M. VITET, SA VIE ET SES ŒUVRES. LXXIX
semblée nationale, et acceptable sans violence ni mensonge par la France, M. Vitet se prêta, avec une grande largeur d'esprit et une complète absence de tout système préconçu et absolu, aux diverses tentatives dirigées vers ce but ; mais, le 23 mai 1873, il fut atteint d'une bronchite qui l'obligea à se renfermer dans le repos. Jusqu'au 4 juin, le mal ne parut pas grave; M. Vitet continuait à s'occuper, dans son lit, des affaires publiques. Il avait auprès de lui ^|mc Aubry- Vitet, sa sœur tendrement chérie et qui méritait toute sa tendresse; il dictait des lettres à son neveu, M. Aubry- Vitet, qu'il avait élevé comme son fils. On remarquait seulement que ses forces diminuaient de jour en jour et que la conversation le fatiguait. Dans la nuit du 4 au 5 juin, des symptômes plus graves apparurent; on craignit une lésion du rein. Le 5 juin, à huit heures du soir, toute espérance était perdue, le père Pétetot accourait de l'Oratoire; M. le curé des Missions étrangères était appelé et apportait le viatique ; quand il s'approcha du lit du malade, M. Vitet ne prononçait plus qu'à grand'peine quelques paroles. Cependant, à la vue du prêtre et à l'ouïe des
prières, son âme se ranima, il s'unit visiblement, sans parler, aux actes pieux, reçut les sacrements et s'éteignit sans agonie, plus tranquille et plus serein dans la mort qu'il ne l'avait été pendant les dernières anxiétés de sa pensée en présence des épreuves de sa patrie.
C'était une belle âme, naturellement belle, et dont les expériences et les mécomptes de la vie n'avaient point altéré la moralité et la droiture. Il avait l'esprit très-libre, très-juste, très-fin et toujours grand quand les événements publics ou les circonstances personnelles l'y provoquaient. Fidèle à ses amis, naturellement juste envers tous ses contemporains, même envers ses adversaires, sans illusion sur les hommes et les jugeant sans complaisance en même temps qu'il vivait avec eux sans rigueur : je n'ai point connu d'esprit plus charmant sans prétention, ni de caractère plus sûr sans promesse et plus digne avec une simplicité plus généreuse et plus spontanée.
GuiZOT.
Au temps déjà loin de nous où la vie politique semblait en ce pays la principale affaire, lorsque M. Guizot, à toute heure sur la brèche, détendant sa cause pied à pied, usait à ce labeur ses forces et sa vie, plus d'une fois nous l'avions entendu souhaiter, non pas que la lutte cessât, mais que la mort ne l'y vînt pas surprendre, l'esprit tourné vers ces questions d'un jour. Il demandait comme faveur suprême, comme dernier terme de son ambition, le temps de songer au départ, quelques années de calme et de retraite pour méditer à loisir et raviver en lui par les leçons de l'âge mûr les croyances de la jeunesse. Ce qu'il réclamait là, ce n'était que pour lui, .pour le seul intérêt de sa piopre conscience; rien alors ne faisait pressentir que, dans
1. A. propos des Méditations sur ressence de la religion chrétienne, par M. Guizot. 1 vol. iii-8". 1864.
le champ des idées métaphysiques et religieuses, il y eût bientôt aussi des combats à livrer. La guerre, de ce côté, semblait presque endormie : non que le doute et l'incrédulité eussent mis bas les armes ; ils poursuivaient leur œuvre accoutumée, mais sans bruit, sans éclat, sans succès apparent ; c'était comme une trêve qui peu à peu avait laissé les convictions chrétiennes se ranimer, grandir et gagner du terrain. La preuve en éclata dans ces sombres journées où le flot populaire, qui venait de tant détruire, s'inclina devant les choses saintes, devant les ministres du culte, comme soumis et subjugué par un respect inattendu. Résultat naturel de la lutte acharnée, mais purement politique^ qui s'était continuée depuis plus de quinze ans. Les assaillants n'avaient pas fait deux sièges à la fois, et le pouvoir était la cible oii s'étaient dirigés tous les coups.
11 n'en est plus de même aujourd'hui. Le pouvoir est muni d'une armure qui décourage les agresseurs, et mieux il est couvert, plus ce qui reste vulnérable soit à côté, soit au-dessus de lui, est exposé et compromis. L'esprit d'audace et d'agression se dédommage comme il peut de l'abstention forcée que la politique lui impose. Il voit qu'en matière religieuse la place est moins gardée, il s'y sent plus à l'aise et serré de moins près ; de là des témérités d'un ordre tout nouveau qui scandalisent les croyants, et dont les plus indifférents s'étonnent, pour peu qu'ils se rappellent le calme précédent.
Ce ne sont plus maintenant des hommes, des ministres, ce n'est plus un gouvernement, c'est Dieu qu'on bat en brèche ! Nous ne demandons pas, notez bien, que le pouvoir ajoute, môme au profit des vérités que nous vénérons le plus, la moindre restriction nouvelle aux droits de la libre pensée. Nous constatons un fait, pas autre chose. Aussi bien ces attaques ne valent peut-être pas tout l'émoi qu'elles causent. Si vives, si nombreuses, si bien combinées qu'elles soient, elles n'ébranleront pas l'édiiice et serviront plutôt à le mieux affermir en appelant à son secours des défenseurs plus éclairés et des gardiens plus vigilants; mais elles n'en sont pas moins un grand sujet de trouble. Cette inquiétude, ce malaise, ces craintes vagues que les agitations de la vie politique semblaient naguère pouvoir seules provoquer, nous les voyons renaître de ces débats nouveaux dans le sein des familles au fond des consciences. Ce ne sont plus cette fois les intérêts qui prennent peur, ce sont les âmes qui s'émeuvent. La crise, en apparence, est moins rude, moins vive; elle est au fond plus grave, plus menaçante, et nul dans ce conflit ne peut rester indifférent.
Aussi, voilà M. Guizot qui en veut prendre sa part et qui entre dans la mêlée. 11 est de ceux qui, à certaines heui'es et sur certains sujets, ne sont pas maîtres de se taire. Qu'en Jiolitique il s'eftace et s'abstienne, qu'il regarde passer les choses d'aujourd'hui sans dire tout haut ce qu'il en pense^ rien
de mieux, sa dette en politique est amplement payée :tout au plus se doit-il à lui-même, aussi •bien qu'à sa cause, de rétablir le véritable sens, la vraie physionomie des choses qu'il a faites. Mettre en lumière ses vues, ses intentions, ses actes, les expliquer, les commenter, on pourrait presque dire les compléter de son vivant, donner le ton, la notejuste à ses futurs historiens, achever ses Mémoires, en un mot, il va là un devoir qu'il a raison de ne pas ajourner. Ce n'en était pas moins à d'autres fins et en vue d'une œuvre encore plus haute qu'il convoitait il y a vingt ans, pour la lin de sa vie, la solitude et le repos. Son vœu est exaucé. Ces jours de calme et de retraite, il les a vus venir, non pas à l'heure qu'il eût voulu et encore moins aux conditions qu'il eût choisies, mais tels que pour sa gloire il les pouvait rêver, dignes, respectés, féconds, pleins de sève et d'ardeur : heureuse arrière-saison, où les souvenirs du monde, les échos de la politique ne sont plus que le délassement d'une âme incessamment aux prises avec de plus sérieux problèmes. C'est là, dans ces hauteurs, dans ces régions sereines, pendant qu'il s'interroge sur ses croyances et sur sa destinée, que la guerre l'est venue chercher, non la guerre personnelle et corps à corps comme autrefois, un autre genre de guerre moins directe, plus générale, et néanmoins peutêtre plus provocante encore. Il n'est pas homme à refuser la lutte. Sous le poids des années qu'il porte
vaillamnioiit, plus Ibrl, plus résolu, plus jeune que jamais, le voilà descendu dans l'arène ; il sera militant jusqu'au bout.
Que vient-il faire? (juel est son plan? sur quel terrain se place-t-il? Le volume qui est là sous nos yeux répond à ces questions. Ce n'est qu'un premier volume, mais à lui seul il forme un tout, il est une œuvre qu'on ne peut étudier de trop près, qu'on ne peut mettre en trop vive lumière. Les développements, les additions, les suppléments de preuves que trois autres volumes apporteront bientôt, donneront sans doute à l'ouvrage une base plus large et plus solide encore ; tel qu'il est, nous le tenons, sans autre commentaire, pour une efficace réponse aux attaques de tout genre récemment dirigées contre les fondements des croyances chrétiennes, ou, pour mieux dire contre l'essence même de toute religion.
Avant d'entrer au fond^du livre, qu'on nous permette quelques mots sur la forme. Ce n'est pas du style que nous voulons parler. On n'apprend plus rien à personne en disant aujourd'hui que, depuis qu'il en a le temps et qu'il en prend la peine, M. Guizot écrit aussi bien qu'il parlait. Si donc dans ces Méditations il porte à un degré nouveau, plus haut peut-être que dans ses Mémoires mêmes, l'art de vêtir sa pensée d'un langage excellent, savamment travaillé, sans eiforts ni recherches, vrai de couleur, sobre d'effets, toujours clair, et jamais banal, toujours ferme et souvent énergique, il n'y a rien
là d'extraordinaire, rien qui ne soit conforme à cette loi de progrès continu qui depuis bien des années déjà semble régir sa plume. Quelque chose de plus neuf, de plus particulier nous apparaît ici. Le livre au fond est une controverse, mais une controverse d'un genre absolument nouveau; c'est de la polémique plus que courtoise, de la polémique impersonnelle. Assurément, l'auteur s'est montré de tout temps plein d'égards pour ses contradicteurs; il a toujours admis que de très-bonne foi on pouvait être d'un autre avis que lui, et même à la tribune, au plus fort de la lutte, ses adversaires les plus habituels n'étaient pas les personnes, ce n'étaient vraiment que les idées ;. mais enfin les gens qu'il combattait alors, il les appelait sans scrupule par leurs noms : ici c'est autre chose, pas un nom propre, la guerre est anonyme. En changeant d'atmosphère, en passant de la terre au ciel pour ainsi dire; ou tout au moins de la tribune à la chaire, de la politique à l'Évangile, il change de méthode et fait un pas de plus. Il prétend s'affranchir tout à fait des personnes, qui, selon lui, ne sont qu'un etibaiTas et enveniment les questions. Il oublie donc, ou du moins il ne veut pas nous dire quels sont ses adversaires ; il les réfute, il ne les nomme , pas.
N'est-ce là que du savoir-vivre, de la réserve, du bon goût ? C'est quelque chose de plus encore. Sans • doute^ à ne parler ainsi que des idées et non de
ceux qui les professent, on perd un grand moyen d'action. Dans les matières abstraites, quelques noms propres, introduits çh et là, sont d'un puissant secours : ils éveillent et piquent l'attention, ils sèment l'intérêt et la vie ; mais ce qu'on gagne d'un côté, souvent on le perd de l'autre. L'intervention de ces noms propres, n'eût-elle rien d'irritant, risque toujours d'amoindrir le débat. Les questions se réduisent à la mesure de ceux qui les soutiennent. Mieux vaut prendre un parti tranché et tenir les personnes absolument dans l'ombre. M. Guizot s'en trouve bien. Nulle part dans son livre il n'y a sujet de regretter l'attrait et la vivacité d'une polémique plus directe, et cette urbanité, ces noms omis, sans rien changer au fond des choses et sans rien atténuer, répandent dans l'ouvrage une gravité calme, presque un parfum de tolérance qui met en confiance le lecteur et le dispose à se laisser convaincre. Il est vrai qu'on ne soutient ainsi ce genre de polémique qu'en suppléant par la grandeur des vues au défaut de passion dans la lutte. Il faut prendre son vol, monter au plus haut des questions, tout dominer, tout éclaircir. Tel est aussi le caractère de ces Méditations. Élévation du point de vue, largeur du plan, clarté du style, voilà ce qui leur imprime un vrai cachet d'originalité.
Ce n'est pas de la théologie que prétend faire M. Guizot. Il n'écrit pas pour les docteurs. Il ne disserte pas sur des textes, sur des points de doc-
trine ; il ne cherche pas à résoudre de scolastiques difficuUés; encore moins veut-il mêler sa voix à des débats de circonstance, descendre aux questions du jour et suivre pas à pas, dans ses diverses phases, la crise dont le monde chrétien est agité en ce moment. Ce sont des questions plus profondes et plus permanentes qu'il entend aborder; il veut mettre en lumière la vérité du christianisme dans son essence même, dans ses dogmes fondamentaux, ou, si l'on veut, dans sa simplicité, dans sa grandeur natives, en dehors de tout commentaire, de toute interprétation, de tout travail humain, par conséquent aussi avant toute dissidence, tout schisme, toute hérésie. C'est l'idée pure du christianisme qu'il entreprend d'exposer pour en mieux démontrer les divins caractères.
Tel est son but. Que fait-il pour l'atteindre? C'est au livre lui-même qu'on le doit demander. Ici, en quelques pages, que pourrions-nous en dire? Comment analyser une œuvre dont on serait tenté de citer chaque phrase? et d'un autre côté donner beaucoup d'extraits, c'est mutiler un livre et le faire mal connaître. Tâchons donc seulement d'en dire assez pour inspirer à ceux qui nous liront le désir beaucoup plus profitable de Kre surtout M. Guizot.
Le dél)ut et la basedcî ces Médilaiiom, ce qu'avant tout l'auteur tient à mettre hors de doute, c'est une vérité bien connue, mais qu'au temps oii nous sommes il n'est pas inutile de promulguer encore. Cette vérité est que le genre humain, depuis qu'il existe et partout où il existe, se préoccupe de certaines questions qui lui sont, on peut dire, personnelles; questions de destinée, de vie plutôt que de' science, questions qu'invinciblement il aspire à résoudre. Et, par exemple, pourquoi Thomme est-il en ce monde, et ce monde lui-même, pourquoi existe-t-il? D'où viennent-ils ? où vont-ils l'un et l'autre? Qui les a faits? Ont-ils un Créateur intelligent et libre? Ne sont-ils qu'un produit d'aveugles éléments? S'ils sont créés, si nous avons un père, pourquoi ce père, en nous donnant la vie, nous la rend-il parfois si dure et si amère? Pourquoi le mal? Pourquoi la souffrance et la mort? L'espoir d'un sort meilleur au-delà de ce monde n'est-il que la chimère de quelques malheureux, et la prière, ce cri de l'âme en détresse, n'est-elle qu'un bruit stérile, une parole jetée au vent?
Ces questions et bien d'autres encore qui les développent et les complètent, non -seulement le genre
humain s'en préoccupe depuis qu'il est sur terre, mais seul il peut s'en occuper. Elles ne s'adressent qu'à lui : parmi tous les êtres vivants, seul il les sait comprendre, et seul il s'en émeut. Triste et beau privilège, incontestable signe de sa royauté terrestre, son tourment et sa gloire à la fois!
C'est cet ensemble de questions, ou plutôt de mystères, que M. Guizot place en tête de ses Méditations^ et qu'il résume en ces deux mots : « Problèmes naturels. » L'homme en effet les tient de sa nature; il ne les crée ni ne les invente, il les subit. Ce qui ne veut pas dire que, pour l'espèce humaine en général, pour cette foule qui vit au jour le jour, qui va, qui vient, qui s'agite, vaquant à ses affaires, courant à ses plaisirs, ces problèmes ne soient le plus souvent obscurs, confus, sans forme ni contours, enveloppés d'une sorte de brume, pressentis plutôt qu'aperçus; mais il n'est pas un homme dans cette foule même, pas un, sachons-le bien, si peu éclairé ou si distrait qu'on le suppose^ qui, un jour au moins dans sa vie, pour peu qu'il ait vécu, pour peu qu'il ait souffert, n'ait entrevu ces questions redoutables et ressenti l'ardent besoin de les voir résolues. Distinguez, tant qu'il vous plaira, entre les races, entre les sexes, entre les âges, entre les degrés de civilisation ; coupez, divisez par zones, par climats, ce globe et ses habitants; vous noterez sans doute plus d'une différence dans la manière dont ces problèmes s'imposent à l'ame humaine, vous les verrez plus ou moins menaçants
plus OU moins écoutés, mais partout et chez tous vous en trouverez trace. C'est une loi d'instinct, une loi générale, de tous les temps, de tous les lieux.
Si tel est notre lot, si ces questions sont là qui pèsent sur nos têtes, ces questions, le grand fardeau des âmes, comme dit M. Guizot, ne faut-il pas forcé-ment que nous tentions de les résoudre? Ce n'est de notre part ni vaine curiosité, ni capricieux penchant, ni frivole habitude : c'est un besoin tout aussi sérieux, tout aussi naturel que ces problèmes le sont eux-mêmes, besoin de respirer en quelque sorte, de soulever un poids qui nous oppresse; il nous faut à tout prix des réponses, il nous en faut: qui nous les donnera?
La foi ou la raison? Les religions ou la philosophie? Tout à l'heure on verra dans quelle mesure et jusqu'à quelle limite la raison, la science, les sources purement humaines suffisent à nous abreuver; dès à présent, vous pouvez dire que depuis les premiers temps des sociétés humaines, c'est aux religions, aux sources réputées divines et acceptées comme telles par la foi, que l'humanité demande ces indispensables réponses.
On voit dès lors quel intérêt s'attache à cette question des problèmes naturels. Qui osera nous dire que les religions procèdent d'un besoin factice et temporaire dont peu à peu les hommes s'affranchiront, si les problèmes auxquels elles correspondent sont inhérents au genre humain et ne peuvent périv
qu'avec lui? Aussi le travail coiisLaut, le mot d'ordre de tout système, matérialiste ou panthéiste, est-il de dénaturer les caractères de ces problèmes, d'en faire de simples accidents, purement individuels, des effets de tempérament, des résultats de circonstance. Jusqu'à ces derniers temps, on n'allait pas plus loin.
On n'osait pas nier, contre des témoignages par trop universels, l'existence persévérante des problèmes eux-mêmes. On en déguisait la portée sans aspirer à les détruire. Maintenant on fait un pas de plus. Pour avoir bon marché des réponses, on prétend supprimer les questions. C'est là le trait particulier, la touche originale d'un système qui fait bruit aujourd'hui, bieu qu'il se borne à reproduire des tentatives plus d'une fois avortées, mais qui a du moins ce genre de nouveauté, cet avantage sur ses confrères^ issus comme lui du panthéisme, qu'il n'est pas nébuleux et dit nettement les choses, sans équivoque, avec une franchise bien souvent salutaire, qui s'annonce et s'affiche jusque dans le nom qu'il se donne. C'est le positivisme dont nous voulons parler; c'est lui qui, du plus grand sérieux du monde, se promet, pour peu qu'(m lui prête attention, de délivrer l'humanité de ces malencontreux problèmes qui la tourmentent aujourd'hui.
Son remède est bien simple; il dit au genre humain : Pourquoi chercher ainsi d'où vous venez, où vous allez? Vous n'en saurez jamais un mot. Prenezen donc votre narli. Laisse?, là ces chimères; yivezj
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instruisez-vous, étudiez Vérolution des choses, c'est-àdire les causes purement secondes et leur enchaînement : la science, sur ce sujet, a des merveilles à vous dire; mais les causes finales et les causes premières, notre origine et notre fin, le commencement et le but de ce monde, pures rêveries, paroles vides de sens! La perfection de l'homme et de l'état social est de n'en tenir aucun compte. L'esprit s'éclaire d'autant plus qu'il laisse dans une obscurité plus grande vos prétendus problèmes naturels. Ces problèmes sont une maladie; le moyen d'en guérir est de n'y pas penser.
N'y pas penser! proposition candide! merveilleuse ignorance des éternelles lois de la nature humaine! Notre siècle, dit-on, incline à ces idées; n'en soyons pas inquiets. On ne prend pas les hommes en leur parlant si clair, pas plus que don Juan n'ébranle Sganarelle par ses sermons sur : a. deux et deux sont quatre ». Le remède au positivisme, ce n'est pas seulement qu'il tente l'impossible, c'est qu'il le dit naïvement. Supposons même que, par miracle, il vienne à triompher, supposons que pour lui complaire l'homme renonce à tout souci de ces problèmes qui l'assiègent, à tout désir de les sonder, à toute solution religieuse ou seulement métaphysique, à tout élan vers l'infini, combien croit-on que cela durera? Jamais deux jours de suite l'esprit humain ne souffrira qu'on le mutile, qu'on l'emprisonne ainsi. Fussiezvons tout-puissant, il vous échappera, il bondira
hors de l'enceinte où vous l'aurez parqué, il vous dira comme le poëte :
Je ne puis, l'infini malgré moi me tourmente.
Ainsi, quoi qu'il arrive, ce n'est pas le positivisme qui nous délivrera des problèmes naturels. Après comme avant son passage, les mystères de notre destinée préoccuperont le genre humain.
En face de cette tentative, M. Guizot nous en signale une autre d'un ordre tout différent, moins téméraire en apparence, mais aspirant aussi non pas à supprimer, à éluder les problèmes naturels. Ce n'est pas un système, c'est un état de l'âme assez fréquent chez certaines personnes de nature et d'esprit élevés, c'est la tendance à substituer ce qu'on appelle le sentiment religieux aux religions proprement dites. On ne méconnaît pas les grands mystères de cette vie, on les tient même pour très-sérieux et trèsembarrassants ; mais au lieu de solutions précises, de réponses catégoriques qu'il faudrait demander à des dogmes trop arrêtés ou trop impérieux, on se borne, comme équivalents, à de fréquentes rêveries, à de longues contemplations. C'est là, dit-on, la religion des esprits éclairés : point de solutions, des émotions. Le contraste est complet avec le positivisme. Celuici vous recommande, comme liygiène morale, de ne jamais penser aux choses invisibles; on vous invite ici à y penser beaucoup, à y penser toujours, sauf à n'en rien conclure.
Eh bien, le genre liumain ne peut se contenter de ces façons d'entendre les secrets de sa destinée. Il lui faut autre chose que les aveugles négations des uns et que les vagues aspirations des autres. LMiomme n'est pas seulement esprit ou sentiment, il est à la fois l'un et l'autre. Il lui faut des réponses et non pas de beaux rêves, de vraies réponses qui parlent à son intelligence en même temps qu'à son cœur, qui lui tracent sa route, soutiennent son courage, animent son espoir, enflamment son amour. Tout un système puissant et bien lié, tout un système de faits, de préceptes, de dogmes donnant satisfaction à tous les grands désirs que nous portons en nous, voilà l'idéal a trouver. Cherchons : c'est pour chacun de nous la question capitale, la question d'être ou de n'être pas. Nous l'avons déjà dit, deux sources se présentent, l'une purement humaine, l'autre à demi divine; la première suffit-elle? Essayons.
Si la science peut répondre aux appels de notre âme, si, par ses propres forces, par ses propres lumières elle nous révèle le but de cette vie, nous fait voir clairement l'origine et la fln des choses, c'est pour le mieux, il faut s'en tenir à la science, sans rien demander de plus. Ce guide exact et sûr, nous l'avons sous la* main; pourquoi chercher hors de nous-mêmes d'aventureux secours, d'inexplicables révélations? Tout le monde, il est vrai, ne peut pas être savant, mais tout le monde croit à la science. Pour peu qu'elle exhibe ses preuves, les plus rebelles sont forcés de se rendre. Point de schisme chez elle, point d'hérésie durable. Si parfois les savants se querellent, ce qu'ils font aussi bien, presque mieux *que les autres hommes, le holà est bientôt mis entre eux : on prend une cornue, un microscope, une balance, on analyse, on pèse, on mesure, on compare, et voilà le procès terminé; jusqu'à de nouveaux faits, l'arrêt est souverain. Quelle admirable perspective s'ouvre donc à l'humanité, si ces questions occultes qui la troublent, la science désormais les éclaircit et les résout, si par l'action du temps, par la loi du progrès, nous possédons enfin un moyen si cornniode de mettre fin à nos perplexités,
si le fruit du divin savoir, l'aiicieii IVuit défendu, nous pouvons maintenant le cuedlir sans péril; et sans.déchoirnous en rassasier!
Par malheur, tout cela n'est qu'un rêve. D'abord l'autorité de la science n'est paS; il s'en faut bien, toujours incontestée. Selon les sujets qu'elle traite, elle a plus ou moins de crédit. S'agit-il des choses naturelles, physiques, mathématiques, point de difficulté, ses décisions font loi ; est-ce au contraire hors du monde visible, dans l'intérieur de l'âme qu'elle porte ses regards^ d'interminables controverses s'élèvent aussitôt: on lui conteste jusqu'à son droit de s'appeler science ; on veut ne voir en elle qu'un art conjectural, et la moitié du temps son -principal effort consiste à démontrer qu'elle a droit d'être crue. Or, c'est précisément à ce genre de science qu'ici nous avons affaire. Les questions dont l'homme se tourmente ne sont pas des problèmes d'algèbre ou de chimie, ce sont d'autres mystères, des secrets du monde invisible. Ainsi ne comptez pas sur les solutions sans réplique que vous espériez tout à l'heure; la science dans ces régions de la métaphysique n'a rien de tel à vous offrir.
Peut-elle au moins s'y donner carrière en liberté et sans limite? Non, une barrière infrancliissable l'arrête et l'emprisonne aussi bien dans le champ de l'invisible qu'au sein de la nature physique et matérielle. Toute science, quelle qu'elle soit, a pour terme fatal l'étendue des choses finies. Jusqu'à cette
limite, tout tombe sous sa prise; au delà, tout lui échappe. Et peut-il en être autrement? Produit de notre esprit, qui lui-même est fini , comment la science humaine serait-elle autre chose que l'éclaircissement du fini? L'induction, il est vrai, nous transporte d'un bond à l'extrême frontière de ce monde, au seuil de l'infini pour ainsi dire, et les données de l'induction sont à bon droit réputées scientifiques; mais que fait-elle, cette merveilleuse faculté, cette lumière de la science? Pas autre chose que de nous mettre en face de fabîme inconnu fermé à nos regards. Elle nous le montre en perspective, nous en fait assez voir pour nous convaincre qu'il existe, pas assez pour que nous en sachions rien d'exact ni de précis, rien de pratique ni d'expérimental, rien de scientifique en un mot. L'invisible fini, c'est-à-dire l'âme humaine, le domaine du moi humain, la science peut l'atteindre; l'invisible infini, l'âme suprême et créatrice, lui échappe absolument. Or c'est tout justement cette sorte d'invisible qu'il s'agirait de pénétrer et de connaître à fond, si l'on devait jamais scientifiquement résoudre les grands problèmes qui touchent à notre destinée. Tl est donc impossible, c'est plus qu'une illusion, c'est un nonsens, à notre avis, d'attendre de la science humaine la solution de ces questions.
Est-ce à dire que la philosophie, car c'est d'elle qu'il s'agit ici, soit impuissante à nous parler des problèmes naturels ; qu'elle n'ait rien à nous dire
LA SCIENCE ET LA FOI. t9
de notre destinée, de nos devoirs, de nos espérances? Non certes. Elle a qualité, elle a droit de traiter ces questions ; de les traiter, entendons-nous, non pas de les résoudre. Le plus hardi spiritualisme, dans son plus noble élan, ne peut franchir l'abîme; il en peut seulement éclairer les abords. Noble tâche, après tout! Une saine philosophie, qui s'abstient de vaines hypothèses, qui donne ce qu'elle peut donner, la preuve manifeste qu'un ordre invisible existe, que derrière ces mystérieux problèmes il y a des réalités, qu'ils nous inquiètent à bon droit, que nous avons raison de vouloir les résoudre, ce n'est là ni un stérile savoir^ ni pour le {^enre humain un médiocre secours. Aussitôt que le spiritualisme devient florissant quelque part, ne fût-ce que dans un groupe de généreux esprits, le parfum s'en répand, et peu à peu, de proche en proche, tout un peuple en ressent l'influence, toute une société se ranime, s'épure, s'élève, s'ennoblit. Aussi la religion; ne craignons pas de le lui dire; est-elle mal conseillée et manquet-ellede prudence non moins que de justice lorsqu'au lieu d'accepter le concours du spiritualisme, de l'accueillir comme un auxiliaire naturel, de voir en lui une sorte d'avant-garde qui lui prépare les esprits et lui aplanit les voies, elle le tient à distance presque avec jalousie, le combat, le harcèle, le prend entre deux feux, lui prodiguant le même blâme, les mômes sévérités qu'aux doctrines les plus perverses et aux plus aveugles erreurs. Sans ces regrettables
méprises, peut-être ne verrions-nous pas certaines représailles, certains excès de confiance, certains oublis de ses propres limites, que le spiritualisme n'évite pas toujours, car s'il convient d'être juste envers lui, on n'a pas tort non plus de le tenir en bride. M. Guizot, en véritable ami, lui rend franchement ce service. Personne avant lui peut-être n'avait tracé d'une main aussi sûre la délimitation de la science philosophique; jamais, tout en revendiquant pour elle de plus sincères respects et en soutenant mieux son autorité légitime, on n'avait plus nettement marqué le point précis qu'elle ne saurait franchir.
Plus d'un spiritualiste en gémira peut^tre. — Vous nous découragez, diront-ils. Si vous voulez que nous luttions, que nous défendions contre tant d'adversaires les invisibles vérités, ne nous enlevez pas nos armes ; ne dites pas d'avance jusqu'où nous pouvons aller ; laissez-nous l'espérance qu'un jour, sous nos efforts, cette porte de l'infini, où nous frappons depuis tant de siècles, finira par s'ouvrir.
— Si depuis tant de siècles, pourrait-il leur répondre, vous aviez fait seulement quelques progrès, on en pourrait espérer d'autres ; on n'aurait pas droit de vous dire, sur le ton prophétique : ff Vous irez jusque-là, pas plus loin. » Mais les progi'ès de la métaphysique, où sont-ils ? Qui les a vus? Progrès de forme, c'est possible; plus de clarté peut-être, plus de méthode. Les grands génies
des temps modenu's ont en ce sens ajouté quelque chose au fonds que leur avaient légué les grands génies du monde ancien : ce fonds n'en est pas moins resté toujours le môme. Qui oserait aujourd'hui se vanter d'en savoir plus sur l'intini que Socrate, Aristote et Platon? Autant les sciences naturelles semblent nées pour grandir, faibles d'abord, et peu à peu, de conquête en conquête, se créant un empire toujours plus étendu et plus incontesté, autant les sciences métaphysiques, grandes à leur naissance et bientôt stationnaires, sont évidemment faites pour ne jamais atteindre, quoique toujours actives, le but qu'elles poursuivront toujours. Si quelque chose achève de mettre en évidence cette immobilité nécessaire de la métaphysique, c'est la constante réapparition des quatre ou cinq grands systèmes qui résument à eux seuls tous les milliers d'autres systèmes qu'a jamais inventés, qu'inventera jamais l'esprit humain. Dès les premiers débuts de la philosophie, vous les voyez éclore; à chaque grande époque^ vous les voyez renaître, toujours les mêmes, sous d'apparentes diversités, toujours incomplets et partiels, toujours à moitié vrais, à moitié faux, comme le premier jour. Que veut dire cet éternel retour des mêmes tentatives, aboutissant toujours au même résultat, sinon l'éternelle impuissance de faire seulement un pas de plus? Evidemment l'homme a reçu d'en haut, une fois pour toutes et dès les premiers temps, le peu qu'il
sait de métaphysique^ et le travail humain, le travail scientifique, n'y peut rien ajouter.
Si donc vous comptiez sur la science pour percer le mystère des problèmes naturels, votre espoir est déçu. Vous voyez ce qu'on peut en attendre : pas autre chose que de vagues notions, fortifiées, il est vrai, par la ferme assurance que ces problèmes ne sont pas illusoires, qu'ils reposent sur un fond solide, sur de sérieuses réalités.
Est-ce assez? Cette sorte de satisfaction suffitelle à votre âme? Qu'importe que certains esprits, rompus à la philosophie, comprenant tout à demimot, s'en tiennent à ces préliminaires, que ce demijour les contente, qu'ils n'aient besoin ni d'autre guide, ni d'autre frein, pour traverser la vie, môme aux jours des plus rudes épreuves ? Nous voulons bien admettre ce qu'ils nous disent d'eux, mais qu'en conclure? Combien en comptez -vous d'esprits de cette trempe? C'est l'exception la plus rare. L'immense majorité des hommes, le genre humain proprement dit, ne vit pas d'un pareil régime, il est trop étranger à l'esprit philosophique; il a trop peu le sens de l'invisible. Toute abstraction est un grimoire pour lui. Et en supposant même que ces vagues réponses, issues de la science, fussent de forme plus accessible, le fond n'en serait pas moins pour la plupart des hommes sans couleur ni vertu, et de tous les secours le plus insuffisant.
Que va donc faire le genre humain si, d'une part, il ne peut se passer de réponses précises, de notions dogmatiques sur l'invisible infini, et si, de l'autre, la science est son seul moyen d'en tenter la conquête; s'il aspire à des vérités hors de toute expérience, et si l'expérience est son unique loi; si, en un mot, il ne reconnaît et n'accepte que les faits qu'il observe; constate et vérifie lui-même? Comment sortir de cette impasse?
Le moven est trouvé. L'homme a le don de croire non-seulement à ce qu'il voit, à ce qu'il sait par lui-même, mais à ce qu'il ne voit pas, à ce qu'il ne sait que par ouï-dire. Il admet, il affirme de confiance, souvent même sans moyen de contrôle, sans vérification possible, les choses qui lui sont attestées^ à la seule condition que le témoin lui semble compétent et sincère. Ainsi l'autorité du témoij^nage, voilà ce qui constitue la foi, aussi bien la foi proprement dite , la croyance aux vérités divines, que la foi purement humaine, la conliance dans le savoir d'autrui. C'est, du petit au grand, le même acte d'intelligence ; seulement, lorsqu'il s'agit des choses de ce monde, l'autorité du témoin s'établit aisément, il n'est besoin de justifier que de sa clairvoyance et de sa véracité, tandis que pour les choses surhumaines il faut qu'il soit lui-même surhumain, qu'il en donne la preuve, qu'on sente à la façon dont il parle du ciel qu'il le connaît et qu'il l'habite, qu'il en descend directement. S'il n'est qu'un homme, il est sans titre. Il faut des signes manifestes de sa mission, de son autorité, des signes insolites et incompréhensibles, commandant h; respect, forçant les convictions, des actes
impossibles à la puissance humaine, des faits miraculeux.
Telle est la condition suprême et nécessaire de toute solution des problèmes naturels, ou, ce qui revient au même, de toute grande et vraie religion. Il faut l'apparition sur terre d'un être évidemment divin, manifestant par des miracles le caractère de sa mission et son droit à être obéi. Miracle et religion sont donc deux termes corrélatifs, deux termes inséparables : n'essayez pas de garder l'un en vous débarrassant .de l'autre, la tentative est chimérique. Si vous opérez ce divorce, tout va s'évanouir. La religion sans les miracles n'est plus qu'une doctrine humaine, une simple philosophie qui n'a plus droit de pénétrer dans les mystères de rinfini, ou qui n'en peut rien dire que par voie d'hypothèse, sans prestige et sans autorité.
Il n'y a donc pas de milieu, il faut admettre les miracles. Voilà la pierre d'achoppement.
Passe encore, direz-vous, quand ce monde était jeune, quand l'homme ignorant et novice n'avait pas expérimenté pendant le cours de tant de siècles la fixité des lois de la nature ! Il pouvait supposer qu'une puissance occulte, à certains jours et pour certains desseins, se jouait de ces lois, les suspendait à volonté; mais aujourd'hui, à l'âge où. nous voici, savants comme nous sommes, comment plier notre raison à ces crédulités ? comment donner à la science cet injurieux démefiti ?
— Vous VOUS crovez donc bien savants ? vous pensez donc connaître à fond toutes les lois de la nature ? Parce que de temps en temps vous lui dérobez des secrets plus ou moins merveilleux, vous voilà convaincus qu'elle vous a dit son dernier mot ! Étrange outrecuidance ! Regardez en arrière, oui, vous avez raison, vous venez de parcourir une distance immense ; regardez en avant, le but est aussi loin que du temps de vos pères; la distance à francliir reste toujours la même, vous n'avez point avancé d'un pas. Loin d'ajouter à votre présomption, ces progrès de votre savoir devraient ne rendre que plus profond le sentiment de votre ignorance. Plus vous aurez fait de conquêtes, plus votre impuissance radicale éclatera dans tout son jour. Et vous osez tious dire, comme si vous le saviez, ce que les lois de ce monde permettent ou ne permettent pas, tandis qu'à chaque instant des faits nouveaux, inattendus , constatés par vous-mêmes, déroutent vos calculs, déjouent vos prévisions et dérogent aux lois que vous teniez la veille pour absolues et éternelles !
Sans doute un ordre général et permanent règne en ce monde ; mais que cet ordre dans ses moindres détails soit fatalement déterminé, que rien ne le puisse altérer, qu'il doive à tout jamais rester toujours le même, vous ne le savez pas plus que nous, bu plutôt vous êtes, comme nous, le vivant témoignage qu'un inflexible mécanisme ne règle pas tout ici-bas.
Que faites-vous en effet, vous, faible atome, imper- .ceptible créature, pendant que vous défendez au maître souverain^ au grand ordonnateur des choses, le moindre écart, une infraction quelconque aux lois qu'il a créées ? Ne les violez-vous pas ces lois, dans les mesures de votre puissance, chaque jour, à toute heure et de toute façon ? Cet arbre, cette plante que Tordre naturel fait fleurir en été, vous les couvrez de fleurs en hiver; vous changez la saveur, la forme de ces fruits, la couleur de ces fleurs ; vbus contournez ces branches, ces rameaux, vous les faites pousser, grandir contre nature. Et ce n'est pas seulement sur la végétation, sur les objets inanimés que vous exercez vos caprices ; combien d'êtres vivants sont par vous transformés, détournés de leur voie régulière ! combien subissent par votre fantaisie les missions les plus inattendues, les plus étranges destinées ! Ce ne sont là sans doute que de petits miracles ; mais, proportion gardée, les plus grands se font-ils autrement ? Les uns comme les autres sont des infractions volontaires à l'ordre apparent de la nature : l'ordre réel en est-il altéré ? L'enchaînement des effets et des causes est-il interrompu, parce que nos jardiniers font certaines boutures, inventent et composent d'inexplicables variétés ? Non ; pourquoi dès lors ne pas admettre que dans un état au-dessus, dans un ordre plus général, d'autres genres de perturbations, des guérisons subites, des transformations incroyables, des actes de volonté ou d'intuition sans
exemple, se puissent accomplir sans que l'ordre universel soit menacé ni compromis ? Tout dépend . du degré de puissance que vous attribuez à l'auteur de ces actes, à celui qui, tenant toute chose en sa main, peut aussi bien produire l'exception que la règle.
Pour nier absolument la possibilité des miracles contre le. sentiment du genre humain, qui de tout tempS; par instinct, par nature, s'est obstiné à y ajouter toi, vous n'avez qu'un moyen : supprimer Dieu, professer l'athéisme, soit l'athéisme pur et simple dans sa grossière crudité, soit cet autre athéisme plus délicat, mieux déguisé, plus en vogue aujourd'hui, qui fait à Dieu l'honneur de prononcer son nom sans lui donner d'autre besogne que la garde servile et le spectacle inerte des mondes qu'il a créés, mais qu'il ne gouverne pas. Si c'est ainsi qu'il faut comprendre Dieu, si le fatalisme est la loi de ce monde, ne parlons plus miracles, ne parlons plus surnaturel, tout est jugé ; qu'il n'en soit pas question. Si, au contraire, descendant en vousmême, vous vous sentez intelligent et libre, demandezvous d'où vous tenez ces admirables dons, la liberté, Tintelligence ! vous viennent-ils de vous-même ? est- ce en vous qu'ils sont nés, et seulement pour vous ? les possédez-vous tout entiers ? ne proviennent-ils pas d'une source plus haute, plus abondante et plus parfaite, de la source suprême, de Dieu même en un mot ? Or si Dieu, si la toute-puissance est à