I. A Sr.IKNCK F.T LA FOf
la t'ois riiitellig'once souveraine et la souveraine liberté, comment oser lui interdire de se mêler des choses d'ici-bas, de suivre du regard les êtres qu'il a créés, de veiller à leurs destinées, et, au besoin, de leur manifester par quelque; coup d'éclat ses solennelles volontés ? Il le peut à coup sûr, puisqu'il est libre et tout-puissant. L'idée de Dieu ainsi conçue, l'idée du Dieu complet, du Dieu vivant, la question se transforme : ce qui devient inadmissible, ce n'est plus d'établir la possibilité des miracles, c'est d'en prouver l'impossibilité.
Aussi nos grands critiques d'aujourd'hui, ceux-là du moins qui sont vraiment habiles, n'ont garde de tenter cette démonstration. Ils attaquent autrement les faits surnaturels, non pas comme impossibles, comme insuffisamment prouvés ; au lieu de les nier, ils tentent d'infirmer l'autorité de ceux qui les attestent. Quels témoins leur faudrait-il donc? Notez qu'en matière d'histoire, lorsqu'il s'agit de faits réputés naturels, même de faits extraordinaires et plus ou moins douteux, la preuve testimoniale, la tradition leur paraît suffisante, et en effet, dans la plupart des cas, que deviendrait l'histoire si cette sorte de preuve n'était pas admissible? Mais pour les faits surnaturels ils sont bien moins accommodants. Il leur faut d'autres garanties. C'est la preuve authentique, en bonne forme, dûment libellée, qu'ils déclarent exigible : sans quoi point de croyance. Ils
n'offrent de se rendre qu'à cette condition. D'où il
suit que la Divinité, chaque fois qu'elle se proposerait de porter quelque atteinte aux lois de la nature, serait tenue d'en notifier avis à ses contradicteurs. Ceux-ci produiraient leurs témoins ; l'opération serait faite en leur présence, et, le miracle consommé, on dresserait procès-verbal. — Vous croyez que nous voulons rire, ou tout au moins que nous exagérons : nous ne sommes qu'un écho fidèle, et nous pourrions citer la page où ce système est exposé comme unique moyen de remettre en crédit les miracles. N'insistons pas : cette façon d'exiger des preuves impossibles, de se déclarer prêt à croire tout en mettant à sa croyance de chimériques conditions, est-ce autre chose qu'un subterfuge, un moyen d'éluder ce qu'on n'ose pas résoudre et de détruire par la pratique ce qu'en principe on semble concéder?
Quant à ceux qui, plus francs, moins diplomates, peut-être aussi moins avisés, nomment les choses par leur nom, et proclament hautement comme un dogme nouveau, comme le grand principe de la critique régénérée, la négation absolue des faits surnaturels, il faut voir de quel ton, de quel air, avec quel magnifique dédain ils vous prennent en pitié, vous esprits assez simples pour croire que le Tout- Puissant pourrait bien être aussi intelligent et libre! Comme ils vous signifient qu'entre eux et vous tout commerce est rompu, que vous n'avez rien à faire ^e leurs livres, attendu que^ ne prenant souci ni
de VOS censures, ni de votre approbation, ce n'est pas pour vous qu'ils écrivent. On serait bien tenté de rendre avec usure ces superbes dédains; mais il y a mieux à faire. Nous avons montré tout à l'heure que riiomme, dans les limites de sa puissance et de sa liberté, peut modifier les lois de la nature ; voyons maintenant si Dieu, dans sa sphère infinie, n'a pas aussi même pouvoir, s'il n'en a pas donné quelque éclatant exemple.
Il en est un qui, par ordre de date et d'évidence, domine tous les autres. Ce n'est pas un de ces faits dont la preuve ne nous est parvenue que par récit, par témoignage, soit écrits, soit traditionnels. Tous les récits se peuvent contester, tous les témoins se peuvent récuser : ici le fait parle lui-même, directement, il est patent, irréfutable. C'est l'histoire de nos premiers parents, du commencement de notre race, car notre race a commencé : ceci ne fait pas question. Il n'en est pas de l'homme comme de l'univers, aucun sophiste n'oserait dire que l'homme ait existé de toute éternité. La science sur ce point est d'accord avec la tradition, et détermine à des signes certains l'époque où cette terre a pu être habitable. L'homme a donc pris naissance un certain jour, et il est né, cela va sans dire, tout autrement qu'on ne naît aujourd'hui, premier de son espèce, sans père ni mère, par conséquent. Dès lors, les lois de la nature, pour cette fois du moins, n'ont point eu leur effet. Une puissance supérieure agis-
sant à sa guise, a opéré, en dehors de ces lois, plus simplement, plus promptement, et le monde a vu s'accomplir un fait évidemment, nécessairement surnaturel.
r Voilà pourquoi certains savants se donnent tant de peine, et depuis si longtemps, pour trouver un moyen plausible d'expliquer scientili([uement, comme un fait naturel, cette naissance du premier homme. Les uns voudraient que le mot de l'énigme fût dans la transformation des espèces : singulière façon d'échapper au miracle que de tomber dans la chimère! Si quelque chose en effet est prouvé et devient chaque jour de plus grande évidence, à mesure que le monde vieillit, c'est que la conservation des espèces est un principe constitutif de tout être vivant. Essayez d'enfreindre cette loi, vous en serez pour votre peine. Les croisements entre espèces voisines et les variétés qu'ils produisent ne sont-ils pas frappés au bout d'un certain temps d'une infaillible stérilité? Ces tentatives impuissantes, ces simulacres de créations aussitôt avortées, ne sont-ils pas le signe manifeste que toute création véritable d'une espèce vraiment nouvelle est interdite à l'homme? Et vous voulez que, dans les premiers âges, dans les temps d'ignorance, ces sortes de transformations se soient accomplies sans effort, lorsqu' aujourd'hui, malgré Ja. perfection des instruments et des méthodes, malgré les secours de tout genre que nous tenons de la science, elles sont radicalement impos-
sibles ! Essayez donc do faire un liomme. C'est une affaire de temps, dites-vous : soit; commencez toujours, qu'on vous voie à l'ouvrage, et meltez-y le temps, mettez-y des milliards de siècles, jamais du plus intelligent des singes vous ne ferez un homme, même le plus borné.
Ce rêve évanoui, on en invente un autre. De la transformation des espèces on se rabat sur les générations spontanées, toujours avec même intention, pour établir qu'on peut faire naître un homme avec ou sans parents, que la nature^ selon les circonstances, peut employer l'un ou l'autre moyen, et que l'un n'est pas plus miraculeux que l'autre. On sait, sur ce sujet, à quel degré de démonstration rigoureuse et de lumineuse évidence la science est parvenue, quelles expériences solennelles ont établi la vanité de cette conjecture trop souvent reproduite et prise au trop grand sérieux; mais à supposer même que le doute fût encore possible et qu'on pût croire à l'éclosion de petits êtres naissant d'euxmêmes, sans germe ni générateur, en quoi ce mode de production serait-il du moindre secours pour la question qui nous occupe, pour expliquer et rendre naturelle la naissance du premier homme? Quelle estla prétention suprême de la génération spontanée, ou, pour mieux dire, de ceux qui la patronnent? En quel état se vantent-ils de pouvoir mettre un homme au monde? A l'état d'embryon, de fœtus, ou tout au plus de nouveau-né. Personne encore
ne s'est permis de croire à l'éclosion subite d'un adulte, d'un homme fait, en possession de sa taille, de sa force et de ses facultés. Or c'est pourtant ainsi que le nouvel habitant de la terre a dû s'y trouver jeté; c'est à la condition de pousser d'un seul jet, d'être né homme et vigoureux, qu'il a pu vivre, se défendre, s'alimenter, se perpétuer, et devenir le père du genre humain. Faites-le naître à l'état d'enfance, sans mère pour le protéger^ le réchauffer et le nourrir, il périra le second jour de faim, de froid, ou dévoré. La génération spontanée, fut-elle donc sortie victorieuse des épreuves où elle a succombé, fût-elle cent fois reconnue possible, ne servirait encore de rien pour éclaircir notre problème. Le seul moyen de le résoudre, le seul qui soit satisfaisant, même pour la raison, c'est d'avouer franchement qu'il y a là quelque chose de supérieur et d'étranger aux lois de la nature. Pour expliquer l'apparition sur terre du premier homme, il faut nécessairement l'homme de la Genèse, fait de la main du Créateur.
Ceci n'est point un jeu d'esprit, un artifice, un paradoxe, c'est de la pure vérité. On peut refuser d'y croire, mais à la condition de n'y point regarder. Tout esprit sain, de bonne foi, capable d'attention, étudiant froidement la question, est invinciblement forcé de la résoudre comme l'a résolue la Genèse. Il peut conserver des doutes sur l'exactitude matérielle de certains ^ots et de certains détails, mais le fait principal, le fait
surnaturel, l'intervention du Créateur, il faut que sa raison Tadopte comme l'explication la meilleure et la plus sensée, la seule explication possible de cet autre fait nécessaire, la naissance d'un homme dans la force de l'âge, ou tout au moins adolescent.
Voilà donc un miracle bien et dûment prouvé. N'y eût- il au monde que celui-là, c'en serait assez pourjustitier la croyance au surnaturel, infirmer tout système d'absolu fatalisme, démontrer la liberté divine, et mettre l'homme à son vrai rang; mais il faut bien le dire si, depuis qu'elle existe, l'espèce humaine n'avait eu d'autre preuve de la sollicitude de son créateur, que cet acte miraculeux, par lequel elle a pris naissance, si d'autres communications, d'autres secours, d'autres clartés ne lui étaient pas venus d'en haut, que saurait-elle aujourd'hui des mystères de sa destinée^ de tous ces grands problèmes qui l'assiègent et la préoccupent? Elle en aurait à peine quelques notions confuses, et le monde n'aurait encore vu naître que de grossières ébauches de religion.
La création de l'homme, en effet; ne suffit pas à révéler sa propre raison d'être. Elle n'est pas un de ces miracles d'où jaillit la lumière pour éclairer le monde; c'est une manifestation de la puissance divine, ce n'est pas un enseignement de ses volontés. Tout à l'heure, au contraire, nous verrons appat^aître un autre fait non moins mystérieux qui parlera plus clairement. Ce ne sera plus au sortir du chaos, sur
la terre à peine affermie, mais en pleine civilisation, à l'époque la plus historique, la plus ouverte aux regards, que ce nouveau miracle aura lieu. Les ténèbres seront dissipées, et le jour se fera dans les cœurs : bienfaisante clarté, longtemps promise et attendue, sorte de complément de la création de l'homme, ou plutôt vraie création nouvehe, apportant à l'humanité, avec l'amour et le pardon célestes, des réponses à toutes ses questions, des solutions à tous ses doutes.
Pendant la longue série de siècles qui sépare ces deux mystères, ces deux grands faits surnaturels, la création et la rédemption de l'homme, le genre humain, réduit à ses propres lumières, n'en poiu-suit pas moins sans relâche la recherche des vérités divines et le secret de sa destinée ; mais il marche au hasard, il tâtonne, il s'égare. Chaque peuple, sui chaque coin de terre, résout l'énigme à sa façon, chacun se forge son idole; c'est un incohérent spectacle, et de tous ces cultes informes et bizarres, parfois impurs et monstrueux, il n'en est pas un seul qui donne à l'homme la solution complète et sérieuse des problèmes moraux dont il est poursuivi. Ces prétendues réponses ne répondent à rien et ne sont qu'un amas d'erreurs et de contradictions.
Est-ce donc à de telles fins que l'homme a été créé? En le fabriquant de ses mains, en lui enseignant lui-même dans un commerce intime l'usage de ses facultés, le Créateur ne.l'a-t-il pas formé à voir, aimer, sei'vir la vérité? Oui, et de là ces lueurs
instinctives dont reste dotée notre race; mais en même temps que l'intelligence, l'homme a reçu la liberté, cet autre don, ce don suprême qui l'assimile à son Auteur et lui impose, avec l'honneur de la personnalité morale, le fardeau de la responsabilité. Mis à l'épreuve, l'homme a donc pu choisir, et il a mal choisi; il a failli, il est tombé. Évidemment un troul)le immense, im désaccord profond a dû suivre sa faute, et le père offensé a retiré sa grâce au fils désobéissant : ils se sont éloignés l'un de l'autre, le coupable parce qu'il a craint son juge, le juge par horreur du péché; mais sous le juge reste le père. L'exil sera-t-il donc éternel? Non, la promesse en est faite à ceux-là mêmes dont la faute est punie, et l'heure de la miséricorde est annoncée d'avance, dès l'instant même du châtiment.
Tout n'est donc pas rompu entre le Créateur et cette race infidèle ; un lien va subsister, une poignée de dignes serviteurs va garder le bienfait de son paternel commerce. En doutez-vous? Comment expliquer autrement, lorsque pendant plusieurs milliers d'années l'espèce humaine tout entière, en tous lieux et sous tous les climats, s'incline, se prosterne devant les forces de la nature, les déifie et les adore ; comment expliquer, disons-nous, qu'un petit groupe d'hommes, un seul, reste fidèle à l'idée d'un seul Dieu? — Question de race, dites-vous; question plus générale qu'on ne pense, sémitique et non pas hébraïque. — Prenez garde; une philologie vrai-
ment impartiale et incontestablement savante affirme aujourd'hui le contraire. La preuve en est donnée, c'est aux Juifs seulement qu'appartient le monothéisme, fait unique, isolé, que la raison ne défend pas de croire providentiel, puisqu'il est tout, au moins extraordinaire et merveilleux. Ainsi, pendant que l'antique alliance entre l'homme et son Créateur se perpétue sur un seul point du globe, point presque, imperceptible dans l'immense famille humaine, pendant que la vérité divine, encore voilée et incomplète, mais sans mélange impur, se révèle comme en confidence et dans une sorte d'à parte à la modeste peuplade choisie parles desseins de Dieu, tout le reste du monde en matière religieuse est livré au hasard et marche à l'abandon.
Pourquoi donc seulement en matière religieuse? Parce que c'est là que la faute a eu lieu. C'est par la. science du divin, de l'infini, de ces mystères dont nul regard ne peut sans Dieu sonder la profondeur, que follement l'homme a voulu se faire égal à Dieu. Quant à la science du fini, la science purement humaine, c'est autre chose : Dieu n'en est pas jaloux. Aussi que dit-il au rebelle en l'exilant et en le châtiant? Travaille, c'est-à-dire: Exerce non-seulement tes bras, mais ton esprit; sois habile, inventif, puissant, fais des chefs-d'œuvre ; monte aussj haut que par toi-nleme ta pensée peut monter ; deviens Homère, Pindare, Eschyle ou Phidias, Ictinus ou Platon. Je te permets tout, sauf d'atteindre sans
moi jusqu'aux choses divines. Là tu trébucheras, tant que tu n'auras pas pour te montrer la route le secours que je t'ai promis. Tu seras idolâtre ; ta raison, ta science, ton .bon sens même ne t'en sauveront pas. N'est-ce pas, en elFel, quelque chose d'étrange, dans ce monde de l'antiquité, que l'extrême infériorité des religions, eu égard aux autres conceptions de l'intelligence humaine? Ne voyez que les arts, les lettres, la philosophie; l'humanité ne peut pas aller plus haut. Vous êtes au sommet de la civilisatton. Tout ce que la jeunesse et l'expérience réunies peuvent enfanter de noble et de parfait, vous le voyez éclore : ces coups d'essai sont des œuvres de maîtres qui vivront jusqu'aux derniers siècles et resteront inimitables. Maintenant, retournez-vous, voyez les religions, interrogez les prêtres : quelle étonnante disparate! Vous vous croyez chez des peuples enfants. Jamais d'un même sol, d'un même temps, d'une même société, vous n'avez vu sortir des fruits si peu semblables. D'un côté, la raison, la mesure, la justesse, l'amour du vrai ; de l'autre, l'excès presque stupide,oudu mensonge, ou de la crédulité. Sous ces fables puériles percent bien çà et là de grands enseignements, débris de la primitive alliance entre Dieu et sa créature; mais ce ne sont que vérités éparses noyées dans un torrent d'erreurs. Le grand défaut, l'infirmité de ces religions antiques, ce n'est pas seulement le symbolisme qui leur sert d'enveloppe, c'est avant tout l'obscurité et la stéri-
lité du tond. Elles ne sont pas capables de dire un mot net et lucide des problèmes de notre destinée. Loin d'en ouvrir l'accès à la masse des hommes, elles semblent prendre à tâche de les cacher aux yeux sous une couche épaisse d'énigmes et de superstitions.
Et c'est là cependant la seule nourriture morale qu'ait reçue pendant des milliers d'années ce genre humain, évidemment puni et séparé de Dieu! Il avait bien, comme compensation, pour lui parler devoir, à défaut de ses prêtres, des sectes, des écoles, des livres philosophiques; mais à combien d'élus profitait ce secours? Les meilleurs, les plus purS; les plus grands philosophes, par qui sont-ils compris? jusqu'où porte leur voix? En dehors de la banlieue d'Athènes, la parole de Socrate lui-même ne pouvait ni relever une âme, ni briser une chaîne, ni faire germer une vertu. Et que disons-nous, sa parole! sa mort même, une admirable mort, la mort d'un juste, reste inféconde et ignorée!
L'heure devenait critique : la société païenne entrait dans sa dernière phase et tentait son dernier effort ; l'empire venait de naître, et, bien qu'il dût offrir au monde, dans sa longue carrière, à côté de spectacles hideux, bien des jours de repos et même de grandeur, on peut dire sans exagération, sans parti pris, que dès le règne de Tibère l'expérience était faite : tous les moyens humains de racheter l'espèce humaine étaient visiblement à bout. C'est alors que, non loin
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des lieux où les traditions primitives plaçaient la création de riiomnie, sous ce ciel d'Orient témoin du premier miracle, allait s'accomplir le second. Une voix douce, humble, modeste et souveraine en même temps fait entendre aux peuples de Judée des paroles inconnues jusque-là, des paroles de paix, d'amour, de sacrifice, de miséricordieux pardon. Cette voix, d'où vient- elle? quel est cet homme qui dit aux malheureux : « Venez à moi, je vous soulagerai, je porterai avec vous vos fardeaux? » 11 touche de sa main les malades , et les malades sont guéris. II rend la parole aux muets, il fait voir les aveugles et entendre les sourds. Ce n'est rien encore que cela. Cet homme sait à fond l'énigme de ce monde; il sait le vrai but de la vie et le vrai moyen de l'atteindre. Tous ces problèmes naturels, désespoir de la raison humaine, il les résout, il les explique sans effort et sans hésitation. Ce qu'il dit du monde invisible, il ne l'a pas seulement conçu, ses yeux l'ont vu, il le raconte comme un témoin fraîchement arrivé. Aussi, ce qu'il en dit est simple, intelligible à tous, aux femmes, aux enfants aussi bien qu'aux docteurs. D'où lui vient ce prodigieux savoir? de quels maîtres, de quelles leçons? Dès sa plus tendre enfance, avant les leçons et les maîtres, il en savait plus que la synagogue. Des études, il n'en a jamais fait. Il a travaillé de ses mains, gagnant son pain au jour le jour. Ainsi ne cherchez pas sur terre, son maître évidemment est au plus haut des cieux.
N'est-ce pas là ce témoin dont nous avons parlé plus haut, ce témoin surhumain, ce témoin nécessaire à toute solution des problèmes naturels et à l'établissement de vrais dogmes religieux? Dire qu'un tel homme est plus qu'un homme, qu'il est un être à part, supérieur à l'humanité, ce n'est pas assez dire ; il faut voir ce qu'il est. Ouvrez donc ces récits, ces narrations candides qui vous gardent le souvenir de sa mission publique, de sa prédication à travers la Judée ; ouvrez ces Évangiles où sont inscrits dans le moindre détail ses actes, ses paroles, ses travaux, ses souffrances et son agonie sans pareille; voyez ce qu'il y dit de lui-même : se donhe-t-il seulement pour prophète? se croit-il inspiré? Non, il se ditFils de Dieu, non pas comme aurait pu le dire tout autre homme à sa place, en souvenir d'Adam; non. Fils de Dieu, dans l'acception du mot la plus franche et la pluslittérale,Filsné de Dieu directement. Fils engendré et de même substance.
Essayez de forcer, de torturer les textes, pour leur en faire dire moins, vous n'y parviendrez pas. Les textes sont formels, ils sont nombreux, sans équivoque. Pour refuser de croire à la divinité de cei homme, vous n'avez qi^i'à choisir entre ces deut moyens : attaquer son propre témoignage, si vous tenez pour vrais les Évangiles, ou bien mettre en soupçon les Évangiles eux-mêmes.
Attaquer son propre témoignage, c'est-à-dire supposer que, par défaut de clairvoyance, il aura pu
de bonne foi se méprendre sur son origine, ou bien encore que, par intention frauduleuse, il s'est attribué sciemment une fausse qualification. Dans les deux ras, tout l'édifice croule. Cet être dont les lumières incomparables vous forçaient à lui donner place au-dessus de l'humanité, le voilà qui n'est pas capable de discerner son propre père. Et d'un autre côté, ce moraliste inimitable, ce chaste et beau modèle de toutes les vertus, le voilà qui vous devient suspect d'une plate supercherie. Point de milieu : il faut que ce mortel soit Fils de Dieu, comme il le dit, ou qu'il descende au dernier rang, parmi les dupes innocentes ou les charlatans imposteurs.
Est-ce au contraire aux Évangiles eux-mêmes que vous vous attaquez? Rien n'est moins difficile si vous restez à la surface. Armez- vous d'ironie, provoquez le sourire, ne traitez rien à fond, vous aurez pour un temps la partie belle et les rieurs pour vous; mais si vous prétendez approfondir les choses et prendre, au nom de la science, les allures de l'impartialité, comme il vous faudra reconnaître que la plupart des faits évangéliques sont historiquement établis, qu'il n'y a là ni mythe ni légende, que le lieu, le temps, les personnes sont absolument hors de doute, de quel droit irez-vous refuser confiance à telle série de faits, lorsque telle autre, adoptée par vous, ne repose ni sur des preuves plus directes, ni sur do meilleurs témoignages^ et n'a d'autre supériorité qu'une prétendue vraisemblance dont vous
réglez la mesure? Rien de plus arbitraire et de moins scientifique que cette façon de faire son choix, de décider que tel évangéliste mérite tout crédit quand il se borne à citer des discours, mais qu'il n'est plus croyable dès qu'il fait lui-même un récit; que tel autre, au contraire, falsifie les discours qu'il rapporte, mais qu'il dit certains faits avec l'accent d'un témoin oculaire. Tout cela n'est que pure fantaisie. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Évangiles, de si près qu'on les serre, résistent à la critique et demeurent à jamais d'indestructibles documents. Quel est le livre d'Hérodote ou la décade de Tite Live qui porte aussi profondément un caractère de bonne foi et de véracité que les récits de saint Matthieu et les souvenirs de saint Jean? Ne vous prenez pas corps à corps avec ces deux apôtres, ces cœurs simples et droits qui disent franchement ce qu'ils ont vu de leurs yeux et entendu de leurs oreilles. Si vous, qui n'étiez pas là et qui n'avez rien vu, vous vous croyez le droit de leur faire la leçon, de leur dire, en vertu de vos lois scientifiques, comment, à leur insu, tout a dû se passer, et par quel art, quel subterfuge, leur adorable maître les a pendant deux ans pieusement mystifiés, sachez bien quel danger vous attend : ce ne sont pas seulement les orthodoxes, les fidèles qui se révolteront et vous crieront : Haro ! du milieu de vos rangs, du sein de vos amis, des contradicteurs moins suspects, des voix plus redoutables, de libres penseurs s'il en fut, mais sincèrement per-
plexes et protbndément lioimt'tos, vous donneront aussi d'absolus démentis *.
Après tout, supposons ({u'ils se trompent, et que le héros de ce ^rand drame ne soit vraiment qu'un thaumaturge habile, qu'y gagnez-vous ? Etes-vous pour cela délivré des miracles ? Vous avez au contraire un miracle de plus, et bien autrement grand que tous les autres : il vous faut expliquer ce fait inconcevable, que la plus transcendante critique est impuissante à supprimer, l'établissement du christianisme dans l'empire romain. Prenez l'Évangile à la lettre, acceptez sans réserves ces faits surnaturels, ces guérisons, ces exorcismes, ces éléments pacifiés, ces lois de la nature violées ou suspendues ; ce n'est pas trop, ce n'est pas assez pour rendre intelligibles les progrès triomphants d'une telle doctrine dans un tel temps, dans une telle société. Il ne fallait pas moins que le souffle des miracles pour
1. « L'âme humaine, comme on l'a dit, est assez grande pour renfermer tous les contrastes. Il y a place dans un Mahomet ou un Cromwell pour le fanatisme à la fois et la duplicité, pour la sincérité et l'hypocrisie. Reste à savoir si cette analogie doit être étendue au fondateur du christianisme. Je n'hésite pas à le nier. Son caractère, à le considérer impartialement, répugne à toute supposition de ce genre. Il y a dans la simplicité de Jésus, dans sa naïveté, sa candeur, dans le sentiment religieux qui le possède si complètement, dans l'absence chez lui de toute préoccupation personnelle, de toute fin égoïste, de toute politique, il y a, en un mot, dans tout ce que nous savons de sa personne, quelque chose qui repousse absolument les rapprochements historiques par lesquels M.Renan s'est laissé guider.» —(M, Edmond Si-herer, Mélanges d'his^oife religieuse, p. 93-94.)
ébranler ainsi le monde, renverser toutes les idées reçues, changer de fond en comble l'état moral et social des peuples, et leur ouvrir des horizons non pas seulement plus larges et plus purs, mais absolument nouveaux. — Si donc vous dites vrai, si cette immense révolution repose sui- une comédie, s'il faut tenir pour faux ces miracles partiels qui entourent et expliquent le miracle principal, qui le précèdent, le préparent et semblent lui frayer la voie, qu'en résultera-t-il ? Vous n'aurez pas détruit le miracle principal, il n'en sera que plus miraculeux.
Ne perdons pas de vue notre point de départ. Nous cherchions un moyen pratiqué et populaire de résoudre les grands problèmes de notre destinée, et nous avons acquis 4a preuve que, pour suffire à cette tâche, la science humaine fait d'inutiles efforts, nous avons vu qu'il n'existe pour l'homme qu'un moyen de toucher le but, que les solutions véritables, c'est de la foi qu'il les doit attendre, de ce don merveilleux qui, sous l'autorité d'un témoignage surhumain, lui fait croire avec certitude aux choses que ni les yeux du corps, ni les yeux de l'esprit ne peuvent directement atteindre. Le témoignage qui sert de base aux convictions chrétiennes a-t-il l'autorité voulue ? en d'autres termes, est-il vraiment divin ? Nous croyons l'avoir établi, et la moindre lecture d'une seule page des Évangiles le démontre encore mieux que nous. Aussi, voyez l'admirable harmonie du système chrétien, et quelles réponses aussi claires que sublimes il oppose à tous ces problèmes restés si longtemps insolubles! C'est par cette aptitude à percer les mystères, à lire dans l'invisible, à démêler l'inextricable, non moins que par sa miraculeuse victoire, que le christianisme
démontre et le vrai caractère de sa propre orif?ine et la sincérité de son divin fondateur.
Il nous souvient, à ce sujet, d'une page touchante qu'on nous permettra de citer ; elle est d'un homme qui, naguère, ici même, recevait un éloquent tribut de regrets et d'éloges, et dont tous les amis de la saine philosophie portent encore le deuil après plus de vingt ans. Dans une leçon restée célèbre, à propos de ces mêmes problèmes de la destinée humaine, M. Jouffroy parlait ainsi : « Il y a, disait-il, un petit livre qu'on fait apprendre aux enfants et sur lequel on les interroge à l'église ; lisez ce petit livre, qui est le catécliisme , vous y trouverez une solution de toutes les questions que j'ai posées, de toutes sans exception. Demandez au chrétien d'où vient l'espèce humaine, il le sait; oii elle va, il le sait; comment elle va, il le sait. Demandez à ce pauvre enfant, qui de sa vie n'y a songé, pourquoi il est ici-baS; ce qu'il deviendra après sa mort ; il vous fera une réponse subhme qu'il ne comprendra pas, mais qui n'en est pas moins admirable. Demandezlui comment le monde a été créé, et à quelle fm; pourquoi Dieu y a mis des animaux, des plantes; comment la terre a été peuplée; si c'est par une seule famille ou par plusieurs; pourquoi les hommes parlent plusieurs langues, pourquoi ils souffrent; pourquoi ils se battent, et comment tout cela finira; il le sait, Origine du monde, origine de l'espèce, questions des T'àces, destinée de l'homme en cette
vie et en l'autre, rapports de l'homme avec Dieu, devoirs de l'homme envers ses semblables, droits de l'homme sur la création, il n'ignore de rien, et quand il sera grand, il n'hésitera pas davantage sur le droit naturel, sur le droit politique, sur le droit des gens, car tout cela sort, tout cela découle avec clarté et comme de soi-même du christianisme. Voilà ce que j'appelle une grande religion : je la reconnais à ce signe, qu'elle ne laisse sans réponse aucune des questions qui intéressent l'humanité K »
Nous aimons à relire ces paroles d'un maître et d'un ami, qui, à son jeune âge, s'était nourri des vérités chrétiennes, et qui peut-être les eut encore goûtées si les épreuves de la vie s'étaient prolongées pour lui. Il faut se garder sans doute de prêter à ceux qui ne sont plus nos propres sentiments, mais il est bien permis de garder de leur âme un fidèle et complet souvenir. Même au temps où Jouffroy portait le poids du doute, lorsqu'il laissait sa plume nous dire avec complaisance « comment les dogmes finissent, » il eût fallu bien peu de chose pour qu'il apprît à ses dépens comment ils se perpétuent ! La croyance a ses mauvais jours ; ses rangs se déciment parfois, l'armée semble se fondre : elle ne saurait périr. Pour remplacer les déserteurs, pour la recruter sans cesse, n'y a-t-il pas les douleurs, les misères de ce monde, le besoin de prier et la soif d'espérance?
1, Mélanges philosophiques, par M. Th. Jouffroy- 1 vol. in-8", 1833, p. 470.
Laissons là ce doux et profond penseur, dont nous aimons à suivre, à travers le passé, la lumineuse trace ; revenons au grand et ferme esprit qui aujourd'hui nous occupe et à qui tant de liens et tant de souvenirs nous attachent aussi. Sans l'avoir suivi pas à pas nous ne l'avons pas perdu de vue. Nous avons côtoyé son œuvre en essayant d'en exprimer l'esprit. Il faudrait maintenant revenir en détail sur chacune de ces méditations. Que de choses nous ont échappé ! que de traits de lumière, que d'aperçus, que de pensées ! Nous avons tout au plus rendu compte de la partie du livre où les limites de la science, la croyance au surnaturel et surtout la merveilleuse concordance entre les dogmes chrétiens et les problèmes religieux que l'homme apporte en naissant, sont exposées avec tant de grandeur et tant d'autorité. Ce que Jouffroy, dans la page que nous avons citée, indique d'un simple trait, M. Guizot l'établit par preuves convaincantes en mettant chaque dogme vis-à-vis du problème auquel il correspond. Personne encore n'avait donné à l'harmonieuse relation de ces demandes et de ces réponses un tel caractère d'évidence. Ce sont aussi deux morceaux qui demanderaient un examen à part que les deux méditations sur la révélation et sur l'inspiration des livres saints. Il y a là des idées d'une rare sagesse, des distinctions qui font la juste part à l'ignorance humaine sans que le vrai caractère d'inspiration qui brille dans ^es saints livres puisse
en souffrir la moindre atteinte. Mais le principal honneur de cette œuvre, ce qui lui donne à la fois sa plus franche couleur et son parfum le plus prononcé, ce sont les deux dernières méditations. Dieu ielon la Bible, Jésus-Christ selon l'Évangile.
Ces deux tableaux sont de style différent comme les deux sujets le commandent. Rien de plus hardi, de plus abrupt, de plus vraiment biblique que le portrait du Dieu des Hébreux, de ce Dieu qui « n'a point de biographie, point d'aventures personnelles, » à qui rien n'arrive, chez qui rien ne change, toujours et invariablement le même, immuable au sein de la diversité et du mouvement universel. « Je suis Celui qui suis. » 11 n'a pas autre chose à vous dire de lui-même, c'est sa définition, son histoire; nul n'en peut savoir rien de plus, comme aussi nul ne le peut voir, et malheur s'il était visible! son regard donnerait la mort. Entre l'homme et lui quel abhne !
Aussi la distance est grande pour passer d'un tel Dieu au Dieu selon l'Évangile, de Jéhovah à Jésus- Christ. Quelle nouveauté! quelle métamorphose! Le Dieu solitaire sort de son unité ; il se complète tout en restant lui-même ; le Dieu courroucé dépose sa colère, il s'émeut, s'humanise ; il rend à l'homme son amour, il l'aime assez pour se charger lui-même de racheter sa faute dans le sang de son Fils, c'està-dire dans son propre sang. C'est la victime, ce Fils obéissant jusqu'à la mort, qu'il s'agit de nous
peindre. Portrait sublime, essayé bien des fois, et toujours vainement. Dirons-nous que M. Guizot a touché ce but impossible? Non, mais il a pour l'atteindre essayé de moyens heureux. Il nous fait successivement passer devant son divin modèle, en lui prêtant, s'il est permis d'ainsi parler, les poses qui laissent le mieux voir les plus touchants aspects de cette incomparable ligure. Il le met en présence tantôt de ses seuls disciples, de son troupeau d'élite et d'affection, tantôt de la foule assemblée au pied de la montagne, au bord du lac ou dans le temple, tantôt de femmes pécheresses ou de chastes matrones, tantôt de simples enfants. Dans chacun de ces cadres, il recueille, il rassemble, il anime, en les réunissant, les traits épars de Jésus-Christ. Son talent sobre et contenu, puissant par la raison, éclatant dans la lutte, semble, au contact de tant de sympathie et d'une charité si tendre^ s'enrichir de cordes nouvelles, et ce n'est pas seulement d'une éloquence émue, c'est d'un genre d'émotion plus douce et plus pénétrante que vous ressentez l'influence en achevant ces pages profondément chrétiennes.
Aussi nous comprenons l'heureux effet que sur certaines âmes ce livre a d(\jà produit. Ce n'est pas jusqu'aux masses que l'influence en peut descendre. Ce style, ces pensées, cet accent, n'ont jamais aspiré aux succès populaires; mais depuis les hauteurs moyennes jusqu'aux sommets de notre société, comliien d'âmes flottantes à qui ce guide iqattendu peut
apporter secours ! C'est un chrétien comme il en faut pour opérer ce genre de guérisons : il n'est pas homme du métier, il n'a ni robe ni soutane ; c'est un volontaire de la foi, et de plus il déclare avoir connu lui-même les anxiétés du doute et les avoir vaincues; chacun peut donc faire comme lui. Derrière les pas d'un homme qui, dans le domaine de la pensée, occupe une telle place, qui a donné de telles preuves de liberté d'esprit et de haute raison, on se hasarde volontiers, et pour certains catholiques intelligents, mais attiédis, ce n'est pas un médiocre aiguillon que de voir de pareils exemples de soumission et de foi venir d'un protestant.
Il est encore un service plus grand, plus général, que ces Méditations nous semblent avoir rendu. Depuis huit ou dix mois qu'elles ont vu le jour, ne vous paraît-il pas que la polémique antichrétienne a quelque peu baissé de ton? On aurait pu s'attendre à l'explosion de certaines colères : il n'en a rien été. Les critiques les plus véhéments se sont tenus sur la réserve, et le moyen d'attaque a surtout consisté dans la conspiration du silence. De là une sorte de détente, au moins momentanée. Bien des causes sans doule y contribuaient d'avance, ne fût-ce que l'excès même de l'attaque et les impertinences do certains assaillants ; mais le livre, disons mieux, l'acte de M. Guizot a, selon nous, sa bonne part dans ce désarmement. Une profession de foi si nette et si vigoureuse ne peut pas être
attaquée mollement. Pour répondre à un homme qui franchement se dit chrétien, il faut avoir pris son parti soi-même et déclarer tout haut qu'on est antichrétien. Or aujourd'hui, ceux qui le sont le plus n'aiment pas toujours à le dire. C'est quelque chose de bien tranché : notre temps se plaît aux demi-teintes ; il a le goût des nuances ; on lui fait baisser pavillon en arborant une couleur. Voilà comment le christianisme lui-même recueille un certain profit du peu de bruit qu'on fait autour de ces Méditations. Ce n'est pas pour l'auteur le moindre prix de ses efforts. Qu'il continue du même ton, dussent ses adversaires persévérer dans le silence ; il les embarrassera de plus en plus, tandis qu'il donnera de plus en plus force et courage à ceux qui penchent du bon côté.