‹ Études philosophiques et littérairesChapitre 5 sur 17 · M. VITET, SA VIE ET SES ŒUVRES. LV · texte numérisé non relu

M. VITET, SA VIE ET SES ŒUVRES. LV

Dieu lui-même et supplanter la religion? Vous ne lui permettez pas cet orgueil. Pour vous, la vraie philosophie est celle qui, clans le champ de l'invisible, s'arrête à un premier degré qui lui €st vraiment propre, sans se dissimuler qu'il en existe un autre, et que les vérités où elle ne peut atteindre, les hommes peuvent les voir par une autre lumière que la sienne, par la lumière d'en haut. Cette lumière qui lui échappe, non-seulement la raison humaine l'admet, mais elle l'invoque, elle l'appelle, elle s'en autorise, sachant bien qu'à soi seule elle ne peut embrasser l'immensité des choses, pas plus le monde physiologique, où elle ne descend pas, que le monde théologiqué, où elle ne peut monter. A ses yeux, la faute est la même et le travers aussi grand de vouloir, comme les rationalistes, séparer la raison de la lumière surnaturelle, et l'isoler, comme les idéalistes, de la lumière terrestre et de la lumière des sens. Ce spiritualisme chrétien est, de tous les systèmes, le plus large et le moins incomplet, le plus soucieux de la dignité et de la liberté humaines, le plus apte à tenir compte de tous les faits moraux et intellectuels, si compliqués et si

mystérieux, dont l'esprit de l'homme est le théâtre, et cette conviction, vous n'avez pas craint de la dire hautement, et vous avez redressé le piédestal de tous les grands esprits qui, depuis tant de siècles, ont professé cette philosophie. » Presque en même temps que le père Gratry tenait au public et M. Vitet à l'Académie ce digne et rehgieux langage, je publiais sur le christianisme, sur ses croyances fondamentales et son état actuel dans les sociétés modernes, trois Méditations qui firent quelque bruit dans le monde. En 1865, 1867 et 1869, M. Vitet en fit, dans \di . Revue des Deux Mondes, l'objet de trois articles où iJ en résumait les idées et leur donnait son entière approbation. Quoique séparés entre les deux grandes Églises chrétiennes qui se sont disputé le monde civilisé, nous' nous étions placés l'un et Fautre au-dessus de leurs dissidences, et nous n'éprouvions aucun embarras à parler librement de leur foi et de leur destinée communes. Ce qu'en a pensé et dit M. Vitet, à foccasion de mes Méditations, doit être réimprimé dans ce volume même, comme l'un des Essais où il a exposé les principes et les sentiments qu'il avait le plus à cœur.

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La défense de sa foi chrétienne ne le détourna point de ses études favorites. Après la révolution de 1848, quand il disposa librement de son temps et de sa pensée, les arts, tous les arts sous leurs diverses formes et dans leurs diverses histoires, l'architecture, la sculpture, la peinture el la musique, devinrent son occupation habituelle et une distraction efficace à ses tristesses. Je viens d'énumérer ses nombreux travaux; je ne veux plus qu'en signaler le grand et original caractère.

Tout esprit de parti ou de coterie, tout système exclusif et préconçu, y furent étrangers. M. Vitet ne fut ni classique, ni romantique, ni grec, ni italien, ni anglomane, ni allemand, ni flamand, ni espagnol. Le beau, le vrai, le naturel, obtenaient seuls son admiration, et l'obtenaient, quels que fussent leur origine, leur date, leur nom propre, leur célébrité publique. J'ai dit quelle vive émotion le saisit lorsqu'en montant sur un échafaudage dans la cathédrale de Reims, il découvrit, « dans les enfoncements des ogives et des ornements architectoniques, une profusion de statues et de basreliefs dont le style, le caractère et l'expression

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le pénétrèrent d'enthousiasme ». C'était de la sculpture française du xiii^ siècle. Plusieurs années après, en 1859, des fouilles grecques à Eleusis mirent à découvert un bas-relief de trois figures du style le plus pur : Cérès, Proserpine et Triptolème, appartenant au siècle de Périclès et groupées ensemble. A la vue de ce monument, M. Vitet éprouva un sentiment plus vif encore, mais analogue à celui que lui avaient inspiré les bas-reliefs du xiii^ siècle à Reims* « Bientôt, dit-il, l'émotion tous gagne; vous sentez ce frémissement secret qu'inspire la vraie beauté ; vous êtes tout entier au bonheur d'admirer ; bonheur si rare, même devant des antiques ! » M. Vitet savait goûter ce bonheur, que ce fût devant la Grèce du siècle de Périclès ou devant la cathédrale de Reims du moyen âge. Il savait plus, il était reconnaissant du bonheur d'admirer Je beau, et il n'hésitait pas à témoigner sa reconnaissance à ceux qui le lui avaient procuré. C'était à M. Charles Lenormant, alors voyageur en Grèce pour la troisième fois, que la reconnaissance était due, et M.Lenormant mourut à Athènes le 22 novembre 18o9, après avoir fait mouler et envoyer le bas-rehef

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