Adressées au Directeur de la Revue des Deux Mondes
et frivole, aussi énervée de cœur qu'élégante d'esprit, le voilà qui n'est plus qu'un arsenal de guerre, une caserne, un camp.
Depuis un mois, cerné, bloqué, emprisonné, Paris se voit, sans trouble ni murmure, séparé du monde des vivants. Cette séquestration sans exemple d'une cité de deux millions d'âmes, ce fait de guerre inouï donne au premier abord une idée gigantesque de la puissance des assiégeants ; on croit y voir le dernier terme^ le complément lugubre de nos revers et de nos humiliations ; mais, comme en cette guerre tout renverse et confond les prévisions humaines, l'investissement de Paris, si prodigieux qu'il semble, n'est, à vrai dire, et ne sera, j'en ai la certitude, que la condition éclatante et la rançon nécessaire de notre honneur ressuscité et de notre libération.
Il y a là tout un grand mystère qu'on ne saurait trop méditer, et, n'en déplaise aux superbes esprits qui se révoltent pour peu qu'on mêle à la conduite de ce monde le nom de celui qui l'a fait, je me permets de croire que ce mystère, c'est Dieu luimême qui le propose à nos méditations. Dans l'impitoyable série de catastrophes et de hontes qui s'est prolongée pour nous du 2 août au l^"" septembre, je reconnais un châtiment ; aussi, pour moi, l'unique et suprême question est de savoir si, maintenant (jue Paris est bloqué, la justice divine se lient pour satisfaite, si nos faiblesses et nos servilités, notre incurie et notre suffisance, nos corrup-
tions et notre orgueil ont reçu toute leur punition, et si la main du juge est lasse de frapper. Eh bien , j'ose le dire, des signes manifestes autorisent à croire que ce n'est plus sur nous que s'appesantit cette main redoutable; qu'un nouveau souffle entle nos voiles, et que le flot qui nous avait jetés au bas de l'abîme commence k nous soutenir et à nous relever. J'aimerais à vous convaincre que ma confiance n'est pas seulement instinctive, que ce n'est de ma part ni lassitude de gémir ni besoin d'illusions ; j'aimerais à vous dire les faits et les symptômes qui me soutiennent et me rassurent. Puisque vos colonnes ne sont qu'à demi pleines, si vous voulez, nous allons en causer.
Et d'abord, jusqu'au l^'" septembre^ je ne vois pas un jour, pas une heure oii notre expiation se soit interrompue. Échec sur échec, faute sur faute, pas le moindre répit, pas un sourire de la fortune, pas l'ombre d'une consolation. Bazaine lui-môme, ce fécond capitaine, et ses héroïques soldats, s'ils vengent notre honneur dans des flots de sang ennemi, sont impuissants à nous porter secours.
Nous voyons là, vivants, nos meilleurs généraux, notre plus ferme armée, et n'en pouvons rien faire; c'est comme une ironie du sort.
Eh bien , notre supplice ne se borne pas là : tout n'est pas expié. Nous fûmes agresseurs, nous en devons porter la peine, il faut un affront de plus : il faut encore Sedan, l'ignominie suprême, le dernier
mot, la digne fin de l'Empire. Pour cette fois, du moins, la mesure paraît comble : l'Empire n'est plus, tout va changer.
Regardez nos- envahisseurs : que font-ils depuis Sedan? qui les conduit? Est-ce encore la fortune, la bonne chance, tranchons le mot, l'esprit de Dieu? Non; d'apparence, ils sont encore les mêmes; ils marchent, ils s'avancent avec le même aplomb, la même discipline : ils sont aussi prudents, aussi rusés, aussi habiles; mais la cause qu'ils servent, ils en ont conscience, n'est plus la même depuis Sedan. Ils ne sont plus les soldats de l'Allemagne, ils. sont les instruments d'un autre Napoléon III; au lieu de répondre à un défi de souverain, ils s'attaquent à un peuple; de provoqués, on les a faits provocateurs. Le droit et la justice ont déserté leur camp pour passer dans le nôtre.
Croyez-vous que ce changement de condition et de consigne ne se trahisse pas dans leurs actes? V^ous me direz qu'ils ont sans coup férir entouré de leurs lignes cette vaste capitale dont l'investissement passait pour impossible. J'en conviens; mais, depuis cet exploit, qui n'était que la suite de leur première veine, et que nous étions encore hors d'état de leur disputer, depuis ce succès facile, depuis tout à fheure un moiS; qu'ont-ils fait? Des tentatives incertaines, des ouvrages aussitôt démohs; pas une approche sérieuse. Au lieu de nous étreindre chaque jour davantage, leur cercle tend à s'élargir.
N'allez pas croire que je me leurre d'être déjà délivré d'eux!
-Nous n'avons pas leur dernier mot, nous essuierons Içur teu, j'en suis certain : en fait de surprise et de ruse, je sais ce qu'on peut en attendre. Derrière les travaux visibles démolis par nos forts, il doit s'en trouver d'invisibles que bientôt ils démasqueront; mais, quelle qu'en soit la force et la portée, ce' n'en est pas moins péniblement, sans entrain et sans grande assurance qu'ils les ont établis. Rien ne ressemble moins à l'activité foudroyante des premiers temps de la campagne que les tâtonnements et les retards d'aujourd'hui.
Ajoutez un autre symptôme peut-être encore plus éloquent que les changements d'allure de cette immense armée, je veux parler de l'inconcevable faute dont n'a pas su se garantir l'habile auteur de cette guerre, celui qui en silence la prépara si bien, qui la gouverne et la conduit encore, l'âme et le bras, le chef 'réel de son pays. Que le roi Guillaume ait quelque peine à porter le fardeau de sa gloire inespérée, qu'il en perde la tête, et que son orgueil se berce d'insolentes chimères, de prétentions outrecuidantes, il n'y a rien là rien qui m'étonne, rien qui trompe mes prévisions; mais M. de Bismark, s'enivrer de la même fumée, s'abandonner aux mêmes appétits, tomber dans ces excès vulgaires, ne plus se posséder, ne plus se contenir, oublier l'A B C de la diplomatie, et, comme un écolier,
donner en plein dans le plus transparent des pièges, voilà qui signifie quelque chose de plus qu'une simple défaillance d'un éminent esprit. J'y vois le signe indubitable des voies nouvelles où nous entrons et des revanches qui pour nous se préparent. Si le chancelier fédéral, répondant à M. Jules Favre, à ce loyal ultimatum si noblement posé, eût laissé voir quelque modération, ne fût-ce qu'en paroles, sans même s'engager à fond, grâce aux ressources du métier, sait-on ce qu'il y gagnait? IL nous lançait un brandon de discorde, il nous semait la guerre civile. Des conditions à demi toîérables pouvaient alors séduire tant de gens! Les impatients, les timides, les travailleurs sans ouvrage, les intérêts en souffrance, eussent exigé qu'on traitât, tandis que les résolus, les fermes cœurs se seraient indignés. De là de sérieux conflits, des troubles, des querelles, au grand profit de M. de Bismark. Le comble du savoir-faire dans cette heure solennelle, qui aura sa date dans l'histoire, était donc de ne rien surfaire, de dire tout net son dernier mot, de simuler surtout un grand respect du droit, de singer les sentiments honnêtes. S'il se fût imposé cette tâche, il nous ruinait du coup; mais il a préféré la stérile jouissance d'exhaler ses rancunes et de goûter devant son interlocuteur le plaisir de dépecer la France, sinon de fait, au moins en conversation. Il a commis ainsi, en proclamant ses folles exigences, *la même faute , la même exacte-
iiieiit, que l'ex-empereur Napoléon en déclarant la ^•uerre à la Prusse.
Il faut qu'il se résigne à ce parallèle désobligeant, les deux déclarations se valent : Tune a produit d'un seul coup Tunité allemande, ce danger que depuis quatre ans il s'agissait de conjurer; l'autre, aussi promptement, a fait éclore en France l'unité des partis, utopie généreuse à peine rêvée jusquelà. Ne fût-elle que temporaire, cette unité bienheureuse, elle aura fait notre salut et la ruine, à coup sûr, de l'invasion prussienne. Grâces en soient rendues à l'illustre ministre; c'est lui qui nous l'aura donnée. Il a fait nn'eux encore, il a du même coup fondé sérieusement chez nous la République. Pour ceux-là mêmes à qui ce nom rappelait de tristes souvenirs, du moment qu'il sera prouvé que nos discordes sous cette égide ont meilleure chance de s'étouffer, que ce gouvernement du pays par le pays, cette noble institution si belle en théorie, n'est pas dans la pratique nécessairement incompatible avec l'ordre et la paix, qu'elle ^ne fait pas tomber nos têtes et qu'elle sait vaincre nos ennemis, croit-on qu'après la délivrance l'idée leur vienne de chercher mieux ailleurs? Qui de nous lui serait infidèle une fois qu'elle nous aura sauvés? Ainsi M. de Bismark aura fait à l'Europe cette galanterie d'implanter enfin pour de bon la République en France. Tout cela, vous en conviendrez, n'est pas d'un politique. Or, comme en ce moment je ne vois pas en Europe
un esprit plus vraiment politique que le chancelier fédéral, j'en conclus que depuis Sedan il a cessé d'être lui-même, et qu'il subit la sévère influence d'un pouvoir supérieur qui, pour le châtier à son tour, commence par l'aveugler.
Mais ce n'est pas assez que l'armée prussienne nous paraisse hésitante et que son chancelier se fourvoie; nous avons pour prendre confiance un motif encore plus décisif, c'est de regarder Paris. Dans les premiers jours de septembre, on peut en convenir maintenant, le dessein d'engager Paris dans un siège à outrance n'était qu'une crânerie tant soit peu théâtrale, qui supportait mal l'examen ; aussi personne n'y voulait croire. Quand vous disiez aux gens de faire des provisions, il fallait voir de quel œil et avec quel sourire ils accueillaient votre conseil.
Peut-être alors en avaient-ils le droit, car, à vrai dire, rien n'était prêt. Nous n'étions pas à Paris mieux en état de soutenir un siège au lendemain de Sedan que nous n'étions le 2 août en position d'attaquer l'Allemagne. Néanmoins, cette crânerie, que les Prussiens évidemment auront prise pour une gasconnade, est aujourd'hui l'acte le plus sensé, le plus réel, le mieux justifié, et la raison l'approuve aussi bien que le patriotisme. Non-seulement nos remparts sont maintenant achevés, fortement pi'Otégés à tous les points vulnérables, munis de bons canons, de poudrières, de munitions sans fin, d'abris,
de casemates, mais nous avons, ce qui est plus rare, de merveilleux pointeurs, d'iiéroupies canonniers de marine ; nous avons une armée de ligne qui a repris sa vigueur, ses goûts de discipline et l'amour du métier, ne se souvenant plus de nos désastres que parla soif de les venger; nous avons d'innombrables mobiles, avant-garde des armées de secours que la province nous envoie, milice aux mâles et honnêtes visages, marchant de ce pas décidé qui n'appartient qu'aux gens de cœur. Le courage semble les faire grandir, tant ils sont tous de haute taille : ils sont arrivés enfants, et les voilà déjà transformés à vue d'œil en vieux et solides soldats.
N'oublions pas enfin cette haute et puissante enceinte qui couvre la cité, les poitrines de la population virile tout entière, ces 300,000 gardes nationaux rivalisant, eux aussi, à la manœuvre et aux remparts avec nos meilleurs vétérans.
Tout ce que Paris pouvait faire, il l'a fait en quelques semaines avec une constance, un calme, une énergie que personne, sans en être témoin, ne peut imaginer. Pas la moindre forfanterie, plus de cris, plus de bravades; une résolution sérieuse se lit sur tous ces visages. Nous n'avions qu'une crainte, les démences démagogiques, les criminelles entreprises des clubs et des énergumènes. Peut-être même aurions-nous souhaité que le pouvoir, vis-àvis d'eux, prît dès l'abord l'excellente attitude que
nous lui voyons aujourd'hui ; mais le résultat nous
suffit. Grâce au bon sens et à rintelligeiice de la population parisienne, avertie par le bruit du canon, cette sorte de danger, cher à la Prusse et, je le crois, sa meilleure espérance, est désormais entièrement conjuré. Paris, sans se démentir, complétera sQn œuvre; il ira jusqu'au bout, jusqu'au bombardement, s'il faut que nous l'endurions, — jusqu'aux privations les plus dures et les plus stoïques, si le triomphe n'est qu'à ce prix.
C'est à la France maintenant d'achever la besogne. Qu'elle frappe un grand coup, sans rien précipiter, sans compromettre ses précieuses ressources imprudemment et au hasard. Mieux vaut nous imposer un surcroît de patience et ne pas risquer un échec qui serait pour le coup notre ruine.
Quoi qu'il arrive cependant, et quand le sort s'acharnerait à nous être contraire, quand la loterie des batailles nous refuserait encore ses faveurs, il est une conquête qui nous est assurée : l'honneur est sauf, grâce à Paris. Nous ignorons ce que l'Europe, au delà de l'épais rempart qui, depuis un mois, nous en sépare, pense, imagine et dit; nous ignorons ce qui s'imprime à Londres et à Berlin à propos des affaires de France et d'Allemagne; mais nous avons la plus entière certitude que le Times lui-même n'ose plus rire de nous, et qu'il n'est pas sans laisser voir certaine appréhension sur le succès définitif de ses commanditaires.
Ne pensez- vous pas aussi, mon cher monsieur,
que, sans beaucoup nous compromettre, nous pourrions également affirmer que, si la conférence de Fcrrières devait se tenir aujourd'hui, il s'y prononcerait de tout autres paroles, et que nous n'aurions pas à reprocher cette fois au chancelier fédéral son défaut de modération? Je crois que, s'il pouvait reprendre ses téméraires propos, il les paierait un beau prix.
Ne bornons pas là notre espoir : le trouble de nos ennemis devant notre attitude n'est pas ma seule consolation. Je pense à l'avenir, à notre chère France, et je me dis : Sortir vainqueurs de cette horrible crise, ce sera déjà bien; mais ce qui vaut mieux encore sera d'avoir racheté nos faiblesses passées : l'expiation sera complète, mais nous serons régénérés.
Paris, 15 novembre 1870
Mon cher Monsieur,
Nous en sommes donc bientôt à nos deux mois de siège, et Paris, je l'espère, n'en est pas à crier merci. Est-ce à dire que cette confiance, ce ferme espoir qu'on se sentait naguère renaître au fond de l'âme, ne soient pas aujourd'hui ébranlés quelque peu? Évidemment, nous n'avions pas encore assez souffert : Tépreuve n'était pas complète. Metz est venu mettre le comble aux douleurs de Sedan : échec moins triste, mieux disputé, plus fatal à nos ennemis, mais pour nous plus navrant, peut-être, parce qu'il détruit un rêve consolant, cette perspective d'une puissante armée que nous pensions voir à toute heure s'élancer hors de sa prison pour nous aider à secouer la nôtre. De ce côté désormais rien à attendre, rien que des agresseurs de plus, marchant déjà sur nous pour renforcer et mieux serrer
les mailles de la chaîne qui nous étreint.
17i ÉTUDES PHILOSOPHIQUES ET LITTÉRAIRES.
Si du moins par compensation nous avions obtenu quelque lidèle avis du concours efficace et prompt que nous attendions des provinces! mais non, le voile qui nous cachait la France ne s'est un instant soulevé que pour nous laisser voir, en même temps que la reddition de Metz, et, je me hâte de le dire, en même temps aussi que de nombreux exemples d'élan patriotique et de mâle héroïsme, certains signes d'indifférence trop souvent provo'qués par les emportements d'une démagogie tapageuse qui crie beaucoup et ne fait rien; puis çà et là quelques vieux restes de ces mesquines jalousies dont Paris fut de tout temps l'objet ou le prétexte; certains vestiges mal déguisés de routines bonapartistes, et avant tout, ce qui n'est que légitime, une invincible antipathie de ces façons proconsulaires, de ces parodies jacobines que le Gouvernement de Tours a partout tolérées, parfois même encouragées, comme s'il n'avait pas su que cet absurde anachronisme dégoûterait, révolterait et par là même engourdirait nos campagnes et même aussi nos villes! N'allez pas croire pourtant que ces armées qu'on nous promet ne soient qu'un leurre et un vain mot : elles existent, elles s'exercent, l'effectif en est considérable; des hommes autant qu'il en faut, moins d'officiers qu'il n'en faudrait, et par suite une instruction moins prompte, un retard d'organisation. De là sur certains points le penchant regrettable à perdre de vue Paris, le vrai cœur de la France, à rester sur
la défensive, à se fortiiier chacun chez soi, sans concert, sans ensemble, et à faire dévier le mouvement national en lui donnant un faux courant.
Voilà les révélations qui en seul jour,* le 31 ocbre, sont à la fois tombées sur nous. Ajoutez-y un chétif incident, un de ces faits que l'émotion des masses grossit outre mesure et façonne à la taille d'un véritable événement, la prise et l'abandon d'une bicoque à trois lieues de Paris; affaire conduite sans soin, sans vigilance, leçon sévère qui portera ses fruits, nous l'espérons. Rappelez-vous cette triste journée, tant de hasards funestes groupés comme à plaisir, et vous m'accorderez que ce mot d'armistice, prononcé juste à ce même moment, ne pouvait guère manquer d'être le bienvenu. Un le salua sans réfléchir, sans bien peser ce qu'il valait, ou plutôt on n'en eut pas le temps, car à peine prononcé, il devint le signal et l'occasion, depuis longtemps guettée, d'une tempête à la fois furieuse et ridicule qui pendant quelques heures nous mit tous en émoi. Glissons sur cette écliauffourée dont le bon sens public a sitôt fait justice; malencontreux échantillon de la prévoyance un peu trop confiante des hommes honnêtes qui nous gouvernent. Ce sera le dernier, nous dit-on; espérons-le, tout en nous préparant à revoir même fête aussi longtemps qu'on prétendra punir nos incorrigibles brouillons en leur parlant chapeau bas.
Pour aujourd'hui ce n'est que l'armistice dont il
y a lieu de s'occuper, et vous trouverez bon, j'en suis sûr, que je vous dise à ce sujet ma pensée tout entière.
Est-ce un bien grand malheur que le refus de la Prusse, dont tant de gens paraissent consternés? Pour ma part, je n'en ai qu'un médiocre regret. Que pouvions-nous, au vrai, attendre d'un armistice? Ëtait-ce donc la paix? une paix équitable? Les conditions de cette paix étaient-elles ébauchées et la suspension d'armes en serait-elle devenue l'acheminement nécessaire? J'en doute et à bon droit. Si la puissante intervention du czar, flanqué de ces trois grands monarques, n'a pas mieux réussi à nous faire accorder ce qui est de droit commun dans les conventions de ce genre, un modeste ravitaillement limité et proportionnel ; si, en prenant la peine d'écrire de sa propre main, il n'a pas obtenu qu'on nous livrât passage pour quelques sacs de farine et quelques paires de bœufs, comment veuton que par son seul crédit le moindre droit nous fût rendu d'avance sur ces deux chères provinces que nos âpres vainqueurs prétendent nous ravir, et qu'ils détiennent entre leurs mains?
I Ce n'était donc pas la paix. Non, me répondrezvous, mais c'était le moyen d'élire une assemblée, et par cette assemblée d'arriver à la paix. Illusion, croyez-moi. Je nie d'abord qu'en vingt-cinq jours on pût, en ce moment, en France, improviser une assemblée régulièrement élue, la convoquer, la
réunir et lui faire seulement vérifier ses pouvoirs. Le temps y manquerait, telle diligence qu'on y mît ; et, si par impossible on faisait ce miracle, si pour loger cette assemblée on trouvait un lieu sûr que, pour ma part, je cherche en vain en dehors de Paris, Paris étant exclu par la raison du siège; si, tout réglé, tout aplani, la délibération s'ouvrait, je nie que la paix en pût sortir. On oublie donc ce que sont les hommes réunis, combien par la tribune les courages s'exaltent même au delà du vrai. Consultée sur cette question brûlante du démembrement de la France, une assemblée française, même élue par les moins belliqueux des hommes, ne ferait qu'affirmer, tenez-vous-le pour dit, et d'une façon peut-être plus solennelle encore, le noble ultimatum de M. Jules Favre^ ces deux mots inflexibles contre lesquels s'irritent les impatients, les affamés de paix. Une assemblée peut traiter de la paix quand elle dicte des conditions, son rôle devient par trop pénible alors qu'elle en subit. On peut lui demander tout haut à la tribune d'être modérée dans la victoire; dès qu'il s'agit de concession, le huis clos devient nécessaire : c'est par délégation, par commissaires qu'un tel débat peut se vider, et, s'il convient de demander un vote, soit pour déhvrer les pouvoirs, soit pour ratifier le traité, il faut le demander de la façon la plus sommaire et plutôt au pays lui-même qu'à l'assemblée de ses élus. Ne nous plaignons donc pas si aujourd'hui Toc-
casion nous échappe d'élire une assemblée dont le temps n'est pas venu, et ne pensons plus à l'armistice, puisqu'il n'avait d'autre vertu que de devenir pour nous un sauf-conduit électoral. Je vais plus loin : non-seulement je suis tout consolé d'avoir perdu cet armistice; mais je me désole qu'on nous en ait parlé, et celui dont l'autorité justement reconnue, le zèle désintéressé et l'activité courageuse nous ont valu ce premier témoignage de la sympathie européemie serait de mon avis, j'en suis certain, s'il était dans nos murs et s'il voyait les désolants ravages dont ce mot non suivi d'effet est devenu la cause inattendue.
Comme un de ces corps qui interceptent l'action de l'électricité, ce mot a tout à coup rompu le courant de patience et de résignation, de courage et de discipline qui depuis le commencemeat du siège semblait s'être glissé par mille canaux secrets dans la population tout entière, jusqu'à pénétrer même un tant soit peu dans Belleville. Que dirai-je? la presse aussi semblait en subir l'influence : à trois ou quatre exceptions près, chaque journal à sa façon prêtait un concours sincère à la cause de la défense : c'était à qui donnerait du cœur aux combattants, à qui prêcherait le dévouement et la persévérance. Eh bien, parce qu'il a plu à M. de Bismark ou bien à M. de Moltke, peut-être même au roi Guillaume, de faire la sourde oreille au désir des quatre puissances, parce que la Prusse, quelque
impatiente qu'elle puisse être d'avoir en face d'elle un gouvernement investi des pouvoirs de la France, n'a pas voulu, ce que je comprends fort, payer cet avantage au prix d'un static quo de vingt-cinq jours et de vingt-cinq nuits les pieds dans la boue glacée, le corps transi et l'esprit plus ou moins troublé de la situation incommode où notre résistance prolongée la réduit, voilà tous ces organes de la publicité, ces maîtres de l'opinion, qui tombent en défaillance, lèvent la crosse en l'air et sonnent la déroute! Les meilleurs y sont pris, à des nuances près : que d'exigences! que d'aigreurs! quel abandon et quel énervement! C'est une vraie contagion, un lamentable exemple. On en rougit vraiment quand on pense que les Prussiens sont là. Tâchons, s'ils en triomphent, que leur joie ne dure pas longtemps, pas plus qu'au lendemain de cette niiit lugubre, celte nuit de l'hôtel de ville qui les avait tant réjouis! Rentrons au droit chemin, et reprenons notre mot d'ordre : tenir, quoi qu'il arrive, aussi longtemps que nous pourrons.
N'est-ce pas là justement ce que les Prussiens redoutent? Ce refus d'armistice nous apprend leur secret. C'est de temps qu'ils sont avares, forçons-les d'en dépenser. Ils sont pressés, ne hâtons rien. Jamais consigne ne fut mieux indiquée et plus impérative. Toute impatience de notre part est un enfantillage, presque une trahison . Nous devons dire, et plus haut que jamais : Encore un mois de
siège, et deux mois, s'il le faut. Los vivres, à la façon dont ils sont ménagés, suffiront amplement. Le calcul en est fait.
On peut sans peine, même à défaut de ravitaillement, atteindre au terme de l'année et, s'il en est besoin, encore fort au delà. Ce serait, en vérité, bien la peine d'avoir, depuis deux mois, au prix de tant d'efforts, de tant de sacrifices, complété, affermi et l'armement et les ouvrages de notre immense citadelle, de l'avoir rendue imprenable et de nous être conquis, ce qui n'était pas plus facile, l'involontaire estime de nos juges les plus prévenus, pour tout abandonner, tout perdre d'un seul coup, à cette seule fm d'avoir le beau plaisir de reprendre plus tôt chacun son train de,^vie, ses habitudes, ses voyages, son régime accoutumé.
Je sais bien que cette fièvre de paix prend un autre prétexte. A quoi bon résister, dit-elle, si vous n'avez aucune chance, soit de vous délivrer vousmêmes, soit d'être secourus par d'autres? Mais, d'abord, est-il- bien certain que l'une et fautre de ces chances nous manquent absolument? Sans approuver des projets de sorties qui ne seraient que meurtrières, on en peut concevoir que la prudence n'exclurait pas, surtout si quelque intelligence venait à s'établir avec des forces extérieures. Ce n'est pas, quoi qu'on dise, un espoir chiméricjue que ces armées en formation ; à la seule condition de leur en laisser le temps, rien n'est moins impossible que
d'entendre bientôt parler d'elles. Combien de fois n'a-t-on pas vu qu'au moment même où, par dépit, par lassitude^ on allait quitter la partie, le jeu vous venait dans la main !
Pour moi, si je demande un supplément de résistance, c'est avant tout pour la question d'honneur ; car j'ai la bonhomie, je l'avoue, de croire encore à ce vieux mot et d'être pris d'une douleur profonde devant rabaissement de mon pays. Ce ne sont pas là des phrases, n'en déplaise à nos pacifiques. Pour les nations aussi bien que pour l'individu, l'honneur c'est la vie même, la première des réalités. Je voudrais bien les voir, ces raffinés, ces sybarites, devenus citoyens d'un peuple qui tout à coup perdrait le sentiment de sa force et de sa dignité! Quelle chute même pour eux ! que seraient-ils et que serionsnous tous?
Mais, quand je me révolte contre ces défaillances, quand je supplie Paris de tenir ferme jusqu'au bout, ce n'est pas seulement l'honneur qui me préoccupe, j'entends aussi servir nos intérêts. Si vous voulez que l'ennemi n'abuse pas de sa victoire, ne vous dépouille pas, ne vous pressure pas sans pitié, ne lui laissez pas voir, pas même deviner que vous mourez d'envie de n'être plus en guerre. Vous n'avez qu'un moyen de gagner quelque chose avec lui : c'est de le faire attendre. Il vous surfait, ne cédez pas. Persuadez-le que vous subirez tout, dangers et
privations, aussi longtemps qu'il ne sera pas trai-
table et modéré. Ne voyez-vous donc pas qu'il a ses plaies aussi? quelque avisé qu'il soit à les cacher, nous en savons bien quelque chose. Que de déceptions depuis qu'il est devant nos murs ! Paris par sa résistance, Témeute par son impuissance, ont déjoué'tous ses projets. Et n'est-ce rien aussi que de sentir derrière soi son royaume rongé de misère, s' épuisant dans la fiévreuse attente de cette paix qu'on lui avait promise et qui n'arrive pas?
Ne craignez point qu'il s'aventure jusqu'à vous prendre par famine ; ce serait ti'op long ; vous traiterez avant, si vous tenez bien; à moins, pourtant, qu'il ne brusque les choses et n'essaye de la force ouverte. C'est possible, je ne dis pas non; mais j'ose croire que, s'il s'y décide, ce ne sera pas sans quelque hésitation. Voilà deux mois que M. de Bismark se vau'Jait à M. Jules Favre de pouvoir, dès qu'il lui plairait, prendre en deux jours un de nos forts. Il est au moins assez extraordinaire que ce désir bien naturel ne lui soit pas venu pendant un si long temps, et, malgré moi, je. suppose qu'à Ferrières l'illustre chancelier, si bien instruit en toute chose, ne savait pas exactement encore ce qu'étaient ces forts dont il parlait. Pour que depuis deux mois les formidables batteries construites, nous dit-on, avec un si grand luxe de précautions et de science n'aient pas encore tonné contre nous, il faut que les effets de cette attaque à si longue portée ne soient pas parfaitement assurés, et que la crairite
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d'un insuccès, qui pourrait altérer le prestige d'une armée jusque-là si chanceuse, arrête l'ordre de faire feu; ou bien que par hasard, pour la première fois depuis l'ouverture de la campagne^ cédant à l'opinion du monde civilisé^ nos adversaires ressentent quelques sérieux scrupules à lancer des bombes sur Paris.
J'aime à croire qu'il en est ainsi, et que l'honneur en revient, tout au moins en partie, à l'influence officieuse de ces quatre puissances qui paraissent enfin avoir prêté une attention émue aux conséquences de cette guerre, à la sauvagerie des moyens employés tout d'abord contre nous , et à ces prétentions hautaines, attentatoires au repos de l'Europe^ que le vainqueur n'a pas craint d'afficher. Espérons qu'un premier essai, suivi d'un prompt mécompte, n'aura pas fait perdre courage aux représentants de ces quatre puissances, et que la cause du droit; de la justice, des traditions européennes, trouve en eux, même encore aujourd'hui, de zélés défenseurs. Si nous pouvons compter sur leur franche entremise, je ne demande qu'une chose, c'est qu'ils ne s'épuisent pas en de nouveaux efforts pour enfanter un armistice, préliminaire qui n'achèverait rien. Se sais un plus grand service à rendre aux belligérants, c'est d'aller droit au fait et de posor les bases de la paix elle-même. Qu'ils disent à la Prusse : « Vous voulez en finir et vous avez raison. Votre gageure est déjà pleine de fatigues, elle peut l'être
demain de dangers. Dites-nous votre dernier mot, et faites avec nous un projet de traité. Que le gouvernement de la défense nationale y demeure étranger, s'il le veut ; mais, pourvu que les bases lui en semblent acceptables, que la France soit consultée. » Elle ratifiera le projet ou le repoussera, en votant oui ou non; ce sera l'affaire de quelques jours ; seulement; ne l'oubliez pas, il nous faut une France qui puisse supporter sa condition nouvelle, c'est-àdire dignement l'accepter, et réparer son désastre dans un repos utile à elle-même et rassurant pour ses voisins. Cette France; nous la voulons, nous en avons besoin. La place qu'elle occupe en Europe; nulle autre qu'elle ne la tiendrait. La démembrer, la réduire, c'est lui infliger une soif de vengeance qui fie s'éteindrait plus; c'est la guerre à perpétuité. Si vous êtes sincère, si vous ne cherchez vraiment qu'un moyen de garantir la paix à l'Allemagne et non l'agrandissement de votre propre puissance, vous n'avez pas besoin d'enlever à la France la Lorraine et l'AlsacC; qui lui sont intimement soudées et qui ne veulent pas' de vous. Contentez-vous de demander pour la sécurité commune qu'à titre de sol limitrophe ces deux provinces, tout en restant françaises, soient cependant neutralisées comme deux autres territoires français, le Chablais et le Faucigny, le sont au profit de la Suisse. Cette garantie purement pacifique, la France, sans ombrage, la pourrait accepter, surtout si sur la frontière aile-
mande une bande de terrain de profondeur à peu près égale était soumise aux mêmes conditions. «
Ce n'est là, notez bien, que l'impartaite esquisse d'une idée dont un ample développement pourrait seul faire sentir les sérieux avantages, aussi bien pour la France elle-même que pour ces deux malheureuses provinces si justement impatientes de respirer et de fermer leurs plaies sous le bienfaisant abri d'une vraie sécurité. Une fois revêtu de la sanction plébiscitaire, cet acte diplomatique pourrait, si je ne m'abuse, résoudre l'immense et douloureux problème qui nous opprime tous. Il faut, pour échapper aux ténèbres où nous sommes^ pour conjurer le cataclysme qui nous menace évidemment, il faut un moyen simple, un moyen tout pratique, c'est-àdire clair et prompt.
J'entends pousser un cri d'alarme, un cri prématuré, mais à coup sûr intelligent : Notre unité française est en péril, dit-on, notre unité, ce foyer de lumière, de vie sociale, de civilisation. Entre Paris et la France, et même aussi de ville en ville, de province à province, on nous signale un travail dissolvant, un travail de divorce, de désagrégation, et, pour parer à ce danger suprême, à ce fédéralisme énervant, on ne voit qu'un moyen^ — le seul, le meilleur sans doute en un temps ordinaire, si les Prussiens n'étaient pas là, nous serrant à la gorge, — ce moyen, c'est une Assemblée convoquée sur-lechamp, on ne sait où ni comment, par élection di-
recte ou par délégation, vaille que vaille, en un mot ; pourvu qu'une Assemblée fonctionne, existe quelque part, on pense avoir tout sauvé. Dieu sait que, si j'en doute, ce n'est pas scepticisme antiparlementaire; les Assemblées, pour moi, sont désormais la vie, le ressort, le contrôle nécessaires, et aussi légitimes que nécessaires, de tout gouvernement; mais le cas aujourd'hui est inouï, sans pareil : il ne s'agit pas de dénouer, il faut trancher le nœud, et ce genre de besogne, il n'est pas d'Assemblée qui soit apte à la faire. Encore une fois, il n'y a de possible que le oui ou le non. De deux choses l'une : ou la France dira oui, et le traité terminera la guerre, traité pour nous d'autant plus acceptable que l'ennemi^ pouny souscrire, aura plus rabattu de ses premières prétentions ; ce n'en sera pas moins un acte de raison, pénible encore à beaucoup d'entre nous; mais, par amour de la concorde, par respect du verdict national, on s'y résignera, sauf à préparer en silence, à force de patriotisme, un meilleur avenir; ou bien la France dira non^ et alors ce sera la guerre, la guerre rallumée, ardente et à outrance. Cette guerre, les Prussiens seuls devront la redouter, car la France elle-même, engagée cette fois, v donnera vraiment son dernier homme et son dernier écu.
En attendant et quoi qu'on fasse, je demande à Paris de reprendre au plus vite cette mâle attitude^ qui pendant six semaines lui a fait tant d'honneur.
SEPT LETTRES SUll LE SIEGE DE l'AUlS. 187
Qu'il se ]3éiiètre des paroles d'im accent si noble et si vrai que lui adresse aujourd'hui son gouverneur, son général. Conliance et discipline, voilii les armes qui, en donnan!; à l'ennemi de sérieux soucis, prêteront main-forte aux négociateurs, si, comme je le suppose, il s'en trouve encore k Versailles. Laissonsla ces idées d'atermoiements, de suspension du siège, d'armistice et d'accommodement; pensons à la défense, et ne pensons qu'à elle.
Ne .rêvez plus théâtres réouverts, promenades, voyages, libres correspondances; ne laissez pas votre imagination savourer ces fruits défendus; parcourez le rempart et^ du dehors surtout, regardez cette ville à l'aspect si nouveau, si désolé, si nu, si grandiose et si fier. Regardez cet immense espace qui vous sépare des bastions, puis, en levant la tête, ces longues lignes horizontales qui vous transportent en idée au fond des grandes landes ou devant les dunes de la mer.
il y a des gens à qui ce spectacle, ces audacieux travaux et ces canons montrant leur gueule aux échancrures des tertres de gazon, causent une sorte de serrement de cœur ; qui en détournent les yeux, ne pensant qu'aux douleurs et aux larmes dont ils ont devant eux le triste avertissement ; sans me croire insensible, je confesse que, chez moi, le premier mouvement devant ce Paris transfiguré est une sorte de satisfaction intérieure que tout cela soit comme sorti de terre, si promptemeni:, si no])lement,
SOUS les yeux et avec le concours de cette population frivole et généreuse. Tout n'est donc pas perdu, puisque de tels élans partent encore de nous! Aussi^ quand il m'arrive de penser que peut-être nos maux auront un terme, et qu'on pourrait encore s'occuper quelque jour des embellissements de Paris, le premier que je rêve est de lui maintenir sa couronne guerrière, ses ponts-levis, ses cavaliers et ses glacis immenses qui l'isolent et lui forment un si beau piédestal. Cette parure lui sied, je veux qu'il la conserve, en expiation, j'ose le dire, du luxe efféminé qui, depuis dix-huit ans, corrompt nos monuments.
Mais savez-vous, mon cher monsieur, ce qui trouble ma confiance, même en contemplant ces remparts à qui nous devons tant? C'est beaucoup, j'en conviens, d'avoir fait cet effort d'arrêter l'ennemi et de lui opposer de si fortes murailles; mais pour vaincre, est-ce assez? Si nous ne comptons que sur nousmêmes, sur nos bras et sur nos canons, ne sentonsnous pas que c'est bien peu de chose ? Et pour nousassurer un secours autrement puissant, que faisonsnous? qu'osons-nous faire? Dieu, je le croiS; ne veut pas que la France périsse : il l'a tant protégée et sauvée tant de fois, d'une façon si visible, jusqu'à nous délivrer d'envahisseurs non moins tenaces, non moins puissants que ces Prussiens, par le bras d'une jeune fille; mais nous attendre, nous, à pareille assistance, c'est, vous en conviendrez, le croire
bien généreux ! car, s'il voulait que dans notre détresse des prières publiques montassent jusqu'à lui, et qu'il mît à ce prix sa clémence, notre république française serait hors d'état de les lui offrir. Sa sœur de l'Atlantique faisait plus largement les choses lorsqu'elle, aussi, subissait la torture d'une guerre qui la dévorait. Si vous jetez les yeux sur cette immense lutte, vous y voyez le jeûne et la prière à la veille de tous les grands combats. Espérons qu'à défaut de ces démonstrations publiques, la ferveur isolée suffit à lléchir Dieu, Celle-là, du moins, ne manque pas en Prance, même au milieu de tant d'aveuglements, d'impiétés et d'indifférence : il faut compter sur elle et garder bon espoir.
Paris, 1" décembre 1870.
Mq^ cher Monsieur,
Sans m'écarter de notre pensée constante^ sans sortir de Paris et des devoirs du siège; je dis mieux, comme un moyen de plus de vous parier courage, énergie, résistance, je voudrais aujourd'hui dire d'abord quelques mots d'un homme dont la perte subite me remplit dû tristesse et qui laisse un vide véritable non -seulement chez ses vieux amis, mais chez tous ceux ([ui ont à cœur cette cause sacrée de la défense nationale qu'il savait si chaudement servir de sa personne et de ses vœux. C'était, au temps où nous vivons, une figure peu vulgaire que M. Piscatory. Il portait dans ses opinions constamment modérées et toujours libérales, dans sa façon de les défendre et de les exposer, je ne sais quoi de hardi, de brusque, d'imprévu, de martial et de cavalier qui était en shigulier contraste aussi bien avec le
fond solide et tempéré de ses convictions qu'avec la trempe délicate et acérée de son esprit. Plein de culture et de finesse sous cette vigoureuse écorce, épris des lettres et du beau, observateur sagace, abondant, varié, sa conversation avait un charme rare. Depuis bientôt \'ingt ans, depuis le 2 décembre, depuis nos incarcérations, il s'était retiré non-seulement des affaires publiques, mais de ce monde même où il avait passé sa vie et rencontré si constamment tant de faveur, de bonne grâce, tant d'amitiés et de succès. La vie des champs, les devoirs agricoles s'étaient emparés de lui. On ne le voyait plus qu'en passant et à longs intervalles. Paris en particulier, Paris depuis l'Empire, ne lui inspirait plus qu'éloignement et dégoût. Il y rentra pourtant, il vint s'y établir dès que nos désastres l'avertirent que le siège pourrait commencer. Oublieux de son âge, ne consultant que sa vigueur d'esprit, il rentra dans les rangs de cette garde nationale où il avait laissé, voilà plus de vingt ans, de si vaillants souvenirs ; et ce fut aux fatigues actives qu'il prétendit s'astreindre, n'acceptant pas de devenir vétéran. Une nuit au rempart, sous une humidité glacée, détermina dans sa constitution sourdement affaiblie de graves accidents; et, bien qu'en apparence, au bout de quelques jours, il fût sorti de cette crise, le pronostic des gens de l'art était resté peu rassurant, et par son propre instinct il prédisait lui-même le coup prochain et foudroyant qui allait nous l'enlever.
C'est donc au champ d'honneur, on peut le dire, que cette vie s'est éteinte : il avait droit à ces derniers devoirs qu'un long cortège de gardes nationaux est venu rendre à son cercueil. Sans doute il va manquer à ses compagnons d'armes : un tel exemple, si fortiliant, ne se perd pas impunément; mais les services d'un autre ordre qu'il pouvait encore rendre, l'influence qu'à certains jours et sur certains esprits il pouvait exercer par son entrain, sa décision, sa verve communicative et je ne sais quel mélange d'allure chevaleresque et de bon sens pratique, c'est là bien plus encore ce qui provoque mes regrets. Peu d'hommes pouvaient avoir une action plus heureuse, aujourd'hui même, dans nos angoisses, dans ces ténèbres qu'il nous faut traverser, sa perspicacité devenant plus réelle, plus active et plus efficace à mesure que le danger croissait. Si le temps était calme, il fallait ne le prendre pour guide qu'à bon escient et sans trop se hâter, car alors volontiers sa fantaisie se donnait carrière; mais, à l'heure du péril, quand l'orage grondait, on pouvait se commettre à lui et monter dans sa barque, du premier coup, sans louvoyer, il vous mettait au droit chemin.
C'était bien là, .depuis trois mois, le continuel exemple qu'il nous donnait. Au milieu de ces alternatives de défaillance et de forfanterie où tant de gens tombaient autour de lui, pas un seul jour il n'avait vacillé. C'était plaisir de le trouver, aux
I9i ETUDES PHILOSOPHIQUES ET LITTÉRAIRES.
heures les plus critiques, toujours ferme et toujours décidé, sans illusion aussi bien que sans crainte. Une seule fois peut-être, il me parut perplexe, pi^sque troublé, et c'était, ce me semble, la dernière que nous nous soyons vus : il ne savait comment accommoder ensemble deux choses qu'il avait à cœur presque au même degré, la convocation la plus prompte d'une Assemblée nationale, la continuation la plus ferme de la résistance à l'ennemi. C'est qu'en effet, mon cher monsieur, il y a là pour les vrais amis de notre malheureuse France le plus ardu problème qui se puisse imaginer. Depuis que, dans ma dernière lettre, je vous ai laissé voir de quel côté je penchais, croyez que je n'ai cessé de me mettre à l'épreuve, de m'interroger, de me sonder, de retourner en tous sens les termes de l'énigme. Il m'en coûtait de me sentir en désaccord avec tant d'hommes dont je prise si fort les lumières et les intentions. Assurément, ils ont raison; rien aujourd'hui ne serait d'un plus puissant secours qu'une Assemblée munie de pouvoirs réguguliers, représentant la France, délibérant en iieu sur, n'importe dans quelle ville, pourvu que l'innemi ne pût la menacer; avec cette Assemblée, tout serait plus facile, le présent semblerait moins lourd et l'avenir moins sombre; elle resterait, (juoi ([u'il pût arriver, !e centre d'action et l'àme de la France; devant les élus du pays, les coteries rentreraient dans l'ombre; les vraies capacités seraient
SEPT LETTKES SUR LE SlKdR DE PAIUS. 195
mises en lumière, el la réalité du gouvernement républicain se produirait peut-être au lieu d'une apparence un peu trop nominale; celte Assemblée, qu'on nous la donne; la France en a besoin, elle y a droit; mais, par malheur, ce n'est pas du ciel qu'elle tombera toute faite! Il faut l'élire, l'élire sérieusement, non pas à la légère, au hasard, en brusquant le scrutin, déplorable origine qui infirmerait dès sa naissance, ses actes et son autorité; il faut qu'elle sorte du moins d'un certain mouvement^de vie électorale ; il faut qu'on se concerte, qu'on cherche des candidats, qu'on les entende et qu'on les interroge. Tout cela n'est pas l'alfaire d'un jour : c'est l'eiitreprise la plus grave, la plus absorbante, et, je le dis à mon corps défendant, la moins conciliable avec le devoir urgent, impérieux, le plus sacré des devoirs civiques, la résistance à l'ennemi.
Sans armistice, il n'y faut pas songer, l'œuvi'e est impraticable : M. Jules Favre l'a démontré en termes péremptoires. Avec la poste aérienne pour seule communication entre elle et sa capitale et près du quart de ses départements, vous imaginez-vous la France procédant à ses élections! Pas une explication possible, pas un éclaircissement arrivant juste à point! de conliiuiels malentendus, la confusion, le chaos! Il est vrai que. M. de Bismark daigne nous dire que, dans ce cas,, il ferait le bou prince, qu'il fermerait les yeux et qu'électeurs et candidats
pourraient vaquer à leur besogne sans être tous, du premier coup, nécessairement fusillés. J'aime mieux ne pas mettre sa parole à l'épreuve. C'est plus digne et plus sûr. Ainsi pas de question, pas de doute possible; sans armistice, point d'élections.
Même avec armistice, je vous l'ai déjà dit, ce ne serait pas un présent sans danger que cet intermède électoral, de vingt à vingt-cinq jours au moins, coupant court aux mâles habitudes, aux devoirs du soldat, à la vie du rempart acceptée par nos Parisiens avec une constance que, sans la moindre flatterie, je ne puis m'empêcher d'admirer. On risquerait évidemment de les laisser se refroidir, mais l'occasion serait si belle d'assurer à la France la sauvegarde d'une Assemblée, que si, par impossible, l'armistice nous était offert, nous ne pourrions guère, ce me semble, ne pas en profiter. Seulement, point d'illusion:' M. de Bismark a repoussé d'une façon si superbe l'indispensable condition d'un ravitaillement équitablC; que, malgré son évident désir de nous voir embarqués dans une affaire électorale et de nous ménager cette distraction, je doute qu'il fût d'humeur à se donner un démenti, à nous faire amende honorable ; comptez donc sur son refus, il n'en démordra pas ; et quant à nous, prendre au rabais ses concessions et passer sous ses fourches, accepter l'armistice sans ravitaillement, c'est une extrémité que personne, à coup sur, n'oserait souhaiter, encore moins conseiller, d'abord par respect poui
noiis-mcnies, puis par justes égards envers notre gouvernement de la défense nationale, à qui cette exigence, cet appel aux élections quand même semblerait-v je le crains, un signe de défiance dont tout bon citoyen, môme en faisant à part lui ses réserves, doit savoir aujourd'hui s'abstenir.
Il faut donc, quoi qu'il nous en coûte, renoncer à la perspective d'une Assemblée prochainement élue. Déjà l'agitation soulevée à ce propos dans la presse paraît tout à fait calmée, et c'est presque de l'histoire ancienne que d'en parler aujourd'hui. Je suis même tenté de croire, car nous sommes ainsi faits, que ceux qui voulaient hier enlever d'assaut les élections, vont dès demain n'y plus penser, et qu'il ne sera dorénavant pas plus question d'électeurs, d'Assemblée, de comices, que si jamais la France ne devait- plus s'en occuper.
Opposons-nous, je vous en prie, à cette brusque revirade. Si, pour concentrer nos efforts sur le seul soin de la défense, nous renonçons quant à présent à la lutte publique d'où seraient sortis nos représentants, ce n'est pas une raison pour que chacun de nous, dans sa sphère privée, dans le cercle de ses relations, sans se distraire d'aucun devoir, ne prenne pas quelque peine pour assurer d'avance des défenseurs à ses convictions. Qui peut dire à quel jour, à quelle heure l'intervention d'une Assemblée ne deviendra pas*tout à coup nécessaire? Il faut donc être prêt.
Rappelons-îious que sans organisation — nous en avons une trop cruelle preuve — les meilleurs, les plus braves sont bien vite vaincus I Préparonsnous, travaillons à nos listes, formons des comités, cherchons des adhérents, élargissons nos préférences, n'excluons que les exclusifs, de queliiiie couleur qu'ils soient, et prêchons les concessions mutuelles, seule chance assurée de succès. C'est un genre de travail qui peut se faire partout, à l'exercice, au corps de garde, aussi bien, encore. mieux que chez soi ; ne négligeons rien, en un mot, pour n'être pas surpris, et pour qu'à l'improviste, en quelques jours, s'il le fallait, nous puissions avec bonne chance improviser pour la France cette ancre de salut.
Voilà pour les citoyens ; mais le gouvernement, qu'il me permette de le lui dire, a bien aussi, sur ce même terrain, ses précautions à preîidre et quelque chose à préparer. Jamais, d'abord, il ne redira trop ce qu'en mainte occasion, j'aime à le reconnaître, il a déjà franchement répété, savoir, que sa responsabilité lui pèse, qu'il lui tarde de s'en décharger, et qu'il comprend que la France a de son côté quelque hâte de reprendre possession d'ellemême. S'il n'y avait à l'Hôtel de ville que trois ou quatre personnages que je m'abstiens de nomtner, cette précaution, à bon droit, pourrait paraître superflue; mais, à côté de ces esprits assez larges et assez dégagés pour s'incliner avec respect et sans l'estrirtion devant l'arrêt, quel qu'il soit de la sou-
veraincté nationale, il en est d'autres, nous dit-on, qui placent la loi suprême dans une souveraineté de toute autre nature, abstraite, préconçue, sorte de droit divin en costume profane, devant lequel ils s'agenouillent et que dévotement ils voudraient soutenir envers et contre tous, si le suflrage universel se permettait jamais de n'être pas suffisamment docile à cette mystérieuse autorité. Est-ce vrai? je n'en sais rien et n'en voudrais rien croire, n'étaient certains éclios venus de Tours et certaines paroles échappées à l'Hôtel de ville, à l'entourage au moins et d'un certain côté, édifiant concert où le suffrage universel est traité de la belle façon, comme un pauvre écolier qu'il faudra faire attendre et mettre en pénitence s'il ne sait pas sa leçon ; ajoutez-y bien d'autres gentillesses non moins respectueuses et toutes en parfait accord, sur un mode plus doux, avec les cyniques menaces que chaque jour les feuilles radicales, autoritaires et montagnardes lancent à la liberté et aux droits du pays. C'est donc un vrai devoir pour le gouvernement de ne perdre aucune occasion de prévenir toute équivoque et, sans crainte du })léonasme, de constater sans cesse combien, même à ses yeux, son titre reste toujours précaire, qu'il n'entend pas le perpétuer, et que la convocation des collèges électoraux, dès que les circonstances la rendront praticable, est son plus cher espoir et son premier mandat.
Permettez maintenant, puisque j'ai pris cette li-
cence de donner un avis à ceux sur qui repose le fardeau redoutable de veiller à nos destinées, permettez que je leur adresse encore une prière. Je voudrais, quand ils sont réunis, qu'ils se fissent lire souvent à haute voix les nobles et fermes paroles qu'au lendemain du 3 novembre, de ce scrutin qui venait de leur donner un éclatant baptême, ils signèrent tous et adressèrent à la population parisienne : « Désormais, disaiens-ils, c'est l'autorité de votre suffrage que nous avons à faire respecter. . . Nous ne souffrirons pas qu'une minorité brave les lois et devienne par la sédition l'auxiliaire de la Prusse. >) Cette proclamation est pour moi comme un diapason qu'il faudrait faire sans cesse sonner à leur oreille, pour qu'ils y accordassent en toute circonstance leurs actes et leurs discours. N'est-il pas évident que cette minorité dont ils parlent, à demi factieuse, à demi entraînée, quelle qu'en soit la faiblesse relative, et si découragée qu'elle dût être par l'écrasante majorité qui la condamne et qui h combattrait, n'en poursuit pas moins son dessein? En ce moment, par exemple, — les clubs s'en cachent- ils, et le doute se peut-il admettre? — elle se prépare à profiter de la passion la plus aveugle et la plus douloureuse, du levier le plus redoutable et le plus apte à remuer les masses populaires, la terreur de la faim et les excès égalitaires qu'elle peut engendrer.
Si des mesures prévoyantes et fermes ne sont pas prises dès à présent pour qu'aux premiers symptômes.
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aux plus légères tentatives de ces perquisitions violentes qu'on ose provoquer, et prôner tous les soirs, la répression la plus sévère protège incontinent les droits du domicile et la liberté du foyer, je n'ose dire dans quel affreux régime nous pouvons être engagés, et quel secours imprévu, ou plutôt, je me trompe, attendu, espéré, peut-être même aidé, la Prusse peut ainsi recevoir! C'est là ce qu'elle guette; la sédition dont à Versailles, dès le 28 octobre, à propos de la chute de Metz, on se promettait le triomphe, on se flatte aujourd'hui qu elle prendra sa revanche par la question alimentaire. Cette odieuse espérance sera certainement déçue, j'y compte; mais, cette fois, de grâce, prévenons au lieu de réprimer ; prévenons par un langage net et précis, par une attitude au moins ft'oide vis-à-vis d'hommes qui nous ont séquestrés et qui nous ont tenus sous le canon de leurs fusils pendant des heures entières. Comment ne pas savoir qu'on ne gagne rien- avec ces hommes à paraître les craindre, et surtout à leur prodiguer les faveurs et les privilèges, les compliments et les douceurs? Certain drapeau, que je pourrais citer, si bien brodé qu'il puisse être, n'aura pas converti, j'en réponds, un seul de ces mécontents, ils en auront ri dans leur barbe, ils en font encore gorge chaude ; tandis que tant de dévouements sincères — et j'en citerais par milliers — l'ont encore sur le cœur, ce drapeau, et en seront contristés pour longtemps! Je n'insiste pas ; il s'agit de peu de chose et je ne veux rien
grossir. Quand je signale l'approche d'un danger, Dieu sait que c'est avec- le seul désir d'en être délivré; n'importe le moyen ; seulement, dès qu'on me parle d'exécuter les lois et qu'on m'en fait la promesse, je dois croire, ce me semble, que pour tenir parole on n'est pas résolu à ne jamais punir.
Et maintenant, mon cher monsieur, confiance, croyez-moi ; ne nous arrêtons pas aux détails, nous risquerions de mal juger. II y a toujours tant de points en souffrance, môme quand les choses vont le mieux! C'est sur l'ensemble qu'il faut porter la vue. Regardons ainsi notre siège : il est encore vieilli de quinze jours et n'en est vraiment pas plus malade. J'aperçois même d'une façon plus nette deux points à l'horizon qui jusque-là se cachaient dans la brume : c'est d'une part nos armées de province, de l'autre l'action de l'étranger.
Je supposais, vous vous le rappelez^ que ces armées qu'on nous avait promises n'étaient, malgré le dire des pessimistes, ni des fantômes ni des soldats sur le papier, ni même des foules incohérentes, que la pénurie des cadres devait seule les avoir retardées, et que, selon toute apparence, le moment approchait où elles feraient parler d'elles. En effet, le soir même, le bruit se répandait d'un glorieux combat qui constatait en même temps et l'existence de l'armée de la Loire et la reprise d'Orléans.
Depuis lors, des données plus ou moins fidèles nous ont permis de suivre au moins par conjecture
SFPT LF.TIIIKS SU 11 LE SIEGK DK l'A!'. IS. iO.{
la position de quatre ou cinq grands corps organisés et manœuvrant en Flandre, en Normandie, sur la Loire et dans les Vosges. Nous savons que ces armées existent et qu'elles font de sérieux eiforts; où sontelles exactement? que foïit-eîles? que peuvent-elles? nous l'ignorons, et c'est un vrai supplice, il faut en convenir. Ce qu'on souffre par ignorance en ce moment à Paris, ce qu'une séquestration si longue- et presque cellulaire, une privation si constante d'inforn.iations précises , inflige de disette à l'esprit et au cœur, un ne pouvait par prévision s'en faire aucune idée. C'est un genre de torture et d'épreuve qui n'est complet que de nos jours, car, pour qu'il soit porté à toute sa puissance, il faut le subir dans un temps qui s'est accoutumé à cet inconcevable luxe d'ubiquité en quelque sorte où la vapeur et l'électricité nous ont fait parvenir. M"'^ de Sévigné reviendrait à la vie et tomberait dans Paris assiégé, je soutiens qu'elle aurait beaucoup moins à souffrir que le moins épistolaire d'entre nous. La poste de son temps et les ballons du nôtre, en fait d'exactitude et de régularité, se distinguent à peine à un degré sensible ; tandis que pour nous qui naguère, en quelque lieu que fussent les objets de notre affection, conversions avec eux minute par minute, la chute est grande de n'en plus rien savoir. J'en dis autant de nos- armées: nous sommes sur leur compte dans le même dénûment qu'à l'égard des santés qui nous louchent; mais, cnlin, nous savons que la
France est en armes, qu elle résiste au joug : c'en est assez pour prendre patience.
Elle essuiera peut-être des échecs ; préparons-nous aux fâcheuses nouvelles; nous passerons encore par plus d'un mauvais jour ; n'importe, si la France le veut, elle a beau paraître vaincue ; ses ressources et sa vitalité étonneront encore le monde, au moins autant que l'incurie stupide de son dernier gouvernement.
Quant à l'action de l'étranger, c'est également au travers d'un brouillard que nous sommes réduits à nous en rendre compte. Nous ne savons pas même quelles sont au juste les puissances qui nous témoignent le plus de sympathies. D'abord nous avions pensé que c'était la Russie e' les États-Unis, nous en avions même eu des preuves; mais aujourd'hui, sur la Neva et sur l'Atlantique, on paraît peu songer à nous. D'un côté, c'est, dit-on, calcul électoral, la peur de perdre quelques voix allemandes dans un prochain scrutin; de l'autre, le traité de I806, ce dernier solde de la guerre de Crimée dont on veut s'affranchir avec Tassentiment et grâce aux bons offices que la Prusse se sera hâtée d'offrir à sa voisine. Après tout, ces mécomptes sont plus que compensés, puisqu'en ce moment l'Angleterre; sinon par amour pour nous, du moins grâce aux desseins qu'elle prête à la Russie, paraît enfin s'apercevoir que, pour le repos de l'Europe, ce serait un affreux danger que de laisser démembrer la France.
Je ne parle pas du cabinet anglais, dont le langage, moins froid que d'habitude, n'a rien encore de vraiment efficace; mais l'organe de la cité, le fauteur passionné de la Prusse, l'insolent applaudisseur de nos reverS; ne s'est-il pas tout récemment permis de penser et de dire en termes énergiques qu'avec la France mutilée il n'y avait pas de paix, que ce ne serait pas même une trêve à long terme, que c'était souffler la guerre au lieu de l'étouffer. Ceci est considérable ; c'est un pas tout nouveau et un progrès immense pour le triomphe de notre droit. Je ne doute pas qu'à Versailles cette révolte éclatante d'un agent si fidèle n'ait provoqué de violentes colères. N'en remarquez-vous pas le reflet, j'ose dire, dans les moindres paroles échappées depuis cette époque à Villustre chancelier du Nord? Jamais, assurément, fl n'avait donné lieu d'admirer sa douceur et son aménité ; mais ce surcroît subit d'humeur atrabilaire, ce luxe de mensonge, le mot n'est pas trop fort, ces inqualifiables rigueurs, ce jeune magistrat et ces aéronautes expédiés en Prusse et livrés à des juges siégeant dans les fossés de quelque forteresse, tout cela n'est pas d'un homme que rien ne contrarie, dont les plans s'accomplissent et qui n'a pas sur son chemin rencontré quelque gros obstacle. Aussi je ne sais pas de symptôme meilleur, rien qui mieux nous permette de nous attendre enfin à un sérieux effort de la diplomatie.
Mais n'y comptons pas trop. La vraie grande puis-
sauce qui plaidera pour nous, c'est, ne l'oublions pas, d'abord notre propre effort, puis encore mieux notre bon droit lui-même. Le Times a raison : jamais ce ne sera la paix si notre France est mutilée. Ne sentez-vous pas jusqu'au fond de vous-même l'effrayante vérité de cette prophétie? Je croyais aimer mon pays quand il était prospère et respecté, mais de quel amour tout autre je me sens pris pour lui depuis qu'on le menace de cette flétrissure! 11 est des malheurs qui s'effacent ; on oublie l'affront d'un tribut; on oublie même des pierres renversées; mais le sol qui nous est volé, comment l'oublier jamais? Cette France, dont la figure vous est si bien connue • pour l'avoir toujours vue depuis votre naissance et l'avoir reçue de vos pères, quand vous en apprendrez l'histoire à vos enfants, et que du doigt sur la carte vous suivrez la fatale écliancrure, ne leur soufflerez-vous pas malgré vous un esprit de vengeance et de haine qui ne pourra s'éteindre de dix générations ?
Qu'on respecte au contraire notre sol^ et, si j'en juge par moi-inême, les souffrances d'orgueil s'apaiseront et s'éteindront. Notre honneur satisfait, au lieu de nourrir nos rancunes, nous pourrons, tête haute, professer Thorreur de la guerre, et, si l'Europe veut des gages de notre bonne foi, cette zone neutralisée dont je parlais l'autre jour pourrait sans nous blesser, pour nos voisins et pour nous-mêmes, inaugurer une ère nouvelle de paix et de sécu-
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rite. Puisse l'elFort qui, en ce moment même, se tente sous nos murs venir en aide à notre droit! Puisse Dieu nous rendre la victoire surtout pour n'en pas abuser et pour prendre sur nos vainqueurs une digne et vraie revanche; celle de ne pas les imiter! J'entends des gens nous dire : « Regardons bien comment ils s'y prennent et tâchons d'en faire autant qu'eux. » Non, jamais; ce n'est pas forfanterie, jamais la victoire à ce prix. Corrigeons nos défauts, mais gardons les faveurs que nous tenons du ciel et qui sont notre raison d'être. Restons nousmêmes; car, en vérité, croyez-moi, plus je vois ces barbares mécaniques, plus je demande à Dieu que jamais nous ne leur ressemblions.
Paris, 15 décembre 1870.
Mon cher Monsieur,
Vous croyez donc que, sans lasser vos lecteurs, on peut vous écrire encore, et toujours, sur le même sujet? En est-il un autre après tout? Que dire aujourd'hui, que faire, que penser, de quoi parler, sinon de cette France qu'on nous dévaste, et de ce Paris qu'on prétend atfamer?Tout pâlit, tout s'éteint, tout intérêt est mort devant ce terrible drame, l'invasion de notre pays. Parlons-en donc, ne fût-ce que pour nous aguerrir aux épreuves qui nous attendent, pour élever nos cœurs à la hauteur de nos devoirs, et, avant tout, pour payer notre dette à ceux qui se font tuer pour nous.
Cette noble armée, nous l'avons vue naître et grandir, nous tous habitants de Paris ; nous avons suivi, jour par jour, son laborieux apprentissage, ses transformations, ses progrès. Elle est notre enfant, j'ose dire, par la sollicitude et l'amour que
nous lui portons. Je les vois encore entrer, vers les premiers jours de septembre, je les vois cheminer par nos rues, ces longues liles de jeunes gens, vêtus de toile, en sarraux et en blouses, l'air étonné, honnête, même un peu gauche, marchant à peine au pas, sans tambour ni musique, et^ le soir^ encore presque en famille, prenant gîte dans nos maisons. Qui aurait alors osé dire que c'étaient là des soldats? Et pourtant ce sont eux, ce sont ces enfants, ces novices, qui, sur les coteaux de la Marne, ont fait plier les Prussiens; mais aussi quel travail! Vous les avez vus, comme moi, dans leurs nouveaux habits, au Carrousel, au Louvre, sur nos avenues, sur nos places, s'exerçant du matin jusqu'au soir, et se donnant à la manœuvre si franchement et de si grand cœur, que la -foule en battait des mains; puis, à Cachan, à Bagneux, à l'Hay, prenant leur dernière leçon et passant au sérieux exercice sous la mitraille de l'ennemi.
Je ne parle ici que de nos mobiles; mais ce qui ne vaut guère moins c[ue d'avoir en si peu de temps transformé des conscrits en bonne et solide troupe, c'est, avec une troupe presque dégénérée, d'avoir l'efait des soldats. Où sont ces traînards de Sedan, ces débris de Reichshotién, ces rebuts de nos dépôts, qui, dans les premiers jours du siège, par l'oul)li de toute discipline, par leur démarche hésitante, énervée et quelquefois plus affligeante encore, portaient le deuil dans nos esprits? Demandez aux
SEPT LETTKES SUR LE SIÈGE DE PARIS. 2tl
Prussiens stupéfaits ce qu'ils sont aujourd'hui, et quelle était leur attitude à Villiers et à Chainpigny. Vient enlin cette autre surprise, qui n'est pas la moindre à coup sûr : du milieu de notre garde nationale, de cette immense foule armée, homogène sans doute par le cœur, animée du même dévouement, du même esprit, mais inégale et bigarrée d'âge, de taille, d'insti'uction militaire comme de costume et d'armement, voilà qu'il s'est formée et que nous voyons sortir, sans qu'on sache en vérité comment, cent mille hommes d'élite, d'une tenue aussi parfaite, d'un équipement non moins irréprochable, d'une allure aussi décidée que les plus fermes, les plus anciens soldats, et ceux d'entre eux qui, plus tôt prêts et déjà mis en ligne, ont naguère essuyé le feu, semblaient le voir pour 4a dixième fois.
Savez-vous ce qui me pénètre de gratitude et de consolation devant cette sorte de prodige? Ce n'est pas seulement une armée que j'admire; les services qu'elle est prête à nous rendre dès aujourd'hui et dès demain ne sont pas ce qui me touche le plus, tout en m'affligeant avec elle lorsque le froid, la neige, le verglas, comme ces jours passés, l'emprisonnent et la paralysent; ce qui me tient au cœur avant tout, c'est l'étrange puissance qu'un tel effort . suppose, c'est la veine profonde et cachée de création et d'organisation qui, pour moi, se révèle dans notre cher pays. Je ne sais rien de . plus rassu-
rant, de mieux fait pour nous donner courage. Mettons toute chose au pis : un peuple qui possède de tels jets de fécondité, qui, dans l'enceinte d'une ville bloquée, calfeutrée, impénétrable à tout secours, trouve moyen^ en si peu de temps, de s'aider ainsi soi-même et par son propre fonds, de fabriquer tant d'armes, de fondre tant de canons et de dresser tant de jeunes courages, un tel peuple n'est pas de ceux que Dieu met au rebut et qu'il entend abandonner. Il a des vues sur nous, sans quoi il tarirait, il nous supprimerait ces facultés vivantes et créatrices.
Ainsi je ne puis vous dire ce que, pour ma paît, j'ai gagné à ces précieux progrès de notre jeune armée, à ses épreuves successives, et surtout aux dernières, ces deux formidables luttes de Champigny et de Villiers. Il est presque de mode" parmi certains esprits de les croire inutiles : laissez-moi vous montrer l'utilité qu elles ont pour moi. Vers le début de nos désastres, et même encore il y a deux mois, je n'osais, en vérité, consulter ma mémoire, ni porter ma pensée sur une guerre encore récente, ouverte à tous les regards, guerre sans modèle qui, par le nombre des combattants, par le caractère des engins, par la grandeur et l'originalité des manœuvres, mérite qu'on la consulte, peutêtre avant toute autre, dès qu'on en est réduit à la triste nécessité de chercher en ce genre d'instructives comparaisons. Eh bien, je le confesse, le
cœur me faisait défaut pour suivre dans ses diverses phases cette grande querelle. Ceux qui la soutenaient et qui ont triomphé, les successeurs de Washington, me semblaient des modèles par trop décourageants.
A coté d'analogies frappantes entre leur situation et la nôtre, des différences redoutables se dressaient devant moi.
La guerre, comme nous, les avaient pris au dépourvu ; un espionnage habile, prémédité de longue main, s'était exercé chez eux ; la trahison avait soustrait leurs armes, vidé leurs arsenaux; comme nous, une confiance aveugle jusqu'au dernier moment les avait endormis, et en toute rencontre dans les débuts de ces longues campagnes ils avaient, comme nous, été battus, toujours battus. Mais comme ils avaient pris grandement leur désastre! avec quelle énergie, quelle foi en euxmêmes, quelle inaltérable confiance, quelle invincible ténacité! Gomme au bout de l'année ils avaient, en frappant du pied, fait sortir de leur sol par centaines de mille et les soldats et les fusils ! Quelles fournaises ils avaient allumées pour vomir sans relâche de monstrueux instruments de mort! Allionsnous faire comme eux? en serions-nous capables? L'idée n'osait guère m'en venir. Je voyais fondre nos armées, l'espoir d'en voir renaître me semblait hasardé, et, malgré moi, j'étais tenté de croire que de si gigantesques efforts n'étaient pas faits pour nos
races vieillies, qu'il y avait dans ce nouveau monde je ne sais quel filon de jeunesse et d'audace désormais inconnu à l'ancien hémisphère, où l'heure peut-être commençait à sonner d'obéir à l'éternelle loi, vieillir, végéter et périr.
Non, croyez-moi, nous n'en sommes pas là. Nous pouvons sans baisser la tête assister à ce grand spectacle; nous pouvons étudier à fond les campagnes de Grant, de Shermnn ou de Mac Clellan, suivre les l'ives du Potomac, visiter les champs de bataille de Bull-Run ou de Faïr-Oakes, de Richmond ou de Harper's Ferry. Ces grandes armées, subitement levées et en quelques semaines armées, équipées, instruites, menées au feu, n'ont plus rien qui dépasse la mesure de notre croyance, rien surtout qui nous humilie. Ce que Paris vient de faire depuis deux mois, ce que, de son côté, j'en suis sûr, la France est en train de faire, ce qu'elle prépare, ce qu'elle accumule de movens de défense, de tentatives d'at,a'ession et de délivrance, tout cela n'est pas d'un peuple décrépit. J'en avais déjà pleine assurance môme avant ces derniers combats ; rien qu'à voir l'aspect de nos troupes, et nos remparts et nos canons, je commençais à ne plus craindre les souvenirs de rAt]anti(|ue; mais, depuis ces éclatantes preuves de l'élan, de la solidité, des vraies (jualités militaires de nos soldats improvisés, je me sens encore plus dispos à me rafraîchir la mémoire de ces faits d'armes merveilleux. 11 n'est pas, (|ue je sache.
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lecture plus profitable, plus fortifiante et qu il faille aujourd'hui recommander davantage. C'est un cordial souverain. Et pourquoi? parce que vous y voyez ceux qui, à coup sur, avaient le droit pour eux, les défenseurs du pacte fédéral, même api es ces efforts inouïs, après d'incroyables sacrifices, après avoir réparé leurs échecs et à peu près rétabli leurs affaires, tomber encore deux ou trois fois dans de nouveaux abîmes de plus en plus profonds, sans cesser de lutter, persévérant toujours et finissant par triompher.
Leur secret fut bien simple : toujours combattre et ne désespérer jamais.
Que de fois ils se sont vus perdus sans douter de leur cause, espérant mieux, luttant toujours, supportant les rechutes comuîe les premiers désastres, avec la même confiance, la même résolution ! Leur force était de croire et de se dire sans cesse que la Providence était juste et que leur cause l'était aussi; que Dieu pouvait les éprouver, qu'il ne pouvait pas les détruire ; qu'il devait vouloir au contraire que leur pays, créé par lui pour être le refuge, le libre et puissant asile de tous les opprimés, une fois purifié, amélioré par le malheur, se relevât plus grand et plus prospère dans un nouvel et, saint éclat. Voilà les convictions qui ont soutenu leur courage. Est-ce donc un privilège qui n'appartient qu'à eux? n'avons-nous pas le droit de nous dire, nous aussi, que cette même Providence
nous a donné notre mission? et qui de nous peut la croire terminée? L'esprit conquérant et barbare, l'esprit de despotisme et d'oppression, de ruse et de mensonge armé ne menace-t-il pas l'Europe, et, pour l'en garantir, Dieu n'a-t-il pas besoin de nous? N'est-ce pas notre éternel mot d'ordre — cette noble Amérique en sait bien quelque chose — que de porter secours aux autres et de combattre en généreux champions pour la justice et pour la liberté? Cette mission vraiment divine, toujours nous y serons fidèles, et, quand nous nous serons sauvés, on nous verra, soyez-en sûr, si notre cœur nous le commande, plus d'une fois encore porter au loin quelque utile assistance même à ceux-là peut-être qui, dans notre détresse, nous abandonnent et nous oublient le plus.
Ceci me fait penser que, dans ces derniers temps, par une de ces rares fortunes qui quelquefois nous laissent entrevoir ce qui se passe hors -de nos murs, nous avions appris tout à coup que dans le ciel de l'Europe une éclaircie venait de se produire, non pas à notre intention, mais dont peut-être nous pouvions profiter. Que sera devenue cette orageuse affaire? quel cours aura-t-elle pris? Vous vous souvenez des colères du Times et de la découverte ingénue que le protocole moscovite lui avait subitement inspirée : il s'était aperçu, en faisant mieux son compte et tout examiné, que nous pouvions bien n'être pas encore morts et lui servir une se-
conde fois craiixiliaires et de soldats pour mettre le czar à la raison. M. de Bismark se sera hâté sans doute de réparer l'imprudente incartade de son allié du Nord; i'aura-t-il supplié de mettre des sourdines à ses liardis projets, de lui laisser, pendant qu'il nous assiège et qu'il a nos armées sur les bras, le bénétice des bons rapports et des procédés de famille dont le j^ ratifie l'Angleterre? Qu'aura dit la fierté du czar? se sera-t-elle accommodée d'un replâtrage et d'un atermoiement? Sur tout cela, que dire, que penser? Pas l'ombre d'une information, pas la moindre donnée, de pures conjectures reposant sur le vide. Je ne vois qu'une chose claire, c'est que M. de Bismark a trouvé trèsmauvais que nous ayons lu le Times du 10 novembre, et qu'il a pris ses précautions pour qu'à Tavenir ce faux frçre ne pénétrât plus chez nous. C'est depuis ce temps, en effet, que, absolument sevrés de nou velles étrangères, nous ne jugeons plus qu'à tâtons aussi bien des mouvements de la diplomatie européenne que de la marche de nos propres armées.
Cette clôture hermétique, ce surcroît de silence, ne signifient-ils pas qu'on a des choses à nous cacher, des choses que nous pourrions, selon toute apparence, apprendre avec plaisir? J'aime à le supposer, bien qu'à vrai dire, à l'heure où. nous voici, après bientôt six mois d'expérience, tout ce qui peut nous venir de l'Europe ne nous doive inspirer qu'un médiocre intérêt. Supposons même que, pen-
dant qu'on se cache si soigneusement de nous, il s'y passât des choses d'une vraie gravité, que la nécessité d'un congrès, par exemple^ ne fût pas tout à fait chimérique; que les signataires du traité de 1856 nous demandassent de prendre part aux délibérations, et que l'Angleterre surtout y eût sérieusement besoin de nous; n'aurions-nous pas la tentation de lui fausser compagnie, non sans sourire, et de lui conseiller de s'en tirer à son tour sans nous, comme elle pourrait? Ou je me trompe fort, ou ce serait là le premier mouvement do la France entière, ni plus ni moins, des sages comme des fous. Eh bien, prenons-y garde, le premier mouvement, quoi qu'on dise, n'est pas toujours le bon. Autant je voudrais garder envers notre partenaire de Crimée une digne et froide attitude, autant
je m'abstiendrais de déserter, par puérile rancune, par vain plaisir de représailles, les sérieux intérêts et la vraie politique de la France, si, comme il est probable, ces intérêts et cette politique nous commandaient d'appuyer l'Angleterre. A quoi bon jouer au fin? pourquoi prendrions-nous ces allures ambiguës qui conviennent aux aventuriers guettant un profit illicite, une aUiance de contrebande? Pourquoi ne pas planter franchement notre drapeau? Rien de commun jamais, quelle que soit leur puissance, avec ces contempteurs du droit, ces propagateurs de la force qui traîtreusement complotent do jeter sur l'Europe entière leur lourd et stupide filet.
Que nous offrira ient-il s pour nous faire leurs complices? Quelques promesses de gain matériel, quelque honteux partage. Mieux vaut de plus nobles profits, ceux qu'on ne trouve qu'en compagnie de la droiture même égoïste et sans attrait. Cette Grande- Bretagne veut-elle, pour conjurer les ambitieux ligués qui se démasquent et cet envahissement qu'elle redoute à bon droit, veut-elle jouer son ancien grand jeu, sortir de son étroite et mercantile ornière, prendre en main la cause des faibles, des opprimés,* du droit contre la force, sauver la civilisation, et par là même changer les destinées de ses industrieux habitants, leur assurer de futurs bénéfices vraiment solides et durables, fondés sur la vraie paix, l'avenir libéral du monde? Alors, nous lui montrerons ce que vaut cette France qu'elle n'a su qu'envier dans la prospérité et insulter dans le malheur. Tout en prêtant main-forte à ses œuvres quand nous les croirons bonnes, nous nous abstiendrons envers elle de trop justes récriminations, et nous nous donnerons la jouissance de la vaincre dans son orgueil en nous montrant plus généreux, plus nobles, plus vraiment fiers qu'elle-même.
Mais, bon Dieu ! où me laissé-je aller ! En sommesnous donc là? au lieu de penser à l'Europe qui nous oublie si volontiers, au lieu de chercher au loin qui nous pourrons aider, qui nous peut secourir, songeons à nous aider nous-nîêmes. Rentrons dans nos rempart^s, assez de soins nous y attendent.
D'abord les soins de la défense, et puis aussi, marcliant de pair, les soins de la charité, ou mieux encore, changeons le mot, c'est fraternité qu'il faut dire. Sainte parole si froide à lire sur les murailles, maiS; quand elle est écrite au cœur, si féconde et si chaude ! entre assiégés surtout comme on la comprend bien! Les liens de la parenté commune se resserrent si vite dès qu'on soufTre en commun! Assistons-nous les uns les autres des deux manières, par la parole et par le pain. Que les plus forts communiquent aux autres le superflu de leur espoir. Donnons enfin chez nous à ce mot république sa signification chrétienne et patriote, et, si nous voulons porter nos regards au dehors, si nous voulons franchir l'espace, que ce soit pour étudier de près, je le demande encore , pour nous approprier l'exemple de ces républicains du Nord, plus malheureux que nous, puisque c'était contre leurs frères qu'ils livraient ces prodigieux combats. Apprenons d'eux à nous tenir en garde contre nos deux fléaux, l'abattement et l'excès d'espoir, l'illusion et la panique. Sachons, comme eux, quoi qu'il arrive, nous armer de constance, et ne trouver dans les mécomptes qui certainement nous attendent encore, qu'un motif de plus de tenter davantage et de toujours persévérer. Qu'on ne me dise pas cette banale excuse : « Ils sont d'une autre race, ils sont Anglo- Saxons. » Pour être Anglo-SaxoD; il ne faut que le vouloir.
Cependant le temps marche, l'heure devient solennelle, c'est le moment de ne pas faiblir. Que Paris tienne bon, qu'il n'oublie pas ce que, depuis septembre, depuis trois mois de séquestration, il a déjà conquis d'honneur et pour lui-môme et pour la France. Qu'il n'aille pas en un jour, au contagieux exemple de ([uelques défaillances, perdre une gloire qui déjà nous console, un poste qui peut nous sauver. Dût-il n'être pas secouru et forcément succomber à la peine, que ce soit aussi tard que possible, même au prix de sérieuses souffrances, celles de l'ennemi l'en payeront largement; qu'il garde jusqu'au bout cette calme attitude^ cette lierté sans jactance, que tant de gens n'attendaient pas de lui et dont il donne chaque jour de plus étonnantes preuves ; puis enlhi, si tout lui fait défaut, au lieu d'entraîner dans sa chute le pays tout entier, au lieu de lier la France à sa disgrâce , qu'il s'en détache et s'en isole, en lui laissant le soin de le venger.
Le saint de la France, le salut de l'unité française, du nom et de l'honneur français, voilà le but, marchons-y tous. Que peut la force contre le droit, si le droit a du cœur et s'il s'obstine à se défendre? Sur une partie du territoire, sur le quart, sur le tiers peut-être, sur la moitié si vous voulez, la force triomphera, la force organisée, cet infernal et moderne mélange de science et de barbarie dont je sais trop bien la puissance; mais fût-elle cent fois
encore et plus savante et plus barbare, si la justice n'est pas de son côté, ne craignez rien, son succès sera fragile; courage et patience, le droit l'emportera, si mal organisé, si mal servi qu'on le suppose.
De cette vérité, ne l'oublions pas, mon cher monsieur, nous avons un garant que ne peut récuser la Prusse, la propre mère de ce monarque humanitaire, de ce pieux émule d'Attila, qui pousse en ce moment ses Huns sur nos cités en cendres et sur nos champs ensanglantés. Il vous souvient sans doute d'une admirable page écrite il y a trois mois, presque au début du siège, par l'éloquent prélat qui est lui-même, à cette heurC; aux prises avec la guerre, lui disputant son troupeau; il nous révélait des paroles que la reine de Prusse, alors au plus profond de ses misères royales et des calamités de son peuple, écrivait en 1810, en parlant de Napoléon I'"^ : (■( Cet homme tombera, disait-elle, il n'agit pas selon les lois de Dieu, mais selon ses passions. Aveuglé par la bonne fortune, il est sans modération, et qui ne se modère pas perd nécessairement l'équilibre et tombe... Je crois en Dieu, je ne crois pas à la force; la justice seule est stable. » Ces grandes et sévères paroles, c'est à Versailles, c'est à son fils que la noble femme aujourd'hui les adresse; elles n'y seront pas comprises, je le sais trop d'avance; mais l'heure viendra, et plus tôt qu'on ne croit, oij, comme témoignage
d'admiration et de respect, nous les graverons, ces paroles, sur les tables d'airain qui porteront la date de notre délivrance; ce qui fut prophétie pour la Prusse le sera pour notre pays, puisque devant Dieu, comme devant les hommes, depuis Sedan, surtout depuis Ferrières, il est prouvé, et de toute évidence, que, dans cette horrible guerre, le droit est de notre côté.
Paris, 31 décembre 1870.
Mon cher Monsieur,
J'ai vu déjà bien des années finir et de tristes années, mais je n'éprouvai jamais, à changer de calendrier, le soulagement étrange que je sens aur jourd'hui. Être enfin délivré de ce chiffre néfaste : 1870; ne plus le voir, ne plus l'écrire à tout propos, c'est déjà presque un bien. S'est-il gravé dans nos mémoires en caractères assez sanglants! Portera-t-il à nos arrière-neveux d'assez lugubres souvenirs! Et quelle date assez sombre dans toute notre histoire pourra lui servir de pendant ? Je ne parle même pas d'incendies, de pillages, de dévastations, d'industries ravagées, de capitaux détruits, de ruines, de catastrophes: ces blessures matérielles, un jour, peut-être, à force de labeur, elles se pourront guérir; nos cœurs eux-mêmes, qui jamais n'auront autant saigné,
le temps en adoucira les souffrances; ces affections
brisées, ces plaies de nos familles, n'infligeront de vivantes douleurs qu'à nos générations d'aujourd'hui ; tandis qu'il est une blessure dont la profonde cicatrice ne s'elfacera plus tant que vivra notre pays.
Pensez à lui, à notre nom, à l'éternelle injure que lui ont faite ces revers inouïs, et vous devrez comprendre que je sois sans pitié pour ce millésime odieux. Eh bien, faut-il l'avouer? malgré toutes ces raisons d'écouter ma rancune, quand je mets en regard les maux qu'elle me rappelle, cette désastreuse année, et les biens qui, j'espère, découleront de ces maux, que dis-jeî ceux-là mêmes que nous goûtons déjà, j'hésite à la maudire, et j'entrevois un temps où, du milieu de nos tristesses, tout compte fait, tout bien pesé, croyez-moi, nous la bénirons.
Et d'abord n'a-t-elle pas vu tomber l'Empire? Que de choses dans ce peu de mots! Ce qu'était l'Empire, le premier comme le second, et le second surtout, lui qui nous promettait repos, lucre, plaisirs en échange de notre virilité; ce qu'il y avait dans ce grossier régime de poisons et de pièges pour un malheureux peuple qui par sa faute, hélas î s'y était laissé prendre;, ce que ce peuple y contractait de lâches habitudes, de faiblesses d'esprit, de vices énervants et destructeurs, la France ne pouvait l'apprendre qu'à ses dépens, par une horrible crise. Il est des maladies qui, sous une apparence de trompeur embonpoint, vous rongent les viscères ou \ous
carient les os; il leur faut d'héroïques remèdes; sans ces tortures bienfaisantes, point de retour à la santé.
La France en était là : encore quelques années de césarisme, de mollesse et de docilité, d'opium et d'hébétement, c'en était fait de son rôle en ce monde, c'était sa mort.
Et notez bien que l'Empire est tombé comme il importait qu'il tombât, pour n'avoir plus à tenter de renaître, non par hasard, par accident, par un coup de parti, surpris par des adversaires qui, en le jetant bas, n'auraient enlevé ni à lui tous ses partisans ni au pays toutes ses illusions, ne renversant que l'homme sans ruiner le système : non, sa chute est venue de lui et de lui seul, du système aussi bien que de l'homme; il est tombé dans les désastres provenant de sa propre faute, de sa faute évidente et notoire, et de plus dans la honte et dans la lâcheté : autant de boue que de sang ! C'est donc une libération complète et définitive; les intrigants auront beau faire, nous sommes quittes de l'Empire; un mur infranchissable se dresse désormais entre la France et lui. Eh bien, convenez-en, l'année qui a cet honneur de porter à son compte une telle délivrance, si meurtrière et si fatale qu elle soit d'ailleurs, n'est pas une année stérile : il ne faut la maudire qu'à demi et ne lui lancer l'anathème qu'en y mêlant la gratitude.
Ce n'est pas tout : outre les maux dont elle a vu la chute, il en est d'autres qui nous ont menacés, qui
pouvaient être irréparables, et qu'elle a vu s'évanouir; par exemple, avant tout, une paix trop hâtive, la paix après Sedan.
Où en serions-nous, mon cher monsieur, si la Prusse, après ses succès, ses étourdissantes victoires, restée sobre et modeste, éclairée sur ses vrais intérêts, fidèle à sa parole, n'oubliant pas qu'un mois auparavant elle avait déclaré à la face du monde qu'elle faisait la guerre à un homme et non pas à un peuple, nous eût proposé la paiX; une paix acceptable, onéreuse seulement à nos bourses ; si ces vainqueurs eussent fait preuve, preuve effrayante, à mon avis, de force irrésistible et de modération, où en serionsnous, je vous le demande? Presque aussi bas dans notre propre estime et dans l'opinion de l'Europe que l'homme de Willehmshœhe ! Nous aurions accepté notre chute sans avoir fait le moindre effort pour nous remettre debout, et aujourd'hui nous douterions de nous, nous ne saurions pas même s'il reste dans nos veines quelques gouttes de sang; nous nous croirions non-seulement amollis par nos vingt ans d'empire , mais énervés jusqu'à la moehe, dégénérés et gangrenés. D'un seul coup, nous serions tombés au rang de ces misérables peuples indignes de leur passé, qui n'osent regarder en face les exploits de leurs pères ; les beautés de notre histoire nous seraient devenues une honte de plus.
C'est donc une fortune parmi tant de disgrâces que d'avoir échappé à cette tentation, échappé de
si près! Quelle chance aurions-nous eue, si l'offre eût été faite, de l'avoir refusée? Vous vous en souvenez, nous étions sans ressources, presque aux derniers abois; les cœurs les mieux trempés, les esprits les plus fermes ne songeaient à la résistance que par pur point d'honneur. Tout espoir de succès, de revanche immédiate, de réhabilitation prochaine, leur paraissait un rêve; ils ne comptaient que sur l'avenir pour entreprendre notre vengeance, et ne demandaient au présent que de subir la paix, pourvu qu'elle fût prompte et seulement tolérable. Oui, nous étions bien bas, et pour nous faire tomber plus bas encore, et pour nous donner le coup de grâce, il ne fallait chez nos ennemis, même à défaut d'honnêteté, qu'un peu de clairvoyance. Ils parlent de nous détruire^ de faire de nous une puissance de troisième ou de- quatrième ordre ; mais c'est alors qu'ils le pouvaient, et d'un seul coup. Ils n'avaient qu'à terminer la gueri'e sans nous laisser le temps de reprendre nos esprits, sans nous marchander la Lorraine et l'Alsace, en ne nous accablant que du poids de leur victoire, de notre soumission à leur payer tribut, de notre aveu public d'impuissance et d'énervement. Quand je pense que cette paiX; qui serait aujourd'hui, si nous l'avions conclue, notre tourment, notre cauchemar, non-seulement ils pouvaient nous l'offrir, mais que nous-mêmes, nous l'avons demandée! je n'ai garde d'en faire reproche à ce serviteur^ pu pays qui, n'écoutant que sa conscience, a pris
sur lui ce voyage à Ferrières. Son inspiration était bonne, puisqu'il a contraint l'ennemi à confesser tout haut ses projets spoliateurs. La France avait besoin qu'on les lui révélât. Elle avait pris trop à la lettre les mielleuses paroles de son doux conquérant. Il lui fallait apprendre que ces batailles n'étaient pas un duel de souverains, qu'au fond c'était à elle qu'on déclarait la guerre, à sa grandeur, à sa prospérité, à ses a'ieux, à ses enfants, à son passé comme à son avenir.
Le colloque de Ferrières a fait tomber le masque. Il a mis tout au grand jour. INous devons donc rendre grâce à qui l'a provoqué, tout en reconnaissant que c'était jouer gros jeu. Pour ma part, je l'avoue, même aujourd'hui ce n'est pas sans émotion que je "me représente quel risque nous avons couru, et combien l'occasion était belle de nous faire accepter un outrage que peut-être plus tard nous n'aurions pas lavé, même dans bien d'autres flots de sang que ceux qui pourront couler pour ne le pas subir.
Dieu a permis que ces barbares manquassent cette fois de perspicacité ; il ne leur a laissé que leurs grossiers instincts. Vaniteux et cupides, ils ont vu que la France n'avait plus d'armée, qu'elle avait encore ses richesses; la convoitise les a pris, et l'esprit de rapine les a jetés sur elle; puis aussi la vaine gloriole de trôner à Paris, ne fût-ce qu'un seul jour!
Voilà les beaux motifs, les nobles causes de cette invasion furieuse, de ces massacres, de ces égorgements! Voilà pourquoi depuis cinq mois notre France est à sac! et vous croyez qu'ils s'en excusent? Quelle idée! 11 n'y a de coupables que nous. Leur thèse est admirable. « Laissez-nous faire, disent-ils, ne nous résistez pas^ nous ne brûlerons rien, nous ne tuerons personne. C'est vous, paysans, vous, citadins, qui, avec votre humeur gueri'oyantC; votre goût de la poudre et du bruit, égorgez, par nos mains^ vos malheureux compatriotes, vos femmes, vos enfants. L'attentat à l'humanité, c'est vous qui le commettez ; le sang versé retombera sur vous. » Ne croyez pas que je plaisante, mon cher monsieur. Cette grotesque théorie, M. de Bismark et son auguste maître ont pris la peine, plus de dix fois depuis la guerre, de l'exposer eux-mêmes doctement. Notre ténacité les révolte. Ils trouvent très-mauvais que nous nous défendions. Ce qui leur semble contre nature, ce n'est pas de trahir sa patrie, de l'abandonner sans défense aux outrages de l'étranger, c'est de se battre pour elle sans mesure et sans discrétion. Le vrai devoir de tout peuple envahi, et surtout envahi par la Prusse, est de ne pousser la résistance que tout juste assez loin pour que le vainqueur ait droit de se proclamer tel, de choisir son moment pour quitter la partie, et de faire charlemagne en se coiffant de lauriers. Quel sot orgueil est donc le nôtre! Ne pas vouloir nous déclarer vaincus! ne pas abaisser notre épée! n'est-
ce pas manquer aux règles les plus strictes du combat singulier entre gens comme il faut, du duel au premier sang?
Ils oublient, ce roi et ce chancelier, qu'entre eux et nous depuis septembre il n'en est plus question, de cette sorte d'escrime, que le duel est à mort, le combat à outrance. Qui l'a voulu? Est-ce nous par hasard? Il leur plairait d'en être quittes, je le comprends, le temps leur semble long, l'hiver commence à être rude, et puis c'était avec la France impériale qu'ils entendaient croiser le fer, et c'est une autre France qu'ils trouvent sur le terrain.
M. de Bismark évidemment ne peut encore y croire. Ses souvenirs de Biarritz le troublent et le déroutent. Il lui faut des Français de ce temps-là, songeant à leurs affaires, soigneux de leur bien-être, s' abritant de l'émeute sous l'aile d'un sauveur. Où sont-ils, ces Français? que sont-ils devenus? Ces Français-là se cachent ou se sont transformés. Il n'y peut rien comprendre. Mais lui, du moins, déguise sa surprise et ne la montre qu'à mots couverts, tandis que le monarque dit les choses avec plus de grandeur. Le genre naïf est son triomphe. Vous avez lu cette paternelle proclamation en date du 6 décembre, allocution du prince à ses soldats, et vous êtes touché, j'en suis sûr, des sentiments qu'il y exprime à l'égard de nos laboureurs. Comprend-on ces gens«« là! Courir aux armes, et laisser là ces paisibles travaux des champs si bien protégés par la Prusse!
Je regrette vraiment que nous ayonsTâme si triste, il y aurait de quoi rire dans cette idylle de caserne, et de quoi s'indigner aussi ! Notez que c'est en décembre, après cinq mois de vol à main armée ! Le chef de bande oser dire à sa troupe : « Ayez confiance, car votre cause est juste! » Que dites-vous de ce mot juste ? Ceci n'est plus du genre naïf, c'est du genre révoltant. — Jusqu'à Sedan, si bon leur semble, qu'ils parlent de leur juste cause, je leur concède l'apparence, mais l'apparence seulement, car, s'il fallait aller au fond des choses, je soutiens que les vrais agresseurs, les spoliateurs en espérance, les convoiteux du bien d'autrui, n'étaient pas de ce côté du Rhin. Redoublement d'espionnage, effort démesuré d'armement, tout le dit, les preuves surabondent. N'importe, l'ineptie du pilote engage le navire : le nôtre a si bien fait, qu'il s'est mis dans son tort, passons condamnation; mais, une fois hors de Sedan, cette harangue en convient elle-même, la-guerre est entrée dans une phase nouvelle; elle a changé de prétexte et de but. Changeons donc aussi de paroles, n'appelons pas justice ce qui n'est que brigandage. N'y aura-t-il pas dans toute cette armée, parmi ces automates, une seule voix libre qui réponde à ce roi : « Confessez donc la vérité ; dites-nous que, depuis Sedan, c'est vous qui êtes l'agresseur, que vous faites aujourd'hui ce qu'hier vous reprochiez aux Français. Dites-nous que c'est votre orgueil qui nous traîne à la boucherie. » Nous aussi, nous.
234 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES ET LlfTÉRAlRES.
Français, nous avons eu cette triste fortune de nous laisser conduire à de pareils attentats, séduits par le génie; — n'insistons pas sur cette circonstance; — pour tout le reste, il y a similitude : notre chef, comme le roi Guillaume, parlait à ses soldats, mais, lorsqu'il les poussait à la violence et au mépris du droit, qu'il fût à Berlin ou à Vienne, il ne leur parlait pas comme un saint ; il leur parlait de gloire, de récompenses, de titres et d'honneurs ; ce mot sacré, ce mot justice, il avait au moins la pudeur de ne le prononcer jamais. Est-il rien d'aussi misérable que la force brutale s'enveloppant d'hypocrisie ? Ne lui suffit-il pas d'inspirer la terreur ? Qu'a-t-elle besoin d'y joindre le dégoût?
3Iais ie suis bien ingrat de faire à ce roval discours un si rude procès, car je lui dois assurément la plus douce, la plus profonde joie qui depuis longtemps me fût entrée dans le cœur. C'est lui qui le premier, et en termes authentiques, avec l'autorité d'un ennemi contraint par l'évidence à dire la vérité, m'a donné ce consolant avis que notre France, depuis plus de trois mois que nous sommes séparés d'elle, enfante des prodiges, qu'elle nous tient parole, et soutient sa querelle aussi résolument que nous. Jusque-là, pour y croire, nous n'avions d'autres documents que certains rapports confus dont l'emphase méridionale inhrmait tant soit peu la teneur officielle, ou bien d'autres récits de source encore moins sûre. Ajoutez, il est vrai, encore un témoi-
gnage, cette prise d'Orléans, qui nous avait comblés de si juste allégresse ; par elle, nous avions su que l'armée de la Loire n'était pas un vain mot, que l'ennemi n'était pas invincible, mais rien de plus, rien d'exact, rien de précis. — Cette victoire elle-même, qu'était-elle? Une heureuse surprise ou bien le résultat de combats sérieux ? nous faisait-elle connaître ce que valait l'armée, quelle en était la force et la solidité? Non, sur tous ces points nous en étions toujours réduits aux conjectures. Nous sentions même que notre joie devait être fragile, car presque en même temps que la bonne nouvelle nous avions su que les bords de la Loire seraient bientôt le rendez- vous des masses ennemies devenues libres par la chute de Metz. De là presque aussitôt de vives appréhensions, et, lorsque M. de Moltke eut l'extrême obligeance de nous apprendre sans délai qu'elles étaient confirmées, sa dépêche n'étonna personne parmi ceux qui jugeaient les choses sainement, et même elle rassura ceux qui surent la lire comme il fallait; mais que d'esprits chagrins et aux instincts timides conclurent de cet échec que nous avions été déçus par un mirage, que la France après tout faisait la sourde oreille, et que jamais cette armée de la Loire n'avait réellement existé!
Aussi, lorsqu'il y a huit jours, la veille de Noël, dans les colonnes du Journal officiel, mes yeux tombèrent sur la proclamation adressée de Versailles
aux soldats des armées confédérées allemandes, je ne puis vous dire l'étonnement radieux où me jeta cette lecture. Le monarque lui-même dissipait tous les doutes. Il attestait que, des trois phases où la guerre était entrée déjà, la troisième, celle où nous sommes depuis la capitulation de Metz, lui semblait de beaucoup la plus sérieuse et la plus difficile ; que la France avait fait dans cette période les efforts les plus extraordinaires, et que les arméea improvisées par elle étaient les plus nombreuses et les plus opiniâtres que les vainqueurs eussent encore rencontrées. Un tel aveu, d'une telle bouche, dépassait tellement mon espoir, qu'au premier moment, je le confesse, il me sembla presque suspect. Je ne pouvais croire que ce roi me voulût faire un tel plaisir, et je me . demandai si ce n'était pas un leurre, si la pièce n'était pas ou apocryphe ou frelatée. Puis, lorsque j'en vis clairement la provenance et que mes doutes sur ce point ne purent subsister, je poussai la défiance jusqu'à chercher si ce roi qui, malgré ses scrupules, donne parfois à ses paroles, comme on Ta vu plus haut, certaine élasticité, n'avait pas tant soit peu exagéré les choses pour prêter à ses troupes une plus grande gloire en grossissant l'obstacle qu'elles avaient surmonté. La thèse était subtile, elle ne tint pas debout, car, dans la môme feuille, à la suite de la proclamation royale, et mieux encore dans le numéro du lendemahi, venaient de longs extraits de toutes les gazettes les plus accré-
ditées en Allemagne, gazettes de Cologne, de Silésie, de Breslau, de Leipzig, racontant les nombreux combats, les batailles acharnées qui ont précédé et suivi la reprise d'Orléans, et donnant par des détails techniques et sur la position des corps et sur leur marche stratégique, aussi bien que par les observations personnelles de leurs correspondants, une idée encore plus favorable de nos armées nouvelles que ne l'avait fait le roi dans sa proclamation. Gomment voudrait-on que toutes ces feuilles, de provenance et d'esprit si divers, se fussent donné le mot pour inventer tous ces détails et supposer une résistance qui' n'eût pas existé, pour simuler rétonnement, pour rendre un faux hommage à ces nouveaux soldats, elles qui toutes jusque-là ne parlaient de nos -troupes qu'avec dénigrement et dédain? Non, ce n'est pas un jeu joué, l'hypothèse est absurde. Il faut donc, n'en déplaise à nos alarmistes, à nos sceptiques, à tous ces beaux esprits gouvernés par leurs nerfs, qui semblent s'exercer à voir toujours en noir pour s'épargner, je crois, l'ennui des déceptions, ou pour se ménager d'agréables surprises ; il • faut, malgré leurs dires , leurs sourires et • leurs dénégations, tenir pour vrai, pour établi de par nos ennemis eux-mêmes, et partant pour incontestable, que Paris n'est pas seul à s'être mis en tête de ésister à ces barbares, que la France en fait autant que lui, qu'au fond de nos provinces tout comme dans nos murs on s'enrôle, on s'arme, on s'exerce,
on brave avec entrain, avec abnégation, et les rigueurs de la saison et les hasards de la bataille, les privations, les sacrifices, tous les maux de la guerre, par le seul amour du pays.
Eh bien, cette certitude qui maintenant m'est acquise, je ne puis vous dire tout ce qu'elle vaut pour moi. La France en armes comme Paris, la France émue de sa détresse, noble et fière, prenant sa délivrance à cœur et résolue à s'affranchir, cela vaut la victoire, bien que ce n'en soit que la promesse, car c'est l'honneur sauvé. Je ne prétends certes pas que ce bien, tout réel qu'il est; suffise à faire vivre un peuple, mais je dis que pour un peuple qui n'a plus ce bien-là, aurait-il tous les autres, il n'est pas de véritable vie.
Maintenant vous comprenez ce qui me rend indulgent pour l'année qui nous quitte, quelque odieux souvenir qu'elle me laisse. Je l'amnistie du mal qu'elle a fait en faveur du bien qu'elle a vu commencer. L'Empire tombé, la paix trop hâtive évitée, c'était- déjà, entre elle et nous, deux grands motifs de réconciliation ; ce qui plaide encore mieux pour elle, c'est cet involontaire hommage rendu par l'ennemi à nos armées nouvelles. Dans cette attestation, outre le témoignage d'un noble et viril effort qui nous honore, j'en trouve un autre d'un plus grand prix, j'y vois comme un premier signe de notre régénération. Or, tout est là, mon cher monsieur, ne l'oublions pas. Dieu vâ-t-il s'apaiser?
trouvora-t-il bientôt que l'épreuve est complète? Ces excès de rigueur dont il a l'air de nous poursuivre, nous accablant de tous ses fléaux, suscitant contre nous jusqu'aux hivers de Sibérie, est-ce la lin du châtiment? Depuis trois mois sans doute, nous nous sommes aidés nous-mêmes ; en avons-nous fait assez pour qu'il nous aide à son tour? Je n'oserais pas en vérité, empruntant à Bossuet une de ses familiarités sublimes, me permettre de dire : « De quoi vous plaignez-vouS; ô Seigneur? » Je craindrais trop que le Seigneur ne répondît ; il en aurait encore tant à dire ! mais au moins n'avons-nous pas acquis quelques droits à son indulgence? Voilà des jeunes gens qui naguère, j'en conviens, menaient une triste vie, plus que frivole, indigne de leur naissance; mais voyez comme ils se rachètent et comme ils meurent en héros ! Ces prêtres, je ne veux pas dire que jamais le veau d'or leur eût fait fléchir le genou, mais ils avaient prêté peut-être aux suppôts de l'Empire un trop complaisant concours : voyez, Seigneur, comme sous la pluie des balles ils vont chercher leurs frères sanglants et mutilés ! Espérons que tant de dévouements ont préparé pour jious, dans l'année qui commence, un retour de céleste faveur. C'est vers cette année nouvelle, vers 1871, que nos regards se tournent, c'est là qu'il faut porter nos vœux et nos prières. Continuons l'œuvre commencée, soyons fidèles à l'espérance aussi bien qu'au devoir; quant au devoir, il est bien simple :
2i0 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES ET LITTÉRAIRES.
Vous, Français des départements non encore envahis ou même à demi occupés, levez-vous, armezvous, accourez à l'envi, allez grossir et renforcer ces armées, notre suprême et ferme espoir. Surtout soyez unis ; acceptez franchement et par vertu civique ce que peut-être vous n'auriez pas choisi^ ce qui a d'ailleurs le privilège de vous diviser le moins'; en l'arrosant de votre sang, faites-la vôtre et prenezla, cette république ; donnez-lui un baptême nouveau. Acceptez même qu'on vous commande d'une façon plus hasardeuse et moins modestement peutêtre que vous ne l'auriez voulu : avant tout, la force par l'union ! S'il y a des choses à redresser, ce sera l'œuvre d'une puissance devant qui tout fléchira, l'œuvre de la nation; mais, pour qu'elle exerce à son heure sa souveraine autorité, il faut d'abord une patrie, c'est-à-dire un sol affranchi : que ce soit là votre unique pensée !
Nous, Parisiens, continuons notre tâche; laissons à nos frères du dehors le temps de nous donner la main. Et d'abord, nous aussi, ne nous divisons pas. Y a-t-il donc depuis quelques jours sous le plus vain prétexte, y a-t-il dans l'air, comme on veut le faire croire, je ne sais quel mauvais germe de 31 octobre, la plus honteuse maladie qui pût tomber en ce moment sur nous, le seul obus prussien dont les éclats nous pussent être mortels ? Vous laisser décimer^ vous^ dépositaires fortuits d'un pouvoir qu'à vous tous, en faisceau, vous pouvez à peine exercer,
SEPT LETTRES SUR LE SIÈGE DE PAlllS. 241
mais ce serait détruire en une heure nos cent huit jours de siège, ce serait ouvrir nos portes et abaisser nos ponts-levis. Non, j'en ai confiance, Paris restera lui-même : les intrigants, les stipendiés, les ■poltrons se tiendront cois, et nous poursuivrons sans encombre, au bruit des bombes et du canon, mais avec calme, avec concorde, l'œuvre assurée, rien ne peut m'en ravir l'espoir, l'œuvre de notre libération.
VJ
Paris, 15 janvier 1871
Mon cher Monsieur,
^^ous y voyons enfin un peu plus clair depuis ce renouvellement d'année. La muraille est encore bien épaisse entre la France et nous, mais il s'y fait comme d'heureuses fissures où nos yeux commencent à pénétrer. Nous discernons les positions, le nombre, la marche de nos armées, l'ardeur de nos populations, les faux calculs, les mécomptes de l'ennemi. Il n'est qu'un point où pour moi l'obscurité redouble, c'est quand je veux trouver une cause à ce fait qui depuis vingt jours nous révolte et nous assourdit, ce fait aussi sauvage qu'inutile, le bombardement de Paris.
Je n'y croyais pas, je le confesse ; non qu'il me parût téméraire de faire honneur à ces barbares d'une barbarie de plus, mais je les savais habiles : je pensais que sur le terrain, en face de nos ouvrages, ils avaient dû rire, comme nous, de ces deux forts
que M. de Bismark se flattait de nous prendre en deux jours ; qu'ils avaient au premier coup d'œil compris combien l'attaque à force ouverte serait pour eux peine perdue; qu'un seul moyen, peu glorieux, le blocus prolongé, leur offrait quelque chance; que dès lors mieux valait tirer parti de leur mécompte, se donner l'apparent mérite de la modération et pouvoir se vanter un jour, ce qui rendrait soit le succès plus insolent, soit l'insiiccès plus tolérable, de n'avoir pas voulu nous foudroyer, de nous avoir fait grâce de leurs monstrueux canons, ils m'ont désabusé, je dois dire, dès le 27 décembre au matin, en m'éveillant par l'affreux tintamarre que vous savez ; mais ce n'était encore que le plateau d'Avron et ses voisins les forts de l'Est, ce n'était pas Paris qu'ils mitraillaient ainsi. Quelques-uns même allaient jusqu'à prétendre qu'ils en resteraient là, ou tout au moins qu'avant de jeter sur la ville la pluie de fer et de feu, ils se conformeraient à cet usage universel entre nations civilisées de dénoncer leur projet. C'était les mal connaître. Ils ne sont pas gens à prendre de tels soins. Tout brusquement, la nuit, comme des maraudeurs, après avoir pendant le jour fait feu sur les forts du Sud, ils ont mis nos maisons en joue, nos maisons, nos églises, nos hôpitaux, nos ambulances, et aussi loin qu'ils pouvaient atteindre ils ont lancé leurs engins. Cette façon de frapper au hasard, d'assommer les gens dans leur lit, de s'attaquer aux impotents et aux malades, de
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uer les femmes, les enfants, les vieillards, tout ce qu'il y a dans une ville de moins guerrier, de moins valide, de plus iiioffensif, c'est une atrocité qui répugne à l'esprit militaire, qui flétrirait même la gloire et qu'il faudra rayer du code des nations dès que l'Europe échappera, ce qui ne peut tarder, j'espère, au danger de devenir prussienne. En attendant, ils s'en donnent à cœur-joie : pourquoi? que signilie cet accès de colère à la fois subit et tardif? Chacun l'explique à sa guise : en voici peut-être le secret. Vous avez lu, je pense, un long extrait de la Gazette de Silésie reproduit à Berlin le 2 janvier et à Paris le 10 dans le Journal officiel. Je ne sais pas un document plus instructif et plus révélateur, pas un qu'il faille méditer avec plus d'attention, dont chaque mot et chaque réticence renferme des aveux plus explicites ou de plus précieux renseignements. C'est un plaidoyer à peu près officiel à l'adresse du public allemand, ou plutôt une consultation d'avocat et de médecin tout ensemble, car ce public est malade, il s'inquiète, il s'irrite, il a les nerfs troublés; il se plaint qu'on l'ait trompé, qu'on ait compromis ses victoires en ne terminant pas la guerre au bon moment; il en veut à ces hobereaux, à cette féodalité guerroyante, même à ce roi et à ses conseillers qui l'ont lancé dans cette entreprise dont l'énormité l'épouvante; il faut le calmer, lui donner des raisons, discuter devant lui. Que lui dit-on?
Ose-t-on le leurrer tout à fait, simuler la sécurité,
246 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES ET LlTTÉllAIUES.
professer roptimisme? Non, on. s'en garde bien. Sans rien assombrir, on affecte de tout révéler, de dire les choses telles qu'elles sont, comme pour préparer à ce qui pourrait encore advenir de plus grave. Ainsi, complet aveu de l'erreur fondamentale: il est très-vrai qu'on s'est trompé ; on ne s'attendait pas, en continuant la guerre, que la France acceptât si mal l'invasion, qu'elle pût, sous la conduite d'un pouvoir de raccroc, sans racines et sans consistance, concevoir la pensée de disputer son territoire à des armées victorieuses si puissantes et si agueiTies. C'est pourtant là ce qui arrive : c'est la France, c'est bien elle, qui se lève en armes presque partout et fait des efforts surhumains. Des corps considérables et même déjà solides manœuvrent sur divers points et convergent vers la capitale. La situation serait donc pour les forces allemandes tout au moins difficile, peut-être même périlleuse, et l'émotion de l'Allemagne trop justement fondée, si par bonheur tout cet ensemble d'appréhensions ne tenait à une cause unique, laquelle en disparaissant fera tomber l'échafaudage, et toute crainte aura cessé.
Cette cause unique, quelle est-elle? La résistance de Paris. Que cette résistance soit brisée, que Paris succombe, et on répond de tout. Le jour où la capitale aura cessé la lutte, l'Allemagne peut considérer la guerre comme terminée. C'est Paris seul, c'est son prestige, c'est l'espoir de le conserver qui galvanise
et fanatise cette nation alfolée. La vigueur môme, l'étonnanle énergie qu'en ce moment elle déploie, et qu'on est loin de méconnaître, ce n'est qu'un feu passager : la capitale morte, cette ardeur tombera. Toute puissance de résistance morale sera comme anéantie. Plus de combats partiela; le but unique étant atteint, ils n'auront plus de raison d'être : la France se déclarera vaincue, ainsi le veut l'histoire, ainsi l'ethnologie i l'histoire, car, en 1814 et en I8I0, les choses se sont ainsi passées; elles se passeront de même en 1871 ; l'ethnologie, car la nation française ne possède pas « les facultés caractéristiques qui prédisposent à une résistance purement défensive, soutenue et tenace ».
Tel est le docte roman qu'on sert aux Berlinois et aux alliés du Sud, comme fiche de consolation, pour, leur faire accepter les vérités amères qu'on vient de confesser. « Il y a péril, leur a-t-on dit; mais voici le remède, remède souverain, ne vous alarmez pas. » — Tout à l'heure, cher monsieur, si vous le permettez, nous dirons deux mots du roman, et nous en aurons bon marché, je pense, malgré l'histoire, malgré l'ethnologie. Nous verrons si, même Paris tombé, les choses se passeraient en France comme on veut le faire croire. Mais parlons d'abord de Paris. Gomment se propose-t-on de briser sa résistance? Est-ce par le blocus, avec l'espoir de l'affamer? Non, ce serait trop lent; le temps est d'un trop grand prix dans les circonstances
nouvelles où la guerre est maintenant entrée. Le système du blocus était bon quand la France paraissait endormie, quand les lignes assiégeantes n'avaient à redouter que Tetîort de la place, les attaques de la garnison, et tout au plus, comme offensive extérieure, des escarmouches isolées : tandis qu'aujourd'hui songez donc que ces lignes sont menacées de quatre côtés à la fois et^ par de vraies armées qui, bien qu'éloignées encore, vont grossissant chaque jour dans une tout autre proportion que les renforts arrivant d'Allemagne; songez que, si ces armées, ou seulement une d'elles, cessent d'être contenues par les forces allemandes détachées de l'investissement et à peine suffisantes à les tenir en échec, pour peu qu'elles fassent une pointe hardie, les lignes assiégeantes sont prises entre deux feux. C'est donc un état critique : il faut en sortir à tout prix. Pas un moment à perdre : tout tenter, tout risquer et porter les grands coups. De là l'infernale avalanche qui tombe aujourd'hui sur Paris, de là ce bombardement convulsif et précipité. Or, vous croyez peut-être . que les conseillers de cet acte féroce le tiennent pour efficace, militairement parlant, qu'ils se font illusion sur l'action de leurs bombes, et pensent que nos remparts, au bruit des canons Krupp, doivent tomber en poudre comme les murs de Jéricho? Non; froidement ils en conviennent, et cette Gazette est leur écho, l'efî'et matériel pourra bien être nul, mais c'est l'efî'et mo-
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rai qui seul les préoccupe. Leur tir est à ricochet, à ricochet psychologique, pour emprunter leur jargon. Ce qu'ils veulent nous lancer sous forme d'obus, c'est la sédition,larévolte, la fureur populaire, le meurtre, l'incendie; voilà leur ambition, leur gloire; voilà les trophées qu'ils revent. Aussi voyez comme elle aspire, cette Gazette, au moment où « les masses ouvrières et populaires des faubourgs viendront demander l'hospitalité aux habitants plus aisés du cexiirede la ville »! comme, en particulier, il lui serait agréable que le ^( faubourg émeutier de Beileville » voulût faire ce déménagement! comme elle se désespère qu'il soit « encore hors de portée », et qu'on ne puisse établir, sans dépenser trop d'hommes et trop de temps, les batteries qui pourraient l'atteindre! Est-ce de l'ivresse? est-ce de la rage? Que veulent-ils, ces gens-là? Faire peur ou massacrer? Sont-ils des croquemitaines ou sont-ils des bourreaux? Je voudrais les croire charlatans; mais non vraiment, c'est tout de bon qu'ils « se ruent contre nous pour la vie ou la mort ». Ils sont aussi haineux qu'ils le veulent paraître, et cette autre gazette , qui renchérit sur celle de Silésie, la nouvelle Gazette de Prusse, nous en donne entre mille une lamentable preuve. C'est à propos du combat de Nuits, victoire d'un genre nouveau qui a fait si promptement reculer le vainqueur. Vous l'avez lue, cette diatribe sanguinaire, ou plutôt vous n'en avez pas cru vos yeux. C'est
un degré de barbarie qui touche à la démence. La guerre pour ces furieux « ne prendra fin que par l'extermination de l'empire des Francs », quand tous les hommes valides de cette race détestée auront été terrassés, toutes ses richesses détournées, et « tous ses nids anéantis ». Ses nids, vous l'entendez, ils veulent écraser l'œuf pour être bien certains qu'il n'y aura plus de France.
Je ne dis pas que ce soit là les sentiments de l'Allemagne entière, mais ce sont ceux des hommes qui la dirigent, qu'elle suit, dont elle répond et qui la représentent. Eh bien, qu'ils se consolent, ces exterminateurs ; si la joie leur est refusée d'avoir Belleville « à portée », de faire ruer sur le centre de notre capitale ce faubourg favori, ils ont sous leurs canons, pour se dédommager, sans compter tant de trésors d'esprit et de science, d'écoles et de musées, d'établissements illustres, ils ont force malades, force blessés, qu'ils peuvent achever ; ils ont des hospices de vieillards et, ce qui doit encore mieux leur plaire, comme un moyen d'étouffer nos semences, de tuer des Francs presque au berceau, ils ont de grands asiles consacrés à 'enfance. Vous savez leur exploit, et quel insigne honneur d'avoir, à Saint-Nicolas, inondé ce dortoir du sang de pauvres agneaux. Le poëte pourrait leur dire, comme aux prétoriens de Décembre :
Victoire ! ils ont tué, carrefour Tiquetonne, Un enfant de sept ans !
Et c'est ce roi, à l'aspect débonnaire, ce bon vivant, ce vieillard, qui n\i que faire dans son armée, ne la commandant pas, s'il ne se donne an moins la noble tâche d'y justilier sa présence en y réprimant les excès, c'est lui ^ qui les autorise, c'est lui qui donne le signal de ces honteuses • exécutions. Les feuilles à ses gages ont soin de nous l'apprendre, les bombardements le regardent. Il les arrête, il les retarde ou bien les accélère, selon ses jours de dévotion.
Eh bien, si quelque chose absout la Providence de tolérer de tels méfaits, c'est que ceux qui les commettent, bien qu'impunis encore, ont au moins le déboire de n'en tirer aucun parti. Plus de 400,000 projectiles sont déjà tombés sur Paris, les deux tiers environ de. la provision totale de toutes ces pièces de siège transportées de si loin, si lentement, à si grand'peine : qu'en est-il résulté? Nos forts et nos remparts sont effleurés à peine, et dans l'intérieur de la ville, si nous n'avions pas à pleurer tant d'innocentes victimes, les dégâts matériels, plutôt nombreux qu'irréparables, n'auraient jusqu'à présent aucune gravité.
Mais quelque chose est plus intact encore et que les forts et que la ville, c'est justement ce dont ces bombardeurs croyaient le mieux triompher, ce qui leur semblait ne pouvoir survivre à deux décharges d'obusier, la fermeté morale des habitants de Paris. Les forts, à la rigueur, on peut y trouver
trace du choc des projectiles; il y a par-ci par-là des pierres épaufrées, des moellons labourés, tandis que je défie qu'on me trouve une échoppe, aussi bien qu'un somptueux hôtel, une boutique, une mansarde, aux faubourgs cornme au cœur de la ville, un lieu quelconque où s'abrite un cœur d'homme et même aussi de femme^ à qui cet odieux vacarme et ces atrocités n'inspirent moins de trouble que d'exaspération. Ils n'ont pas tous même courage, même mépris du danger, mais l'idée que la résistance en doive être abrégée d'im seul jour, cette idée n'entre chez personne, pas même à Belleville, tenez-le pour certain.
J'aurais voulu que M. de Bismark nous fît l'honneu^i^ de venir en personne assister aux premières scènes de la bruyante tragédie si bien préparée par lui, il aurait vu l'accueil qu'ont reçu ses obus, avec quelle bonne humeur, quel héroïsme insouciant, poussé jusqu'à l'imprudence, hommes, femmes, enfants, venaient, comme • à l'exercice, assister aux premières explosions de ces instruments de mort. Nous-mêmes qui l'avions vue, cette population parisienne, depuis tout à l'heure quatre mois, passer par tant d'épreuves, se soumettre à des privations qui, de sang-froid, lui auraient paru plus dures que la mort même, et s'y accommoder simplement, résolument, et toujours sans murmure, nous n'étions pas, je l'avoue pour ma part, sans redouter un peu que ces diaboliques engins ne triomphassent de sa
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constance. Elle nous a bientôt rassurés, en devenant, je puis le dire, encore plus décidée, plus résolue, plus ferme. C'est donc une affaire jugée, bien que l'arrêt ne soit pas rendu : ce grand bombardement moral, ce moyen infaillible, ce souverain remède, tant promis à Berlin, tant attendu, tant exalté, cette façon d'en finir et d'épargner le temps, d'échapper aux dangers entrevus à Versailles, ce bombardement, quoi qu'on fasse, ne sera qu'un avortement sans cesser d'être \me abomination.
Plus que jamais nous devons donc espérer, malgré les rudes conditions où nous sommes et qu'il nous faut toujours envisager sans illusion aussi bien que sans crainte, malgré bien d'autres bombardements d'un genre plus dangereux qu'on nous ménage à coup sûr, pour produire dans nos rangs des explosions de fausses nouvelles et de découragement, malgré tout, nous devons espérer que Paris tiendra jusqu'à l'heure si bien prévue et redoutée par la Gazette de Silésic, l'heure où les lignes assiégeantes seront prises entre deux feux; mais^ si cette heure libératrice venait à trop tarder, si Paris, après avoir poussé jusqu'à complet épuisement sa sublime gageure, devait cesser de rendre à la patrie l'immense et sacré service qu'il acquitte aujourd'hui, qu'on ne nous parle pas de 1814, qu'on ne nous dise pas que, dans notre France, la chute de la capitale entraîne du même coup la soumission du pays; qu'on ne donne pas
au delà du Rhin, à ces femmes, ces mères, ces
épouses justement avides de paix, ceite consolante et fausse analogie; non, 1871 ne ressemblera pas à 1814, d'abord parce que Paris ne sera pas pris, et que, fùt-iî pris, la guerre, loin de s'éteindre, n'eïi serait que plus acharnée.
Ces grands docteurs^ qui font parler l'histoire, n'y regardent pas d'assez près. Ils oublient qu'en J814, cette France qu'ils s'étonnent et s'effraient de voir tirer si vite de son liane de si -fortes armées, était complètement épuisée, que depuis vingt ans de guerre elle avait vu moissonner tous ses hommes et n'avait plus déjà que des ei^fants pour soldats ; ils oublient que la résistance s'élait alors personnifiée dans un homme qui avait éteint à son profit le sentiment de la patrie, et que la France était combattue dans son désir de continuer la guerre par la crainte de rester asservie.
Où trouver aujourd'hui rien qui ressemble à cette France de 1814, et de quel droit promettre à l'Allemagne que, si Paris succombe, elle aura bon marché de nous? Qu'ils se détrompent et que jamais ils n'espèrent que 1871, ni aucune autre année qu'il leur plaira d'attendre^ leur oifre, pour dicter à la France une paix complaisante et soumise, les chances presque uniques qu'en 1814 et 181511 leur fut permis d'ex-* ploiter.
Savez- vous, cher monsieur, quelle tout autre pensée ces deux dates m'inspirent, et combien la comparaison de cette fatale époque, source de
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tous nos maux, avec celle où nous sommes, me remplit d'une sorte d'espérance et de consolation? Oui, il fut un moment dans notre histoire oi^i, par une combinaison fatale de circonstances, toute une partie de la société française, par horreur d'un odieux despotisme, dut ne pas professer assez haut le plus sacré de tous nos sentiments, l'amour de la patrie, l'horreur du joug étranger. Il en est resté un amer souvenir, et dans le cœur des masses un soupçon presque indestructible d'odieuse complicité. De là cinquante ans de discorde, de haine et de bouleversements.
Il fallait que l'ordre se rétablît, que la patrie retrouvât tous ses enfants unis pour la défendre, et -.que dans des flots de sang glorieusement versé, tout injurieux soupçon, tout mauvais souvenir vînt s'éteindre. Serait-ce donc concevoir un espoir chimérique que de voir dans le touchant concours des Français de tout rang, de toute condition, sans acception ni de parti ni de naissance, pour travailler au salut commun, dans les sacrifices de tout genre qui de tous les côtés s'accomplissent aujourd'hui, une sorte d'effacement de deux dates sinistres remplacées par une autre que tout le monde avouera, et comme un gage de réconciliation d'où peut dépendre la vraie résurrection de la France et qui peut lui promettre, après le jour de la délivrance, un lendemain prospère, pacitique et glorieux !
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Paris, 31 janvier 1871.
Mon cher Monsieur,
Puisque tout nous manquait à la fois,- les armées de secours et les vivres, ce n'était plus un devoir, ce pouvait être un crime de prolonger la résistance. On ne joue pas avec la famine aux dépens de deux millions d'hommes; il fallait donc que la lutte cessât. J'en ai le cœur meurtri. C'est un genre de douleur plus profond qu'aucun autre et qui semble les comprendre toutes. Ce noble et cher ^pays ne méritaitil pas d'être autrement payé de tant de sacrifices, de si vaillants efforts et de ces flots de sang- si largement versé au nom du droit et de la patrie? Paris debout, intact dans son armure de fer après un siège de cent trente-deux jours, après un mois d'odieux bombardement; la France épuisée, hors d'haleine, enfantant tout à coup quatre grandes armées, n'étaient-ce pas deux prodiges qui semblaient nous
promettre la joie bien achetée de chasser ces barbares et de leur donner notre sol. pour tombeau? Dieu ne l'a pas permis, il aura craint de nous livrer trop vite à un retour d'orgueil, et cette fois encore, la dernière, croyons-le, il nous a châtiés; mais dans ce châtiment, quelque sévère qu'il soit, ne sentezvous pas, à phis d'un signe, que sa rigueur se lasse et s'adoucit? En nous frappant^ il nous ménage, car il frappe aussi nos vainqueurs d'une prudence inattendue ; il veut qu'ils nous épargnent un révoltant spectacle, la plus cruelle peut-être des blessures, et nous permet ainsi, dans nos murailles restées vierges, de marcher tête haute, sans bravades et sans provocations. Que Paris s'en rende témoignage, il a pour sa défense fait plus que son devoir, il a surabondamment satisfait à l'honneur. L'Allemagne en convient, l'Europe en est émue, et bientôt le monde entier saura que, sans la famine, cet auxiliaire qui donne le succès, mais qui exclut la victoire, les armées allemandes se seraient longtemps encore morfondues sous nos murs, et que peut-être avant deux mois, je ne crains pas, de le dire, elles s'y seraient usées.
Quel adoucissement sur les plaies de notre juste orgueil! Pour notre avenir, quelle leçon, hélas! et quel sujet aussi de regret éternel! Songez qu'entre le 4 et le 17 septembre, la moindre prévoyance pouvait doubler nos approvisionnements et du môme coup sauver la France!
Ne récriminons pas, chassons les regrets inutiles :
il est plus digne et plus viril de ne penser aux fautes que pour les réparer ou du moins pour apprendre une les plus commettre. Surtout, ne laissons pas s'ébranler nôtre foi en nos propres efforts ; sachons ce que nous avons fait pour mesurer ce que nous pouvons faire. Si cette résistance de Paris ne nous a pas donné la délivrance, comprenons les bienfaits et les nobles prolits que déjà nous en avons reçus, sans compter ceux que l'avenir nous assure, si nous y prenons quelque peine.
Je sais qu'il est des gens, peu nombreux, je l'espère, mais enfin il s'en trouve, qui, n'estimant que le succès, font fi de ce long siège. « Que n'a-t-on traité plus tôt, disent-ils, au lendemmain de Sedan? il nous en eût coûté moins cher, et nous aurions la paix depuis cinq mois. » Ce qui veut dire, ce me semble : « Depuis cinq mois, nous ferions des affaires et nous aurions déjà gagné bien de l'argent. » Si c'est là ce qu'ils rêvent, conseillez-leur de rappeler l'Empire, lui seul est fait pour s'entendre avec eux. Je ne connais pas de plus digne remède à cette maladie, cette misérable soif de lucre et de spéculation. Est-ce au contraire un sentiment d'un autre ordre, une sorte de patriotisme prudent et mitigé qui inspire à certains esprits ces timides regrets,? Pensent-ils que la France; lefissant là cette guerre où la folie d'un homme l'avait précipitée, coupant court à l'invasion, et liquidant sa ruine en toute hâte, se serait" ménagé de plus amples ressources
pour travailler à sa revanche, pour la faire éclater plus tôt, plus à coup sûr? Spécieuse illusion! Ce n'est pas sa revanche qu'elle aurait préparée, 6'est son bien-être qu'elle se serait rendu. Moins épuisée, plus riche, j'en conviens, mais aussi plus molle et plus engourdie, n'ayant vu le danger que de loin, juste assez pour le craindre et pour vouloir le fuir, elle n'aurait eu qu'un but et qu'un instinct, s'étourdir sur sa honte. Pensez donc sous quelles fourches il fallait l'obtenir, cette paix hâtive qu'on nous vante! C'était en acceptant d'emblée, du premier coup, par calcul financier, la mutilation de la France, sans le moindre effort, sans donner à nos frères d'Alsace et de Lorraine le moindre témoignage de regret et de sympathie, sans avoir fait de notre sang versé à cause d'eux, comme un ciment de plus qui les retient à nous. Nous les abandonnions; qu'importe l'intention de les revendi(iuer plus tard? Ce n'est pas la bonté du but qui sanctifie la honte du moyen. Bénissons donc, nous qui aimons la France, bénissons, je ne le dirai jamais assez, les arrogantes prétentions qui, à Ferrières, lui ont ouvert les yeux. Ce jour-là, c'est sa vie, son honneur, sa vraie grandeur de nation, que ses ennemis lui ont rendus en la forçant à résister. Vous aurez beau m'étaler le spectacle de ses misères et de ses douleurs, me montrer depuis ce jour-là tant de champs dévastés, tant de maisons en cendres, tant de familles au désespoir, mon cœur en saignera; mais je n'en défie
pas moins qu'on m'ose soutenir que depuis ce jourlà la France n'a pas grandi.
JN'est-ce donc rien que d'avoir vu ce colosse, cette armée, la plus forte et la mieux équipée, la plus instruite et la moins scrupuleuse qui, depuis que ce monde est créé, se soit mise en campagne, se ruer, s'acharner sur Paris, faire rage pendant près de cinq mois sans pouvoir constater autre chose que sa continuelle impuissance ? N'est-ce rien que ce bombardement qui n'a pas avancé d'un jour la chute de la place, barbarie gratuite, d'une parfaite innocence au point de vue de l'attaque, mais d'une efficacité merveilleuse pour assassiner nuit et jour nos plus paisibles habitants, produisant de plus ce double effet, imprévu, je suppose, à ces habiles gens, d'exciter dans l'Europe entière un mouvement de réprobation et d'horreur, en même temps que chez nous était mise en lumière la fermeté stoïque de notre population? Ne les avez-vous pas vus, ces Parisiens de tout rang, de toute condition, prêts à souffrir s'il l'eût fallu pendant trois mois encore cette même pluie d'obus pour peu qu'il dût s'ensuivre la moindre chance de débloquer Paris? Interrogez les étrangers qui sont encore, ici^ restés fidèles témoins du siège : ils ne parlent qu'avec admiration, avec attendrissement, de ce qu'ils ont vu faire et souffrir, pendant ces jours sinistres, non par les hommes seulement, mais aussi par les enfants et par les femmes. N'est-ce donc rien que la révélation de tels trésors d'abné-
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gation et de patriotisme? Il y a là une force immense, inconnue jusque-là de nous-mêmes comme celle de nos remparts, dont un jour nous saurons, je l'espère, tenir largement compte.
Eh bien, tout cela vous échappait, si vous aviez précipité la paix après Sedan. Pour quelques écus de plus, quelques souffrances de. moins, vous auriez établi dans l'opinion des hommes que ce peuple sans aïeux, né d'hier à la gloire, dont on ne peut citer avant le dernier siècle ni un exploit ni un nom, était désormais le seul et digne élève, l'héritier légitime des Yauban, des Turenne et des Napoléon, qu'à lui seul appartenait la force et que l'empire du monde lui revenait de droit ; tandis que nous, les fils de la race guerrière qui fut la terreur des Romains, nous, qui de siècle en siècle n'avons jamais perdu nos traditions de gloire et dont le drapeau vainqueur flottait encore il y a soixante ans au cœur de tant de capitales, nous n'étions plus qu'une foule énervée, sans cœur et sans vergogne, propre à faire des émeutes, à conduire des quadrilles ou à dire des bons mots ! La rougeur m'en monte au visage; mais, Dieu merci, nous avons pris le temps d'éviter la méprise, de montrer qui nous sommes. Le défaut d'organisation a seul trahi nos efforts ; cette force méthodique, c'est le temps qui l'engendre; lui seul, il la façonne et l'affermit; ce n'est pas le courage qui peut l'improviser; mais tout ce que la valeur native d'un sang naturellement guerrier
a jamais produit d'héroïque et de beau, je le demande à ceux qui dans ces derniers mois ont étudié de près les luttes acharnées dont la Loire, le Doubs, la Seine, l'Oise et la Marne ont été le théâtre, ne Tont-ils pas trouvé, et par milliers d'exemples, dans les rangs de nos jeunes armées, ces masses citoyennes devenues spontanément soldats? Grâce au ciel, tout a marché dans l'ordre : les premiers à la mort se sont bien trouvés ceux qui avaient reçu de leurs pères le précepte et l'exemple de mourir pour la France. Je n'en veux citer aucun, la liste en est trop longue, sans compter que, ce glorieux nécrologe, je le voudrais grossir de tous les noms obscurs qu'un même dévouement, un même amour de la patrie ont unis aux plus éclatants. Rassurons-nous; ce qui nous a manqué, le temps et la persévérance nous le feront acquérir ; ce qui ne se donne pas, nous l'avons. Nous sommes encore nous-mêmes, notre feu n'est pa^ mort; nous n'-avons succombé qu'au milieu d'une alerte, dans une heure de surprise, inévitable suite d'une orgie de vingt ans; mais le sort de la France^ je le tiens pour meilleur depuis qu'elle a sombré. Son unité, sa cohésion, sa nationalité, sont maintenant sous la garde d'une force qui ne peut périr après s'être ainsi révélée. Les grands esprits, les nobles cœurs, les âmes patriotes qui l'ont faite ou qui l'ont sauvée^ saint Louis, Jeanne d'Arc, Henri JV et tous ceux qui dans la môme voie ont obéi à la même pensée, n'ont rien
à craindre pour leur œuvre. Je ne sais comment ni à quel titre ces deux provinces qu'on veut nous arracher, et qui pour être des dernières venues ne nous en sont que plus chères, conserveront la liberté de nous rester lidèles, mais j'ai la ferme confiance que nous ne les perdrons pas. Sans parler de l'Europe, dont l'attitude au moins, à défaut du langage, ne peut manquer de nous servir, comptons sur ces cinq mois de réveil national et sur la résistance de Paris. Mieux que les débris d'armées qui nous restent encore, ce souvenir vivant, plein de menaces, soutiendra l'Assemblée que nous allons élire et lui donnera la force de se faire écouter.
Mais le bienfait du siège ne se borne pas* là. S'il nous a sauvé notre honneur, s'il l'a mis hors d'atteinte, s'il nous a restitué la conscience de nousmêmes, le sentiment de notre force et le respect de nos ennemis, ce n'est pas là tout ce- qu'il nous a donné ; il a déposé dans les cœurs d'admirables semences, des germes régénérateurs dont il dépend de nous, par un peu de culture, de faire sortir des biens inespérés et le remède à de grands maux. Cette occasion manquait : l'avenir de notre société, surtout depuis la plaie du luxe asiatique où l'Empire nous avait plongés, semblait s'assombrir d'heure en heure; une sorte d'hostihté secrète, haineuse et incurable, pétrie de mutuels préjugés, menaçait d'éclater entre les points extrêmes de notre vieil édifice. C'est alors que la guerre s'est abattue sur
nous; des nouveautés effrayantes, des nécessités inouïes, les détresses d'un siège immense, démesuré, des blessés par milliers, des mourants, des malades, la misère, la famine, le froid, les bombes, tous les fléaux se sont déchaînés à la fois sur Paris, pendant que la France aussi', sur plus d'un tiers de sa surface, était frappée des mêmes plaies et accablée des mêmes maux ; mais, en regard de ces scènes lugubres, de merveilleux contrastes nous ont illuminés; des trésors imprévus de charité vivace, active, militante, du jour et de la nuit, se sont versés sur nos détresses à pleines mains. Il s'est révélé tout à coup des aptitudes singulières, des vocations à panser, à guérir les blessures, à soulager tendrement le malheur, chez qui? chez celles-là qu'on aurait pu la veille accuser de frivolité, tout au moins d'un peu trop d'élégance. Avec quel art et quelles fatigues elles ont dérobé leur secret aux véritables infirmières ! On a vu des salons dorés se transformer en ambulances et ne garder d'autre reflet de leur luxe passé qu'une hospitalité plus large, des soins plus généreux, de meilleures chances de guérison; et partout, même aussi sous le toit de la modeste aisance, même ardeur à panser, à consoler les malheureux ! Pouvez-vous croire qu'il n'en restera rien? que de ce mouvement spontané, sans exemple, il ne résultera ni rapprochement ni concorde, surtout lorsque déjù une sorte d'émulation semble s'être établie entre les libéralités bienfaisantes et les misères
soulagées ; lorsque vous avez vu chez ceux qui ont le plus souffert, clans les rangs les plus éprouvés de la population ouvrière, un courage si mâle^ si simple, si résigné, tant de maux acceptés sans murmure? Il n'est pas jusqu'au patriotisme qui ne soit devenu comme un lien nouveau entre des cœurs qui s'ignoraient, comme un moyen d'éteindre les rancunes, de dissiper les préjugés. Ce n'est plus celte fois comme en 1815, on ne verra plus de mouchoirs s'agiter pour insulter à nos désastres ; nous n'avons tous qu'une âme, mêmes vœux pour la France, même horreur de ses ennemis !
Voilà ce que nous laisse notre siège de Paris et son cortège de souffrances supportées en commun ; voilà le fruit de cette résistance qu'on voudrait nous faire r%retter. Non, la preuve est trop éclatante que, malgré nos disgrâces, nos efforts sont bénis, que l'avenir nous est encore ouvert, et que, si nous le voulons bien, sur notre sol ainsi préparé, nous pouvons faire germer la concorde et l'apaisement, c'est-à-dire le salut de notre société.
Mais prenons garde: sur ce sol préparé tout reste encore à faire, ou, pour mieux dire, il faut persévérer et lui donner désormais sans relâche les mêmes soins et les mêmes façons. Si, après ces jours de dévouement, de sainte et patriotique ardeur, nous reprenions nos molles habitudes, notre soif du plaisir, nos distractions et notre indifférence; si ces vaillantes infirmières ne passaient plus leur temps
qu'en stériles promenades, en futiles dissipations; si tous nous devenions moins assidus et ■ moins ])abiles i\ clierclier les souffrances, le cœur moins chaud, la main moins libérale, notre œuvre de ces cinq mois serait aussitôt perdue, mieux vaudrait n'avoir pas commencé. Il faut travailler tous, les riches comme les pauvres, de l'esprit et de l'âme aussi bien que des bras. Tout est à réparer, tout est à faire. C'est un siège nouveau que nous avons à soutenir : on n'en a pas fini de la vie du rempart : il en faut une encore, non moins virile et constamment austère.
Voilà notre besogne; mais qui nous conduira? Qui sera chef de cette nation de travailleurs? Elle ne peut pas longtemps errer à l'aventure. Qui saisira le gouvernail? Je réponds : Tout le monde, et je tiens, quant à moi, pour le plus imprudent, le plus funeste des désirs tout besoin de chercher aujourd'hui dans un homme, dans une résurrection d'un passé quel qu'il soit et quelque confiance qu'il nous puisse inspirer^ le Messie que nous attendons tous. Je sais que l'heure est mal choisie, et que nos récentes expériences ont bien pu ne pas mettre en faveur, surtout dans nos provinces et même en partie dans Paris, le mot qui sert à désigner ce genre de gouvernement collectif et anonyme qui seul me semble, et viable aujourd'hui, et désirable désormais; mais qu'importent les mots? Je dis plus, y a-t-il rien qui soit plus secondaire que les formes
de gouvernement? Le fond seul m'intéresse, et le fond; c'est la liberté, la vraie, celle qui garantit l'ordre et assure la sécurité. Que les libéraux sincères ne s'alarment donc pas; la république qu'il leur faut soutenir, la seule qui puisse prévaloir, la seule que la France voudra sanctionner, ce n'est pas celle qui s'est toujours montrée étroite, jalouse, exclusive,
sorte de monopole, et patrimoine de quelques-uns: c'en est une autre ouverte à tous, généreuse, impartiale, protectrice de tous les droits et de tous les mérites, c'est-à-dire, je l'avoue et j'aime.à le reconnaître, un genre de gouvernement qui sera pour la France absolument nouveau. Point de copie du passé : jeunesse, vie nouvelle, intelligence, travail, moralité, voilà le besoin du présent, la garantie de l'avenir, Ja condition du salut.