‹ Etudes philosophiques (volume 2)Chapitre 18 sur 24 · F. nuHAxn dksormkaux · texte numérisé non relu

F. nuHAxn dksormkaux

vite de tous les sens désassocie le caractère réel des objets auxquels il s'était attaché. Elle fait évanouir Taâsociation mentale qui s'était formée, en y substituant d'autres associations. Quand nous reconnaissons une erreur comme celle qui s'est formée par suite de l'association entre la perception d'un bâton présent, réel, flottant sur l'eau, et celle d'une barque dont l'image existe dans notre esprit, c'est que le contact plus complet avec les choses substitue à la première association qui s'était formée une autre association. De la sorte, le caractère réel reste associé au bois que nous avons perçu et dont le rapprochement empêche la continuation de l'association entre le caractère réel et l'idée de la barque.

La réalité de l'eau, de ce qui l'entoure, de sa surface, des limites du bâton, fait évanouir l'association. Le traitement de l'erreur peut être tiré de là.

J'ai l'impression d'un fourmillement dans un membre amputé. Le caractère de réalité attaché à certaines impressions qui se produisent en moi s'attache à l'idée qui m'est restée du membre et du fourmillement dont il a été le siège.

L'illusion, c'est à dire cette sorte d'association, est d'autant plus difficile à dissiper, que nous pouvons moins substituer à cette association celle qui pourrait être établie par le milieu entre l'objet imaginé et la réalité. Ainsi, quand le membre a disparu, les impressions dont il est le siège imaginaire sont très difficiles à faire disparaître.

Le caractère externe et réel se trouve associé à un objet dans l'illusion théâtrale, dans la sympathie comme dans l'illusion du bâton flottant et dans le rêve.

— Les substances excitantes, l'opium, le haschisch,

ralcooJ, agissent peut-être surtout sur les orçanes des sens. En excitant les nerfs sensoriels, ils nous donnent à. un très haut point l'idée du réel et du présent. Les moindres excitations venues du dehors sur une personne qui a pris du haschisch exagèrent outre mesure les impressions. Le simple contact d'un objet externe produit l'effet d'un coup. (V. Revue des Deux-Mondes, l'étude de M. Richet sur les poisons de l'intelligence.) Ils n'agiraient sur l'intelligence qu'en agissant sur les sens. L'impression de réalité excessive et débordante produite par les objets externes, s'associerait à toutes les autres impressions et déterminerait l'hallucination, le délire, le cauchemar.

Peut-être l'impression du réel est- elle produite par ce fait que la vie des sens est pour un instant associée à tous les autres phénomènes intellectuels et qu'elle s'associe dans une vie commune avec le moi. Les impressions organiques, comme celles de l'effort, par exemple, nous donnent à chaque instant l'idée du réel et du présent, parce qu'elles se produisent à chaque instant et parce que dans cet instant elles se rattachent à la vie commune des phénomènes intellectuels. Au moment où la sensation est recueillie dans l'intelligence, c'est à dire au moment où elle se rattache à la vie mentale constituée par le groupement des phénomènes intellectuels, c'est non seulement la perception, mais la sensation elle-même, dont la perception n'est que le prolongement, qui se trouve rattachée à la vie centrale de l'intelligence. A ce moment nous avons l'idée du réel. Dès que la communication est coupée, nous avons l'idée de l'image, c'est à dire d'un phénomène n'existant plus que dans le cerveau. Les sens eux-mêmes sont en communication avec l'objet ou bien

avec les éléments de l'objet, de telle sorte que nous avons l'impression de la réalité de ces éléments. Là communication s'établit entre cette réalité, par l'intermédiaire de la réalité des sens, et les phénomènes recueillis dans l'intelligence. C'est ainsi que la réalité entre dans le domaine de la conscience.

C'est le milieu qui détermine nos illusions en associant la propriété de réalité qu'il nous procure avec une idée qui occupe notre intelligence.

Le temps, c'est une réalité dans laquelle nous dégageons la propriété de durée. La durée est présente au moment où l'idée de la réalité est recueillie; elle est passée quand la réalité s'efface, est emportée; elle est future quand la réalité n'a pas encore été perçue, mais nous apparaît comme devant se produire.

Il n'est pas besoin, d'ailleurs, d'imaginer que Tidée de la réalité résulte pour nous de l'association qui se produirait entre la sensation et les phénomènes intellectuels. Pour expliquer les illusions dont nous sommes l'objet, il suffit de remarquer que si le milieu externe dégage pour nous, d'une manière prédominante, l'idée du réel, cette propriété de réel pourra s'associer avec les phénomènes qui occupent rintelligence, de telle sorte que ceux-ci seront qualifiés par cette propriété au lieu de l'être par d'autres qui, dans la réalité complète, dans l'état normal, sont toujours associés par le milieu à ces phénomènes, comme le plaisir ou les impressions organiques sont toujours associés à l'idée d'interne.

Ces impressions ne se trouvent associées à l'idée d'externe que parce que le miUeu ou les rapports du miheu avec les sens ont été modifiés et ne sont plus ce qu'ils sont habituellement.

La réalité est attribuée à l'objet d'une perception intense. En quoi l'image se distingue de l'objet réel.

Saint-Julien, 10 décembre 1877.

Lorsque nous percevons un objet externe : arbre, l'impression qu'il produit sur nous, dans le moment même où la perception a lieu, a un degré de vivacité qui s'efface avec l'impression de la présence même de l'objet. L'idée de la réalité est étroitement mêlée à cette vivacité de la perception. Quand, au contraire, l'objet externe se représente seulement dans notre imagination, quand une circontance extérieure le fait disparaître, nous ne le percevons plus avec le même d^ré d'intensité. Il nous serait impossible de percevoir ce degré d'intensité si nous n'avions comme terme de comparaison que l'arbre au moment où nous l'avons perçu, puisque cet arbre n'existe plus que dans notre imagination ; mais d'autres objets peuvent, au moment où l'image seule de l'arbre s'offre à nous, agir présentement et immédiatement sur nos sens. C'est en comparant l'impression faite par ceux-ci et l'impression faite dans le même moment par l'image seule de l'arbre, que nous jugeons de l'intensité de la perception présente par rapport à l'effacement de l'image de la perception passée. Dans l'état de rêve, où il n'y a plus de perceptions présentes, nous avons, quand le sommeil est complet, la perception de la réalité; — ce n'est que plus tard que nous découvrons l'illusion. — La vivacité de l'impression est liée pour nous à la présence de l'objet; nous remarquons que si l'objet est soustrait à nos regards, l'impression tout entière parfois, parfois feulement sa vivacité, son intensité, tendent à s'effacer.

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C'est sans doute dans l'impression de cette intensité, liée à l'impression de la présence de l'objet, que consiste la réalité. Si, par une circonstance quelconque, une circonstance externe, une vapeur, une fumée pour l'arbre, l'action du chloroforme pour les impressions qui se dégagent de l'action des sens, viennent à voiler l'objet dans le monde extérieur et dans l'oi-ganisme, nous croyons rêver quand nous percevons ces objets ainsi effacés. L'arbre, la sensation paraissent n'être plus que des images.

Cette expérience nous montre que l'idée de la réalité consiste bien, en effet, dans un certain degré d'intensité qui accompagne toutes nos perceptions. Si, au contraire, nous avons la conscience de ne plus percevoir qu'une image, et nous avons vu comment se fait la perception de l'image, l'effacement de l'objet représenté par l'image nous fait dire qu'il n'est plus réel. L'idée de la réalité gît donc dans un rapport, dans une comparaison entre l'intensité des phénomènes perçus présentement, et des phénomènes qui ne sont plus des images. Quand les termes de comparaison fournis par un seul sens ne sont pas suffisants pour nous permettre de faire la comparaison entre les impressions s'appliquant à des objets présents et réels et celles qui s'appliquent à des objets n'existant plus que dans l'image, nous essayons de nous procurer le d^é d'intensité attaché à la perception du réel, à l'aide des auti*es sens. L'objet que nous avons vu, nous voulons le toucher. Le réel est une propriété qui offre un caractère commun aux impressions fournies par les divers sens. Mais nous n'avons pas besoin de parcourir les impressions multiples de réalité que nous donnent les divers sens à propos d'un même objet pour être convaincus

de la réalité d'un des côtés par lesquels il frappe un de nos sens. La perception de la réalité est liée à la perception de chaque propriété des choses.

— Enfin y quand nous percevons un arbre, nous percevons deux réalités associées, celle de Tarbre et celle de l'action produite sur les sens. Quand l'une de ces réalités vient à dispai^aitre dans le milieu, l'autre subsistant encore, l'arbre est encore vu. Les sensations de l'œil n'existant plus, l'œil agit encore ; nous voyons l'arbre qui n'est plus en notre présence. La réalité de Tune des impressions, dans ces deux cas, peut nous faire croire à la réalité de l'autre. Il y là une illusion engendrée comme nos erreurs par l'association d'un phénomène imaginaire. Le phénomène réel, qui est lié habituellement à l'autre que nous percevons habituellement aussi comme réel, engendre en nous l'idée d'une réalité s'appliquant aux deux phénomènes habituellement associés comme réels. (Voir ce que nous avons dit de l'erreur des bâtons flottants.)

— Un enfant remarque un certain rapport entre la disposition de certains objets et la disposition de certains autres. Une petite fille de deux ans et demi range sur une table des morceaux de pain découpés d'une certaine manière, et les désigne successivement par les noms de toutes les personnes de la maison ; elle cache un de ces morceaux de pain derrière son verre et joue avec lui comme lorsqu'elle se cache de la bonne.

Ici, c'est la faculté d'illusion qui agit. Le rapport entre le morceau de pain et la personne se produit; rapport très faible, le morceau de pain étant une espèce de figure grossière de la personne; mais il est réel, et communique à l'invention de l'enfant, à tout ce que son imagination ajoute à cette grossière représentation pour

en faire l'image de la personne, il communique à cette invention son caractère réel. Il en est ainsi de la poupée, avec laquelle l'enfant joue comme si cette poupée était une personne vivante. Elle a une réalité que Tenfant étend aux qualités vivantes dont elle doue sa poupée.

— Un certain degré d'intensité dans l'impression est lié à la présence (réelle) de l'objet; un certain degré d'effacement dans cette impression correspond à la disparition de l'objet.

Le présent, c'est ce que je touche, ce que je vois.

Je puis comparer l'impression causée par un objet présent avec l'impression causée par une image. Dans un cas c'est le présent, dans l'autre le passé.

Le passé résulte pour nous, non seulement de la comparaison de l'impression de l'objet image avec l'impression du même objet présent, mais encore avec les impressions d'une série d'autres objets présents.

Nos sens nous donnent constamment la sensation du présent.

— Je compare sans cesse les objets n'existant que dans l'imagination avec ceux que je touche et que je vois au même moment. Ces derniers me procurent seuls l'impression de la réalité. J'observe ainsi que les impressions vives correspondent à la présence de l'objet; que les autres, plus effacées, correspondent à sa disparition. Il disparaît, cependant il existe encore puisque j'en ai conscience, mais il n'existe plus que dans une image, et nous savons ce qu'il faut entendre par image. Il est alors associé à l'idée d'une certaine portion du cerveau, tandis que, réel, il est associé à l'idée de la vivacité avec laquelle se produit l'impression. Cet arbre dont j'ai l'idée associée à l'idée d'une

très vive intensité de couleur, me donne l'idée d'un arbre réel; le même arbre, dont j'ai l'idée associée à des couleurs pâles, effacées, dlors que ce degré de l'impression est inférieur à ce que me font éprouver les autres objets que je vois, à ce que j'éprouve dans mes sens, alors que mes autres sens, celui du toucher, par exemple, ne m'en donnent plus l'idée, l'idée de cet arbre n'est plus associée à l'idée d'une réalité externe, elle est associée à l'idée d'image.

L'idée de l'arbre associé aux circonstances qui accompagnent sa disparition, voilà l'image. L'idée des circonstances qui accompagnent la disparition de l'objet s'associe ensuite à l'idée d'un organisme cérébml dont l'existence est inséparablement liée à l'existence de la conscience de l'arbre. L'expérience nous montre sans cesse que si l'oi^anisme cérébral est supprimé, la perception de l'arbre disparaît avec lui.

Nous avons ajouté que l'idée de l'arbre, considéré comme image, est liée à l'idée d'un certain effacement de l'impression. Cet effacement de l'impression correspond peut-être à cet état du milieu externe qui nous fait voir les objets s'effaçant peu à peu à mesure qu'ils s'éloignent de nous pour disparaître.

Au contraire, la réalité, phénomène perçu par les sens, consiste dans l'intensité du phénomène rapproché de nous, en contact avec nous. De telle sorte que le réel, l'imaginaire, correspondent toujours à des phénomènes perçus par la voie des sens. (Hypothèse : L'imaginaire consisterait dans l'effacement des objets. Ils s'éloignent, nous ne pouvons plus les toucher. Leur réalité nous échappe. L'idée de cette réalité qui échappe est liée elle-même à l'idée de toutes les circonstances qui accompagnent sa disparition?) Peut-être assimilons-

nous l'effacement, qui résulte de raffaiblissement de l'impression dans nos organes, à celui qui résulte de l'éloignement progressif de l'objet.

Passage du rêve à la veille : effacement des images sous raction de la réalité perçue.

Saint-Julien, 5 janvier 1S78.

Quand nous sortons d'un songe où des événements et des personnages se sont offerts à nous comme présents et comme réels, le réveil nous fait connaître que tous ces événements et tous ces personnages n'étaient que des fantômes et des conceptions de l'imagination. Il dépouille les objets de notre rêve de leur caractère de réalité ; nous ne les concevons plus que comme des phénomènes imaginaires. — Sous l'empire de quelle influence peut se produire ce changement dans notre état mental? (Quand le sommeil est dissipé, pour que nous ayons conscience d'avoir rêvé, nous l'avons déjà remarqué, il faut qu'il ait persisté jusqu'à un instant voisin du réveil, jusqu'à ce que nous l'ayons rattaché à quelque impression de notre réveil, à l'idée des sensations musculaires qui accompagnent le réveil et déterminent dans l'intelligence l'impression du moi.)

Le rêve qui nous conduit jusqu'aux bords du réveil, en quelque sorte, se trouve ainsi associé aux phénomènes qui accompagnent le réveil. Les yeux s'ouvrent avec des sensations musculaires et de contact appropriées à l'acte d'ouvrir les yeux. Mais cet état n'est pas le premier. Pendant que notre rêve subsiste encore, en quelque sorte, au moment où il est sur le point de s'évanouir, nous avons encore les yeux fermés, bien que cependant le sommeil nous échappe; le rêve.

IMAGINATION. :Ctt

au moment de disparaître, se trouve donc associé par la nature des choiees à l'impression consciente résultant pour nous de l'occlusion des paupières. Les réalités qui ont été évoquées dans le rêve se trouvent donc associées à cette impression des paupières fermées. Dès que les paupières vont s'ouvrir, nous allons percevoir une nouvelle réalité, liée celle-là à l'exercice du regard, et nous pouvons comparer la réalité du rêve liée à la fermeture de l'œil avec la réalité de la veille liée à l'ouverture des paupières et à tous les mouvements musculaires de l'œil. Voilà donc deux sortes de phénomènes réels, et réels d'une manière distincte les uns des autres. Puis l'impression produite par la réalité, dans une organisation normale, est plus intense que l'impression de la réalité pendant le sommeil. De ces deux réalités, si diverses d'intensité dans la nature même des choses, l'une, celle du rêve, s'efface encore à mesure que disparaissent les circonstances extérieures dont l'impression s'est mêlée au rêve; par suite, la réalité perçue pendant l'état de veille étant dominante, les réahtés évoquées pendant le rêve s'associent aux impressions musculaires et nerveuses de l'appareil cérébral, et apparaissent comme appartenant au cerveau et non à la réalité externe. Au moment où le rêve s'enfuit, d'ailleurs, à l'instant où le sommeil cesse, le caractère de réalité s'efface devant le caractère d'image, résultat de l'impression du cerveau en travail.

Nous savons que les personnages vus pendant le rêve étaient imaginaires, parce que ces personnages du rêve durent encore pendant la transition entre le sommeil et la veille, et qu'ils ont pu s'associer à l'impression résultant de l'état dans lequel nos sens se trouvent au moment du réveil : paupières fermées.

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membres reposant dans un lit. Ces impressions contredisent, en s'y ajoutant, celles du rêve, et dominent sur celles-là. (De même celles du rêve n'ont dominé pendant le sommeil sur les impressions de la veille que pour conserver quelque partie de nous-même qui reste éveillée.) En outre^ la conscience de Faction de la réalité sur nous est liée à un certain état des organes, l'ouverture et le mouvement des yeux, par exemple. (Voir l'étude précédente.) Dans l'instant qui précède le réveil, nous avons conscience au contraire que nos paupières sont fermées, que par suite l'association ne se produit pas entre l'objet externe et l'impressioa résultant du jeu de l'organe, état complexe qui ne nous donne pas seulement l'impression de la réalité, mais encore l'impression de l'action de la réalité sur nous. Les personnages du rêve n'ont pas fui tout à fait, les paupières ne sont pas ouvertes à ce moment de transition entre le sommeil et la veille. Toutes les impressions conscientes correspondant à tous ces faits s'associent pour nous donner l'idée que les personnages sont internes, qu'ils ont leur siège dans le cerveau, dont l'activité ressentie leur communique leur caractère interne, et par suite leur caractère d'images.

— Prendre et discerner les phénomènes tels qu'ils sont recueillis à l'origine dans l'intelligence, les suivre à travers toutes les combinaisons, les analyses et les synthèses dans lesquelles ils figurent bous l'empire du milieu externe, ne pas seulement les analyser et montrer exactement à quel élément extérieur correspond chaque phénomène de conscience, mais faire voir encoi'e comment des rapports de vie et d'activité s'établissent entre eux, soit sous les impulsions directes du milieu externe, soit sous les impulsions venues du milieu

IMAGINATION. ii5

interne, mais recueillies pi^éalablement dans le milieu eiteiTie; suivre, en résumé, Fintelligence pas à pas dans ses rapports avec le milieu et dans toutes les phases de son développement et de son fonctionnement, n'avoir pas d'autre ordre dans l'idée que celui de la nature, tel sei^t notre plan.

Pourquoi certains événements, vus en rêve, sont pris pour des faits réels.

Saint^ulien, 6 janvier 1878.

Il nous arrive parfois, ayant fait un rcve, de ne plus savoir si les événements dont nous avons été les témoins pendant notre sommeil appai*tiennent au rêve ou à la réalité. On peut être assuré dans ce cas que le rêve n'a pas été suivi sans interruption par cet état, qui n'est ni le sommeil ni la veille, et dans lequel nous pouvons déjà lier les phénomènes du rêve à des phénomènes réels, comme des impressions résultant pour nous de la renti'ée en exercice des oignes.

Dans l'exemple que nous citons, le souvenir des scènes du rêve se trouve provoqué par un objet quelconque qui frappe mes regards, alors que je suis éveillé depuis longtemps déjà. Comme le rêve qui a commencé et pris fin au milieu d'un sommeil complet ne peut se rattacher d ces impressions réelles de la veille qui nous permettent de reconnaître que les événements dont nous avons été les témoins sont de purs fantômes, et comme les réalités dont nous avons conscience dans le rêve ne se sont pas associées à d'autres réalités plus internes qui les ont fait pâlir et rentrer dans le domaine de l'image (par exemple le sentiment de l'activité cérébrale, ou plutôt de l'activité organique à laquelle

tout élément externe est associé, qui vient s'ajouter aux phénomènes dont notre intelligence est le théâtre), nous regardons comme réelles les scènes d'un pareil songe. Il faudra des circonstances nouvelles pour nous montrer si oui ou non nous avons eu conscience de phénomènes réels. Si nous avons des doutes sur la réalité des événements, ils tiennent peut-être à ce que le sommeil n'est jamais absolu, à ce qu'il se mêle toujours quelque part de réalité véritable à la réalité imaginaire.

— On pourrait comprendre toute cette partie de nos études touchant la réalité et l'image, dans un chapiti*e intitulé : Comment un certain nombre de phénomènes ont été considérés comme ayant leur siège dans l'intelligence? Ce qu'il y a dans l'idée que nous nous faisons de l'intelligence et de la conscience (portion supérieure du cerveau (*).

— Nous avons .attribué certains phénomènes au cerveau, parce que l'impression physique résultant de l'activité cérébrale ou organique s'est associée, par la voie des sens, à l'impression faite également à l'aide des sens par les phénomènes externes.

Autre étude sur le réel et rimaginaire. Rôle considérable des impressions organiques qui accompagnent chaque représentation.

Saint-Julien, 22 octobre 1878.

Quand deux phénomènes s'associent de telle sorte que l'un est très énergique, très intense, et que Tautre

(') Ces lignes montrent que nous aurions pu rattacher toute cette recherche au chapitre sur la conscience. Mais il nous a semblé que si elle se présentait au lecteur sans être précédée du chapitre sur rassociation des idées, elle ne serait pas suffisamment comprise. (Note de Védiieur.)

est affaibli et comme pâlissant, dans cette comparaison résultant de l'association, Tun est réel, l'autre est imaginaire. La réalité est complète quand à la couleur interne s'ajoute un lieu intense, un son intense, une résistance très vive. Si les phénomènes sont, comme dans le rêve, tous caractérisés par la même intensité, ils apparaissent tous avec le caractère de la réalité.

Si des phénomènes de contraction musculaire, de chaleur, ayant leur siège dans la tète, sont associés aux images, c'est que ces phénomènes ont été originairement associés au moment où les images ont été perçues. En effet, mon œil était ouvert, fixé dans une certaine direction, au moment où j'ai perçu tel arbre; si cet arbre se reproduit en tant qu'image, il évoque l'image des phénomènes de lieu interne, de mouvement organique, et ces mouvements peuvent se reproduire comme réels, tandis que l'œil étant lui-même frappé par d'autres objets réels, l'arbre reste à l'état d'image. Mais c'est une image associée soit à un mouvement organique, soit à un lieu interne actuellement perçu comme réel.

L'idée apparaît donc toujours comme composée par une image rapportée, associée à des phénomènes organiques, réels et internes.

La sensation n'est sans doute qu'un phénomène quelconque associé à un phénomène de lieu interne, quelle que soit la partie du corps constitutive de ce lieu interne.

Si nous avons constaté un état organique, tel qu'un battement de cœur, associé à un phénomène quelconque, il y a émotion, passion.

Si nous avons constaté un état oi^nique, tel que chaleur de la tête, sensation des muscles, battement

des tempes, associé à un phénomène quelconque, il y a pensée, travail cérébral.

Selon que l'impression du lieu interne ou du lieu externe domine, nous regardons les phénomènes comme appartenant au cerveau, à la pensée, à l'intelligence ou bien au milieu externe.

Nous venons d'expliquer comment les phénomènes de lieu interne cérébral se trouvent associés aux phénomènes d'image. Ces phénomènes de lieu interne et ceux de chaleur, de contraction musculaire, de mouvements associés au lieu interne de la tête, peuvent reparaître réellement, quand les phénomènes auxquels ils sont associés, le son, la couleur, se trouvent refoulés et affaiblis parce que des sons et des couleurs actuels et réels se produisent plus ou moins dans l'œil ou dans l'oreille. Par suite, la chaleur, le mouvement externe rapportés à la tète, s'associent comme réels à des images. Nous décidons que ces images ont leur siège dans la tête. De même, en sens inverse, si les images sont associées à des phénomènes de son, de couleur, etc., dont le caractère externe domine, nous regardons ces images comme externes et comme réelles. Nous avons fait constamment cette observation à propos des phénomènes d'imagination.

Divers exemples d^images associées produisant Tillusion du réel. — De Tillusion en général.

Novembre 1878.

Tout à l'heure, lisant, ma lecture me mettait devant les yeux une femme. Tout d'un coup, il me semble que la femme dont je lis la description exécute un pas de danse, je la vois tournant sur elle-même en cadence.

IMAGINATION. ;tW

En lisant plus attentivement, je reconnais que ma lecture ne me montre rien de ce genre, la femme est décrite assise tenant son enfant. Mais au moment où je lisais cette description, je reconnais qu^un air de danse a été chanté par une femme dans une chambre voisine ; c'est le mouvement même de cet air qui a emporté la femme dont j'ai lu le portrait. L'air a évoqué l'idée d'un mouvement. Ce phénomène nouveau, associé à ma conscience, s'est associé à l'idée de la femme dont ma lecture me donnait la description. Par suite, le mouvement adapté au portrait, ce portrait m'a paru emporté par ce mouvement. C'est là une démonstration à l'appui de la théorie émise plutôt sur les associations de mouvement que sur les autres phénomènes.

Nous entendons souvent cette phrase : Tout danse dans mon cerveau. C'est l'expression très vulgaire d'une observation vraie. Quand nous avons été fort agités par certains mouvements internes ou externes, toutes les idées qui nous arrivent paraissent animées de ces mouvements. Tournez rapidement sur vousmême, et arrêtez-vous, le mouvement communiqué à votre corps dure toujours, même alors que le corps est en apparence en repos; non- seulement les objets externes paraissent animés d'un mouvement circulaire, mais les objets qui pourront se succéder dans notre pensée paraîtront animés de ce mouvement. En réalité il y aura une association entre le monde et les phénomènes internes. Pour faire l'expérience, il suffit de tourner sur soi-même, de fermer les yeux, puis ayant fermé les yeux et s'arrêtant dans son mouvement circulaire, d'évoquer dans sa pensée les objets de sa pensée, une série de personnages.

— Si un objet, un navire occupe rinlelligence et

Toccupe de telle sorte que son caractère d'effacement, d'image et de lieu interne ne se présente pas en même temps que ce navire (bien que ce navire n'existe pas dans la réalité), ce navire s'associant à la mer que nous voyons, nous croirons voir réellement un navire voguant sur l'eau. Cependant, ce navire n'est qu'un phénomène d'imagination. L'illusion vient de ce que le caractère d'effacement n'apparaît pas en même temps que l'idée du navire, et le phénomène interne par lequel ce navire fait l'objet d'une perception personnelle s'applique aussi bien à l'eau qu'au navire. L'eau associée à ce navire d'une part et à un phénomène de lieu externe de l'autre, le navire est associé à l'eau, et par l'intermédiaire de l'eau à un lieu réel externe. L'illusion est donc composée par un phénomène dont le caractère d'effacement n'apparaît que plus tard associé à un phénomène réel, associé lui-même à un phénomène de lieu externe.

Une association qui ne se reproduit pas complètement amène ce résultat. L'intelligence est absorbée par le caractère réel externe du phénomène. Plus tard, nous pouvons reproduire à volonté en quelque sorte cet état d'illusion. L'intelligence rassemblera les objets qui sont les mêmes au point de vue de leurs caractères réels externes. La conscience se trouvera ainsi concentrée sur ces caractères à l'exclusion des autres.

Il sera fort intéressant de rechercher le mécanisme cause de cette opération : comment on peut produire à volonté l'illusion, comment l'illusion se produit dans les maladies mentales.

L*impression de réalité est liée à Timpression du mouvement.

Saint-Julien, 4 janvier 1878.

L'impression de la réalité est, à l'origine, liée à l'impression du mouvement, et cette dernière impression est liée à la sensation d'activité de nos sens. — Par exemple, j'ai les yeux ouverts, je vois un chêne; l'idée que ce chêne est présent se trouve associée par le fait du milieu à l'idée de mes yeux ouverts. Comment pourra se produire, à propos de ce chêne, l'idée qu'il n'est plus présent? De trois manières : ou bien un mouvement du milieu externe l'emportera loin de mes yeux; il est coupé, par exemple, et emporté; ou bien je passe rapidement devant lui et il disparaît; ou bien même je ferme les yeux. Dans tous ces cas, nous avons vu le chêne passer, disparaiti'e progressivement sous nos regards. Même quand je ferme simplement les yeux, cet acte ne peut s'accomplir sans que nous voyions progi*essivement le chêne s'effacer, car même dans cet acte le chêne ne s'efface pas d'un seul coup.

C'est l'idée de ce mouvement subit de disparition associée à l'idée du chêne, qui nous donne l'impression du passé, c'est à dire d'une chose qui a passé. (En même temps que le chêne passe et disparaît, l'impression correspondante s'efface.) Si ma pensée se reporte à l'impression qui a précédé le moment où le chêne a commencé à disparaître, j'ai l'idée du chêne présent.

En même temps que le chêne a disparu tout en m'ôtant momentanément l'impression de lui-même comme présent, il a disparu aussi en m'enlevant l'impression de lui-même comme réel. A mesure qu'il disparaissait, l'idée de la réalité faisait place à un efface-

ment de l'objet; de telle sorte que Tidée du réel s'est trouvée, par le fait du milieu, liée à l'idée du présent, et l'idée de l'effacement à l'idée du passé.

En même temps que disparait l'idée du présent, l'idée du réel, disparait aussi l'idée de l'externe, de l'arbre considéré comme externe. Mais l'idée de l'arbre lui-même, d'une certaine forme et d'une certaine couleur auxquelles étaient agrégées toutes ses propriétés, subsiste. Elle subsiste, mais très effacée. Elle correspond à un objet qui disparaît tout à fait si on supprime l'exercice de la vie cérébrale ou si on la suspend ; de telle sorte qu'il apparaît comme lié à l'existence du cerveau, ou tout au moins à l'activité de la vie cérébrale. En même temps, si par l'intermédiaire des sens nous avons l'expérience de l'activité fonctionnelle du cerveau, chaleur, mouvement musculaire et nerveux, cet arbre effacé se trouve lié à des impressions de cette nature ; le caractère interne de ces impressions cérébrales s'attache à cet arbre effacé.

— Quand nous sommes en présence d'un état particulier de la nature, nous éprouvons le besoin de le ramener à un état général. Cet état particulier est expUqué pour nous quand nous l'avons associé par ses propriétés communes à un état dont la nature nous offre habituellement le spectacle.

— L'objet effacé, l'arbre qui s'éloigne, le réel et l'externe qui disparaissent, permettent aux phénomènes internes de reprendre tout leur empii'e, de faire entendre en quelque sorte leur voix. Nous avons conscience de l'excitation nerveuse, matérielle du cerveau, de sa circulation plus intense, tous phénomènes internes; et le caractère interne de ces phénomènes s'attache à Vétat effacé, comme tout à Vheure sy attachait le

caractère externe dominateur de la réalité et de Ut présence.

C'est ainsi que longtemps nous avons placé les sentiments dans le cœur, à cause des impressions physiques ressenties dans cet organe loi'sque nous sommes sous l'empire de certaines impressions. (V. Claude Bernard.)

Puis, l'expérience poussée plus loin, les observations plus étendues ajoutent dans la conscience leurs résultats à ces premières associations et déterminent autrement ou rectifient la place qu'assignaient nos impressions à certains phénomènes intellectuels.

Nous ti'ouvons ici, dans le rôle que joue la propriété d'interne et d'externe par rapport à d'autres phénomènes, l'exemple d'une propriété dont le caractère dominateur devient le qualificatif d'un ordre de phénomènes qui lui sont associés. C'est ce que nous avons déjà vu dans le cas du caractère de réalité attribué à des phénomènes imaginaires. (Les bâtons flottants; l'erreur.)

Quand, sous l'empire d'une préoccupation très vive ou d'une hallucination, j'ouvre les yeux, je n'aperçois pas les objets qui m'entourent, parce que la réalité qui occupe mon intelligence ne laisse plus de place à la perception d'une autre réalité.

— Je sais que la réalité dont j'ai conscience en ce moment est elle-même une image, comme l'image ellemême est une réalité. Nous avons analysé précédemment cet état de conscience.

De la réalité externe dans son rapport avec la réalité interne. — Quelques mots sur Tinstinct.

Saint-Julien, 28 mai 1878.

Nous ne pourrions exactement analyser la notion de réalité que pai* l'explication de la genèse de cette

idée. Nous pouvons concevoir toutefois, dès maintenant, que la réalité est une chose dont nous affirmons l'existence, dont nous avons conscience en tant qu'existante. La réalité d'un phénomène sera pour nous plus ou moins grande selon que la conscience de ce phénomène sera plus ou moins forte. Dans la perception, nous avons concience du phénomène comme réel, et nous associons la réîdité de ce phénomène à la réalité du moi. Mais Tintelligence reçoit sans cesse les impressions du moi, du milieu organique avec lequel elle est toujours en contact, tandis que la réalité extérieure au moi peut cesser d'agir sur elle. Par suite, le sentiment ou la conscience de la réalité externe s'affaibht, tandis que la conscience de la réalité interne demeure toujours très vivante; par suite encore, nous avons plus conscience de la réalité interne que de la réalité externe ; nous sommes sûrs quand il s'agit de la réalité interne, et à mesure que s'efface l'impression des phénomènes externes, nous arrivons à douter de leur réalité. Le sentiment de la réalité interne, toujours présente et vivante par conséquent, nous fournit une mesure que nous appliquons à la réalité externe. Quand cette dernière réalité n'est plus conservée que dans notre souvenir, et quand ce souvenir est vague, la réalité à laquelle il s'applique s'amoindrit et disparait presque. Ou bien encore, par un effet que nous avons analysé, les phénomènes externes associés au sentiment du moi ne nous paraissent plus avoir d'existence que dans cette idée dominante, que dans notre pensée. D'autres fois, si le sentiment du moi est affaibli, l'idée de la réalité domine dans l'idée des phénomènes externes. Nous n'appellerons instinctifs que les phénomènes susceptibles d'être perçus postérieurement par l'intelli-

gence. Les différentes phases de la digestion (passage, par exemple, des aliments de Testomac dans l'intestin grêle) ne sont pas des phénomènes instinctifs. L'intelligence ne les perçoit pas, et par suite ne peut pas leur servir de point de départ après les avoir perçus. Nous réservons le nom d'instinctifs pour les phénomènes de sensation ou de sensibilité, déterminés par Faction d'un phénomène externe sur un phénomène interne, et qui s'accomplissent dans un organisme inférieur avant d'être reflétés dans l'appareil cérébral, qui complète cet oi^anisme, et associés par là à l'ensemble des phénomènes intellectuels. Les actes d'avaler, de respirer, de téter, actes involontaires à l'origine, peuvent ensuite être recueillis dans l'intelligence et procéder d'une volonté qui communique avec tout l'ensemble des phénomènes intellectuels. A l'origine, ces actes de respiration, de déglutition, considérés seulement dans ce qui peut agir sur la sensibilité, puis être perçu par l'intelligence, sont des actes instinctifs. (Voir Blanchard : L'Instinct et la Vie. Revtte des Deux- Mondes, 15 juillet 1876, p. 352, 356 et suiv.)

Notre réflexion sur l'Instinct (Étude du 23 mai 1878) était écrite après la lecture de l'article : L'Instinct et la Vie.

Autres réflexions sur le réel opposé à Tidéal.

Saint-Julien, 27 novembre 1878.

Il faut continuer à tenir le plus grand compte des obsei-vations consignées dans nos précédentes études (1877-1878) sur la nature de l'idée. Non seulement le phénomène d'idée apparaît comme interne, parce que, constitué par une sensation, il retient le cai'actère

interne de la sensation, et que ce caractère s'associe à son tour à un phénomène de cessation; mais il y a dans toute idée, si nous y réfléchissons bien, un autre caractère interne, celui-là réel et présent. — Nous l'avons vu en effet, quand elle renadt, l'idée ne s'associe pas seulement à d'autres idées, elle s'associe à toutes les impressions de vie, associées elles-mêmes à des phénomènes de lieu internes qui sont perçus dans la périphérie de notre organisme. Elles s'associent par conséquent à de véritables sensations, c'est à dire à des phénomènes actuels et réels. Ces phénomènes associés à l'idée lui donnent au moment où elle renaît un caractère de réalité et d'actualité. Remarquons en outre que ces sensations peuvent être des sensations renouvelées qui se sont produites au moment même où la sensation originaire à laquelle correspond l'idée s'est produite, sensations de chaleur, de froid, de tension, d'une certaine force d'attention, de recueillement, de méditation, s'accomplissant dans la région encéphalienne, sensations de battements dans le cœur, sensations enfin répandues, en même temps que l'idée renaît, dans toutes les parties de notre corps. Quand l'idée a été associée et est associée à ces sensations dans la région encéphalienne, nous disons qu'elle est une pensée pure; quand elle est associée à des commotions organiques, à des battements de cœur, nous disons qu'elle est une émotion, une passion. Dans ce dernier cas, elle a encore son caractère de pensée, puisque la région encéphalienne peut être le siège de sensations propres en même temps que celle du cœur à propos d'une même idée. C'est dans ce sens que Vauvenargues a pu dire : Les grandes pensées viennent du cœur.

Enfin si l'idée reparaît sans être associée immédiatement ou d une manière indirecte à toutes les sensations réelles et présentes de lieu interne cérébral ou autre, le caractère réel externe attaché à l'objet de l'idée conserve toute sa force et l'objet de notre idée nous apparaît comme réellement externe. C'est ainsi que nous voyons les choses dans notre intelligence, absolument comme si elles se passaient dans la réalité. Nous reconnaissons que ces objets externes sont des idées, quand leur caractère d'avoir cessé d'être reparaît. Quand nos idées sont formées, comme dans le rêve, par des personnages imaginaires qui n'ont jamais cessé d'être sous nos yeux, comment ces personnages peuvent-ils être regardés comme correspondant à des idées? Remarquons d'abord que si l'illusion produite par ces personnages a été forte et persistante, il nous est difficile, en effet, de ne pas regarder ces idées comme ayant été des réalités. Cependant nous pouvons reconnaître que les personnages et les lieux que nous avons vus en rêve sont constitués par des éléments qui ont véritablement et réellement cessé d'être pour nous à un moment donné.

Quand nous classons les phénomènes soit comme phénomènes d'intelUgence pure, de pensée, soit comme phénomènes de passion, les éléments de cette classification nous sont fournis à l'instant même où l'idée se forme, puisque la sensation dont elle dérive est accompagnée soit de sensations dans la région de l'encéphale, soit de sensations dans la région du cœur.

Les phénomènes de disparition (associés à l'objet de. notre idée) consistent dans un mouvement qui fait fuir l'objet ou dans un mouvement de nos organes et de nos membres qui nous dérobe également cet objet. En

3i8 F. DURAND DESORMEAUX.

même temps il y a effacement de la couleur, effacement de la résistance, de Todeur, etc.

II serait possible de définir le réel, en disant qu'il consiste dans 1 état d'un objet qui n'est associé à aucun phénomène de disparition.

Dans tout phénomène apparaissant comme une image, il y a quelque chose de réel et de présent. Nous avons montré en quoi consiste ce caractère de présence et d'actualité. La sensation réelle et présente (elle peut avoir accompagné la formation de l'idée, elle peut ne pas l'avoir accompagnée, et s'associer simplement à elle parce qu'elle est du nombre de ces sensations qui flottent toujours à la surface organique) s'associe à l'arbre, associé lui-môme à des phénomènes de disparition. Si ces phénomènes de disparition et de sensation actuelle ne s'offrent pas à nous, il nous est impossible, à moins d'expériences ultérieures, de distinguer l'image de la réalité externe. Nous ne voyons plus que l'arbre externe, parce que le caractère réel externe, s'offrant seul, n'est dominé par aucun autre caractère réel interne ou de disparition.

Le mouvement d'une femme qui fuit peut encore être une attraction et un dernier raffinement de coquetterie, par cette raison que le mouvement ainsi accompli est destiné à attirer celui auquel il s'adresse.

Souvent, pour mieux suivre mon idée, j'exécute une série d'efforts, d'actes d'attention. La sensation de ces efforts se lie à l'idée elle-même pour lui attribuer momentanément un caractère fortement réel, présent et interne. Je ferme les yeux, ma tête accompUl un certain mouvement qui la penche vers la terre. Toutes ces sensations se lient à l'idée pour lui donner un caractère cérébral, encéphalien.

Même sujet. — De la reviviscence des images et de Tordre dans lequel elle a lieu.

Saint-Julien, 25 novembre 1878.

Le caractère imaginaire du rêve nous apparaît au moment du réveil. En effet, la perception de la réalité est toujours liée à un certain état des sens ; or, dans le rêve, pendant que mes idées se succèdent, pendant que j'aperçois des couleurs, par exemple, les paupières restent fermées; j'ai été touché par une arme, environné par des bêtes féroces, et cependant il m'est facile de constater que je ne suis pas sorti de ma chambre, que je ne me suis pas levé, que je ne me suis pas habillé, que mon lit a été le seul contact auquel j 'ai été exposé.

Dans l'instant qui suit celui où un phénomène quelconque s'associe à un phénomène de lieu interne dans nos membres et dans nos sens habituels, il s'associe paiement à un phénomène de lieu interne dans la tête ou dans le cœur, lieu interne qui n'est ni l'œil, ni l'oreille, ni la bouche..., mais qui peut être le front, les tempes, mouvement de tensions musculaires dans ces régions. Dans l'instant qui succède à la sensation, une perception se produit. L'objet de la sensation et celui de la perception est le même. On a fait vulgairement du front le siège de l'imagination et de la pensée : il l'est en réalité, comme le cœur est le siège de la passion.

Le cai-actère imaginaire est donc fourni par le lieu interne céphalien. Il se localise, il passe à l'état latenty comme le phénomène auquel il est associé, comme le lieu interne constitutif de la sensation.

Nous revenons à une hypothèse que nous avons souvent formée : les impressions qui se renouvellent réapparaissent dans la place où elles se sont produites originairement. Ainsi, tel arbre se montre à nos yeux imaginairement avec une intensité égale à celle qu'il possédait quand il a fait originairement impression sur nos sens ; si nos paupières restent fermées, il peut en quelque sorte reparaître dans l'organisme de la vision. C'est ce qui se passe quand nous dormons, quand nous voulons réfléchir profondément sur un sujet; nous fermons volontairement les yeux, de manière, en quelque sorte, que d'autres images ne viennent pas refouler celle sur laquelle nous voulons fixer notre attention. De même nous entendons mieux les bruits sortis de notre mémoire, dans le silence de la nuit, quand aucun autre bruit ne parvient à nos oreilles pour étouffer ou amoindrir ceux que nous percevons dans notre souvenir.

La sensation ne reparaît que s'il y a une impression véritable dans le lieu où elle a été originairement perçue. Le mot pourra nous en donner l'idée, parce qu'il reparaît très facilement dans l'appareil auditif; mais il ne nous la rendra pas.

De même aussi l'idée reparaît (plus ou moins affaiblie) quand les parties de la tête sont seulement ébranlées.

Un phénomène reparaît (un marbre froid que j'ai touché avec la main, pour qu'il y ait renouvellement de la sensation) ; il faudra que nous éprouvions encore une impression de froid dans la main pour qu'il y ait simplement une idée ; il faudra que le froid (reproduit peut-être seulement par un signe) s'associe à une impression de lieu interne encéphalien.

Nous reverrions peut-être toutes nos idées ou pensées

IMAGINATION. îfôl

à la fois si, pour renaître, elles ne devaient pas réoo cuper les organes des sens. Les conditions mêmes de leur reviviscence, qui sont les mêmes que celles de leur acquisition, établissent entre elles un ordre et une succession.

Suite.

Saint-Julien, 36 novembre iS78.

Un argument, toutefois, contre cette hypothèse se trouve dans ce fait que souvent nous rêvons des mouvements, des courses, que nous n'exécutons pas. Il semble, dans ce cas, que nous ayons l'idée du mouvement sans avoir la sensation. De même, s'il y a suppression du membre, il y a encore douleur dans ce membre.

Le caractère idéal ou encéphalien attaché à un objet passe à l'état latent, se localise avec lui et avec le caractère de lieu interne quelconque (autre que le lieu encéphalien). Quand l'objet reparaît, l'image d'un corps poli par exemple, il reparaît soit accompagné du caractère encéphalien (il n'est qu'une idée), soit accompagné du caractère de lieu interne (il est à la fois idée et sensation). Grâce à un mouvement déterminé, nous pouvons maintenir l'image du corps poli à l'état d'idée. Remarquons toutefois que cette idée, que les impressions spéciales, mouvement, chaleur, froid du front et de la tête, associées au lieu interne céphalien, reparaissent réellement avec plus ou moins d'intensité; elles communiquent aussi à l'objet le caractère de réalité, qui se trouve dans l'idée.

Recherche sur la nature de Timage ou de Tidée dans ses différences avec la sensation actuelle. L'idée n'est pas une image simplement affaiblie.

Saint-Julien, 26 novembre 1878.

Nous avons trouvé la dernière raison des choses et hous avons fourni des explications complètes quand après avoir résolu un composé en ses éléments, nous sommes arrivés, par des analyses successives, à des éléments simples que nos analyses ne peuvent résoudre en des éléments plus simples.

Les expériences, les vérifications expérimentales doivent participer de la nature des phénomènes auxquels elles s'appliquent, sans quoi elles troublent la science au lieu de la fonder.

— Le moi (impression de lieu interne) se retrouve à rétat permanent dans les mille impressions de froid, de chaud, de mouvement, etc., qui s'entrecroisent à la surface de notre corps et s'associent à une impression de lieu interne. Quand donc un phénomène intellectuel sort du souvenir pour reparaître, il s'associe à ces impressions permanentes, associées elles-mêmes à l'idée de lieu interne, et cette association nous permet de constater immédiatement que le même moi est as- i socié à ce phénomène intellectuel, comme il est associé 1 aux mille impressions qui flottent d'une manière permanente à la surface du corps.

En y réfléchissant plus profondément, il faut reconnaître que les phénomènes éprouvés dans la r^ion de l'encéphale sont aussi des sensations et qu'ils sont habituellement pris pour tels. Ce ne sont donc point ces phénomènes qui, associés à ceux de sensation se produisant dans toutes les autres régions du corps.

donnent à ces phénomènes le caractère d'idées. Il faut revenir à nos premières observations. Il y a idée quand au phénomène du corps poli, associé au lieu interne de la main, s'associe un nouveau phénomène, celui que le corps poli et le lieu interne se sont évanouis. C'est ce fait, cette constatation de la disparition de la sensation qui, ajouté au phénomène de corps poli, associé lui-même au lieu interne, constitue l'idée, la pensée, V intelligence, l'image, (Ce n'est pas l'effacement dont parlent certains philosophes, effacement pareil à celui qui se produit quand une couleur rouge est effacée par une autre plus foncée.) Ainsi, association d'un phénomène quelconque et d'un lieu interne, telle est la sensation. Association d'un phénomène quelconque et d'un lieu interne à un phénomène de disparition, voilà l'idée. Un arbre fmppe mes regards, c'est une sensation; il disparaît, et je considère toujours l'arbre associé à ce fait de sa disparition, c'est une idée. (Dans toute idée il semble y avoir un phénomène de temps passé.) Des phénomènes consécutifs peuvent se produire, ainsi que nous l'avons remarqué, dans d'autres parties de l'organisme, dans le front, dans la tête, mais ils sont aussi des sensations associées à la première sensation tant qu'ils n'ont pas revêtu eux-mêmes le caractère d'idées en s'associant à des faits de disparition. Mais, remarquons -le, ces phénomènes d'idée sont eux-mêmes associés à des sensations actuelles et présentes, soit qu'ils fassent renaître ces sensations, soit qu'ils s'associent aux mille sensations recueillies à la périphérie organique. C'est cette association complexe avec l'idée et la sensation actuelle, que nous rendons quand nous disons : j'ai vu tel arbre. Il y a d'abord le je, résultat d'une sensation présente à laquelle s'associe

ridée d'arbre. Je suis — sensation présente — le même moi ayant vu tel arbre, — idée dans laquelle la cessation s'applique au moi, à la sensation de vue et à la sensation d'arbre.

Enfin, une expérience constate et prouve que le phénomène idée ne se produit plus si l'on fait disparaître les éléments cérébraux. L'existence de ces éléments est associée à celle de l'idée. Un phénomène de conscience s'ajoute aux étals que nous venons d'analyser dans ce fait que la sensation actuelle et présente du moi s'associe à l'idée du moi.

Ce n'est rien dire que de vouloir constituer une science des phénomènes intellectuels, car tous les phénomènes, on le voit, peuvent être à un certain point de vue considérés comme intellectuels.

Mais il y a toute une catégorie de phénomènes constitués par des éléments que nous connaissons, lesquels n'ont pas encore été étudiés par les sciences naturelles. Ce sont, par exemple, les phénomènes moraux, sociaux.

De k réalité apparente du rêve.

Saint-Julien, 8 octobre 1877.

Dans l'état de veille, l'impression de la réalité est toujours accompagnée de l'impression propre aux sens qui perçoivent cette réalité. Si cette impression des sens vient à faire défaut, nous ne disons plus que nous sommes en possession de la réalité externe, nous n'avons plus ce sentiment tel qu'il résulte en nous d'une expérience constante. Dans le rêve, nous avons ce sentiment de la réalité externe, parce que l'impression faite dans les sens est attachée à l'image de l'impression

exteri^e. Mais si les sens, en se réveillant, détruisent l'image des impressions des sens, nous n'avons plus ridée de la réalité externe. L'image de ce que nous avons perçu subsiste seule, mais non plus avec le sentiment que nous percevons actuellement cette image dans le milieu. L'idée de la réalité n'existe pas sans le sentiment que le moi, les sens, perçoivent un objet externe. Nous aurons l'idée de l'objet externe, sans avoir l'idée qu'il est réel, si nous n'avons pas conscience de l'action de nos sens percevant la réalité. C'est l'expérience seule qui a rattaché toutes ces propriétés à ridée de la réalité externe.

Ce qu'est la réalité.

Saiot-Julien, 9 octobre 1877.

Pour nous la réalité est complète quand nous la connaissons ou la percevons par tous les sens à la fois, par le toucher surtout et par la vue. Si en même temps que l'impression de l'image externe nous n'avons plus conscience de Faction des sens internes; si en outre l'image externe se trouve liée à d'autres impressions internes et comme couverte par celles-ci; si elle fait corps avec ces impressions internes, nous plaçons l'origine actuelle de cette image externe dans le milieu interne. Nous savons que, dans le cas d'amputation d'un membre, nous pouvons encore avoir conscience de l'existence du membre disparu. C'est par un phénomène identique à celui qui nous fait voir un objet externe, une maison, bien que nos yeux soient fermés. Gomme nous ne trouvons plus le membre en réalité, comme les paupières sont fermées (l'ouverture des

paupières est liée à Tidée de la réalité externe), comme la main ne peut plus toucher le membre, nous ne pouvons plus rapporter l'image de la sensation musculaire dans le membre, ou celle de la maison, au milieu dans lequel ces objets ont été perçus. Nous l'attribuons, par suite, au milieu interne.

Même sujet.

Saint-Julien, 14 janvier 1879.

La réalité, ce n'est pas seulement ce que je vois en ce moment, c'est ce que je vois, ajouté à ce que j'ai vu, suivi de ce que je verrai. Ce que j'ai vu est aussi réel que ce que je vois; il existe au même titre dans mon intelligence.

Toutes nos perceptions, présentes ou passées, forment ensemble un vaste composé, dont toutes les parties sont soudées ensemble et qui constitue notre pensée en même temps que la réalité.

Même sujet.

Saint-Julien, 21 décembre 1877.

Peut-être la réalité d'un objet externe nous apparaîtelle au moment où l'impression arrive à l'intelligence par la voie des sens. L'image du même objet se trouve ainsi évoquée, et la réalité comme l'image se rattachent dans une vibration commune au moi, qui peut porter un jugement et constater la réalité adéquate à l'image.

L'intensité du rêve due à Tabsence de tout terme de compai-aison. -^ Quelles perceptions sont rapportées à Textérieur.

Saint-Julien, i«r août 1878.

La raison pour laquelle dans le rêve les phénomènes se présentent avec toutes les apparences de la réalité externe, c'est l'absence de tout terme de comparaison provenant de phénomènes autres que ceux qui composent notre rêve. Les images reparaissent avec tous les caractères qu'elles ont eus au moment où elles ont été perçues. Nous voyons cet arbre; il est en dehors de nous, c'est une véritable réalité. Au contraire, dans l'état de veille, si l'arbre n'est pas actuellement devant nos yeux, l'instant pendant lequel son souvenir nous frappe comme s'il était une réalité actuelle dure à peine; toutes les images que nous procure à chaque seconde la réalité détournent notre attention ; l'impression procurée par le souvenir de l'arbre est traversée par mille impressions provenant directement des objets extérieurs agissant actuellement sur nos sens. C'est une première raison pour laquelle l'image dans la veille est si fugitive et nous laisse à peine l'impression de la réalité. D'autre part — et c'est la raison que nous indiquions en commençant — les impressions provenant des objets qui frappent immédiatement nos seiis sont en quelque sorte tout imprégnées de réalité externe. C'est le caractère externe qui domine en elles, de telle sorte qu'en s'ajoutant aux images provenant du simple souvenir, elles provoquent une comparaison qui fait pâlir, comme on dit, les caractères externes et réels compris dans l'image née du souvenir. Pendant le rêve, les sens étant endormis, toutes nos impres-

sions étant sur le même plan, elles provenaient toutes du souvenir et aucune comparaison engendrée par le milieu externe n'effaçait tel ou tel caractère compris dans ces souvenirs. — Il n'en est plus de même dans la veille ; la réalité, soit interne, soit externe, attachée à nos impressions, l'emporte, parce qu'elle provient d'objets organiques ou extra -organiques dont les images ont une fraîcheur et une vivacité que n'ont pas au même degré les caractères conservés dans le souvenir. Par suite : 4° d'une part, les images con^espondant à des objets non actuellement offerts à nos sens sont dominées par le caractère interne qu'elles tirent immédiatement des impressions organiques, et elles nous apparaissent surtout comme internes ou imaginaires ; le caractère interne conservé seulement dans le souvenir est moins vif que le caractère interne présenté actuellement par la réalité organique ; 2® d'autre part, les impressions provenant des objets réellement et actuellement externes et s'offrant actuellement à nos sens ont un caractère externe très prononcé, parce que le caractère interne provenant de l'impression oi^anique n'est souvent perçu que postérieurement et à la suite d'une attention qui, cette fois, peut être absorbée par la perception du caractère externe des objets avec lesquels nos sens sont actuellement en contact. Dans ce dernier cas, c'est le caractère externe qui d'abord a été perçu ; il est en outre plus vif, plus éclatant que le caractère interne; l'activité intellectuelle s'emploie à la perception du caractère externe aux dépens de la perception du caractère interne. Par suite, c'est le caractère externe des objets qui domine dans notre perception consciente.

— Nous avons distingué, dans la sphère des phéno-

mènes oi^aniques, des phénomènes qui nous apparaissent comme extérieurs au cerveau, et d'autres qui nous sont donnés comme localisés dans l'appareil cérébral.

Les phénomènes définitivement internes sont ces derniers. Ils sont internes par rapport aux phénomènes organiques, comme les phénomènes organiques sont internes par rapport aux phénomènes du milieu extérieur, c'est à dire situés en dehors du cercle de l'oi^anisme. Les phénomènes caractérisés ou observés 6ûmme ayant leur siège dans la sphère cérébrale, nous apparaissent comme reflétant soit les phénomènes des autres parties du corps, soit les phénomènes extraorganiques. Nous appelons encore phénomènes intellectuels, les phénomènes donnés par l'observation comme rattachés aux impressions venant de la sphère cérébrale. Nous avons reconnu ensuite que les phénomènes intellectuels étant le reflet des phénomènes donnés par l'observation comme rattachés aux impressions venant du reste de l'organisme et du milieu extérieur, sont par suite susceptibles d'une vérification expérimentale. Les phénomènes intellectuels, qui nous apparaissent dans la vérification comme étant caractérisés par des propriétés externes, sont considérés par nous comme des phénomènes réels. Nous regai*dons comme imaginaires ceux qui ne peuvent se revêtir, dans la vérification, d'un caractère externe. Mais si la vérification est très facile pour les phénomènes du milieu extérieur à l'organisme, elle le parait bien moins pour les phénomènes apparaissant comme situés en dehors de la sphère cérébrale. Au fond, la difficulté n'existe que dans ce que l'observation s'est moins portée jusqu'à présent sur les phénomènes oi^aniques que sur les phénomènes du milieu. Mais

ces phénomènes organiques sont susceptibles d'être observés de la même manière. Nous pouvons les décrire, les préciser, et retrouver dans le coips des éléments correspondant à ceux qui nous sont donnés comme se rapportant à l'appareil cérébral. Nous pouvons voir, par exemple, si tel mouvement du corps auquel nous pensons (c'est à dire que nous rapportons à l'appareil cérébral) peut être perçu comme mouvement externe, c'est à dire peut se retrouver dans un mouvement dans lequel l'observation nous montre et nous permet de recueillir un caractère externe. J'ai l'idée, par exemple, d'un mouvement fait par mes paupières pour s'ouvrir, pour voir. Je puis constater directement avec ma main, avec le toucher, indirectement avec une glace, indirectement encore à laide du témoignage d'autrui, si le mouvement qui accompagne l'ouverture des paupières s'est en réalité exécuté. Si le témoignage de mes sens, celui du toucher, par exemple, ajoute à la notion interne du fait de l'ouverture des paupières la notion d'un mouvement externe qui s'est accompli, j'affirme; c'est à dire j'obtiens le fait de l'ouverture des paupières, ajouté au fait du toucher par lequel j'ai obtenu la notion du mouvement externe qui a accompagné l'ouverture des paupières. La vérification a eu lieu au moyen de ma main, du toucher, par lequel j'ai recueilli l'impression de l'ouverture de mes paupières comme externe.

Quand donc j'ai intérieurement, intellectuellement, la notion de mes paupières qui s'ouvrent, j'ai en même temps la notion de l'impression externe, particulière au sens du toucher, à l'aide de laquelle je puis constater comme externe l'ouverture de mes paupières. On le voit, la vérification externe a lieu pour les phéno-

mènes organiques comme pour les phénomènes situés en dehors de l'organisme.

Des associations opérées par Timagination ; elles ne sont pas nouvelles, elles deviennent seulement d'inconscientes, conscientes.

Saint Julien, 2 novembre 1878.

Le phénomène qui sert d'intermédiaire dans les opérations de l'imagination a été en réalité recueilli au moyen des sens, et a été associé dans le milieu externe (extérieur à l'imagination) aux phénomènes entre lesquels il joue le rôle d'intermédiaire.

L'association que nous nous imaginons produire, en réalité elle existe antérieurement à l'instant où elle devient consciente. C'est le milieu qui, par l'intermédiaire du son, l'a déposée dans l'intelligence. Elle ressemble à ces phénomènes qui apparaissent tout à coup dans la mémoire sans que nous en ayons eu conscience au moment où ils ont été perçus. Il paraît donc entrer un élément de mouvement dans l'état que nous analysons. L'association, inconsciente jusque-là, semble apparaître comme un phénomène de mémoire. Une partie de l'état dont nous parlons est comme baignée dans l'ombre de l'inconscience. Il y a éclipse partielle du gi^oupe. Une partie étant appelée évoque l'autre, à laquelle elle a été associée par un phénomène que le milieu a joint aux deux parties du groupe.

Le phénomène intermédiaire joue absolument le rôle des brindilles rosées au sommet de l'arbre que j'aperçois dans ce moment, et dont la vue évoque les phénomènes printaniers auxquels ces brindilles rosées ont été associées dans la réalité.

Quand donc un phénomène A est évoqué, puisque ce phénomène s'associe à un élément de plaisir B et que cet élément de plaisir évoque un autre phénomène C auquel il a été associé dans le milieu, cette association apparaît comme ayant existé réeUement dans le milieu, puisque A a été associé réellement à 6 et G réellement à B. Seulement, le groupement s'opère dans l'imagination; nous le concevons associé à des phénomènes de lieu interne, mais nous pouvons le concevoir également comme associé à des phénomènes de lieu externe.

L'association des phénomènes internes entre eux s opère dans des conditions identiques à celles d'un phénomène externe qui évoque des phénomènes intei'nés, qui par conséquent s'associe avec eux. Les deux associations sont de même nature. — Nous pouvons donc considérer les associations mentales aussi bien au point de vue externe qu'au point de vue interne. Nous comprenons maintenant comment, ayant été opérées dans le milieu, dans la réalité naturelle, elles peuvent coïncider quand elles se manifestent avec cette réalité.

Les causes d'erreur sont les mêmes quand l'association s'opère entre un phénomène interne et un phénomène mental, ou quand l'association s'opère entre des phénomènes mentaux. L'association dont nous nous occupons est latente, en quelque sorte; elle ne s'est point encore rattachée à la conscience.

Au phénomène réel il faut sans doute opposer le phénomène réel qui a cessé d'être. Au phénomène relié à un lieu externe, il faut opposer le phénomène relié à un lieu interne : phénomène d'imagination, de sensation, de perception, d'idée, de pensée, d'esprit, d'intelligence, de conscience,

Quand une douleur est éprouvée dans le pied, par exemple, en même temps que nous pouvons déterminer le pied comme lieu interne de cette douleur, d'autres phénomènes sont encore perçus, selon les circonstances : un mouvement d'éloignement se manifeste, un tremblement agite notre corps; les yeux versent des larmes, le cœur bat, le cerveau se congestionne et devient le siège d'une froideur ou d'une chaleur subite, la langue et les lèvres s'agitent, et nous crions. Tous ces phénomènes sont associés les uns aux autres, et nous pouvons déterminer en même temps le lieu interne de tous ces phénomènes : lieu interne de cœur, de cerveau, d'yeux, de bouche. Tous ces phénomènes apparaissent donc comme internes, de même que la douleur originaire. Pour tous les phénomènes, nous déterminons ainsi... la tête comme lieu interne. Comme ce lieu interne est commun à un grand nombre de phénomènes, ils se trouvent groupés autour de cet élément commun de lieu interne qui peut les évoquer tous successivement. C'est ainsi que tous les phénomènes se rattachent à la pensée, et comme ce Ueu interne est lié par une suite d'expériences à l'existence du cerveau, nous plaçons le siège de la pensée dans le cerveau.

La réalité n'est en somme qu'une sorte d'image.

Saint-Julien, 20 décembre 1877.

Nous voyons, par tous ces exemples, que ce que les psychologues ont appelé l'observation intérieure, ne peut pas, toute seule, nous révéler le mécanisme des opérations mentales. Pour priver à des résultats

formels et vraiment scientifiques, il faut étudier les phénomènes idées, les phénomènes images dans leurs rapports avec les phénomènes réalités externes ou organiques. Les phénomènes envisagés simplement comme images n'ont pas des propriétés spéciales, n'ont pas des propriétés différentes de celles que nous révèle l'étude de la réalité.

— Tous les éléments du monde se retrouvent dans notre perception. Nous ne voyons dans le monde que des phénomènes externes, si nous ne sommes frappés que par les propriétés placées en dehors du cercle organique; que des phénomènes internes, si nous ne considérons que les propriétés situées dans le cercle organique; que des réalités externes ou internes, si nous associons à la perceptions des phénomènes en eux-mêmes : arbre, plaisir, la perception qu'ils sont situés en dehors du cerveau ; que des objets perçus par un sujet, si la perception du phénomène externe se trouve associée à la perception du phénomène interne; que des images, si la perception de l'objet est associée à la disparition de la propriété de réalité et à l'existence du ceiTeau; que des réalités dans les images ellesmêmes, si la perception de la propriété image s'associe à la perception de la propriété de réalité dans le cerveau où existe l'image. Quand nous procédons à une vérification expérimentale, nous recherchons si le phénomène image qui nous occupe peut être associé à la propriété de réalité externe, telle qu'elle nous est fournie par nos sens. Voilà le fond de la vérification expérimentale. C'est la nature, ce sont les rapports du milieu et des organes des sens qui donnent lieu aux premières vérifications expérimentales, vérifications que nous imitons ensuite, que nous copions à l'aide des

IMAGIXATIOX. 3G5

procédés dont la nature elle-même a également déposé le type dans Tintelligence.

Il semble qu'en dernière analyse la propriété de réalité se réduise à n'être qu'une image, car si après avoir vu ce chêne nous fermons les yeux, nous nous endormons; dans notre sommeil, les yeux fermés, nous aurons vu non seulement l'idée du chêne, mais encore l'idée de la réalité de ce chêne. Cependant nous pouvons constater à notre réveil que la réalité présente du chêne ne pouvait plus être perçue par nous, vu qu'en somme la réalité, la présence du chêne n'existait que dans une image ou idée

Par l'intermédiaire des organes des sens, la portion du cerveau appelée intelligence recueille et fixe les éléments du miUeu externe ou organique, de la même manière qu'un végétal fixe dans ses tissus les principes empruntés à l'atmosphère. Dans toutes les sciences, chimiques, physiques, etc., la vérification expérimentale a pour but d'associer la propriété de réalité à la propriété d'image dans un même objet. L'impulsion du miUeu externe et des sens a déposé dans rintelligence cette idée de la vérification expérimentale, avant toute intervention de la réflexion et de la volonté pour produire cette vérification. Des phénomènes qui nous ont apparu comme des images se revêtent, à la suite de circonstances que nous ne produisons pas, de la propriété d'êtres réels. Ainsi se trouve déposée dans notre intelligence ridée de la vérification. Nous appliquerons ensuite ce principe, toujours sous l'empire d'une impulsion externe, à des phénomènes concrets, autres que ceux auquels la nature s'était chargée elle-même de l'appliquer à l'origine, mais offrant avec ceux-ci des propriétés communes d'ordre, d'arrangement, de disposition.

Au fond rimage est identique à la réalité; leurs différences résultent de phénomènes qui s'ajoutent postérieurement à la réalité pour en faire une simple image.

Brienon, il juin 1878.

La science de Tintelligence a pour objet la description exacte des phénomènes que le milieu offre à l'intelligence . Nous comprenons très bien comment peut se faire la description des phénomènes du milieu. C'est là une partie de notre tâche que toutes les sciences, chacune dans sa sphère, étudient. Cette description s'applique à des phénomènes du même ordre ou envisagés au même point de vue.

La seconde partie de notre tâche offre bien plus de difficultés. C'est celle qui a pour objet d'établir le rapport existant entre les phénomènes du milieu et les phénomènes de l'intelligence. En réalité, ces difficultés seraient insolubles si nous considérions les phénomènes de l'intelligence et les phénomènes du milieu comme des phénomènes offrant enti-e eux une différence de nature. Le rapport serait impossible à établir; en outre on ne pourrait procéder à aucune vérification expérimentale de l'hypothèse qui nous fait croire à l'identité des phénomènes du milieu et des phénomènes de l'intelligence. La chimie, la physiologie, opéi*ant sur des phénomènes de même ordre, nous font toucher et voir, sans jamais nous demander de changer notice point de vue, les conditions des phénomènes et les phénomènes eux-mêmes. Il n'en serait plus de même dans la science intellectuelle, si nous voulions considérer des phénomènes d'ordre différent. L*anatomie et la physiologie cérébrales ne seraient pas assez aN^ancées, malgré leur progrès, pour nous permettre de

retrouver dans les éléments du cerveau tous les éléments aperçus dans le milieu extérieur. Il faut donc nous placer à un autre point de vue, si nous voulons prouver l'identité entre les phénomènes du milieu et les phénomènes intellectuels. La question se ramène alors à celle que nous avons traitée dans nos observations sur les différences existant entre les phénomènes appartenant à l'imagination et les phénomènes appartenant à la réalité. Considérés à ce point de vue, nous avons reconnu que les phénomènes sont de même ordre, seulement les uns sont accompagnés de circonstances qui ne se retrouvent pas dans les autres, les circonstances étant de même nature que les phénomènes principaux auxquels elles viennent s'ajouter. Mes regards sont frappés par un objet extérieur, un tilleul; à ce moment je ne discute pas sur la réalité de cet objet. Je ne sais pas s'il est distinct de l'intelligence dans laquelle il est recueilli. Voilà le premier état.

Des impressions organiques résultant de l'ouverture des paupières, des mouvements de l'œil, du port de la tête, sont associées à la présence de cet arbre. Plus tard, de nouvelles impressions vont s'ajouter à celles-ci. L'arbre a disparu à nos regards et toutes les circonstances qui ont accompagné sa disparition vont s'ajouter aux circonstances qui ont accompagné sa perception. L'arbre alors ne nous apparaît plus comme existant dans le milieu et cependant son image existe encore, mais elle est attachée à des phénomènes nouveaux, phénomènes de chaleur et de vie cérébrale, expériences qui nous ont montré en général les éléments du cerveau comme attachés à l'existence de l'arbre pour nous, à l'existence de nos perceptions. (Voir à ce sujet nos études sur la distinction de l'esprit et du corps.)

Par suite, toutes nos observations, toutes nos expériences peuvent porter sur des phénomènes de même ordre.

Tous les objets qui frappent nos sens à l'origine et toutes les impressions ressenties dans nos oignes sont les éléments simples de nos idées. Les objets, tels que le milieu les offre et tels que la vue, l'ouïe, l'odorat, le toucher, etc., les recueillent, sont la matière dont sont faites toutes nos pensées. Il en est de même des contractions musculaires, des premiers besoins, des premières impressions de plaisir et de douleur. Puis sous l'empire des impulsions du milieu, ces éléments simples se combinent entre eux pour former des composés. Les idées abstraites expriment la nature de chaque combinaison. Nous voyons ainsi apparaître des idées exprimées par des formules ou abstractions fondamentales susceptibles de s'appliquer aux éléments les plus variés pour exprimer des variétés ou des familles d'idées. Toutes ces idées, simples ou composées, s'enchaînent entre elles et forment la vie intellectuelle. Le développement de l'homme à travers l'histoire ou à travers sa propre vie nous présente le tableau de toutes nos idées, nous fait assister à leur naissance successive.

Plus tard, l'analyse peut décomposer les éléments simples de nos idées; celles qui correspondent aux premières sensations de l'enfant, aux impressions de l'homme, se manifestent avant toute réflexion. Mais cette analyse et les résultats auxquels elle nous amène, ne changent pas la nature des éléments simples de l'intelligence. Elle les met à un autre point de vue que celui auquel nous les considérons actuellement.

— Dans nos études, la vérification expérimentale

concernant les rapports des phénomènes du milieu et des phénomènes de Tintelligence, cette vérilScation consiste à rechercher si le phénomène donné primitivement comme externe, présent et réel, peut se présenter sous une forme identique, le caractère externe et réel seulement faisant place au caractère imaginaire. En sens contraire, nous recherchons si la réalité externe ou organique est conforme à la réalité intellectuelle.

§ U. — Du Beau.

L*idée de ressemblance et Timpression esthétique.

Saint-Julien, 33 novembre 1877.

Des phénomènes externes ont déterminé dans l'esprit un arrangement qui constitue la beauté. Supposons que des phénomènes nouveaux se produisent : tout à l'heure c'était un ensemble de personnages disposés dans un certain ordre; maintenant un paysage se présente à nos regards. La première impression artistique occupe encore le champ intellectuel ; aussitôt le paysage s'oixionne dans notre intelligence conforme à l'arrangement disposé en nous par le spectacle des personnages. Une association entre les premières impressions et les secondes se produit en raison des éléments qui peuvent être communs à l'un et à l'autre tableau : éléments de ligne, éléments de couleur; le paysage se trouve produire ainsi une idée de beauté comme l'ensemble des personnages. Sous l'empire de ridée première occupant l'intelligence, une idée autre a été introduite dans l'idée formée par le paysage. Mais

les lignes, les couleurs du paysage identiques aux lignes et aux couleurs des personnages sont elles-mêmes associées à des éléments qui n'existent pas dans les pereonne^es. Nous venons d acquérir ainsi Tidée de beautés variées et différentes ; si cette idée de différence occupe l'intelligence simultanément avec les idées de beauté qui l'occupaient tout à l'heure, elle produira, comme pour ce qui s'est passé dans la première impression, un arrangement conforme à elle-même. Sous l'empire de l'impression fournie par la nature, nous serons conduits à des objets toujours différents. Nous avons, ainsi que nous le savons déjà, une tendance à retrouver dans le milieu externe ce qui est dans notre intelligence.

Cette tendance se produit sous l'empire de l'idée de lessemblance.

Tout l'art de la composition repose sur le besoin de donner satisfaction aux idées de ressemblance et de différence qui occupent notre esprit. Des phénomènes sont arrangés conformément à un certain ordre dans l'intelligence ; d'autres phénomènes , différents des premiers, sont perçus dans le même instant où les premiers occupent Tintelligence. La perception porte principalement sur les ressemblances, de telle sorte que les seconds phénomènes se trouvent groupés comme les premiers, mais ils diffèrent par tout un ensemble de propriétés. Ce sont par exemple des sons au lieu d'être des couleurs. Nous percevons ainsi, dans le milieu, d'abord des phénomènes semblables par leur arrangement aux couleurs, puis différents parce qu'ils constituent des sons. Ces deux états occupant l'intelligence, nous arriverons à combiner d'autres phénomènes de manière à ce qu'ils s'adaptent : 1° aux ressemblances, 2° aux différences. L'idée de différence

IMAGiyATI»»N. :<àl

sera satisfaite, par example, :^i à la pbce des sons bas nous perceTons des S€«is aigos.

Les inventeorSy les créateurs, les artistes, les compositeurs, sont ceux en qui la vision de ce qu'il y a de semblable dans les phénomènes différents est tell^oient intense, qu'ils puisent partout leur pensée et rappliquent aux phénomènes les plus divers.

1^ travail de compositkm est toat înteme ; ne serait-ce pas nne difficiillé ponr les théories énûses précédemment ? fK^ rûtéal.

Saûnl-Jiilieii, 2>jiiîii 1878.

Ce n'est pas seulement sur les phénomènes du milieu extérieur à loi^anisme que nous a^gissons pour les disposer selon un arrangement déjà établi dans 1 mlelligence (sous l'influence du milieu). Nous agissons aussi sur les phénomènes considérés seulement comme internes, avant que nous ayons pu réaliser ces phénomènes dans une manifestation extérieure. Si l'on comprend notre action sur les phénomènes extérieurs qui se trouvent en quelque sorte sous la prise de nos oignes et de nos membres, il est moins facile de comprendre comment cette action peut s'exercer sur des éléments qui paraissent n'exister que dans Tintelligence. Comment donc pouvons-nous procéder au travail de la composition sans le secours d'aucune manifestation externe? L'écrivain, le musicien combinent des phrases sans jeter un mot sur le papier, sans émettre un son. Comment Tinfluence d'un ordre établi dans des phénomènes recueillis dans Fintelligence peut-elle s'étendre à des phénomènes internes? On pourrait tenter cette explication : de même qu'une image, un arbre, une

maison évoquent tous les phénomènes auxquels ils ont pu être associés dans le milieu (rassociation peut se faire au moyen du mot qui se trouve associé à une infinité d'autres arbres et d'autres maisons, et nous avons ainsi une association que le milieu ne nous offre pas immédiatement), de même les éléments, qui doivent être associés selon l'ordre préétabli dans l'intelligence, étant associés à des idées de mouvement, et toutes les idées de mouvement pouvant s'évoquer les unes les autres, parce que le milieu les a associées, les mouvements associés aux premiers phénomènes ordonnés dans Tintelligence pourront évoquer des mouvements analogues dans d'autres régions intellectuelles. Ces derniers mouvements étant associés déjà un à un aux phénomènes qu'il s'agit maintenant d'ordonner, ces phénomènes s'ordonneront à leur tour sous l'empire de ces mouvements.

— La vérification expérimentale met en harmonie la réalité interne avec la réaUté externe. Nous savons comment cette opération se fait naturellement. Cette harmonie ainsi étabUe est pour nous la source de la plus vive jouissance. Dès les premiers moments de la vie, des vérifications expérimentales se produisent. La profonde impression de plaisir, la satisfaction complète éprouvée par nous quand nous voyons les phénomènes intellectuels s'ordonner dans un certain ordre, tient à ce que cet ordre interne est conforme à un ordre externe. L'ordre considéré comme interne constitue l'idéal.

Suite du développement précédent.

Saint-Julien, 26 juin 1878.

Un composé intellectuel est déterminé par des forces, impulsions ou mouvements, qui s'appliquent à des éléments donnés, les disposent selon un certain ordre. Que des éléments nouveaux, non groupés encore, s'offrent à Fintelligence, ils pourront évoquer des éléments du groupe primitif avec lesquels ils ont pu être associés; mais ces éléments du groupe primitif étant eux-mêmes associés aux mouvements qui ont opéré leur groupement, les éléments nouveaux évoqueront, par l'intermédiaire des éléments primitifs, ces mouvements, lesquels, par intermédiaire, groupent peut-être les éléments nouveaux internes, comme ils ont groupé les éléments primitifs. C'est ainsi que des groupements pourront s'opérer dans le milieu interne.

Nous connaissons, par exemple, le mécanisme de la vérification externe. Elle s'est opérée d'abord naturellement. Supposons ceci : après que la vérification s'est appliquée à un objet, à un chêne, un autre objet, un peuplier, s'offre à nous au point de vue interne. Nous éprouvons ensuite le besoin de constater si ce peuplier existe dans le milieu comme il existe dans le cercle interne. Comment ce besoin de vérification ou de vérité nait-il en nous à propos de ce peuplier? (L'image du peuplier évoque celle du chêne, celle du chêne évoque tous les mouvements organiques qui amènent la vérification.) L'image du peuplier n'est pas apparue dans l'intelligence sans être accompagnée de circonstances externes. Ce sont ces circonstances externes qui, se rapprochant de l'intelligence, amènent la vérification

pour rimage du peuplier comme pour celle du chêne . Ensuite, ces deux opérations peuvent être associées sous l'influence du milieu dans Tintelligence. Nous comparons les deux associations, puisqu'elles coexistent toutes deux dans l'intelligence, et elles nous donnent l'idée de propriétés communes, comme la vue d'une feuille nous donne l'idée d'une forme découpée et d'une couleur verte.

— Le besoin de la vérification intellectuelle ou de tout autre état complexe, si nous adoptions cette explication, ne serait donc pas engendré dans l'intelligence, parce que cet état existe déjà; seulement, un nouveau phénomène annonçant le même état, la coexistence des deux états nous donnerait l'idée de propriété commune et de besoin commun. Cette vérification s'opérerait habituellement en nous, parce que dans chaque perception d'objet domineraient chez nous, pour reparaître plus tard, comme les caractères dominateurs, les caractères de la vérification. Ces caractères dominant dans le milieu externe et dans le milieu organique reparaîtraient par suite très facilement et se retrouveraient de préférence dans toutes nos perceptions.

Le vent soulève mon papier, qui va s'envoler. Je suis sous l'empire du besoin que ce papier ne s'envole pas. Que se passe-t-il? Comme je me sers de ce papier, l'idée du papier dont on se sert est associée à une idée de fixité et d'immobilité. Cette idée de papier immobile est associée elle-même à l'idée d'un corps lourd qui fixe le papier au miheu du vent. L'idée du corps lourd entraîne l'idée du mouvement par lequel nous saisissons les corps et du regard par lesquels nous les découvrons.

Ce mouvement nous permet de saisir un coupe-

papier qui est à notre portée ; au moment où nous allons saisir ce coupe-papier, un livre plus lourd nous apparaît; une opération mentale, dans laquelle nous comparons la lourdeur du coupe-papier et du livre s'accomplit; nous préférons le livre, et nous le saisissons pour empêcher que le papier ne soit enlevé par le vent. Tout se fait dans cette opération par une série d'associations. Il semble ici que le besoin consiste dans la succession des idées qui ne sont pas encore réalisées.

Comment on peut désirer ce qui n'existe pas.

Saint-Julien, 6 juillet i878.

Nous concevons souvent l'idée d'un certain état de force, de bien-être physique, et l'idée de ce bien-être physique devient un besoin que nous ne pouvons satisfaire. Comment cette idée, cet idéal existent-ils dans l'intelligence? Comment pouvons -nous avoir besoin d'un objet externe, alors que nous le considérons comme interne; alors que si nous le considérons dans toute sa vivacité externe, comme dans un rêve nous donnant l'illusion de la réalité, le besoin se ti'ouverait satisfait? Supposons que l'idée d'un certain bien-être physique existe dans l'intelligence, et existe seulement au point de vue interne. Le côté interne a été associé à un côté externe qui se représente à l'esprit; mais nous ne trouvons pas une satisfaction complète daiis cette vision interne de la réalité externe. Il est probable que la vision de cette réalité externe évoque quelque autre image d'une réalité qui, elle, agit directement sur nos sens ou dans notre organisme. La compai'uison entre Tune et l'autre de ces réalités fait

apparaître la première comme très faible, et aussi montre combien est peu complète, peu sûre la satisfaction attachée à la vision d'une réalité externe dans laquelle nous retrouvons à chaque instant notre imagination. Au lieu d'être fixée, comme lorsque la réalité externe agit véritablement, dans la conscience de la réalité externe, cette conscience n'est que fugitive, affaiblie et toujours dominée et traversée par la conscience du phénomène considéré comme interne. De là sans doute le malaise que nous éprouvons; nous ne pouvons pas jouir complètement et à l'aise du sentiment de la réalité considéré comme externe. — L'idée de l'externe véritable nous est offerte par des réalités avec lesquelles nous sommes en contact, la satisfaction vive et complète est attachée à cette idée, mais cette idée et cette satisfaction ne se retrouvent plus au même degré dans le phénomène d'une vision interne d'une réalité externe (si l'on peut s'exprimer ainsi); de là notre besoin inassouvi et souvent notre souffrance.

Du besoin, du réel et de rirnaginaire.

Brienon, 29 août 187S.

Il faut distinguer, dans le besoin, ce qui est réel et ce qui est imaginaire. Ce qui est réel, c'est le besoin lui-même. Quand j'ai faim, il y a dans mon organisme une impression positive qui, recueillie immédiatement dans l'appareil cérébral, constitue l'idée du besoin. Cette idée est le résultat d'une impression se produisant actuellement et réellement dans mon organisme. Mais au besoin, considéré en lui-même, se rattache l'idée des éléments destinés à le satisfaii'e. Ici, par exemple.

au moment où nous sommes sous l'empire du besoin de la faim, cette idée des aliments et l'idée de la satisfaction ne sont que des idées. Nous cherchons à transformer, nous avons transformé ces idées en réalité. Voici ce qui se passe alors : l'idée des mouvements à ïaide desquels ces réalités ont été perçues se présente à l'intelligence; par suite, l'idée de mouvement entraîne le mouvement même ; par suite, nous nous mettons en contact avec les objets réels. Cette idée ou ce besoin de la réalité vraie nous est sans doute fournie par le besoin lui-même, qui constitue une réalité; de cette sorte, le besoin évoque l'idée des aliments auxquels il a été associé, et même de la satisfaction résultant de l'absorption de ces aliments ; mais, dans ce cas, ou le besoin est réel, ou l'aliment est imaginaire; ce qu'il y a de réel dans le besoin nous fait sentir tout ce qu'il y a d'imaginaire dans l'aliment. La réalité du besoin s'appliquant, s'associant à l'idée des aliments, donne à celle-ci un certain caractère réel, en ce sens qu'elle provoque les actes en vertu desquels nous transformons en réel ce qui est purement imaginaire. Nous ne passerions peut-être jamais du réel à l'imaginaire, s'il n'existait pas en nous, dans notre oi^anisme, des phénomènes d'une réalité permanente, réalité qui, s'appliquant ou s'associant aux phénomènes imaginaires, communique à ceux-ci, en se manifestant dans le milieu, le caractère de la réalité. Quand nous avons ridée de la réalité d'un phénomène imaginaire, d'un élément, par exemple, que nous ne touchons pas, que nous n'absorbons pas, c'est que l'oi'ganisme immédiat et présent communique un caractère réel à l'aliment dont nous avons seulement l'idée. En rêve, nous ne distinguons pas ainsi le réel de l'imaginaire, parce que

378 F. DURAND DESOIUIEAUX.

tout en étant imaginaire, le caractère réel, puisé directement et présentement dans la réalité, ne s'associe pas à certains phénomènes et ne fait pas ressortir le caractère imaginaire de certains phénomènes. C'est par comparaison qu'ils deviennent imaginaires, quand la réaUté ajoute son caractère à d'autres phénomènes. Comparons les pliénomènes réunis dans un môme état intellectuel : nous avons conscience des uns connme associés à un caractère réel, des autres comme purement imaginaires. Le mouvement produit par le cai'actère réel peut avoir pour résultat d'opérer une perception de la réaUté, qui ajoutera ce caractère aux phénomènes jusque-là imaginaires. Je sens que les phénomènes sont imaginaires, parce qu'ils se rattachent seulement à certaines impressions internes venant de l'organisme cérébral, et non à des impressions venant de la réalité, du milieu externe.

Les traits d'esprit sont des combinaisons d'idées dont la nature donne le modèle.

Brienon, 22 octobre 1877.

II est probable que les associations mentales désignées sous les noms abstraits d'esprit gaulois, par exemple, de gravité, de génie créateur, d'imagination, se produisent à l'imitation et sur le mode des associations que détermine en nous l'influence immédiate et directe du milieu externe. Par exemple, quand le milieu rapproche des phénomènes qui ne se trouvent pas habituellement ensemble dans le même milieu, il nous donne l'idée d'une combinaison étrange, originale, grotesque, spirituelle. Dans ce sens, pour que nous ayons de resi)rit, il faut que le milieu externe corn-

mence par en avoir. Il nous en donne Tidée préalable. Plus tard, cette idée, une fois formée dans Tintelligence, déterminera, par réaction, des associations qui, sans doute, n'existeront pas dans le milieu externe, mais dont le type aura été déterminé préalablement en nous dans ce milieu. L'imagination, la création, l'induction seront les facultés que nous aurons de reproduire, en les appliquant à des objets nouveaux, les procédés enseignés par le milieu externe. Ainsi, rien n'existera dans l'intelligence qui n'y soit entré par le canal des sens, rien ne se produira en elle (jui ne corresponde en dernière analyse à une impulsion du milieu externe. L'action du milieu rapprochant deux phénomènes détermine un mouvement organique, dont l'idée nous aide à reproduire le rapprochement entre ces deux phénomènes ou entre les phénomènes que le milieu n'a pas rapprochés, mais en nous conformant toujours aux lois formulées par le milieu, et dont l'idée ou l'image intervient pour gouverner le rapprochement intellectuel.

Des cojiibiiiaisoiis qui ont lieu sous l'action des mouvements du sujet.

Saint-Julien, 9 novembre 1878.

Association, analyse, synthèse. — Les premières analyses se sont produites quand le milieu désassocie des éléments qu'il avait présentés comme réunis. Par exemple, nous apercevons la mer faisant suite à la ten'e. Nous pouvons encore séparer la couleur bleue ou verte de l'eau de la couleur gi'ise du sol. Mais nous nous avançons davantage, nous ne voyons plus que hi mer, nous ne percevons plus que la couleur verte; cette couleur verte nous apparaît bientôt, dans une

même opération, comme la même que la couleur verte perçue originairement associée avec la couleur grise du sol. Dans cette opération complexe de la perception isolée de la couleur verte et de la comparaison avec la couleur verte originairement perçue, nous désassocions la couleur verte de la couleur grise. Nous faisons une analyse. De même, nous avons perçu associés un son et un arbre (le bruit des branchages agités par le vent); le vent ayant cessé, nous ne percevons plus que l'arbre tout seul, l'arbre apparaît comme séparé et distinct du son, et comme nous sommes toujours en présence du même arbre, ce même arbre précédemment associé au son apparaît maintenant comme séparé du son.

Chaque phénomène, qu'il vienne du dehors ou du souvenir, est conscient parce qu'il s'associe à un élément de conscience personnelle. La sensation n'est pas encore la conscience, parce que les phénomènes dont elle se compose ne se rattachent pas encore à l'élément cerveau, comme d'autre part ils ne se rattachent plus à un élément de lieu externe, mais à un élément de lieu interne très spécial.

Je me promène dans une allée de jardin et je vois se succéder des poiriers, des rosiers, des pêchers, toutes les plantes qui peuvent border des deux côtés l'allée, avec les variations dans la couleur et dans les résistances du sol que je foule. Voilà une série de phénomènes associés les uns aux autres et qui ne se confondent pas les uns avec les autres, qui du moins ont été isolés, parce que je ne les ai pas encore embrassés dans un seul regard, ni dans un seul contact. Il y a en outre un mouvement opéré par moi qui m'a conduit d'une plante à une autre plante. Ce mouvement est intimement lié à la perception de chaque objet, et si ces objets se repré-

IMAGIXATIOX. 3SI

sentent dans i^ordre où ils ont éîé perçwi^ c'est qull s^accomplit dans TinteU^ienoe on moaveoiail parai à celui qui m'a potnis de les percevoir dans cet ordre.

(Le mouvement est originairement engendré, ainsi que nous Tavons expliqué par Timpulsion directe du milieu externe, mais une fois emmagasiné, il peut se produire et nous permettre d'associer par la marche, le mouvement des yeux, du cou, de la tète, de tout le corps, un mouvement à tous les phénomènes que nous considérons dans le milieu externe, et de percevoir à Faide du mouvement accompli par nous un mouvement du milieu externe que nous ne pouvons pas percevoir par le contact.)

Ayant donc Tidée des mouvements liés à la vue de certains phénomèn&$, je ptUs faire léapparaitre ces phénomènes dans l'ordre où ils ont été perçus à un moment donné. Mats les mouvements, soit exécutés pai* nous, soit exécutés par le milieu, à Faide desquels les associations s'accomplissent, offrent une iniinie variété; avec leur aide nous pourrons reproduire les combinaisons les plus ^-ariées.

Hypothèse : si accomplissant un mouvement interne, un mouvement se rattache à la conscience; si en même temps que ce mouvement renait, des phénomènes autres que ceux qui lui ont été originaii*ement associés s'offrent aussi et se l'attachent à la conscience, ces phénomènes seront associés pai* ce mouvement dans Tordis qui lui est propre. Je pense à la rapidité d'un li*ain qui traverse l'espace, et mes idées actuelles offrent en même temps à ma conscience des contrées que ce ti^ain n'a jamais traversées. L'idée du mouvement de ce train s'associe à l'idée de ces contrées pour me les faire Iravei'ser mentalement avec une certaine rapidité.

J'ai ridée d'un mouvement d'ascension de bas en haut et à ce mouvement une circonstance quelconque associe tout à coup des lieux auxquels ce mouvement ne s'est jamais appliqué dans la réalité. En rêve, par exemple, j'éprouve une très grande peine, je fais un très grand effort pour gravir telle montagne que je n'ai jamais gravie en réalité. Les coïncidences du rêve ont associé le mouvement de bas en haut à la montagne.

Il y a un mouvement par lequel je joins et je rassemble, je groupe des meubles dans une chambre, des objets sur une table. Ce mouvement est associé aux objets que j'ai primitivement groupés avec son concours. Mais il a pu être perçu isolé de ces objets, et au moment où il naît dans l'intelligence, avant que les objets auxquels il a été associé aient eu le temps de renaître, une circonstance quelconque fera naître ou renaître l'idée d'autres objets qui n'ont jamais été associés à ce mouvement : ils vont cependant se trouver associés au point de vue mental, comme ils pourraient l'être au point de vue externe.

L'effet de l'association interne du mouvement et des objets est le même que l'effet de l'association d'un chêne que j'ai vu autrefois et qui, se représentant seulement à mon esprit, se trouve associé à un chêne que je vois actuellement ou que les hasards de la pensée me font voir mentalement et associer par suite au chêne que j'ai vu autrefois. Il n'y a aucune association dans la réalité externe. Mais les phénomènes sont associés les uns aux autres, comme s'ils appartenaient à la réalité externe.

Le mouvement par lequel je rassemble des objets dans un certain ordre, peut s'adapter à un nombre infini d'objets; mais quelle que soit la diversité des

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La fîcwnliifuiism. p^m: ^ iair» au:- m* a- "lu--* dt ino *»* ^..tifc- l su'î» «. des attractiaD^ << des- rt-iinjsion*- ou. s- *. raîia -ii-îii;» £.:uj* a: ^-^v ^f^i.îirooiiTs.

Quand un roouTeiueîj >'as-^':»jîe ou s'âilaj^te à dos objets quelconques, uirû- «piTid û aT»p:mtIt ou s\>fftv ;\ la conscience avant <.>?> c»]'jet'=:, il se pivsenîo oomii^o une cause. S'il e<t asstKrié à un lieu inlenie oôivbnil ot si nous ne percevons i»as ses origines dans lo miliou externe, s'il paraît avoir sc»n point de dêix\rt dans lo cercle de notre i>ersc»nne, comme il s'associe à la t\M\science toujours présente, la conscience paraît oauso du mouvement et le mouvement cause dos plu^iu>nu^nos postérieurs. Nous avons ainsi Fidée do nolix^ pouvoir pei-sonnel, de notre volonté.

— Quand Tattraction se lie au plaisir associi^ \\\\\

:i84 F. DURAND DESORMEAUX.

divers éléments qui composent notre personne : au toucher du lieu interne, à la forme de notre corps, à notre voix, à nos mouvements, etc. , cette attraction qui nous porte vers nous s'appelle l'amour de soi, l'amourpropre ; mais en se prolongeant, l'effet attractif des éléments personnels qui nous sont agréables nous retient vers ces divers éléments, nous porte à les garder, à les conserver. C'est ce qu'on appelle l'esprit ou l'instinct de consei'vation personnelle. Les formes de mon corps s'associent à un plaisir, ce plaisir s'associe à une attraction, cette attraction se relie à la conscience. Le phénomène qui attire ainsi la conscience vers des éléments qui dépendent de nous, ce phénomène est l'instinct de conservation.

De même, quand l'attraction s'applique à des objets du milieu, à la personne d'autrui, le premier moment de cette attraction se confond avec le désir; plus forte et se prolongeant, elle est l'amour; enfin, à son dernier stade, elle conserve, elle garde, elle retient, elle est la conservation. Ce phénomène a donc la propriété de nous conserver, de nous garder. Il détermine en nous des mouvements par lesquels nous nous incorporons, en quelque sorte, à lui. Supposons maintenant que les phénomènes dont nous parlons, au lieu d'avoir leur point de départ actuel dans un objet extérieur, aient été localisés dans l'intelligence, et que, suivant un ordre inverse, ils renaissent d'abord dans l'intelligence, en commençant par l'attraction ou l'effet de conservation produit sur nous par l'objet. Ce qui était effet tout à l'heure va paraître cause, ce qui était subi et passif en nous va devenir actif. Nous reproduirons le mouvement d'attraction, et nous l'appliquerons à notre tour aux objets auxquels il s'est présenté originairement comme

associé. Par suite rattraction, dans ce cas^ sera un mouvement de conservation exercé par nous. Le désh', l'amour, la conservation, le besoin, paraissent être des variétés du phénomène d'attraction. Ils représentent l'attraction à ses différents degrés.

Dans la nature, l'attractif est presque toujours associé à Tagréable et le répulsif au désagi*éable. Nous avons émis cette opinion autrefois que si dans un être la somme des douleurs l'emporte sur celle des plaisirs, cet être cessait d'exister. L'homme, dans ce cas, peut recourir au suicide et s'ôter la vie. L'homme est habitueUement tué par la maladie ou la douleur, sans associer son action à ces états, qu'il considère comme engendrés originairement par des phénomènes externes. Mais supposons que la douleur lui apparaisse comme ayant son point de départ dans sa personne : ce sont les éléments eux-mêmes qui constituent sa personnalité, difformités physiques, difformités de toute nature, infirmités incurables, paraissant faire partie de nousmêmes; ce sont les éléments eux-mêmes constituant la personnalité qui sont liés à des éléments désagréables, et ces éléments désagréables sont liés à une propriété répulsive; la répulsion, dans ce cas, s'appliquera aux éléments constitutifs de notre personnalité, et l'esprit de conservation sera remplacé par l'esprit de destruction.

Dans les êtres où les éléments de personnalité sont moins développés, moins nombreux, l'esprit de conservation ou do destruction est proportionnel. Dans l'homme, la répulsion attachée aux éléments personnels conduit au suicide quand l'homme est parvenu à associer les tendances vers la destruction personnelle au pouvoir dont il est doué pour faire disparaître, pour

éloigner définitivement les éléments répulsifs. En effet, comme tout à l'heure pour les éléments attractifs, ce qui était subi devient agissant, et la répulsion attachée aux éléments de notre personnalité et recueillie dans rintelligence, quand elle part à son tour de l'intelligence dans laquelle elle renaît, cette répulsion se transforme en un mouvement actif, qui nous fait repousser et éloigner les objets associés primitivement à ce mouvement. La destruction est un des modes de cet éloignement.

Caton se tue à cause de la répulsion que lui inspire Caton, qu'il voit déjà tombé aux mains de l'ennemi.

Quand la douleur est attachée très fortement à un élément dont le caractère externe est dominateur, la répulsion porte sur cet élément. C'est cet élément que nous cherchons à éloigner, à combattre, à faire disparaître.

Synthèse de rimagination par le secours du signe.

8 octobre i8G9.

Lorsqu'on entend un son, si ce son est fourni par plusieurs, sources de sons, une oreille exercée arrive à distinguer les sons divers composant l'impression totale. Nous pourrions choisir entre ces sons, et cela parce qu'ils se produisent simultanément. Mais un son succède à un autre son, l'appareil auditif est occupé exclusivement par le dernier son qui se prolonge. Comment comparer ce son au son antérieur déjà fixé dans le souvenir, n'existant plus qu'à l'état d'idée? Comment comparer cette sensation et cette idée? Pour que la comparaison se fasse, si nous ne pouvons pas reproduire le son antérieur à l'état de sensation, et à

l'état de sensation simultanée avec le son actuel, il faudra que ce dernier son se soit converti lui-même en idée.

Ce n'est pas tout : nous n'aurons que deux idées juxtaposées; il faut un élément unique qui les compare.

Il se produit alors un phénomène particulier. Les deux idées qui sont distinctes peuvent se réunir — se réunir dans un signe — dans un signe mental (ou externe), et alors l'appareil auditif sera frappé par ce signe, et l'esprit pourra faire à l'égard de ce son interne composé comme il faisait à l'égard du son externe non composé, analyser les parties dont il se compose, comparer, distinguer, choisir, et agir dans le sens du choix qu'il aura fait.

Ce qui était successif dans le milieu externe devient simultané dans le signe et alors peut être comparé comme s'il avait été originairement simultané. Je ne puis exercer mon choix que sur des phénomènes actuels, externes ou internes.

L'élément qui choisit s'est formé spontanément. Il peut choisir, mais il choisira nécessairement les sons pour lesquels il a le plus d'affinité. Il est libre en ce sens qu'au moment où l'affinité se produit, il a les moyens de la réaliser. C'est en ce sens qu'il dispose de lui.

Le signe ne peut pas se produire sans faire naître une sensation, sans être apprécié dans une idée, c'est donc toujours une idée qui dirige les combinaisons des signes. Mais les signes, par leur réunion, déterminent des impressions non encore existantes; le monde externe n'a pas pu les produire, il n'a pas déterminé les combinaisons qui se réalisent dans les signes, de telle sorte que si à l'origine l'idée, résultat direct du

milieu externe, gouverne les combinaisons des signes, à leur tour les signes éveillent l'idée.

Des combinaisons en apparence spontanées sont produites par Téducalion et le milieu. Pas d'invention absolue.

Brienon, 22 octobre 1877.

Une petite fille, âgée de deux ans et demi, entourée d'une famille nombreuse, apprend les prénoms de chacun des membres de la famille, et elle rapproche des prénoms qui varient, le nom patronymique qui est le même pour toutes les personnes. On ne lui a enseigné qu'un seul nom pour le chien; un jour, spontanément, elle ajoute au nom du chien le nom patronymique de la famille. Un rapprochement que le milieu externe n'a pas réalisé vient de se produire dans rintelligence de l'enfant. Voici comment on peut expliquer comment elle opère l'association. Tous les habitants de la même maison ont reçu, avec un nom patronymique semblable, des prénoms différents. L'enfant, sous l'influence de l'enseignement, a appris à rapprocher ces noms, c'est à dire qu'elle a reçu du milieu externe le rapprochement tout fait, en même temps que son organisme a recueilli l'impression sous l'empire de laquelle ce rapprochement s'opère. Ainsi, le milieu externe et les organes des sens ont déposé dans son esprit, ces derniers l'impulsion, le mouvement interne en vertu duquel le rapprochement s'opère, le premier les éléments, la matière du rapprochement. Si nous ne nous occupons que des éléments du rapprochement, nous voyons trois éléments : l'un fixe, le nom patronymique ; l'autre variable, le prénom, et encore un autre élément, les personnes auxquelles les noms s'appliquent. Tous

ces éléments déposés dans Fintelligence constituent un type d'association fourni par l'expérience. Supposons que Tenfant a acquis la conscience de l'acte en vei^tu duquel le rapprochement s'opère ; cette conscience est acquise quand l'idée de l'acte se reproduisant la première dans l'intelligence d'abord, l'association des éléments, à laquelle cet acte lui-même a été associé sous l'influence du milieu, se reproduit dans l'intelligence. L'enfant, usant donc de son pouvoir conscient, reproduit l'acte, cet acte est associé à un élément fixe qui est dans chaque personnage; l'habitation dans la même maison rencontre ce même élément dans le chien, et comme cet élément est aussi associé pour le milieu dans chaque personnage au nom patronymique, l'association se produit avec le nom du chien. D'où le nom patronymique des membres de la maison. C'est, en réalité, le milieu qui a fourni tous les éléments de cette association.

Supposons encore l'association connue sous le nom de trait d'esprit ; un rapprochement singulier entre des phénomènes qui ne se trouvent pas habituellement dans le milieu. La combinaison dégage une propriété spéciale^ d'une saveur originale en quelque sorte ; l'expérience nous a appris que ces rapprochements singuliers peuvent sortir des phénomènes habituellement séparés. Avec cet idéal gravé dans l'intelligence par le milieu externe, nous cherchons à réaliser notre idéal en usant de notre pouvoir d'association et en rapprochant des phénomènes offrant avec cet idéal cette propriété identique qu'ils sont habituellement séparés. Il en est de même pour les idées de vérité, de justice, etc.

C'est aussi le milieu qui nous apprend à penser de telle ou telle façon, c'est à dire à associer des phéno-

mènes n'existant que dans Fintelligence. En effet, le milieu provoque indirectement l'apparition de certains phénomènes intellectuels qui ne trouvent pas de phénomènes correspondants dans la réalité externe. Le phénomène externe évoque le phénomène interne correspondant; mais ce phénomène, associé à d'autres phénomènes, les appelle à la conscience, sans que ceuxci cependant trouvent des phénomènes correspondants dans le milieu externe. L'intelligence acquiert donc ridée nouvelle qu'elle est le théâtre des phénomènes sans que les sens soient en contact avec le milieu externe, en un mot qu'elle crée la pensée et toujours, on le voit, sous l'empire d'une impulsion partie du milieu externe.

Des idées nouvelles : Tinvention est liée à un mouvement.

Saint^ulien, 25 novembre 1877.

Par l'association avec des phénomènes nouveaux de ce qu'il y a de semblable dans les phénomènes dont notre inteUigence a préalablement recueilli l'image, nous composons, avons-nous dit, des idées nouvelles. Car, outre les opérations à la suite desquelles l'idée nouvelle est composée, il y a un facteur que nous ne devons pas négliger. L'intelligence, quand elle va de phénomènes anciens à des phénomènes nouveaux qui s'associent aux premiers par leurs éléments semblables, l'intelligence accomplit un effort ou mouvement; ce mouvement est déterminé en elle par l'expérience du milieu externe qui a poussé notre organisme vers les phénomènes nouveaux. Ce mouvement, qui s'est accompli dans Toi'ganisme non en vue de l'acquisition

des phénomènes nouveaux, mais parce qu'une circonstance externe quelconque l'a déterminé en nous, ne s'en trouve pas moins associé à l'idée de ces phénomènes. Si donc l'idée de ces phénomènes est évoquée en nous, elle évoque ensuite le mouvement que nous réalisons dans nos organes et à l'aide duquel nous nous mettons en contact avec les phénomènes externes correspondant aux phénomènes nouveaux dont nous parlons. C'est ainsi que dans toute composition, dans toute invention, il y a un effort ou un mouvement constituant la recherche, effort ou mouvement dont la nature est la même pour toutes les inventions de même ordre, de telle sorte que l'idée de cet effort s'associe naturellement aux phénomènes les plus variés.

Association inévitable des impressions agréables de diverse sorte.

Brienon, 5 juillet... ?

La fraîcheur que le toucher perçoit est liée dans la fleur avec l'éclat des couleurs ; la fermeté dans le fruit, la pression agréable sous le doigt, est liée à la saveur agréable au goût ; la forme de la chose est souvent en harmonie avec sa bonté; ainsi, souvent nos sens se trouvent satisfaits tous à la fois par un objet qui nous avait causé une impression agréable ; toutes les influences que cet objet peut exercer sur la variété de nos sens sont enchaînées en quelque sorte les unes aux autres, de manière à produire dans chacun de nos sens une impression agréable.

Dans l'ordre des choses presque impalpables, on retrouve les mêmes affinités. Un paysage enchante nos regards par l'heureux mélange des eaux, des bois, de

la lumière, des couleurs, des ondulations du terrain, par la beauté des lignes ; en même temps,' il enveloppe notre corps tout entier des caresses de Tatmosphère, il répand une vie nouvelle dans notre sang; comme dans un fruit la couleur dorée est liée à la saveur généreuse ; ici la vivifiante douceur de l'air est dans une relation étroite avec sa beauté. Une belle fleur sans parfum est une monstruosité. Peut-être n'est-elle pas vraiment belle.

Les objets concrets du monde externe, les couleurs, les lignes, les sons, dégagent des idées par leur contact. Les œuvres d'art rendent plus facile le choix ou choisissent d'une manière spéciale les éléments à l'aide desquels une idée pourra être exprimée. Ils forment des groupes exprimant certaines idées; ces groupes à leur tour concourent à exprimer d'autres idées.

L'art et la science imitent la nature même quand ils créent. Théorie de rinvention. — Du goût. — De l'invention et du goût chez Tanimal.

Saint-Julien, 12 novembre 1878.

L'art et la science n'opèrent que sur des éléments fournis par la nature. La matière de toutes nos œuvres est dans le milieu externe et dans les phénomènes de lieu organique interne ; mais nous pouvons associer ces éléments qui sont ainsi recueillis d'abord par les sens en reproduisant exactement les associations ou les rapports établis par la nature. Dans ce cas, l'art et la science imitent. La science refait le corps existant dans la nature, l'art reproduit les combinaisons des couleurs, de formes et de sons établis par la nature. Mais l'art et la science peuvent très bien rapprocher des éléments que lîi nature n'a. pas encore réunis. En effet, par cela

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— L'animal invente peu, parce que les rapports de sa personne et par suite de ses phénomènes intellectuels avec les phénomènes du milieu varient peu. Son oi^ja-

nisme le maintient dans un cercle très déterminé de rapports. Ses sens et ses organes ne sont pas aussi développés que ceux de l'homme. Il périt si Ton fait trop varier les conditions de sa vie. Au contraire, rhomme vit sous les climats les plus divers, dans les conditions les plus variées. En outre, les signes lui apportent les phénomènes dont ses semblables sont le siège, ce qui établit de nouvelles associations de phénomènes dans l'homme. Les signes encore permettent d'associer un grand nombre de phénomènes les uns avec les autres.

Par ses courses à travers le monde, des phénomènes nouveaux se substituant ou s'ajoutant dans l'intelligence de l'homme aux phénomènes anciens, peuvent produii-e des associations nouvelles. Nul doute que la locomotion au moyen de la vapeur ne conduise l'homme à des vues, à des inventions, à des associations de phénomènes qui ne se seraient pas produites auparavant. Voir Darwin, Descendance de l'homme, sur les variations des conditions de la vie que peuvent supporter l'homme et les animaux. La nature n'est que la plus ancienne des coutumes.

Nos inventions en matière d'art doivent être contenues dans des limites tracées par le goût, comme nos inventions en matière de science peuvent être resserrées dans des bornes élevées par l'utilité. Il y a là une opération nouvelle que nous devrons analyser. Le goût est presque synonyme de mesure.

On peut dire peut-être dès maintenant que si nous nous écartons trop des rapports et des associations établis par la nature celles de ces inventions qui sont produites par nous dépaysent l'esprit, lui causent l'impression d'un étranger. La nature offre des modèles

ÎI5ATIOX.

permanents anxqods les modèles créés par Thoimne ne font pas suite. L*esprit de suite que nous inspire r^ichainem^At des phénonmies de la nature n'est plus satisEadt par le raj^MNl de nos oniTres avec les oravres naturelles. Noos sommes choqués, nous éprouvons un choc, là où nous espérions troura* comme une suite des choses naturdles. D but se raf^roeher dans les ouvres d'art des ceurres naturelles si Ton veut durer dons Tadmiration, car les oeuvres de la nature offrent des modèles permanents qui tôt ou tard ren^-ersent les créations artificielles si celles-ci n'ont pas pris soin de s'appuyer sur la nature, en formant avec elle, {yar la suite qu'elles offrent avec les créations naturelles, une dépendance même de l'étemelle réalité.

Pour prouver que l'animal n'invente pas, on dit : Les nids des oiseaux sont aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a deux mille ans. Cela n'est pas plus exact pour les nids que pour les maisons des hommes. D n'y a pas deux nids pareils parmi ceux que construisent les oiseaux de la même espèce. Ce qu'il y a de commun résulte de ce qu'il y a de conforme dans les mœurs et les habitudes des oiseaux ; ce qu'il y a de différent, et ces différonces existent, bien que légèros et peu nombrouses, dans les matériaux du nid, ce qu'il y a de différent tient ù la différence des matériaux offerts à chaque oiseau et au hasard de la construction.

La rencontre fortuite des images avec les perceptions actuelles favorise de nouvelles combinaisons. Rôle chi milieu.

. Orienon, 5 novembre 1877.

Comment notre intelligence apprend -elle à formel* des associations que le milieu externe n'a pas directe-

tement déterminées? J'ai sous les yeux un groupe d'arbres. Le milieu externe détermine directement en moi l'association de ces arbres, puis tout à coup, une parole ou toute autre circonstance évoque dans mon intelligence l'idée d'une maison située à vingt lieues des arbres que je contemple. L'idée de cette maison va se trouver associée à celle des arbres, sans que cependant le milieu externe ait directement réalisé cette association. L'acte, le mouvement provoqués par la circonstance externe, telle qu'une parole, le mouvement à la suite duquel l'association s'est opérée, ce mouvement a pu déjà être associé à une infinité de phénomènes, de sorte qu'il peut être lié aussi bien à l'idée de tout autre objet qu'à celle de la maison, et provoquer lui-même une association avec une infinité d'objets et ce groupe d'arbres. D'autre part, une idée paiement déterminée en nous par le milieu externe, comme l'idée d'arbre, de beauté, de convenance, pourra, si elle occupe en même temps le champ intellectuel, agir sur les associations et déterminer celle-ci plutôt que celle-là.

L'idée de beauté, par exemple, est formée par les lignes, les couleurs que nous voyons le plus habituellement unies par des rapports qui correspondent aussi aux rapports habituels que nous offre le milieu entre les lignes et les couleurs. Le milieu toujours nous enseigne que l'impression du beau, le plaisir qu'il nous fait éprouver, peut être réalisé par une infinité d'objets, et détermine directement ou indirectement des associations sans cesse nouvelles qui correspondent en nous au sentiment du beau. Quand nous passons d'un phénomène à un autre phénomène intellectuel, c'est encore le milieu qui nous a donné l'idée de cet enchaînement.

Les combinaisons ainsi formées peuvent être prises pour des réalités.

Saint-Julien, 14 septembre 1877.

Tout notre pouvoir d'imaginer repose sur les propriétés qu'ont les phénomènes intellectuels de s'associer les uns aux autres, sans que cette association ait été déterminée directement parle spectacle immédiat d'une combinaison correspondante dans le milieu externe. Si l'on observe en outre que chacun des éléments intellectuels peut figurer dans les représentations de l'intelligence avec le caractère externe qu'il a eu à l'origine, le composé lui-même offrira le même caractère d'externe que les éléments composants. Nous pouvons prendre les combinaisons de notre imagination pour des représentations correspondantes à la réalité externe.

Exemple d'une des combinaisons précédemment étudiées.

Saint-Julien, 6 juillet 1878.

La forme ou le langage employés par Homère dans l'invocation : « Chante, muse, la colère d'Achille, » est présente à ma pensée, et ce qui me frappe, c'est plutôt les vers que ce qu'ils expriment. Je pense, dans le même temps, aux exploits accomplis par un héros moderne ; l'idée de la forme employée dans l'invocation va s'associer, par l'intermédiaire du moi, à l'idée des hauts faits d'un personnage nouveau, et nous dirons : Je chante les hauts faits de Charlemagne. Ainsi, la forme employée par Homère paraîtra modeler, ainsi que nous l'avons cru autrefois, comme à l'aide d'un moule ou type abstrait qu'elle constituerait, une ma-

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tière nouvelle : les actions de Charlemagne. En réalité il n'y a là qu'une association d'une certaine nature; nous appliquons des mots et des alliances de mots à des phénomènes auxquels ces combinaisons de langage n'étaient pas primitivement associées.

L'art et Tamour ont toujoui^ pour objet des images concrètes. Hs n*en sont pas rabaissés.

SainWuiien, juin 1878.

On parle sans cesse de l'amour des âmes. Quand nous aimons une personne, tout ce qui fait dans l'intelligence l'objet de cet amour correspond à des réalités d'abord recueillies par nos sens. L'allure du corps, ses gestes, ses mouvements, son animation, les jeux de la physionomie, l'éclat du regard, le charme et la beauté du visage, cette conversation qui évoque sans cesse en nous un monde de phénomènes intellectuels associés aux mots qui frappent nos oreilles, voilà ce qui évoque dans nos sens les plaisirs les plus élevés, plaisirs que recueille ensuite l'intelligence. Mais, dit-on, l'art qui se contenterait de peindre ce qu'il voit, comme l'àme qui se contenterait d'aimer ce qu'on voit seulement, serait bas, grossier, réaliste. L'art et l'amour seront bas s'ils se contentent de quelques détails inférieurs, mais ils seront sublimes s'ils recueillent dans une intelligence tous les éléments et toutes les combinaisons que la nature et la réalité offrent à nos sens.

De la poésie personnelle et de ses dangera.

Quand on est sorti du collège, il faut soigneusement bannir la poésie personnelle de ses actions, de ses

pensées, de ses discours. Il n'y a dans le monde qu'un enchaînement de causes et d'effets. L'homme se rapetisse à prêter aux faits des causes imaginaires, à faire pénétrer, interposer les conceptions de son imagination parmi les réalités. Le chimiste ne met pas son âme dans la cornue. L'imagination n'a qu'un rôle, former des hypothèses. Chaque hypothèse doit être vérifiée par une expérience. L'imagination sans cesse contrôlée par l'expérience se perfectionne, corrige les vices de son éducation, ne s'abandonne plus aux visions bizarres, et ses pressentiments sont de plus en plus d'accord avec la réalité. Dans ses rapports avec la société, l'imagination doit être aussi pmdente que dans ses rapports avec le monde physique. Chaque jugement sur un homme, sur son caractère, c'est à dire chaque hypothèse, doit être soumise à des expériences répétées avec un soin tout scientifique. Par là nous nous garderons des illusions sur le compte des hommes. Les connaissant bien, sachant ce qu'on peut en attendre, faisant entrer le hasard lui-même dans nos calculs, nous ne nous étonnerons pas des événements et nous ne mettrons pas tout notre appui dans ce qui peut tomber.

— Byron, Victor Hugo, Lamartine, sont les princes de la poésie personnelle.

Faussetés de leurs vues sur la nature et sur l'homme. — De pareilles idées développent une sensibilité maladive, ammoUissent les âmes, paralysent l'action. Elles suppriment l'homme et la force.

Condition de Tart moderne. Son union avec la science.

^ mai 1867.

Les conditions de Tart sont profondément modifiées : les anciens n'avaient qu'à jeter les yeux sur la nature pour y trouver les sources de l'inspiration; le travail intérieur à l'aide duquel l'âme manifeste le travail de la pensée, s'assimile les objets et les exprime, était facile, simple et vigoureux comme l'esprit humain lui-même. A l'époque où nous sommes parvenus, les sciences ont accumulé des connaissances infinies, Tart a produit de nombreuses merveilles ; l'artiste ne peut plus se borner à copier les anciens ou bien à refaire ce qu'ils ont fait. Il faut que ses créations répondent à l'état de nos connaissances et à la variété de nos sentiments. Il ne suffit pas que son intelligence ait pénétré toutes les conditions pour enfanter des œuvres originales; elle doit être profondément imbue de l'esprit scientifique. Les anciens réalisaient la simplicité, la clarté, par des moyens simples et clairs ; l'art moderne doit atteindre aux mêmes résultats par des moyens compliqués et variés. Il ne suffit plus pour l'artiste de posséder l'inspiration, son inspiration doit être dirigée par une volonté énei'gique.

L'inspiration qui n'aurait pas été fécondée par des études profondes et par des observations nombreuses ne réaliserait que des œuvres banales. Mais aussi la volonté qui n'aurait pas à son service l'inspiration ne produirait que des ouvrages dénués de tout caractère artistique.

L'artiste, de nos jours, sera de plus en plus une volonté inspirée.

Notre art musical le prouve : quelle science, c'est à dire queUe volonté à côté de l'inspiration ou soutenant l'inspiration !

Ces réflexions s'appliquent mieux encore aux productions littéraires qu'aux arts plastiques.

Quand le vaste ensemble des choses s'offrit aux r^ards étonnés et ra^îs des peuples primitifs, ils éprouvèrent le besoin de donner un sens aux impressions mystérieuses qui se détachaient de tous les objets qui les environnaient et pénétraient à flots pressés dans leur esprit et dans leur cœur. Ces fictions, dont l'ensemble forme la religion antique, ne sont que l'interprétation, que l'explication donnée aux phénomènes de la nature par leurs jeunes imaginations. C'est ainsi que par- dessus le monde réel elles créèrent le monde idéal. La création de ce monde idéal répondit au besoin de comprendre, qui agite dans tous les temps l'intelligence de l'homme, et on peut dire que ces explications nées du secret tourment de savoir, sont la mesure exacte du progrès de la connaissance dans ces âges merveilleux.

Ce monde idéal est plus restreint que le monde réel, et il est né de l'impossibilité d'embrasser dans toute son étendue, de pénétrer jusqu'au fond des choses. Cependant, comme il est essentiellement vague, vaporeux, comme chaque imagination peut reculer ses bornes à l'infini, comme il n'est point arrêté dans ses contours comme les manifestations réelles, l'illusion a pu naître qu'il était plus large que le domaine de la réalité. Illusion produite par l'orgueil humain. Notre nature morale et intellectuelle elle-même est essentiellement plus large, plus élevée, plus infinie que tous nos rêves, et les explications morales, pour ainsi dire,

par lesquelles nous suppléons à l'ignorance des phénomènes spirituels que nous ne comprenons pas, sont beaucoup moins profondes et moins étendues, croyonsle bien, que ces phénomènes eux-mêmes, si nous pouvions les envisager dans toute leur étendue et toute leur harmonie. La manière dont nous comprenons aujourd'hui la nature est infiniment plus haute et plus élevée que la manière dont l'entendaient les anciens. L'intervention de la raison humaine n'a rien gâté et nous a montré dans les choses une poésie qui leur était inconnue. L'imagination n'est que la raison qui s'essaie et cherche des explications. Les expUcations de la raison ont atteint la vérité, les explications de l'imagination tendent à s'en rapprocher, mais ne l'ont pas encore atteinte. La vérité, la réalité a des charmes supérieurs à tous ceux qui environnent les créations et les rêves de l'intelligence. Comme ces rêves, d'ailleurs, n'est-elle pas aussi une création de l'intelligence, puisque tant que l'intelligence ne l'a pas découverte, elle est pour nous comme si elle n'était pas? Enfin notre esprit est assez étendu pour contempler les choses dans leur ensemble, notre vue est assez forte pour envisager la nature dans l'éclat de sa nudité divine. La force et la grandeur de l'esprit se mesurent à la portion de réalité qu'il est capable d'embrasser.

Les découvertes successives de la science moderne ont éliminé à chaque pas l'interventon du surnaturel dans la production des phénomènes. Si avant qu'elle ait poussé ses recherches, jamais notre exploration ne s'est trouvée face à face avec ce mystérieux pouvoir. On en a conclu que les phénomènes dont la cause est demeurée jusqu'à ce jour inconnue étaient cependant produits naturellement. C'est là une conclusion, une

idée, un axiome que la science confirme tous les jours, qui n'a jamais été démenti, et qui domine tous les esprits vraiment éclairés.

C'est une grave illusion de croire que l'invasion d'une pareille idée tende à supprimer dans le monde toute poésie, tout ce qui fait le charme, la douceur et l'élévation de la pensée humaine.

L'intelligence de la nature, telle que nous la définissons, suppose au contraire l'emploi de toutes les ressources de l'esprit et du cœur. Nos plus vigoureuses facultés sont mises en jeu dans l'observation qui se concentre, pour aller saisir au cœur des phénomènes la vie cachée qui les anime, et ces puissances qui reposent au sein de tous les phénomènes sont l'essence même, la substance de la plus délicieuse et de la plus enivi'ante des poésies. Il faut, en même temps, un langage d'une vigueur, d'une flexibilité, d'une harmonie achevées pour raconter aux oreilles mvies les meiTeilles de ce monde moral et physique où la seule puissance du génie peut pénétrer.

Ici, comme là, la question reUgieuse se rattache par un lien étroit à la question poétique. Mais c'est un point délicat à traiter et sur lequel je ne veux pas insister. Je me bornerai à constater que tout l'effort de la science moderne a eu pour résultat de bannir le surnaturel.

Cet axiome a dominé les grands poètes de notre temps, tous inspirés par l'art et par les idées scientifiques, et dont le plus illustre représentant est Gœthe. Mais les partisans du système oratoire ont protesté, et d'illustres esprits d'ailleurs — emportés cependant par le courant des idées modernes — ont pu croire, ce qui est plus grave, que la poésie s'éteindrait progressivement dans un monde dont les contours seraient

limités, précisés par la science, et ils ont pensé que l'aspiration vers Tinlini, nécessaire chez Thomme, ne rencontrerait plus d'objet correspondant...

Le monde est agrandi...

Leurs aspirations vers l'infini ont rencontré un objet correspondant. . .

L'effort ne produit la beauté qu'après être devenu invisible.

Saint-Julien, 5 avril 1869.

Tous les phénomènes, toutes les qualités qui se développent en nous et n'ont pas été réalisés par nos auteurs, peuvent être considérés comme le résultat de ce que nous appelons un effort personnel.

L'effort nous intéresse, le résultat de l'effort éveille notre admiration. La beauté consiste surtout dans le résultat d'un effort. Pour que la beauté naisse, il ne faut pas seulement un effort, il faut que la trace de l'effort soit effacée ; il ne faut pas seulement le temps, l'art, mille causes diverses, il faut que la trace de toutes ces causes ait disparu. Souvent l'effort dans un être devient la beauté dans un autre, après avoir traversé la génération.

Nos auteurs nous transmettent, en outre de leurs qualités morales ou de leurs beautés physiques, des biens, une fortune.

La beauté humaine est plus haute de nos jours — elle est plus belle qu'elle ne l'était dans les premiers jours du monde. Elle représente les efforts successifs accumulés par les siècles qui, en s'ajoutant les uns aux autres, détruisent la trace de l'effort pour ne plus laisser subsister que le caractère de la beauté.

A mesure qu'il s'éloigne de ses origines, l'homme les aperçoit mieux. Pour les comprendre tout à fait, il devrait être parvenu au terme de sa route. Il ne les pénétrera jamais absolument.

Ce qui nous vient par héritage est respectable au même titre que ce qui nous est transmis par hérédité. Le possesseur de richesses qu'il n'a pas gagnées est entouré de l'admiration de la foule. Ce sentiment a un fondement légitime. Tout ce qui est beau, tout ce qu'on admire ne s'est pas donné sa beauté. Il l'a reçue toute formée, il n'a eu qu'à la laisser se développer. Sic vos non vobis, peut- on dire aux auteurs de l'efFort d'où résulte la beauté. Il faut la transmission héréditaire, c'est à dire l'œuvre du temps, pour former la beauté, pour que l'effort puisse revêtir ce caractère superbe.

La beauté a un caractère essentiellement spontané ; c'est ce caractère par lequel elle frappe notre admiration. Par là, elle se rapproche de l'idée que nous nous faisons de la puissance absolue ; elle parait sortir d'elle-même, avoir sa source dans son propre sein.

Elle jouit d'elle-même, et elle répand son charme autour d'elle.

L'effort représente l'acquisition; — la beauté, la jouissance.

L'effort est plus personnel — impersonnel par sa tendance vers la beauté. — La beauté (dans son sens le plus large) impersonnelle. Elle est personnelle par le côté où elle se rattache à l'effort.

Même sujet.

Bar-sur-Seine, 5 juillet 1868.

Il n'y a d'admirable dans un être que ce qui est invo-

lontaire et instinctif. Il semble qu'il ne soit pas en notre pouvoir de produire la beauté. Il faut que les résultats de nos efforts personnels, de notre travail volontaire soient entrés dans notre nature, qu'ils soient recouverts par le temps, pour qu'ils produisent tout d'un coup des résultats supérieurs où la trace de la volonté n'apparaît plus.

N... porte avec grâce les modes très raffinées du jour. Ses manières ne sentent ni l'affectation ni l'étude. Elles sont chez lui le résultat d'une nature qui s'est développée spontanément au sein de notre société. Il en est de nos sentiments comme de nos manières. Pour être véritablement aimables, véritablement beaux, ils doivent couler de source. Il faut qu'ils paraissent nous avoir été donnés sans que nous les ayons cherchés. Il faut, de plus, qu'ils nous aient été donnés par une puissance, par une force supérieure, par cette nature elle-même qui revêt les fleurs de grâce et d'éclat et se confond avec elles. Dans nos sociétés modernes, nos facultés, nos qualités doivent paraître, pour faire naître les sympathies passionnées, le résultat du travail de toute une civilisation, travail auquel nous n'avons pas concouru. — La nature doit être le seul mobile et le seul but de nos actions.

Il n'y a de marqué au coin de la vraie beauté dans l'homme, dans ses pensées, dans ses actions, dans ses gestes, dans sa physionomie, que les manifestations spontanées, nécessaires, de sa nature propre. Tout le reste, tout ce qui est l'effet d'un calcul, d'un raisonnement, tout ce qui porte l'empreinte de Vintérêt personnel, pourra bien mériter notre admiration, peut-être notre estime, mais ne fera jamais naître un sentiment de sympathie ou d'amour.

Mouvement incessant des idées et des mots.

Saint-Julien, S septembre 1868.

On comprend certains réformateui's d'avoir cherché un langage nouveau pour l'expression de leurs systèmes. A un moment donné, les mots ne peuvent plus servir qu'à l'histoire des idées. — Quel est le sens de mots tels que ceux-ci : mépris, vengeance, lutte? De pareils sentiments ont longtemps occupé une place dans le cœur de l'homme. Il est possible cependant de prévoir le temps où ces sentiments étant remplacés par d'autres, les mots eux-mêmes devront disparaître ou perdre le sens qu'ils ont encore dans la langue.

De même que des expressions nouvelles correspondront aux idées qui succéderont immédiatement dans l'intelligence humaine à celles qui ont régné, de même aussi tout le système intellectuel se trouvera modifié. Une idée ne saurait se former, s'agrandir ou s'abaisser dans le cerveau de l'homme sans que toutes les idées dont il est composé ne reçoivent le contre -coup de ce changement et ne se transforment à leur tour. A ce point de vue, tout progrès intellectuel est éminemment collectif Les idées forment un ensemble où le moindre mouvement se communique à tout le système. Il faut chercher l'équilibre dès qu'une idée a été modifiée.

Au fond de chaque homme il n'y a qu'une idée résultant de la nature de l'esprit. Cette idée, pour se développer et fructifier, s'assimile ce qui lui convient, rejette ou délaisse les éléments contraires. — Il est toujours possible de retrouver l'idée centrale sous les métamorphoses variées auxquelles elle peut se prêter.

Néœssité d'étudier la civilisation antique. — Conditions de la beauté.

Brienon, % octobre 1872.

En matière d'art comme en toute autre, nous devons opérer sur les ouvrages, transformations des éléments primitifs, qui nous ont été légués par les civilisations antérieures. Celui qui voudrait nous ôter les moyens de nous servir de ces ouvrages qui sont la matière première de notre civilisation actuelle, tenterait de supprimer tout d'un coup les efforts faits par Thumanité tout entière pour nous amener à l'état où nous sommes.

L'Amérique, sous certains rapports, est obligée, en quelque sorte, de recommencer l'homme et la civilisation. Nous, au contraire, nous rencontrons dans les œuvres d'art placées sous nos yeux, Athènes et Rome à chaque pas. C'est ainsi que nous avons pu porter non seulement l'art, mais la science, mais la vérité, mais la justice, à un point qu'aucun peuple n'a pu encore atteindre.

Supprimer chez nous l'enseignement des belleslettres, la connaissance des monuments historiques et artistiques, ce serait un acte de vandalisme.

Nous n'avons de raison d'être dans le monde que si nous sommes les soutiens de la science, de l'art et de la justice. Si nous voulons lutter de ruses et de violence avec les barbares, nous serons certainement vaincus sur leur propre terrain. Nous devons les attirer au contraire sur le champ de bataille de la science et de la justice. Là nous serons vainqueurs, et notre victoire servira à l'avancement de ceux que nous aurons vaincus et du monde tout entier. Il ne faut pas dire d'ailleurs, malgré les obscurcissements qui parfois la violent, que

la somme de justice et de vérité n'est pas plus grande dans le monde de nos jours que dans les sociétés antiques. L'intelligence humaine est dans une croissance perpétuelle; elle recueille sans cesse de nouveaux phénomènes, et chaque phénomène qui sert à former une couche intellectuelle supérieure contient certainement plus de justice que les phénomènes inférieurs à lui. La science de l'intelligence nous apprend, d'un autre côté, que l'homme, à un moment donné, pourra toujours être la proie de la violence et des abus de la force, parce que jamais l'àme n'est à l'abri de ces invasions et de ces empiétements des phénomènes inférieurs qui, dans de certaines périodes, peuvent l'occuper tout entière et supprimer momentanément l'exercice des autres fonctions. Mais cette tempête passée, l'âme se retrouve toujours avec les acquisitions qu'elle a faites, acquisitions que la force et la conquête n'ont pas pu détruire; et ne restât-il dans le monde qu'une seule âme libre et juste, éprise de la seule vérité, la véritable force serait encore du côté de cette âme, qui ne tarderait pas à reconquérir, en vertu de la puissance invincible des lois universelles qu'elle représente, tout le terrain perdu par la justice et la vérité. — Nous avons vu précédemment que l'origine du beau était dans l'association d'un élément de son, de couleur avec un élément agréable. Nous avons remarqué antérieurement que le beau avait aussi l'habitude comme une de ses conditions, à ce point qu'une chose qui nous a paru laide à l'origine, finit par nous sembler moins laide et parfois presque belle, si la contemplation de cette chose nous devient habituelle. Nous pouvons ajouter à cette remarque celle-ci : c'est que l'habitude produit ici son résultat accoutumé, qui est d'émousser

les impressions aiguës, et qu'elle a pu nous permettre de découvrir des éléments de beauté dans un objet qui ne nous avait frappé à Torigine que par sa laideur.

Enfin, les organismes varient avec les individus, par suite les dispositions à percevoir ou non les éléments du beau. Non seulement l'organisme varie d'individu à individu, mais il varie encore dans le cercle d'un même individu selon l'âge et la disposition actuelle. Cette disposition organique à percevoir le beau pourra peut-être constituer une disposition héréditaire. Les uns seront affectés désagréablement par des éléments qui paraîtront beaux à d'autres, pour cette raison qu'ils sont différents avec les individus.

Tel aliment dont la saveur acre plaît au goût du sauvage, blesse notre palais, parce que l'organisme du goût diffère chez le sauvage et chez nous. Mais cet aliment paraît bon au sauvage parce qu'un élément agréable est lié à cet élément; il est mauvais pour nous parce qu'un élément désagréable est lié à cet élément. Le bon ou le mauvais sont constitués dans Vun et Vautre cas par une association de même nature. Seulement l'organisme diffère. L'organisme peut, dans une même personne, différer à des époques différentes de la vie. Enfin, il est transmis héréditairement, mais les images ou éléments qu'il est susceptible de recueillir dans le milieu externe ne sont pas transmis avec lui. Nous pouvons expliquer avec ces principes les idées différentes ou communes que les peuples et les individus divers se forment de la beauté. (V. Darwin; Descendance de l'homme, traduction Moulinié, t. II, ch. XIX, p. 368-370.)

<t Un grand nombre de faits montrent la vérité du principe déjà énoncé par Humbolt, que l'homme admire

et cherche souvent à exagérer les caractères quelconques qui lui sont départis par la nature. » (P. 368.)

Ce que nous avons vu dans notre enfance est ce qui nous paraît beau, mais ce que nous avons trouvé laid à cette époque, nous paraît également laid. L'ancienneté de l'impression fait qu'elle est plus fortement imprimée en nous et qu'elle est dominante.

«Dans chaque race, l'homme préfère ce qu'il a l'habitude de voir; il n'admet pas de grands changements, mais il aime la variété et apprécie tout trait caractéristique nettement tranché sans être trop exagéré. » (P. 370.)

Certainement il n'existe dans l'esprit de l'homme aucun type universel de beauté en ce qui concerne le coi'ps humain; il est toutefois possible qu'avec le temps certains goûts puissent être transmis par hérédité.

Mais, tout montre que nous devons nous en tenir au principe posé par nous, traduction d'ailleurs de la maxime vulgaire. Il ne faut pas discuter des goûts et des couleurs. Le beau est l'association d'un élément quelconque et d'un élément agréable. La variété des oi'ganismes peut faire trouver agréable à un individu ce qui est désagréable à un autre. Par suite, le beau, toujours constitué par un élément agréable et un élément quelconque, variera cependant dans ses éléments et offrira des types très divers. Mais dans une même i*ace, ce qui aura été agréable aux uns restera agréable aux autres, aux descendants, aux contemporains; les types du beau ne varieront guère.

L'idée que nous nous faisons du beau nous vient du milieu.

SainWulien, 21 mai 1878.

La nature nous enseigne le beau à Taide des combinaisons de lignes et de couleurs par lesquelles elle frappe le plus habituellement nos regards. Tout ce qui est exceptionnel et extraordinaire, si nous sommes frappés d'abord par ce caractère d'exception, ne nous cause pas de plaisir, ne nous plaît pas, ne nous donne pas le sentiment du beau. La nouveauté elle-même, à laquelle cependant nous sommes si sensibles, ne nous plaît que par les caractères déjà connus, déposés en elle. En efiTet, c'est encore la nature qui, en faisant succéder un spectacle, un phénomène à un autre, nous donne l'idée et nous inspire le goût de la nouveauté, par ce qu'il y a de permanent et d'identique dans la succession. Nous nous faisons une habitude du nouveau parce qu'entre tous ces spectacles divers offerts par le jeu du monde, il y a un caractère permanent et consistant dans la succession elle-même. La locomotive qui traverse la vallée sur une ligne de fer ne nous paraît pas marquée du caractère de la beauté, bien que nous ayons contracté l'habitude de la voir sans cesse. Si l'habitude ne produit pas ici son efiTet accoutumé, cela tient à ce que les formes d'un train de chemin de fer ne sont pas en harmonie avec les lignes courbes, harmonieuses, partout répandues dans l'univers, à l'aide desquelles la nature fait notre éducation artistique. Si l'on élevait un homme dans un atelier où il ne verrait que des lignes droites ou brisées, des angles, des lignes et des arêtes toutes sèches ; si l'on parvenait à soustraire cet homme à la vue des formes arrondies de son corps ;

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si après que toutes ks k^ruie^ iuiii^rrkCies aurùefit mis dans son intfJlîgteaùe une ei^j-reL:*te iiidêui3>ile on le poussait en i^eine naîiine^ il tT\:*TiTeraît la beauté dans le train de chemin de £er el la laideur dans le cours sinueux de la vallée à traTei^ Liquelle le train circule. Ce que nous arons dît du beau s^applique au bien. Mais les étém^its de bien dans une même race ou dans un même peuple ne peuvent guéie varier, paroe que ce qui a désagréablement afiecté nos asc^Mlants ou nos concitoyens nous affecte de la même manière. Voilà pourquoi les belles actions de llûsioire ancienne et moderne, les cbeCs-d'cpuvre de fantiquité classique sont toujours beaux pour nous. Mais ils ne produiraient pas la même impression sur une race profondément distincte, en ce s^is que ce que nous appelons bien pourrait être le mal pour cette race. Mais Fimpressiou qu'elle éprouverait resterait toujours dans la catégorie des impressions morales et esthétiques. De même que l'élément de plaisir ou de douleur entre toujours dans la composition des phénomènes moraux ou esthétiques, de même c'est toujours un élément de toucher, de son, de couleur, associé au mouvement, qui constitue l'un des facteurs.

De la sympathie.

Nous sommes surtout frappés par la douleur ou le plaisir des personnes que nous aimons. Cela tient à ce qu'attirés par noire affection vers ces personnes, nous sommes toujours en face d'elles ou de leur souvenir, et par suite en face de leur douleur ou de leur plaisir. Dès lors, nous cherchons à soulager leur douleur, nous partageons leur plaisir.

Quand nous souffrons (un certain état de souffrance morale), si cette souffrance s'associe à Tidée ou à la vue d'une personne, nous cherchons à associer en réalité la souffrance à la personne, comme elle l'est dans la réalité. Ce sentiment est le contraire de la bienveillance. Quelquefois nous faisons surtout souffrir de cette manière ceux que nous aimons.

L'histoire de la civilisation peut être étudiée dans Thomme actuel.

Saint-Julien, 9 novembre 1878.

Les sons stridents, gutturaux ou étouffés de la musique des sauvages blessent nos oreilles, devenues plus délicates. Là où ils perçoivent un élément agréable, nous éprouvons une peine ou bien un ennui. L'organisme diffère et nous fait considérer comme une laideur ce qui est pour les sauvages une beauté.

— Lubbock, Darwin imaginent quel a dû être le développement moral et social de l'homme. Ces conjectures sont ingénieuses et profondes; mais, pour être tout à fait légitimes, elles devraient montrer une étude exacte des conditions dans lesquelles ce développement se produit dans les êtres qui s'offrent actuellement à notre observation. Quand nous saurons comment nous nous développons nous-mêmes, il nous sera plus facile d'imaginer comment s'est formée l'intelUgence de nos ancêtres dans ses états les plus primitifs. Les règles qui sei'ont vraies pour nous, seront vraies pour eux. C'est ainsi que Cuvier, avec ses connaissances profondes de l'anatomie des animaux actuels, a pu reconstruire l'anatomie et les formes des espèces éteintes.

Le beau est relatif. — De la musique des sauvages.

49 décembre 1878.

La comparaison nous fait regarder souvent comme laid ce qui nous a paru beau. En réalité, comme nous l'avons dit dans les précédentes études, ce qui nous a paru beau ne devient pas laid, ne change pas de nature, mais devient seulement moins beau. — George Washington décrit ainsi la musique d'une bande d'Indiens rencontrée par lui dans les solitudes américaines : «... Ils commencèrent alors leur musique; elle se composait d'un vase à moitié plein d'eau, avec un chalumeau percé attaché au-dessus, et d'une courge, dans laquelle on avait mis des balles de plomb pour faire du bruit, avec une queue de cheval pour ornement. L'un des Indiens se mit à crier de toute sa force et un autre à battre la caisse, pendant que le reste dansait. » (Journal de Voyage de Washington, 23 mars 4748.)

Comparée à l'orchestre d'un de nos grands théâtres, cette musique primitive nous paraîtra laide ; elle n'est en réalité que moins belle. Celui dont le goût est très formé a sans cesse présents à la pensée des modèles de beauté dont la comparaison avec les objets esthétiques offerts par la nature a pour résultat de faire paraître ceux-ci plus beaux ou moins beaux que les types existants dans l'esprit de l'observateur. Comme ces types ne seront pas les mêmes pour tous les observateurs, ce qui me paraîtra très beau pourra paraître moins beau à une autre personne, pour cette raison qu'il existe dans l'esprit de cette personne ou dans sa sphère d'observation un type sur lequel elle compare

ce qui fait l'objet de mon admiration, type qui n'existe pas dans mon esprit. De même parmi les mouvements associés aux objets; nous sommes exposés à prendre pour un mouvement de répulsion ce qui est en réalité un mouvement de moindre attraction, ou pour un mouvement d'attraction ce qui est un mouvement de moindre répulsion. Mais c'est là un phénomène d'imagination, car ce qui est attractif ne change pas de nature pour devenir répulsif, et vice versd.

l\ ne faut pas rompre avec les traditions de Tart antique.

Saint-Julien, 16 mai 1868.

Le beau est toujours constitué par les mêmes lignes, les mêmes proportions, le même ordre. La matière seule et les dimensions varient. C'est la nature qui nous révèle dans les spectacles habituels offerts à nos sens l'ordre d'où résulte la beauté. Les anciens, plus rapprochés de la nature, ont pu l'observer très fidèlement ; ils ont saisi et montré les lignes constitutives du beau, dépouillées, en quelque sorte, de tout alliage étranger. Voilà pourquoi l'artiste ne peut se dispenser d'étudier les anciens. De là l'utilité des langues mortes qui nous montrent dans tout leur relief des chefsd'œuvre non seulement de pensée, mais encore de langage. Voulez-vous faire du nouveau en matière d'art, groupez, selon l'ordre ancien et éternel, les éléments offerts par la vie moderne. Les éléments nouveaux, en frappant les sens plus fortement que des éléments anciens sur lesquels nous sommes blasés, aident à mieux saisir l'ordre. Ainsi nous éprouvons le plaisir de la surprise et de l'imprévu.

Du goût comme règle générale de jugement.

Brienon, 47 juillet 1872.

Il est facile de s'expliquer la raison par laquelle il existe ce que nous appelons le bon sens, le goût, une règle générale commune au plus grand nombre des esprits sous lesquels le sens particulier finit toujours par s'incliner. De même que les combinaisons intellectuelles de l'individu sont toujours dominées par les influences du milieu externe, de même que les combinaisons chimériques ou fantaisistes qui s'opèrent dans une intelligence isolée s'effacent souvent sous l'action de la réalité externe, de même aussi la généralité des hommes résume mieux cette influence du milieu (laquelle finit toujours par dominer) qu'un individu isolé. Souvent l'intelligence de l'individu isolé peut aller plus loin dans ses conceptions, dans ses analyses que l'intelligence générale; mais, si elles sont adéquates à la nature des choses, les conceptions particulières seront toujours acceptées par l'intelligence générale qui renouvelle pour son propre compte les expériences particulières ; de telle sorte que l'intelligence générale, en fin de compte, demeure toujours juge de la conception individuelle. Il faut que nos conceptions isolées se plient au goût dominant ou bien qu'elles soient de telle nature qu'elles puissent, à un moment donné, élever le goût général jusqu'à elles, c'est à dire qu'elles soient adéquates à la nature des choses que l'inteUigence générale constate avec plus de certitude que l'intelligence isolée. Le proverbe : Voxpopuli, vox Dei, répond à une idée vraie. La voix du peuple pris en masse est toujours, à la longue, la voix de la nature.

Le plaisir, ou bonheur, est en rapport avec la beauté.

Brienop, 25 août 1880.

Nous avons défini le beau, Tassociation d'un phénomène de couleur et de plaisir, d'un phénomène de son et de plaisir; il faut même aller jusqu'à dire : d'un phénomène d'odorat, de goût, de toucher et de plaisir. — Le plaisir, dans ce cas, est une véritable base dont les composés sont très nombreux (application du calcul à ces phénomènes ainsi considérés). Le plaisir ou l'agrément est comme la lumière, la couleur, les odeurs, etc., une propriété des choses. La beauté dans une figure humaine produite par une association, une propriété de plaisir et une propriété de couleur ; mais le plaisir n'est pas seulement perçu par moi qui contemple cette beauté que je perçois, mais ce plaisir, dans cette personne, peut être associé à un moi. Il est donc aussi perçu par elle. Il n'y a donc pas de beauté sans bonheur pressenti par celui dans qui réside la beauté ; le bonheur est donc l'une des sources essentielles de la beauté. II est donc rigoureusement exact de dire que le bonheur embellit et que la souffrance produit la laideur. Les races belles sont des races dans lesquelles le bonheur a régné longtemps chez les individus. Le bien est l'association d'un mouvement et d'un plaisir.

Exposé. — Il existe des sons, des résistances, des odeurs, des saveurs, des couleurs, des mouvements (attractifs et répulsifs), des plaisirs (ou douleurs); voilà les éléments simples dont les diverses combinaisons, rattachées à une autre combinaison (le moi), constituent toute notre existence morale.

De la beauté morale. ,

Saint-Julien, 25 septembre 1868.

Si la beauté morale dans l'homme est proportionnelle au degré d'impersonnalité des motifs qui inspirent sa conduite, le mal moral est Tobéissance aux mobiles les plus immédiats, les plus personnels, les plus rapprochés de nos appétits inférieurs. En cela le mal moral est aussi une erreur. La beauté morale trouve le secret de satisfaire les convenances personnelles et égoïstes à mesure qu'elle parait les délaisser davantage.

La beauté est une utilité supérieure.

Saint-Julien, 26 juin 1868.

Le beau n'est que la perfection de l'utile.

La beauté est une utilité supérieure dont souvent nous ne saisissons pas le sens mystérieux.

Ce que nous appelons la laideur produit sur nous ce résultat, parce qu'il porte atteinte à un état que nous voudrions toujours faire durer, à notre conservation, à notre sécurité, par exemple.

La production des chefs-d'œuvre est nécessairement intermittente.

Bar«ur-Seine, 5 juillet 1868.

Il faut qu'un intervalle s'écoule entre les grandes œuvres. Exprimer sa pensée, c'est se délivrer du tourment qu'elle cause. Un chef-d'œuvre est un soulagement pour l'humanité.

Pour qu'une nouvelle œuvre naisse, il faut qu'elle ait le temps d'être enfantée par d'autres joies, d'autres douleurs, d'autres pensées.

Réflexions diverses sur la beauté.

Saint-Julien, 12 décembre 1877.

Le génie de l'homme de guerre qui assigne aux régiments leur place de bataille, de l'orateur qui domine une assemblée tumultueuse, ce génie n'est qu'un mouvement venu des mondes sans limites, comme aussi la réunion de la pensée et du génie s'est opérée sous l'empire des forces de l'univers qui se reflètent dans cette pensée.

Dans mes désirs d'ambition, j'ai surtout pour but de m'élever au-dessus du milieu où la force des choses m'a placé, ou de lui échapper; mais tous mes désirs accomplis, je ne me serais pas échappé à moi-même. Celui-là, je le sens, ne sera jamais satisfait. Remarquez que je ne puis me délivrer de la condition qui nous est faite par le rêve et par la puissance d'imaginer.

Je ne puis pas me réfugier dans une personnalité dont je touche la naissance et le déclin; — les choses dont nous voyons le commencement et la fin ne sauraient nous plaire ; nous ne trouvons de la beauté dans les choses que par une illusion de l'esprit ou par une de ces faiblesses qui, concentrant notre vue sur un point de l'espace et du temps, ne nous permet pas d'apercevoir le lien par lequel ce que nous admirons se rattache au passé ou à l'avenir. C'est le suprême caractère de la beauté de vivre d'un présent éternel.

Il n'y a point de beauté réelle dans le monde, tel

qu'il est organisé ; la beauté n'est qu'une conception de notre esprit qui fixe ce qui passe toujours dans un présent illusoire.

Quand l'àme humaine a fait cette découverte, elle est fermée à tout jamais pour ces sentiments par lesquels elle se rapproche du bonheur. Ce qui fait la grandeur de notre nature, c'est cette poursuite de la beauté qui est le but le plus élevé et définitif de la vie humaine. Toutes les religions et toute la philosophie l'ont compris.

De Tavenir de l'art.

Brienon, 22 juillet 1868.

L'évolution scientifique qui a pris naissance au commencement de ce siècle touche à son terme ; les grandes découvertes sont faites; ce mouvement de l'esprit humain a perdu de sa grandeur; il s'éteint dans les recherches accessoires et dans les applications pratiques. L'activité de l'esprit humain, condamné à chercher son rajeunissement dans des directions toujours nouvelles, va se porter ailleurs. Dans quel sens vont se déployer ces facultés créatrices? On peut déjà le pressentir : le sentiment, l'art, la politique, les sciences morales vont renaître ou se constituer.

Nous assisterons à deux ordres de créations bien distinctes. D'un côté, la science morale s'organisera avec toute la rigueur et toute la sévérité de la science positive; de l'autre, les organisations faites pour imaginer ou sentir, l'art dominé par la passion attachée sans cesse aux flancs de l'humanité, recevront des conceptions originales de l'intelligence, des reflets nouveaux et des puissances inconnues jusque-là.

Chaque développement des connaissances humaines entraine à sa suite une modification de l'homme moral. Cette notion, devenue commune, a porté déjà plusieurs écrivains de notre temps à demander à la science contemporaine le secret de la science morale.

La science morale, Tétude de Tesprit humain, des rapports sociaux, est tout entière à créer; elle n'est pas plus la physiologie que cette science à son tour n'est la chimie ou la physique ; mais de même que la physiologie ne pouvait pas entrer dans une voie vraiment féconde sans le secours de la chimie, par exemple, de même aussi la science morale devait trouver ses conditions d'existence dans toutes les autres sciences. C'est pour cela que toutes les tentatives pour la faire découler directement de la physiologie, de la chimie, de la physique, des mathématiques elles-mêmes n'ont abouti qu'à des résultats sans portée. Elle a sa méthode, ses procédés, ses instruments d'investigation propre; elle est condamnée à faire elle-même les observations et les expériences sur lesquelles elle est appelée à se constituer. Un art nouveau est sorti du mouvement philosophique, critique et historique du xviii^ siècle; Voltaire, Rousseau et Diderot senties ancêtres de Chateaubriand, de Royer-CoUard, de Lamennais, de Victor Hugo, de Lamartine, de Guizot, de George Sand, d'Eugène Delacroix ; nos ancêtres seront les Lavoisier, les Fourcroy, les BerthoUet, les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Magendie, les Claude Bernard, les Darwin.

Quand notre intelligence aura compris le sens profond de leurs travaux; quand, dans une lente et mystérieuse élaboration nous nous les serons assimilés; quand toute cette science coulera pour ainsi dire dans nos veines et fera partie de notre sang, alors cet

IMAGINATION. i23

élément nouveau vivifiera noU^ cœur et fera germer dans le cerveau des inspirations, des pensées nouvelles. Nos passions auront pour ainsi dire une teinte plus colorée; nos sentiments seront plus complexes, plus laides, plus profonds. L'humanité sera embellie par une création artistique qui aura ses racines dans le mouvement scientifique. Chacun de nous d'aillem^ peut faire sur lui des expériences qui font pressentir les résultats de la transfoimation par le cerveau des résultats scientifiques en produits artistiques ou passionnels. Lorsque la science nous a donné des vues plus hautes, lorsqu'elle nous a élevés jusqu'à l'intelligence de faits dont la signification nous échappait encore, lorsqu'elle nous a fait saisir certains rapports entre les êtres, l'esprit, inondé de ses clartés, ne s'absorbe pas dans la contemplation de cette lumière; il découvre de nouvelles perspectives que cette lumière éclaire, mais qu'elle ne crée pas ; il y a plus : il s'en empare comme d'un flambeau, pour la porter où il veut; et selon qu'il lui plaît, il peut faire luire ses clartés sereines dans les régions de la pensée pure, ou la secouer comme une torche brûlante sur les profondeurs du sentiment.

Cette influence de la science sur les sentiments s'explique : nous devenons supérieurs à tout ce que nous avons compris. En eff'et, l'intelligence d'un phénomène nous fournit en même temps le moyen de le maîtriser. L'intelligence se confond ainsi avec le pouvoir même : comprendre un fait, c'est en disposer. Si donc les vues que nous donne la science nous font entrevoir des rapports que nous n'avions pas entrevus jusque-là et devant lesquels nous avions pu prosterner notre esprit, notre imagination, notre amour, par cela

même qu'ils nous échappaient, — une fois compris ils nous deviennent indifférents, par cette autre raison que l'activité de notre esprit n'a plus à s'exercer sur eux, que l'amour ne vit que d'activité, ou plutôt qu'il se confond avec l'activité elle-même. Si l'on descend au fond de toutes les impressions passionnées, on reconnaîtra la vérité de ces faits : l'amour des sens comme l'amour idéal est soumis à cette loi. (Lorsqu'un être nous a révélé toutes les sensations qu'il peut dégager dans ses rapports avec un autre être, cet être n'offre plus de but pour l'activité des sens eux-mêmes, quels que soient les besoins de ceux-ci.)

Naissance du sens esthétique.

28 novembre 1863

Il vient un moment où notre intelligence s'élève jusqu'à la conception de la beauté. Le sens du beau qui existait en nous à l'état de perception obscure — de vague intuition — se développe tout à coup et s'analyse.

Nous reconnaissons que nous n'aimons que l'harmonie, l'ordre, la régularité, la plénitude du développement en nous et autour de nous, que tout ce qui nous choquait s'opposait à l'accompUssement et à la réalisation de l'ordre et de la beauté. Nous reconnaissons que la fonction propre de notre intelligence c'est de comprendre le beau, et la beauté, l'ordre, l'harmonie sont devenus pour nous les critérium et les signes de la vérité. De ce jour nous en cherchons les signes épars dans la création ; de ce jour, le culte de l'idéal, c'est à dii^e de ces créations qui nous portent à la réalisation

de la beauté, est vraiment né dans notre âme. Nous recherchons partout les caractères vraiment divins de la beauté, la seule chose dont nous ne pouvons plus douter, et nous faisons rentrer tout ce qui en porte l'empreinte dans un vaste système idéal avec lequel nous confrontons sans cesse la réalité.

Les signes de la beauté sont faciles à saisir dans le monde extérieur. Ne consistent-ils pas dans Taccomplissement régulier des lois auxquelles rien ne fait obstacle, accomplissement d'où naissent des proportions admirables, des fonctions toujours remplies, la vie lai^e, facile, pleine, opulente, une inaltérable sérénité? Tout cela parle à notre intelligence et la saisit sans contestation.

Ah! comme j'entre dans la pensée de Spinosa, et comme je comprends bien qu'une fois qu'on a entrevu les premiers signes de cette beauté dont rayonne la vérité, on soit sous le charme et qu'on se sente entraîné par ses irrésistibles attraits. Notre âme est devenue la proie d'une passion qui nous pousse sans relâche vers la plénitude de sa possession. Et cet amour, comme celui que développe en nous la contemplation des beautés extérieures ou morales d'une créature humaine, nous pénètre, répand en nous une vigueur, une énergie, une jeunesse nouvelles, réveille toutes les jouissances de notre vie, en fait ouvrir toutes les sources. Cette passion, comme l'autre, exerce des ravages, et le passé nous raconte l'histoire de ces nobles âmes, de ces coeurs ardents qui se sont usés à la rechercher, qui se sont consumés à force de la contempler.

Un même idéal est poursuivi par Tartiste et par le savant. Tous les deux créent en combinant des éléments fournis par la nature.

Décembre 1866.

De même que ces idées sur la beauté humaine peuvent s'appliquer à toutes les manifestations de la beauté répandues sur le monde où nous vivons, de même il est certain que Tidéal poursuivi par celui qui comme vous, mon cher Cordier, cherche à exprimer par le ciseau les idées de beauté humaine, est absolument le même que Tidéal poursuivi par le philosophe et par Thomme de science. Vous le voyez, Testhétique m'amène à des notions supérieures qui me paraissent bien près de la vérité. Comme le philosophe et l'homme de science, vous ne cherchez qu'une seule chose, la vérité, et, comme eux, vous n'employez pour y parvenir qu'un moyen : l'observation.

Je ne dis pas assez cependant, car l'observation du savant est un phénomène complexe qui a toujours son point de départ dans une idée préconçue qu'il se fait de la nature des choses. C'est là ce qui fait la vraie supériorité d'un homme sur les autres hommes ; c'est cette faculté puissante de pressentir, de deviner le plan mystérieux suivi par la nature dans la création d'un être.

Lorsque nous recherchons les lois qui ont présidé à la formation des êtres, nous faisons de la science pure; quand nous nous demandons si le groupe des lois qui président à la formation d'un être n'ont pas été contrariées par l'intervention d'une de ces causes dont les effets peuvent se croiser si souvent à la surface du monde, et quand nous cherchons quel aurait dû être le développement normal de l'être s'il avait

suivi la direction que lui impriment ses lois propres, nous faisons encore de la science, mais de la science générale ou de la philosophie Uttéraire. Mais si nous nous demandons particuUèrement quelles auraient dû être les manifestations plastiques auxquelles seraient arrivées chaque être ou les êtres dans lem*s rapports entre eux, si rien n'était venu troubler l'harmonie initiale de leur développement, nous faisons de Tart; mais, vous le voyez, nous faisons encore de la science. Votre intelligence, pénétrant le secret de ses lois, retrouve ce qui est vraiment la nature dans sa beauté primitive, et votre ciseau l'exprime. Et comme vous avez précisément l'intuition de ces combinaisons de lignes impalpables — magie des ombres et de la lumière, de ces insaisissables harmonies qui résultent des ombres, des couleurs, de la muette expression d'une physionomie ou d'un corps humain, c'est vous à qui les hommes reconnaissent les plus sublimes facultés, parce que ce sont vos œuvres qui leur donnent les joies les plus hautes et les plus délicieuses. Et si je voulais continuer mon parallèle entre le savant et l'artiste, je reviendrais à mon point de départ, en vous montrant qu'à l'un comme à l'autre l'observation est indispensable pour contrôler ses intuitions ou ses idées préconçues, ou pour servir de point de départ à de nouvelles créations. Analysez le plaisir que vous a donné la contemplation de M"« de ***. N'avez- vous pas été surtout charmé parce que, la voyant, vous avez retrouvé en elle les détails et l'ensemble que vous aviez rêvés, devinés? parce qu'il vous a semblé que cette belle statue qui a établi son règne dans votre cerveau venait d'en descendre pour s'incarner dans un corps vivant?

Les vérifications de vos idées sur le beau, que vous n'aviez jamais pu faire que d'une manière partielle parce que vous n'aviez jamais rencontré que des natures imparfaites, se sont trouvées vérifiées et justifiées autant que le permet la perfection d'une créature humaine. Car, mon cher ami, il faut vous le dire, vous vous apercevrez bien vite que ce type si achevé de beauté ne réalise pas encore la perfection définitive.

Il serait malheureux pour les grands artistes qu'ils puissent rencontrer leur idéal, parce qu'ils cesseraient aussitôt de le poursuivre. Si la perfection absolue pouvait jamais se rencontrer, nous serions bientôt privés de ces chefs-d'œuvre par lesquels les artistes cherchent à y suppléer et expriment le tourment de leurs grandes âmes. Remarquez-le bien, ceci ne contredit pas tout ce que j'essayais de vous exposer plus haut...

La nature produirait certainement l'idéal cherché si le développement de chaque être n'était pas si souvent contrarié par l'effet de ces obstacles, de ces lois qui paraissent contradictoires et dont je vous parlais tout à l'heure. L'existence de la laideur dans le monde n'a pas d'autre cause. Quand l'intervention des lois contradictoires n'agit que d'une manière à peu près insensible, il nous est donné d'admirer M"« de ***. Mais, me direz-vous, si le rôle de l'artiste ne diffère pas de celui

du savant et s'il doit se borner à rechercher

les domaines de l'imagination sont à jamais

fermés pour lui. Il convient d'abord de remarquer que ce n'est pas sans une vaste imagination, profondément sûre et vraie cependant, il faut le reconnaître, que l'artiste peut arriver à pressentir et à recomposer cette beauté que la nature livrée à elle-même produit si rarement, surtout quand il s'agit des êtres humains.

Mais l'artiste reste, de plus, le maître de produire des êtres, des conceptions qu'il paraît impossible de retrouver à la surface du monde créé ; à une condition toutefois qui rend ici sa tâche plus difficile que jamais : c'est que sa conception soit possible, c'est à dire qu'elle rentre dans les combinaisons que pouvait produire spontanément la nature, bien que cependant elle les ait réalisées. Eh bien! ici encore, l'artiste ne diffère pas, dans l'ordre de ses travaux, du savant dans le sien, quand celui-ci crée dans son laboratoire des combinaisons nouvelles, des corps que la nature ne paraît pas avoir réalisés. Tous les deux atteignent à ce moment le plus haut degré de puissance qu'on puisse rêver pour la nature humaine : ils sont des créateurs. Mais, ne l'oublions pas, ils tfont fait que combiner des forces qui existaient déjà. Ainsi, l'artiste peut faire des choses également grandes, retrouver des types existants, créer des types inconnus ; c'est surtout dans ce dernier cas que se déploie la puissance créatrice et qu'elle nous procure les plus hautes et les plus surprenantes jouissances. Mais c'est aussi dans cette direction qu'elle peut le mieux s'égarer en tombant dans des conceptions chimériques qui n'étendent pas autant les progrès de l'art qu'ils ont contribué à paralyser l'essor de la science.

De l'influence du milieu sur les productions de Tart.

25 mars 1867.

On soutient encore que les développements de l'art sont fatalement liés à des circonstances extérieures du milieu. — Une analyse encore incomplète du phéno-

mène de la civilisation a mis ce système en honneur; une analyse plus savante la réduira à sa juste valeur.

Si les arts ont atteint chez les peuples un rapide degré de perfection, il faut, il est vrai, reconnaître que le ciel, le climat ont eu une influence marquée sur leur développement. Mais il ne faut pas exagérer cette influence, et pour cela il s'agit de la déterminer. Or, on doit reconnaître que le climat a eu surtout pour résultat décisif de hâter le moment où certains peuples ont atteint leur développement artistique. Conséquence de ce développement souvent prématuré, Tart est simple et peu compliqué, il a de plus donné immédiatement à la peinture des tons colorés et chauds qu'il livrait constamment aux yeux de l'artiste.

Mais est-ce à dire que ces influences extérieures sont les seules qui puissent amener le développement artistique d'une nation, et que si on venait à les supprimer l'art disparaîtrait avec elles?

Consultons d'abord cette histoire sur laquelle vous appuyez votre système. Elle nous montre l'Egypte comme le berceau de l'art. Puis l'évolution de la civilisation égyptienne accomplie, ce pays paraît frappé d'impuissance pour les productions artistiques, et la Grèce hérite de ses facultés qu'elle développe. Après la Grèce, l'Italie, les Arabes, l'Espagne, atteignent un haut degré de développement artistique; puis leur faculté de produire paraît s'éteindre, bien que cependant les circonstances extérieures soient toujours les mômes. Enfin, l'art éclate tout à coup sous des climats qui jusqu'alors n'avaient point paru favorables à son développement. La France, la Hollande et l'Allemagne recueillent l'héritage que l'Italie et l'Espagne semblent impuissantes désormais à faire valoir ; demain, l'Angle-

terre entrera à son tour sur la scène artistique; demain peut-être T Amérique.

La faculté de produire des œuvres d'art remonte vers le Nord. Par un phénomène inverse, l'esprit scientifique paraît appelé à se porter vers le Midi. Que devient, en présence de ces climats sous lesquels l'œuvre d'art cesse tout à coup d'éclore, de ces autres cieux, moins favorables au premier abord, et sous lesquels naissent tout à coup des créations merveilleuses, plus grandes, plus complexes, plus dramatiques, aussi chaudes, aussi colorées, plus intenses que les autres; que devient le système des milieux?

Mais ce système disparaît complètement devant une analyse des facultés humaines.

« Celui qui dédaigne l'antique pour la nature, risque de n'être jamais que petit, faible et mesquin de dessin, de caractère, de draperie et d'expression. » (Diderot.)

L'épigraphe que j'ai choisie est-elle en contradiction avec les idées que je viens d'exposer? Non; elle les confirme. S'il nous faut avoir recours à l'antique, c'est que notre époque ne nous offre plus que des types dégradés, dégénérés par l'action ou l'effort des lois contradictoires, l'exagération de certains développements moraux. Les hommes des siècles où la civilisation s'est développée d'une façon harmonique, où les instincts animaux n'ont pas prévalu sur les passions morales, ont atteint leur développement le plus complet sans se perdre dans le raffinement, ont pu contempler la nature telle qu'elle avait été formée.

J'étais absorbé dans la contemplation de la

Vénus de Milo, dansant incognito sous le nom de M"® de ***. Une couturière a remonté sa tunique un peu au-dessus des hanches et un peu au-dessous de ces

globes avec lesquels il faudrait mouler la coupe des sacrifices. Je soupçonne Charrière de lui avoir adapté cette paire de bras due au ciseau d'un Phidias contemporain. C'est peut-être la nature la mieux équilibrée que j'aie jamais rencontrée. On sent que cette beauté a jailli dun seul jet; elle est faite de quelques lignes d'une pureté, d une laideur idéales. Par un hasard qui se rencontre une fois par siècle dans la formation des êtres vivants, aucune cause morale ou matérielle n'est venue contrarier le développement de l'idée créatrice, qui s'est réalisée dans sa plénitude sans rien perdre de sa pureté originaire. On oublie devant elle ces distinctions subtiles de l'âme et du corps que les Grecs ne connaissaient pas et que les doctrines mystiques ont fait naître, en détruisant l'équilibre de la nature humaine et en développant à l'extrême certains côtés de l'être vivant. On se trouve en présence d'une vie unique et simple qui s'exprime toujours la même à travers la variété de ses manifestations. Devant une création aussi achevée, on ne conçoit pas la pensée de deux principes distincts d'une âme et d'un corps, parce qu'aucun élément ne prédomine et parce que le développement de toutes les parties et de toutes les forces de l'être s'est fait d'une manière profondément harmonique. Qiez elle, les manifestations morales se lient par une parenté intime aux manifestations matérielles. Les unes se confondent avec les autres dans la même simplicité, dans le même calme, dans la même beauté. Jamais elle ne fait naître l'impression qui réveille presque seule aujourd'hui nos natures raffinées, la surprise. Aucun contraste dans cette nature qui ne porte la trace d'aucune lutte.

Une de ses paroles achève et complète toujours fidè-

lement son regard, et la simplicité de son geste ou la calme splendeur de son front ne sont que le reflet d'une intelligence sans détours et d'un cœur sans faiblesses.

La déesse, cependant, a voulu se donner un défaut pour mieux faire croire qu'elle est mortelle : c'est un regard dans lequel les hommes peuvent pressentir la puissance d'exprimer des sentiments analogues à ceux qu'elle inspire. Encore un chimiste exercé reconnaîtrait-il sûrement que la couleur noire de ses yeux a été broyée dans un charbon de l'enfer et que leur éclat a été dérobé au soleil. Ce regard, ces traits expriment une âme sereine où tout est proportion, mesure, harmonie. La sérénité que ce front respire, le calme du regard, la largeur des traits expriment...

La vraie beauté est marquée d'un caractère grave. Elle n'est ni sévère ni enjouée. Cette gravité résulte de la mesure de la proportion des détails et de l'ensemble. Rien n'est poussé à l'extrême et tout est harmonieux. La beauté est l'expression la plus saisissante de l'ordre. Un goût dépravé peut demander le développement exagéré de certaines parties ; un goût juste et éclaké ne saurait voir la beauté en dehors de l'harmonie des proportions.

La beauté morale est coinme la beauté physique. Elle consiste essentiellement dans le développement régulier de toutes les facultés de l'âme. Rien ne saurait être sacrifié, rien ne saurait être exagéré sans que la beauté en soit altérée.

Et, comme une vie intelligente anime la forme humaine, l'enveloppe extérieure doit exprimer, par la sérénité que le front respire, par le calme du regard, par l'harmonie des contours, par les proportions de l'ensemble, la sérénité, le calme, l'harmonie de l'âme.

Ces deux sortes de beauté ne sont pas toujours réunies. La beauté morale peut exister sans la beauté physique, et à l'inverse celle-ci peut exister sans celle-là. Mais quand une pareille réunion existe et quand nous ravims comprise et pénétrée, nous n'admirons pas, nous aimons.

Les caractères de la beauté sont partout tes mêmes. La nature est grave, sereine. La vie y circule pleine et large.

Pourquoi Part a-t-il devancé la science? — Des causes de la beauté.

14 avril 1867.

Après avoir résolu d'une manière générale le problème de l'origine des idées, il nous est facile d'e:xpliquer pourquoi l'art a pu atteindre un degré de perfection très élevé, bien que la science fût encore dans l'enfance. Les idées nous arrivent par l'observation ; la science se forme par des observations réunies, par des hypothèses vérifiées. Quand nos regards se sont portés sur le monde extérieur, ses contours nous ont frappés les premiers, et l'esprit n'a pas eu un long travail à faire pour retenir les formes plastiques. Quand ce travail s'est opéré dans un esprit bien préparé par une civilisation très régulière, très équilibrée, très normale, bien qu'encore peu compliquée, l'esprit a atteint sans peine et presque du premier coup à une perfection relative dans l'art. L'homme, arrivé à une certaine habileté dans l'exécution, a pu réaliser des œuvres d'art en un sens plus parfaites que les nôtres. Cette perfection est le produit d'une civilisation dont les observations ou les impressions ont été peu nombreuses, mais d'une lucidité accomplie. L'esprit humain était sain, vigou-

reun et jeune; sa jeunesse et sa santé se sont reflétées dans ses œuvres. Depuis et dansJes temps modernes, les impressions se sont multipliées, les idées se sont accrues, des joies et des souffrances inconnues aux anciens ont mis leur empreinte sur les âmes ; l'irrégularité, le désordre inséparables des débuts d'une civilisation compliquée, formée des dâ>ris des civiliisations antiques et des éléments les plus divers; les incertitudes,, les erreurs^ les bizarreries nées des premiers pas de la sdence; les passions, les besoins d'une société où la science lutte contre l'erreur, la. barbarie contre la civilisation, jettent le trouble dans l'esprit humain, altèrent la pureté des types et modifient puissamment les conditions de l'art dont les productions sont tour à tour \igoureuse£^ ou d'une délicatesse exquise, mais sont toujours exclusives et tourmentées. L'art de l'avenir jettera le calme et l'équilibre de la beauté antique sur les conceptions plus élevées et plus complexes de l'homme produit par la civilisation moderne et formé par la science.

— Quand la force virtuelle d'expansion et d'évolution du germe créateur n'a été contrariée dans son développement par aucune cause interne ou externe, elle atteint la beauté* Ce développement emprunte upe partie de ses conditions au milieu extérieur dans lequel il s'accomplit; d'où il suit qu'une création, pour être belle, doit être en harmonie complète avec le milieu extérieur qu'elle s'est assimilé; d'où il suit que pour apprécier et juger sa beauté, il faut la replacer, cette création, dans le milieu qui l'a maïquée de son ineffaçable empreinte.

Les germes créateurs, en supposant qu'ils se soient développés dans le même milieu et avec le concours

de circonstances internes également favorables, peuvent cependant ne pas atteindre tous au même degré de beauté. Le germe créateur n'est pas le même dans tous les êtres de même nature. On peut dire qu'il est plus ou moins pur, plus ou moins doué de tendances vers la perfection. Ces tendances sont en rapport direct avec la perfection elle-même de l'être dont ce germe est sorti. De sorte que les conditions de la beauté se rencontrent non seulement dans le milieu externe, non seulement dans le milieu interne, si on le considère en lui -môme, mais encore dans la chaîne successive des êtres qui ont produit le germe final. (Ce qui est dit de la beauté peut l'être de tout phénomène.)

En affirmant que la beauté, pour être comprise, doit être appréciée dans ses rapports avec son milieu interne et externe, on n'interdit pas la comparaison des beautés de même ordre, mais dont le développement s'est accompli sous des influences variées. Cette comparaison fait voir que, si Ton tient compte de tout dans un être, si l'on ne s'attache pas seulement aux manifestations de l'ordre le plus supérieur et presque exquises, les ressemblances sont infiniment plus nombreuses et plus substantielles que les différences. C'est un des vices de l'esthétique comme de la morale, telles que nous les entendons; nous nous attachons dans ces études à quelques phénomènes particuliers, spéciaux à un pays, à une nation, et si nous ne les retrouvons pas dans d'autres pays, chez d'autres peuples, nous en tirons cette conclusion que l'esthétique et la morale n'ont pas de règles précises, ou que ces règles varient suivant les latitudes. Une science plus profonde lève ces doutes et nous montre à la base de l'esthétique, comme de la morale, des phénomènes identiques et enchaînés entre

eux par des rapports qui ne varient pas. Les êtres inanimés, les animaux varient, diffèrent suivant les pays, mais les lois fondamentales de leur organisation sont partout les mêmes.

A ce système qui s'autorise de certains faits particuliers pour nier la beauté et la morale, j'oppose cette théorie qui d'abord nous révèle entre tous les êtres, entre tous les phénomènes et leurs manifestions des ressemblances fondamentales (intrinsèques), qui nous fait voir ensuite que les différences sont toujours d'un ordre déjà très élevé, très délicat, très idéal, qu'elles représentent les influences externes et qu'elles peuvent tenir à un développement plus complet, qui nous montre enfin au-dessus des phénomènes des lois immuables et en vertu desquelles partout les mêmes causes amènent toujours les mêmes effets.

« Ces systèmes se sont surtout produits dans des temps où l'on étudiait exclusivement l'homme, et dans l'homme l'homme moral, aux dépens du monde tout entier et de tous les êtres avec lesquels il est dans d'étroits rapports. Tous les phénomènes, de quelque ordre qu'ils soient, existent virtuellement dans les lois immuables de la nature, et ils ne se manifestent que lorsque leurs conditions d'existence sont réahsées.... » (Cl. Bernard, Introduction, p. 147.)

C'est là précisément ce qui constitue le problème de la science : rechercher l'unité de nature des phénomènes physiologiques et pathologiques au milieu de la variété infinie de leurs manifestations spéciales.

438 F. DURAND DESOUMEAUX.

' La ■vérité et la beauté sont (étroitement unies. — Et pourtant, 41 y a du mystère dans toute chose belle.

... Sa vue ne nous précipite pas en (Jehors de nousmêmes dans ces élans passionnés, ces désirs impatients qui sont violents parce qu'ils ne peuvent être fort», que nos faibles âmes admettent trop facilement. Elle inspire au contraire un contentement profond, un sentiment analogue à cette satisfaction intime que cause la décou-

' verte de la vérité. C'est qu'elle est en effet la vérité elle-même, c'est qu'en elle nos idées sur l'art^.sur la beauté se sont faites chair et se trouvent aingi justifiées,

' et que l'amour-propre de l'artiste, du penseur se confond dans le plaisir désintéressé que donne toujours la contemplation de la beauté.

C'est qu'en effet la beauté naturelle, telle. que l'ont comprise les artistes des grands siècles, est avant tout

' une vérité; — Voilà pourquoi elle nous donne des plaisirs analogues à la perception de la vérité dans des ordres différents.

Tels sont les sentiments naturels. — L'art vient en atide à la philosophie, pour prononcer la condamnation des sentiments exagérés, de toutes ces passions que notre littérature a mis à la mode. Elle prend trop facilement la violence pour la force. Les muscles ont disparu, le satig n'a pas de richesse^ ne circule plus; les nerfs sont tendus à l'excès. Les âmes sont comme les corps.

Décadence de la sculpture, qui se refuse à exprimer les passions mesquines et violentes. Elle représente la forme. Les types et les artistes à la hauteur de leurs types manquent.

L'homme religieux est, comme le savant, à la recherche d'une vérité scientifique; celui-ci comme celui-là est attiré par le désir de pénétrer le sens et les rapports des objets qu'il ne connaît pas ; mais il se produit constamment ce phénomène dans l'esprit de tout homme de science bien organisé : c'est que lorsque la vérité cherchée est découverte, elle a perdu une partie de son prix à ses yeux ; elle est devenue comme sans attrait pour lui; ce que nous aimons, c'est la recherche elle-même. II en est ainsi de tous les buts qui s'offrent à l'activité humaine; c'est le ressort même du travail,, c'est le fond de toute forme religieuse. La religion catholique, avec son instinct si sûr et sa connaissance profonde de l'homme, l'a bien vu; elle a senti que toucher aux mystères c'était détruire la religion tout entière, et elle les a placés au-dessus de toute atteinte.

Par un effet de cette loiy nous ne comprenons pas la beauté. Voilà pourquoi nous l'aimons. Si nous nous l!expliquons et si cependant nous l'aimons encore, il n'y a là qu'une apparence; l'expHcation donnée nous a mis face à face avec de nouvelles beautés plus profondes, plus reculées, plus mystérieuses. — L'artiste en présence d'un tableau ne se l'explique jamais complètement ; une locution usuelle exprime bien ce qui se passe en lui : il découvre tous les jours de nouvelles beautés. Voilà pourquoi les œuvres médiocres sont celles que notre analyse pénètre du premier coup.

Elles cessent vite d'offrir un aliment à notre activité; elles ne nous donnent pas de bonheur.

— Supposez la science sans secrets, la religion sans mystères; les deux buts supérieurs de l'activité humaine sont ôtés : l'homme s'affaisse sur lui-même, il n'a plus sa raison d'être; il entre en décadence ou disparaît.

Contre la poésie personnelle.

28 mai 1867.

Seules les âmes désenchantées portent l'analyse dans les souvenirs de leur vie.

Il ne reste plus de force pour agir à ceux qui la dépensent en phrases harmonieuses. Ceux toutefois qui poursuivent d'une ardeur désintéressée la vérité peuvent livrer au monde le résultat de leurs travaux. Ils ne veulent qu'une chose : répandre la vérité après l'avoir trouvée. Il faut placer de pareils hommes bien haut dans notre respect. Ils sont les forts, car ils agissent après avoir réfléchi. Mais dans quels sentiments faut-il regarder ces êtres qui emploient leur génie à parer de tous les ornements de l'art les joies ou les douleurs de la personne humaine? Quiconque raconte les actions des autres (autrement que pour les noter comme des faits relevant de l'observation scientifique, et dont il faut chercher la loi) se place immédiatement au-dessous de ceux dont il nous fait l'histoire. Faut- il le dire à nos romanciers, à nos poètes, à ceux qui ont écrit l'histoire comme un roman, ils sont les troubadours du siècle.

L'opinion du monde justifie les airs hautains de ceux dont la vie se passe à faire courir sur les turfs, à jouer au cercle ou bien à se ruiner pour nos Aspasies modernes. Ils vous dominent encore de toute la hauteur dont le croisé surpassait le trouvère. Je n'ai voulu, par cette comparaison, que marquer la distance entre les chroniqueurs et leurs héros; pour le reste, il n'est jamais entré dans ma pensée de pousser plus loin la comparaison entre ceux-ci et les preux.

Quiconque se replie sur lui-même et livre à la publicité ses souffrances personnelles, celui-là commet plus qu'une lâcheté : il est ridicule.

Je sais qu'ils s'assignent une haute mission.

Il faut avoir peu de foi dans ceux qui font couler des larmes sous prétexte de consoler, et qui commencent par nous amollir pour nous rendre des forces. Seule la science, qui nous détache de nous-mêmes pour nous faire pénétrer la secrète loi de toutes choses, est assez puissante pour nous offrir des consolations. Les poètes d'autrefois dont les œuvres ont été conservées par la postérité, les religions qui ont rafraîchi le passage de l'homme sur cette terre, ont offert à l'homme des consolations qui répondaient précisément à l'état de la science à l'époque où elles sont nées. On comprend parfaitement, d'ailleurs, comment la science peut seule nous offrir ces charmes capables de dissiper nos douleurs ou de rendre nos joies durables et solides. Elle seule nous fait toucher la réalité des choses ; elle seule dissipe ces illusions mortelles qui exagèrent la souffrance comme le plaisir, dont elle nous fait toucher les ressorts secrets, en nous montrant la place qu'ils doivent prendre dans notre existence pour la place qu'ils occupent dans la création.

Elle seule, à défaut du goût et de la raison instinctive, peut marquer la limite où doivent s'arrêter les émotions que nous procure le sentiment artistique.

C'est d'ailleurs le caractère de la phase nouvelle dans laquelle nous allons entrer : la réflexion devra précéder aujourd'hui l'inspiration. Ce sera là l'excuse de ces réflexions aux yeux de ceux qui doutent encore de la légitimité de la critique. Toute critique est d'ailleurs une faiblesse; il faut garder pour soi ses réflexions sur

les conditions de Tart et en faire son profit, pour réaliser soi-même une œuvre qui réunisse ces conditions artistiques.

Nous ne Comprenons pas plus un auteur qui fait assister le public à la génération de ses idées, que celui qui lui révèle les procédés de son style. Maurice de Guérin dit quelque part à ce sujet :

«... L'œuvre de la conception doit être environnée de mystère. C'est une loi de la nature qui s'étend jusque dans l'ordre moral. »

Cependant, nous ne regretterons pas ces quelques pages, si elles ont pu donner au lecteur une idée de ce que nous voudrions tenter à propos de plusieurs sujets d'analyse morale.

Si le tVavail que nous méditons n'est pas destiné à mettre en œuvre la condition de l'art nouveau, tout au moins aurons-nous essayé de montrer la voie.

Des conditions modernes du style.

21 mai 1867.

Dans l'Introduction de son premier mémoire sur le droit de propriété, Proudhon demande à l'Académie de Dijon de ne pas se montrer trop séVère pour son style; le temps dans lequel il écrit représente suivant lui une période transitoire; l'idée sociale et morale fait effort pour se reconnaître ef se produire, et la forme n'est pas plus arrêtée que l'idée. Nous touchons au terme de cette période si bien décrite par Proudhon.

Les hases des sciences morales sont jetées, et le moment est venu de chercher un style pour exprimer les vérités mises en lumière par 'la science.

Avant tout, remarquons -le bien, ces vérités ne présentent pas un caractère absolu; par conséquent la forme artistique, sous laquelle on doit chercher à les présenter au public, ne saurait être considérée comme n'étant pas susceptible de modifications.

L'ère des âges classiques est close pour toujours. Ici se présente une apparente difficulté. Mais le style a précisément pour objet de, donner à la pensée une forme arrêtée.

D'autre part, les productions artistiques et littéraires, considérées indépendamment des idées qu'elles revêtent, doivent tendre à la perfection, c'est à dire à une certaine forme de l'absolu, sous peine de ne pas être. C'est pQur cela qu'on a pu dire avec raison que les œuvres d'art ne vieillissent pas. Comment accorder la fixité, que nous reconnaissons être indispensable pour l'expression artistique, avec la perfectibilité indéfinie dont nous paraît susceptible la vérité scientifique? La conciliation -entre la forme et le fond ne nous semblera pas impossible, si nous nous représentons le caractère exact des vérités révélées par la. science.

, U faut distinguer ici les hypothèses des lois ellesmêmes. Quand la. loi des rapports qui régissent plusieurs phénomènes est une fois établie, cette loi ne varie plus;, elle devient une vérité définitive, et les découvertes postérieures de la science ne la détruisent pas. Elle peut se trouver enveloppée dans une loi plus générale, mais elle est toujours vraie.

. Il n'en est pas de même des hypothèses par lesquelles on explique une grande quantité de faits, par lesquelles on relie entre elles un certain nombre de lois. Ces hypothèses peuvent être confirmées, mais elles peuvent aussi ne pas l'être; dans ce cas, elles

peuvent vieillir, faire place à d'autres hypothèses ou à des explications conformes à la réalité des choses. Cette portion de l'œuvre scientifique est marquée d'une empreinte essentiellement transitoire. Quant à la vérité scientifiquement établie, celle-ci ne saurait être altérée, elle demeure ; mais elle peut être agrandie, complétée, rattachée à d'autres vérités, gagner ou perdre de l'importance (non pas au point de vue de la nature, mais au point de vue de l'esprit humain) ; le rapport qu'elle exprime entre les phénomènes sem toujours le même.

Eh bien ! les œuvres artistiques se présentent à nous sous le même aspect. La nature a ses lois, la pensée humaine a ses lois, le style chaîné d'exprimer la pensée a également ses lois propres, invariables et fixes comme tout ce qui porte le caractère de la loi scientifique.

Les productions littéraires et artistiques n'ont été régies jusqu'ici que par les règles de l'empirisme; si l'empirisme a des règles, les grands écrivains, les grands artistes ont trouvé dans les intuitions de leur génie la forme la mieux appropriée aux idées qu'ils exprimaient. Mais la forme elle-même aujourd'hui doit chercher ses lois propres ; c'est la destinée d'une époque toute scientifique; l'esprit humain veut se rendre compte de tout, et il est devenu incapable de produire s'il n'a pas calculé d'avance les conditions de son œuvre. Notre régénération artistique est à ce prix. L'art doit s'inspirer de la science. Ce qui répond dans notre style à des vérités primordiales et de tous les temps sera conservé; les formules convenues, faites pour exprimer des hypothèses morales, répondant à des conceptions étroites ou fausses de l'esprit humain, sont destinées à disparaître.

Cette recherche du style, de la forme, quand il s'agit

d'exprimer des vérités purement scientifiques, peut paraître surprenante à certains esprits. Il semble que la science une fois la vérité découverte, n'ait plus qu'un but : la faire connaître à l'aide d'un langage clair et transparent pour ainsi dire. Sans doute cette limpidité du style sera toujours une des qualités essentielles de l'art d'écrire. Mais on se fei-ait une fausse idée de la forme, si l'on croyait qu'elle ne renferme que cette propriété. Le style a un rôle de dépendance: il est chargé de manifester la pensée; mais ce n'est pas tout : comme tous les phénomènes de la nature, il est quelque chose par lui-même. Ce quid proprium qui se trouve au fond de lui, c'est l'art, le beau, l'harmonie, l'ordonnance, la succession des mots et le groupement des phrases.

Le vrai, d'ailleurs, a une face qui s'appelle le beau ; c'est surtout par cet aspect qu'il touche à la forme et se rencontre avec elle. Du reste, ce serait une erreur de croire que le style, l'art, la forme, l'expression idéale, en un mot, à laquelle nous aspirons, naîtront nécessairement d'un calcul de l'esprit et d'un effort du raisonnement scientifique s'appliquant à chercher les conditions de la beauté. L'art se développe rarement de cette manière. (Goethe seul, à force de volonté, a pu créer une forme artistique appropriée à sa pensée et à l'idée moderne. Peut-être sera-ce le procédé de l'avenir? On peut le supposer; mais il serait imprudent de rien affirmer.) Quand la science aura suffisamment imprégné la pensée humaine de son esprit, quand elle l'aura saturée pour ainsi dire de ses conceptions nouvelles sur le monde, tout à coup, comme par une révélation soudaine, mais en réalité à la suite d'un travail intérieur et presque inconscient, la pensée

446 F. DURAND DESORMKAUX.

humaine trouvera une forme, un style, un art en harmonie avec les conceptions nouvelleà de la science et répondant aux aspirations créées par le progrès de nos connaissances ou Télévation des sentiments correspondant à ce progrès. Un poète chante, un artiste peint, un orateur parle, un architecte élève une demeure, et déjà un nouveau style nous est lié; comment cela s'est-il fait? Le savant qui cherche la loi des choses nous le dira, mais l'inspiration qui ctée aura précédé l'analyse qtd explique.

Mais nous n'avons pas à démentir les principes posés

plus haut : la science aura été la véritable inspiratrice des œuvres nouvelles ; seulement, il a failli lui laisser le temps de porter des fruits artistiques; il a fallu que les conceptions qu'elles fondent se répandissent dans l'atmosphère, il a fallu qu'elles puissent être respirées pour ainsi dire par l'esprit humain pour que celui-ci pût les transformer en productions artistiques. Si l'on supposait un esprit chez lequel le poids des hautes connaissances scientifiques de son temps n'étoufferait pas l'originalité artistique et l'inspiration, celui-là pourrait accomplir ce travail supérieur de transformation.

Toute œuvre vraiment inspirée est calme et impersonnelle.

30 septembre 1867.

Je n'aime pas cette peinture, violente comme une opinion politique. C'est une discussion, ce n'est pas un tableau. Elle mancjue de ce caractère de simplicité qui fait la grandeur des œuvres d'art. Quelles que soient son éducation et sa science, l'artiste, quand il produit, oublie tout, ne raisonne plusr, enti*aîné qu'il est par son

sentiment ou sa passion. Il semble que ses œuvres, pour qu'elles soient marquées du caractère de la vi^ie, de Téternelle beauté, doivent naître comme celles de la nature, et paraître, comme celles-ci, le produit spontané d'une force qui s'ignore elle-même.

L'âme de l'artiste doit les exhaler, pour ainsi dire, comme la fleur répand son parfum.

Même sujet.

!•' juin 1867.

Les. hommes de l'antiquité, les Grecs primitifs, par exemple, demeureront toujours pour nous des modèles de cette force morale qui résulte de la possession de soi-même, et de cette simplicité qui a sa source dans une vie conforme à la nature. Le jour où l'homme a été amené à chercher dans sa raison, dans sa conscience personnelle, la règle de ses actions, il a contracté l'habitudp de se replier sur lui-même : au lieu de regarder, comme les Grecs, le monde visible, extérieur, plastique, il a scruté ses sentiments les plus secrets, il a procédé à l'analyse de ses actes intimes, et quand il est sorti de lui-même pour étudier le monde extérieur, il a porté dans cette étude les mêmes habitudes, et il a voulu pénétrer le sens intérieur et profond de la nature elle-même.

Il a cherché en celle-ci comme en lui les vestiges de la conscience et le caractère de la personnalité. Cette étude a opéré une transformation dans les connaissances et dans l'intelligence humaine. Mais Ténervement des caractères, le dégoût de l'action, des raffinements de corruption morale, la perte de ces qualités naturelles

et fortes qui constituent la supériorité des anciens, ont été le prix dont nous avons payé nos progrès intellectuels. A force de nous replier sur nous-mêmes, à force de nous mêler dans des épanchements sans mesure avec nos semblables et avec la nature tout entière, nous avons amolli nos âmes et perdu de vue le but vers lequel doit tendre l'humanité. Quiconque poui'suit comme le but de ses efforts sa propre satisfaction, atteint à des résultats directement contraires à ceux qu'il veut atteindre. L'avenir mettra sur son drapeau une formule supérieure : Nos études comme nos sentiments ne doivent tendre que vers un but absolument désintéressé. Telle est la condition dominante de l'art comme de la science, du progrès moral comme du progrès intellectuel; telle est surtout, en dernière analyse, la vraie condition de notre bonheur personnel ; il n'existe qu'à la condition de n'avoir pas été recherché. Par un mécanisme ingénieux qui est dans l'ordre du monde, les satisfactions de la conscience couronnent nos travaux, du moment qu'elles n'on ont pas été le but. Cette notion de premier ordre ne pouvait s'introduire dans l'humanité le jour même où celle-ci faisait précisément, par un progrès que nous constatons, une part si grande à la personne humaine, à ses sentiments, à ses idées, à sa raison, à ce qu'il y a d'intime et de personnel dans toutes choses.

Aujourd'hui, il faut conserver ce caractère à nos études; il faut que notre sens intime et personnel gouverne plus que jamais nos actes et ceux de la société, mais il faut en même temps que nos actes et nos œuvres revêtent un caractère désintéressé, et, traitant de la personne humaine et de nous-mêmes, il faut, pour ainsi dire, qu'ils soient cependant impei^sonnels. La tâche est

difficile et grande. 11 ne s'agit de rien moins pour l'homme de notre temps que d'allier en lui la force antique à la science moderne.

Du rôle du paysage dans l'art en général.

30 juin 4867.

Il fallait, pour le développement des sciences philosophiques et pour l'avancement de la vérité, que l'étude de la nature prît dans les préoccupations de notre temps une place exagérée. Les siècles antérieurs avaient à peine posé un regard sur le cadre dans lequel se meut la créature humaine, ou, s'ils l'avaient fait, c'était dans ces époques reculées où l'homme, voisin encore des choses, réalise par un instinct et des intentions qu'aucune civilisation n'a encore gâtés l'équilibre harmonieux de l'homme avec lui-même et de la nature avec l'homme. Mais pour ne pas remonter jusqu'à l'antiquité, prenons l'homme au xvii* et dans la première moitié du xviii* siècle ; l'être humain fixe seul les regards du philosophe ou du poète ; ce n'est que sur la fin du XVIII® siècle que la nature commence à attirer à elle l'attention de ceux qui pensent ou sentent. Enfin, avec une certaine école du xix* siècle, par une de ces réactions si fréquentes dans le monde, on peut dire qu'elle renverse l'homme et règne à sa place. Cette révolution était nécessaire — elle aura eu un excellent résultat ; l'étude de la nature a fini par nous ramener à celle de l'homme, en nous montrant dans la personne humaine le couronnement d'une série dont les êtres les moins perfectionnés forment les premiers termes.

L'homme va reprendre sa place, mais la nature

450 F. DURAND DESOHMEAUX.

conservera la sienne. Comme aux beaux siècles de la peinture, nos grands peintres sauront modeler des corps en même temps qu'ils sauront s'inspirer d'un paysage; comme aux plus beaux temps de la poésie, on verra renaître Virgile, chez qui le goût du paysage et la peinture des sentiments humains s'allieront sans jamais s'exclure, se pénétreront réciproquement sans que jamais l'un prenne la place de l'autre, l'homme étant l'être supérieur qui s'agite au mUieu de cette nature dont il ne peut se passer et dont il est ou doit être le maître. Cette fois encore la science aura préparé une révolution artistique et littéraire, et l'homme, renouvelé par son influence, tendra la main à l'homme qui, par le sentiment, réalisait l'équilibre retrouvé par des analyses et des synthèses complètes.

Le romancier devra entrer dans cette voie. Une même œuvre ne devra plus présenter une suite de tableaux champêtres juxtaposés à une suite de scènes dramatiques. L'art saura fondre l'homme et la nature l'un dans l'autre, l'homme cependant restant le tableau et la nature le cadre.

La nature est un arbre immense dont l'homme est le fruit après en avoir été la fleur. Ce qui est utile dans l'arbre, c'est le fruit; ce qui est beau, c'est la fleur.

Charme de la campagne; qu'il ne faut pas Tanalyser pour le bien sentir.

Saint-Jttlien (?).

Il aimait ces champs comme le marin aime la mer, comme l'Arabe aime le désert. Son éducation, ses connaissances lui permettaient de comprendre les eftusîons sentimentales et panthéistes des poètes à propos de la

nature; mais s'il portait l'analyse dans les sensations des autres, jamais il ne les laissait pénétrer dans les siennes. Ce pays avec ses bois, ses plaines, ses villages au milieu des peupliers, avait pour lui des charmes simples et naturels qui en faisaient un élément de son existence.

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