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d'Eleusis à" Paris, à l'École des beaux-arts, où tous les amateurs da beau vinrent l'admirer. M. Vitet se donna le noble plaisir d'acquitter envers M. Lenormantla dette publique, en consacrant par un court Essai le souvenir des fouilles d'Eleusis et celui du voyageur qui avait payé de sa vie son voyage dans la patrie du monument qu'elles avaient découvert.
Je veux donner, à propos de l'architecture et de la peinture, deux autres exemples de ce sentiment et de ce jugement à la fois passionnés et impartiaux que portait M. Vitet dans l'étude des arts et dans la contemplation du beau. J'ai déjà parlé de la « charmante église qu'il découvrit à Tracy, près de Noyon, petit monument, dit-il, à peu près inconnu, du travail le plus suave et le plus hardi, et des proportions les plus ravissantes ». Je ne sais si ce fut la découverte de l'église de Tracy qui le détermina à porter sûr l'église épiscopale de Noyon, plus célèbre historiquement, une attention spéciale et prolongée ; il a consacré à la fondation ou plutôt aux fondations successives de cette église, à l'histoire de ses évêques, une Étude de 232 pages, modèle accompli de la critique
la plus minutieuse et la plus scrupuleuse appliquée à la vie matérielle d'un monument ecclésiastique. — Cette étude a conduit M. Vitet à cette conclusion, que la reconstruction d'un grand nombre d'églises en France, du xn^ au xni^ siècle, fut le résultat d'une révolution dans la classe des constructeurs, que les confréries laïques des francs-maçons prirent dans ces travaux la place des corporations ecclésiastiques, et que ce fut là une conséquence de la formation naissante des communes et une cause efficace de leurs progrès. Si cette conjecture, qui me paraît probable, est confirmée par de nouvelles études appliquées à d'autres églises que Notre-Dame deNoyon, ce sera un pas considérable dans l'histoire des communes ellesmêmes et la découverte de l'un des échelons par lesquels elles se sont successivement élevées. La peinture est le plus populaire des arts, c'est-à-dire le plus soumis au jugement du grand nombre et à l'état si variable des goûts, des modes et des mœurs. Elle en fit l'épreuve dans les plus beaux temps du règne de Louis XIV; quatre grands peintres se disputaient alors le domaine de l'art, Nicolas Poussin, né en 1594,
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lUiilippe de Champagne, né en 1602, Eustache Le Sueur, né en 1617, Charles Lebrun, né en 1619. M. Vitct projetait une histoh^e de ces peintres; il n'a écrit que la Vie d'Eustache Le Sueur.
Poussin avait vécu depuis 1624 à Rome, où il était arrivé à grand'peine : * A son air grave et recueilH, dit M. Vitet, on l'aurait pris pour un docteur de Sorbonne; mais son œil noir lançait, sous un épais sourcil, un regard plein de poésie et de jeunesse. Sa façon de vivre n'était pas moins surprenante que sa personne; on le voyait marcher dans les murs de Rome, ses tablettes à la main, dessinant en deux coups de crayon, tantôt les fragments antiques qu'il rencontrait, tantôt les gestes, les attitudes, les physionomies des personnes qui se présentaient sur son chemin... Son impassible austérité, l'audacieuse indépendance dont il faisait profession, avaient produit dans Rome un grand effet; en présence de l'orgueil délirant des ateliers, au mi heu de leurs triomphes et de leurs colères, on l'entendait proclamer tout haut qu'il regardait comme non avenues toutes les écoles, toutes les traditions académiques, et ne travaillait qu'à se faire à soi-même sa
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méthode, son style, sa poétique, sans vouloir ressemblera personne. C'était s'exposer à pasfeer pour fou, pour visionnaire et, qui pis est, à mourir de faim. Cependant, après avoir bien ri de pitié, les gens de bonne foi s'aperçurent que l'artiste n'en était pas ébranlé, qu'il ne transigeait pas, qu'il persévérait comme Galilée; ils furent saisis de vénération pour sa personne, et bientôt il fallut reconnaître que cette constance ne provenait que du génie... A quelque titre qu'il se fut fait accepter, le grand homme avait accompli son œuvre, et, après quinze ans d'eflbrts et de patience, c'est-à-dire vers 1639, Poussin avait acquis dans Rome une célébrité presque populaire. »
Il avait laissé en France un jeune compagnon de ses goûts et de ses études, Philippe de Champagne, né à Bruxelles, et qui, après avoir un peu couru avec lui le monde, s'était fixé à Paris, où Marie de Médicis lui. avait donné un logement au Luxembourg, la direction des peintures du palais et une pension de 1,200 livres. Content de son sort, Champagne avait poursuivi sur place ses travaux et ses succès ; le cardinal de Richelieu en fut frappé et voulut
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l'engager à quitter la reine mère et à ne travailler désormais que pour lui. « Si Votre Éminence, lui dit Champagne, pouvait me rendre plus habile peintre que je ne suis, c'est la seule chose que j'ambitionne; mais cela surpasse votre pouvoir, et je ne désire que l'honneur de vos bonnes grâces. » Richelieu, qui avait le cœur grand, lui sut gré de sa franchise. Philippe de Champagne persista dans sa voie modeste; quand la vieillesse vint, il se retira à Port-Royal, où sa fille était religieuse, et fit d'elle un portrait célèbre. Un de ses amis lui demanda aussi de faire le portrait de sa fille qui allait se faire religieuse; Champagne refusa, parce qu'il aurait fallu la peindre un dimanche. Sa piété était profonde, son talent justement admiré pour le naturel du dessin et du coloris, quoique un peu froid. Quand, à la fin de 1640, Poussin retourna momentanément à Paris, il y retrouva le compagnon de sa jeunesse en possession d'une bonne situation et d'une assez grande renommée, surtout comme peintre de portraits.
Il y trouva un autre peintre beaucoup plus jeune, moins célèbre et destiné à le devenir bien davantage. Né à Paris en 1617, Eustache Le
Sueur avait d'abord été mis à l'école de Simon Vouet, peintre de Louis XIII, école peu digne de recevoir et peu capable de former un tel élève. Le Sueur avait l'instinct qu'elle ne lui convenait pas. Il eut occasion de voir quelques peintures des maîtres italiens du xv^ et du XVI® siècle, entre autres deux ou trois copies de Raphaël. exécutées sous ses yeux. « De ce jour, dit M. Vitet, il comprit qu'il faisait fausse route; il devint soucieux, rêveur, mécontent de tout ce qu'il essayait. Il avait été comme frappé de révélation; la simplicité de l'ordonnance, le calme du dessin, la justesse des expressions lui étaient apparus comme des vérités ; il se sentait intérieurement prédestiné. Ce genre de peinture était pour ainsi dire familier d'avance à son esprit, mais c'était une nouveauté pour ses yeux. » Pendant que telle était la disposition de Le Sueur, Poussin revint à Paris. On a beaucoup discuté pour savoir si, pendant les deux années qu'il y passa à cette époque, Le Sueur avait pu ne pas chercher à le connaître. « Il eût fallu presque un fâcheux hasard, dit M. Vitet, pour qu'il n'eût pas occasion de le voir, de lui parler, de s'en faire remarquer, et
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du moment qu'entre eux certaines relations devenaient nécessaires, comment ne pas admettre qu'elles devaient être bienveillantes? L'élève de Vouet avait avec Poussin des affinités naturelles, et mille liens secrets les préparaient à s'unir. Chez eux, tous les instincts, tous les penchants étaient les mômes ; c'était même candeur, même sérieux amour, même respect de l'art, et d'un autre côté pas un seul germe de discorde, la différence d'âge excluant toute rivalité. » Quelques admirateurs passionnés de Le Sueur craignaient que le mérite de ses œuvres dans sa nouvelle méthode ne parût exclusivement le fruit de l'influence de Poussin. M. Vitet écarte cette crainte comme puérile et presque comme injurieuse. « Ne nous hâtons pas, dit-il, d'effacer toute trace de la rencontre de ces deux hommes et même de leur amitié. Et si la tradition nous dit encore qu'après le départ du grand peintre pour retourner à Rome, le jeune artiste se sentit tristement isolé, qu'en prenant un tel guide il avait encouru l'inimitié de son ancien maître, la froideur de ses camarades, la malveillance de toutes les médiocrités ameutées contre l'homme de génie, ne haussons
pas les épaules, il n'y a dans tout cela rien que de très-plausible; même à la rigueur nous admettons aussi, comme on l'affirme encore, que les amis de Poussin furent, après son départ, l'appui principal et comme le refuge de Le Sueur. 11 est vrai que le nombre n'en était pas très-grand, et tout ce petit cercle était composé de personnages ou trop solitaires ou trop obscurs pour être d'un grand appui dans le monde. » Pendant que Le Sueur hésitait, se cherchant pour ainsi dire lui-même, une fortune imprévue lui survint qui fit éclater sa vraie vocation et son génie. On ne sait pas bien quelles étaient alors ses relations avec les chartreux, et comment elles s'étaient formées : « Le prieur de cet ordre faisait restaurer, dit ^I. Yitet, le petit cloître de son couvent, qui dès l'an 1350 avait été peint à fresque et dont on avait renouvelé les peintures une première fois en 1508 ; les nouvelles réparations exigeaient ou qu'on blanchît les murailles ou qu'on les peignît de nouveau. II
fut décidé qu'on devait les peindre, et ce fut à Le Sueur qu'on en confia le soin. Le prix offert était modeste ; mais Le Sueur accepta avec joie cette pieuse tâche sans regarder au salaire. Il
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avait alors vingt-huit ans (1645) ; marié depuis un an, il allait être père. L'œuvre qu'il entreprenait eût demandé de longues préparations, beaucoup d'études de détail, beaucoup de réflexions ; on ne lui en laissait pas le loisir, les frères étaient impatients de jouir de leur cloître. Dès 1647, la plupart des tableaux avaient reçu la dernière couche, et vers le commencement de 1648 les vingt-deux tableaux étaient complètement terminés. Ils excitèrent d'abord un sentiment de surprise encore plus que d'admiration ; Fétonnement était respectueux, une œuvre si capitale n'est jamais traitée légèrement par la foule, même quand la foule ne la comprend pas. On louait la grande facilité de l'artiste, la promptitude de l'exécution ; puis, comme les conceptions supérieures finissent toujours, sur un point quelconque, par triompher des préjugés, on convenait que ce style était bien approprié au sujet, que c'était de la peinture comme il en fallait aux chartreux; on admirait cette harmonie locale, cette unité d'im])ression qui est le premier mérite de ces tableaux. La curiosité et l'estime ne firent que s'accroître d'année en année, sans rien changer cependant
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au goût du public ni à la direction d'études de nos peintres. Il est peut-être sans exemple qu'une production à la fois si neuve et si supérieure n'ait pas éveillé l'esprit d'imitation ; mais Le Sueur n'en vit pas moins croître presque aussitôt sa renommée, et de ce jour l'opinion générale le plaça à un rang éminent, même parmi les peintres en faveur. »
Un peu avant qu'il fût chargé de peindre le cloître des chartreux, une autre bonne fortune inattendue lui était survenue ; un riche magistrat, M. Lambert de Thorigny, avait fait récemment construire, à la pointe de l'île Saint-Louis, un hôtel ou plutôt un petit palais qu'il voulait, à l'exemple des Ghigi et autres seigneurs romains, faire décorer pa^ force peintures exécutées sur place.
. Sa bonne étoile l'avait mis en rapport avec Le Sueur, alors encore à ses débuts, et c'était à lui qu'il avait confié le soin de décorer son hôtel. C'était avant 1645 et la grande entreprise du cloître des chartreux. Le Sueur, qui avait pris avec feu ce travail de l'hôtel Lambert, dut pourtant l'interrompre pour. commencer sa Vie de saint Bruno, mais non sans s'y être fait déjà