nous imposer de dire que c'est aussi le môme corps formellement; ce serait contredire les expériences sur lesquelles les savants sont, paraît-il, assez unanimes.
Mais d'autre part, puisque l'un des deux principes substantiels aévidcmmcnt changé dans les substances de ces corps, nous ne saurions réprouver l'expression de ceux qui voudraient conserver l'ancienne manière de parler et dire : Il y a là un changement dans la substance même de ces corps. Bien plus, nous croirions l'ancienne terminologie plus exacte, car il est bien plus naturel de classifier les corps par leur forme que par leur matière, comme nous l'avons établi.
Mais nos adversaires ne se tiennent pas encore pour battus, et voici qu'ils nous répliquent : lorsque le ver-àsoie se métamorphose en chrysalide, et celui-ci en par pillon, refuseriez-vous de dire que ce sont là les métamorphoses du même insecte et du même individu?
Cette comparaison qui est fréquemment employée par divers auteurs, nous semble mal choisie etporter à faux. A travers ces transformations successives du même insecte nous pouvons facilement constater la persévérance non seulement de sa matière, mais aussi de sa vie indi viduelle qui ne se termine qu'après la reproduction de l'espèce, dans une phase dernière ; et par conséquent puisque sous diverses modifications accidentelles le principe vital ou formel demeure en même temps que le principe matériel, il n'y a plus lieu d'admettre un vrai changement dans la substance; la terminologie moderne qui est ici d'accord avec l'ancienne, est tout à fait irréprochable.
D'ailleurs ce n'est point au philosophe, ce n'est pas à nous de discuter si dans tel cas en particulier, la transformation est essentielle ou accidentelle; c'est au savant à étudier les phénomènes physiques, chimiques ou biologiques, et à établir si la différence entre deux êtres est vraiment spécifique, ou si elle ne l'est pas, et dans les cas, si nombreux et si difficiles, où le doute est possible, c'est encore au savant qu'il appartient de discuter ces problèmes si obscurs et si délicats.
Mais dès qu'il est prouvé que la différence qui les sépare est fondamentale et spécifique, le philosophe a
droit d'intervenir et de conclure du cliangenient spécilique au changement du principe formel, et du changement de principe formel au changement de substance, alors même que la matière resterait identique.
Tout nous porte à ci'oire, en eiîet, qu'un même atome matériel a pu être doué par le Créateur, de plusieurs puissances, de plusieurs aptitudes fondamentales, qui se manifestent tour à tour, sous diverses inlluences, et produisent les singulières métamorphoses que la science constate, soit dans la structure moléculaire, soit dans les propriétés spécifiques des êtres matériels.