‹ Etudes philosophiques (volume 2)Chapitre 6 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Tous les phénomènes doivent être étudiés par une même méthode générale.

26 avril 1867.

La nécessité de porter une méthode unique dans rétude de tous les phénomènes est justifiée par la constitution même de l'esprit humain ; il n'y a pas pour l'intelligence deux manières de raisonner, il n'y en a qu'une, quelle que soit la variété des objets auxquels elle s'applique. Mais ce n'est pas tout : la nature ellemême de l'objet nécessite l'emploi d'une méthode unique ; les plus récentes découvertes de la chimie, de la physique et de la physiologie, de la psychologie générale, nous ont permis d'entrevoir sous la variété des phénomènes naturels une substance unique. La variété résulte des circonstances qui modifient les combinaisons de cette substance. Mais si les combinaisons pos-

sibles se présentent sous des aspects distincts et avec des propriétés différentes, les procédés, les lois suivies par la nature dans la formation des phénomènes et des êtres sont toujours les mêmes, comme la substance dont ils sont formés.

L'esprit humain, dont l'harmonie avec la nature est si merveilleuse, doit donc raisonner à propos de ces faits suivant une méthode unique à laquelle correspond la constitution elle-même de l'univers. Cependant, si la substance est identique, si les lois, si les procédés de la nature dans la formation des êtres sont toujours les mêmes, les résultats produits par les combinaisons de la substance sous l'action des lois offrent des différences considérables, qui constituent précisément la séparation, et par suite l'existence et la personnalité des êtres. La diversité des combinaisons impose à l'esprit humain la nécessité non pas de modifier sa méthode, nous venons de le voir, mais de rechercher les moyens, les instruments spéciaux d'analyse qui conviennent à l'étude de ces combinaisons spéciales.

Les phénomènes du monde moral sont soumis aux mômes conditions générales que tous les autres.

iO mai 1869.

Ce qui fait la faiblesse des vérités morales, par rapport aux vérités purement positives et scientifiques, c'est que la science morale est comme suspendue dans l'espace. Nous ne savons à quoi rattacher les lois que nous découvrons, et cependant nous avons le sentiment que ces lois, ces vérités ne sont qu'un développement, une manifestation plus élevée de la nature dans laquelle

les mathématiques, la physique, la chimie, la physiologie nous montrent un enchaînement continu. — Nous savons de plus que cet enchaînement, que l'observation du monde actuel nous offre, représente les développements et les progrès successifs de la création. — Faire rentrer les phénomènes du monde moral dans cet enchaînement, montrer qu'ils sont la suite de tous les autres phénomènes du monde, faire comprendre ainsi qu'ils offrent le même degré de certitude, faire saisir que la création se continue sans cesse en eux, tel me parait être le but le plus immédiat et le plus utile proposé à nos efforts, et si je me suis trompé, j'ai tout au moins trouvé dans cette recherche des dédommagements assez grands pour me laisser croire que je ne me suis pas trompé tout à fait.

Préface.

S&inWulien, octobre 1878.

Commençant par étudier les phénomènes de société, de justice, d'État, de propriété, d'âme, de corps, de religion, etc., nous nous sommes aperçu rapidement que nous ne pouvions procéder à des analyses vraiment scientifiques.

En effet, comment étudier les phénomènes complexes avant d'avoir analysé les phénomènes les plus simples?

C'est la nécessité d'analyser les phénomènes complexes sur lesquels se portait dès l'origine notre attention, qui nous a conduit à l'étude des phénomènes les plus élémentaires.

Pour étudier ceux-ci, nous nous sommes placé au

point de vue que nous paraissait commander l'étude des phénomènes les plus élevés dans la hiérarchie morale. De là sont nées ces études qui feront parcourir à d'autres, si quelqu'un se trouve pour les consulter, le chemin que nous avons fait nous-méme.

Tourmenté du besoin de connautre, j'ai cherché à satisfaire ce besoin au moyen des livres. Mais les observations des autres ne me satisfaisaient pas; elles m'étaient inutiles; elles étaient pour moi comme si elles n'avaient pas été faites. J'ai fermé les livres et me suis livré à des observations personnelles à propos de faits cent fois observés avant moi. Cette méthode a été longue, mais elle m'a donné la certitude. Cependant je n'ai pas si bien pratiqué l'ignorance, que les articles de revues et de journaux ne m'aient montré parfois que je marchais dans la voie moderne. Parfois j'ai rencontré des théories que j'avais trouvées tout seul et qu'avaient exposées avant moi des esprits tenus en grande estime par la science. Ces rencontres m'ont donné quelque confiance dans mes méthodes d'investigation. A la veille de publier ces observations personnelles, la confiance, née de ces rencontres, s'est changée en crainte, et j'ai redouté que toutes mes théories, accumulées à la suite de mes observations personnelles, ne fussent devenues, à force d'avoir été traitées par d'autres que par moi, des lieux communs pour le public. A ce moment, j'ai changé mon système. J'ai ouvert les livres des auteurs français, anglais et allemands les plus connus qui paraissent avoir traité les matières dont je me suis occupé. La connaissance que j'ai prise de ces livres ne m'a pas détourné du dessein de livrer à la publicité le résultat de mes recherches.

Môme sur les points où je me suis rencontré avec

mes devanciers ou mes contemporains, si j'ai vu parfois les mêmes choses qu'eux, je les ai vues avec une autre méthode; et puis personne n'a jamais vu exactement la même chose.

Saint-Julien, 31 octobre 1878.

Je ne trouvais pas dans les phénomènes de l'ordre moral, dont l'étude m'attirait, la précision, l'enchaînement exact que montrent les sciences dans les phénomènes de l'ordre astronomique, physique, chimique, physiologique, et d'autre part je portais dans l'étude des phénomènes physiques des préoccupations inspirées par le trouble de mes idées morales. Ainsi les vérités scientifiques démontrées m'empêchaient de me reposer dans les prétendues lois morales, et ces prétendues lois morales troublaient pour moi le repos que j'aurais pu trouver dans l'établissement des vérités physiques, chimiques, mathématiques.

Je ne pouvais concilier les deux ordres, et la contradiction que je trouvais dans des études si différentes me gâtait à la fois l'arbitraire des phénomènes moraux et la certitude des phénomènes physiques.

Enfin, j'avais besoin de certitude dans mes actions comme dans tout le reste. Il me semblait que faute de comprendre le bien et le mal, je ne porterais pas dans la recherche de l'un et dans l'aversion de l'autre toute la force et l'intelligence nécessaires pour régler ma conduite.

Je faisais le bien, j'évitais le mal par habitude, mais en réalité j'agissais à tâtons, sans suite, sans être maître de mes actions, sans pouvoir rattacher mes actions à

leur principe. J'étais dans la nuit. Pour dissiper tant de ténèbres, j*ai commencé ces éludes, voulant mettre de la clarté dans mes idées, de Tordre dans mes actions.

Préface.

Saint-Julien, 9 août 1877.

Moins préoccupé d'augmenter mes pensées que de les bien connaître, j'ai pris une par une les idées qui constituent le patrimoine de toute intelligence ordinaire et de l'humanité dans tous les temps.

J'ai voulu savoir si ces idées ne correspondaient qu'à des mots, à des combinaisons imaginaires ou bien à des réalités externes. J'ai voulu voir quelles étaient parmi elles celles qui m'étaient procurées directement par le spectacle de ce qui m'entoure.

Uobsen'ation difQcile, mais nécessaire.

Brienon, 28 août 1878.

Je ne crois qu'à ce que me montre l'observation. L'homme n'observe pas en un jour les choses au milieu desquelles il vit le plus habituellement. Rien n'est long comme l'observation; rien n'est difficile comme l'observation exacte, limitée à ce qui frappe nos sens, sans aucun mélange de l'imagination substituant ses conceptions à ce qui existe, et nous montrant ses conceptions comme réelles.

Paris, 16 novembre 1878.

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