LA DESTINÉE
vers, et tle consentir, avec notre intelligence, à un anéantissement nécessaire dans l'infini. Pourvu que les lois générales s'accomplissent, tout est bien. Ne souhaitons rien en dehors d'elles-mêmes, rien qui soit une suggestion de l'intérêt personnel suboi'donnant à lui-même l'ordre infini de l'univers. Aimons-nous nous mêmes, aimons nos proches et nos amis d'un amour qui nous fasse souhaiter pour eux et pour nous une intelligence capable de comprendre l'éternel et de se conformer, même jusqu'à l'abdication de la personnalité, aux règles immuables de l'univers. Ce qui importe pour nous et pour eux, ce n'est pas le triomphe de la personnalité. L'ordre éternel du monde subsiste, il est; notre gloire, noire bien, consistent à ne rien voir, sinon qu'il est ; à ne rien désirer, sinon qu'il soit. Par là nous habitons dans l'infini, nous nous associons à lui; ce qui nous survient, c'est ce qui est nécessaire, c'est ce qui devait arriver, et nous comprenons le nécessaire quand nous apercevons l'enchaînement d'un phénomène avec toute la suite des phénomènes du monde.
Il faut s'élever sans cesse au-dessus du niveau de la personnalité, pour comprendre l'ordre général et les liens qui rattachent la personnalité à l'ordre. Après avoir vu ces hens, on sent, avant tout, l'ordre et l'accomplissement des lois de la personnalité dans l'accomplissement des lois générales du monde,
— Après avoir personnifié les forces de la nature, l'imagination poursuit son œuvre en créant le culte par lequel elle les célèbre. Du moment que ces forces sont conçues comme des personnes réelles, l'idée de la personne supérieure peut amener l'idée, en vertu de l'association préétablie, des hommages, des hon-
iieiii*s qu'oïl i-eiid aux liU'cs les plus forls et les plus élevés. Tout le culte repose sur des assotàations de cette nature.
«L'homme coupable, qui était troublé par le
sentiment de son crime, et regardait la divinité comme ennemie, crut ne pouvoir l'apaiser par les victimes ordinaires. Il fallut verser le sang humain avec celui des Wtes. » (Bossuet, Histoire universelle, p. 182.)
Nous sommes une manifestalion *le l'iofini.
Ciinncs, 13 novembre 1880.
Enlin, dans tous nos actes et dans toutes nos pensées, à l'idée de notre personnalité qui agit, s'ajoute l'idée que cette personnalité renferme une parcelle de la force de l'univers, dont nous ne sommes que l'émanation. Nous ne sommes que l'une des voies et l'un des oignes par lesquels se manifeste l'univers infini, dont nous sommes une partie. Le sentiment de notre personnalité se trouve comme agrandi de toute l'idée de l'infmi.
Mâme sujet (rragment de lettre?).
Brienon, 38 août 1878.
J'ai, depuis quelque temps, une tendance à prendre l'infitii pour unité de longueur. Par infini, j'entends ces espaces sans bornes de l'univers tels que l'oLservation nous les montre. A cette mesure de l'immensité tout parait petit. Je ne retrouve quelque grandeur dans les événements et dans les êtres qui passent sous nos ' yeux, que pariée qu'ils manifestent et constituent cette
immensité. Ou éprouve alors uue sorte de dégoût pour ce qui est artiliciel, factice, contraire à la vérité, pour ce qui cache ou déguise la nature, parce que, perdus dans la petitesse de ces sortes de choses, nous n'apercevons plus le lien qui les rattache aux espaces sans hornes.
Un grand nombre de lectures me fatiguent. Je me demande tout de suite quel est le lien de ces phrases ou ce qu'elles expriment avec la nature sans bornes, et je n'aperçois pas ce lien. Je ne trouve le repos, la paix que dans l'observation des choses elles-mêmes, telles que le miheu nous les offre, parce que je ne les observe que pour saisir leur rapport avec le tout, et qu'alors seulement elles m'apparaissent comme le manifestant. Vous voyez l'état de mon esprit et quel souci je promène à travers les lieux où les circonstances me placent. Je recherche ce qui ne m'empêche pas d'apercevoir l'univers entier ou, si vous voulez, ce qui me manifeste son immensité. Cette recherche m'attache singulièrement à tout ce qui, dans tous les temps, a été considéré comme sincère, naturel, vrai et bon, et ne me laisse qu'un sentiment d'ennui pour le reste.
Saint-Julien, 31 mai 1878.
Cette même imagination qui porte les hommes à diviniser la personne d'un de leurs semblables, ne peut-elle pas conduire quelques-uns d'entre eux à se regarder eux-mêmes, de bonne foi, comme des dieux'? L'aliéné, chez qui la prédominance du moi est déter-
minée par lu ruptuie de l'équilibre mentiil, croil souvent qu'il est Dieu. Alexandre et César étaient sans doute sincères quand, rattachant leur vie à une origine céleste, ils prétendaient descendre, l'un d'Hercule, et l'autre de Vénus.
Peliltsac i^l graiiilcur de l'iioriuiic. l)c quoi dépend le bonheur.
Brienon, 8 novembre iSH.
S'il ne sentait pas que sa personne n'est que le vase choisi pour renfermer, pendant un temps limité, une parcelle de la vie éternelle, et servir ainsi, sous cette forme qui retient un instant l'infini, à l'accomplissement des lois du monde, l'homme verrait son rôle singulièrement réduit par la pensée de sa petitesse. Mais l'homme contient la vie infinie, et il sert à la manifestei' comme à la développer à travers les temps. C'est la notion par laquelle il faut sans cesse faire dominer toutes les autres. Là où l'on dit habituellement : justice, vérité, il faut dire aussi fatalité. Déterminer la direction selon laquelle marche le monde, voilà la science et la vérité; travailler à assurer par ses actes la direction trouvée par la science, voilà la justice, et c'est aussi le plus grand bien auquel l'homme puisse aspirer; entraver cette marche, ne pas la comprendre, voilà l'injustice, voilà l'erreur, et c'est aussi le domaine de la souffrance, domaine gouverné, comme 'l'autre, par la fatalité.
Tout a sa place marquée par les lois nécessaires du monde. Cette notion apprend à chacun la résignation, puisque chacun, quel que soit son rôle, se reeonnait et se sent comme l'instrument des lois éternelles. Le
bonheur est proportionné : 1° au degré de conformité (les actes d'un être avec la marche du monde; 2° à la place, plus ou moins élevée, occupée par cet être.
Cette règle assure le progrès en même temps que l'ordre : le progrès, puisque celui dont le rôle est plus complexe et plus élevé est aussi le plus heureux; l'ordre, puisque celui dont la place est obscure peut être plus heureux que celui dont la place est élevée, s'il réalise mieux que ce dernier la première condition, c'est à dire si sa fonction concorde mieux avec l'ordre général.
L'idée de l'infini est le trait ilistinrtif Je l'inleliinenee humaine. Sur qiiûï repose la consolation de la riei-nière heure.
Saint-Julien, 23 noïcmbi'e 1872.
Quelles que soient les origines de l'homme, origines qui lui sont communes avec tous les autres êtres, j'homme est parvenu à l'idée de l'infmi et il contient la pensée de l'éternité.
Celte pensée le marque d'une souveraine grandeur. Si la pensée de ses oi'igines immédiates et de ses commencements est faite pour lui inspirer une juste humilité, la pensée des origines éternelles du monde lui communique une élévation légitime.
Les premiers âges de l'humanité n'ont pas connu ce développement intellectuel.
Ce qui distingue essentiellement l'homme de tous les autres êtres de la création, c'est ce sentiment, cette conscience de l'infini. Il cherche à se le figurer sans jamais pouvoir y parvenir, car il faudrait qu'il se dépouillât de sa nature.
Notre immortahté est proportionnelle à la mesure
F. nURAND nESORMEAUX.
dans laquelle nous avons contribué à augmenter dans le monde la somme du bien, du beau et du vrai. Mais le iniU que nous avons causé reste aussi derrière nous sur celle teri'e où rien ne se perd, et ce triste legs est notre châtiment.
Notre immortalité rayonne dans nos œuvres morales, intellectuelles el physiques.
Le sage, dans l'avenir, trouvera des récompense.'* infuiies dans la pensée qui l'enivrera à son Ut de mort d'avoii' augmenté le patrimoine moral de l'homme; absolument comme la pensée de laisser aux siens le patrimoine qui assure leur existence, est la consolation et la joie du père de famille qui s'en va dormir son dernier sommeil.
La pensée de nos rapporta avec l'univera inflni noua comronnique une rorce suffisante pour nous porter à tous les dévouements.
Paria, 17 novembre 1878.
Nous avons exposé précédemment l'analyse des cas dans lesquels l'homme se dévoue, se saciifie, préfère une affection à une autre, se place au-dessus des catastrophes physiques et morales qui le frappent. La vérité est que le mouvement attractif dégagé par le cours générai des choses, par le mouvement même de l'univers considéré dans l'enchaînement infini de ses phénomènes, agit sur nous avec plus de force que le mouvement attractif dégagé par les phénomènes, les états et les individus particuliers. Si nous nous maintenons dans une disposition telle que nos sens puissent toujours percevoir ce mouvement général du monde, que notre intelligence puisse toujours avoir présent, après l'avoir localisé, le spectacle des rapports établis
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dans l'univers tout entier, nous ne pourrons pas être atteints par la catastrophe frappant notre personne, puisque nous nous trouverons associés, à l'instant même de notre mort, de notre effondrement moral, au mouvement qui le produit et qui nous emporte dans la masse de 1 univers. D'ailleurs, tous ces mouvements s'encliainent et s'harmonisent les uns avec les autres comme ceux qui régissent le monde sidéral.
— Il est inutile de spéculer pour savoir si la vie est un bien, la douleur un mad, si le dévouement est encore une forme de l'intérêt personnel. Une analyse courte, suivie de synthèse, nous donne, sur toutes les questions que nous pouvons nous poser, une solution parfaite, ne laissant rien à souhaiter à la raison. Si nous discutons, c'est que nous ne sommes pas encore en mesui'e de procéder à des analyses complètes. Ce qui corrige la vanité de ces discussions, c'est qu'elles peuvent contenir quelques ébauches d'analyse.
L'esprit est immortet.
Versailles, 7 novembre 1874.
L'esprit nous apparaît comme indestructible. La notion du moi, indissolublement liée à celle d'esprit, implique l'idée d'un moi indestructible comme l'esprit constitutif du moi. L'àme ne devient pas immortelle, par cette raison qu'elle existe dans l'homme; mais comme l'homme a conscience de son àme, il a conscience aussi de l'immortalité de l'esprit et de l'immortalité propre à l'esprit qui l'anime.
Rien n*est éternel que le changement et ses lois.
Rambouillet, 15 janvier 1874.
Au bout des heures, des jours ou des années qui composent la vie, allons -nous trouver le repos dans la fin de l'existence? Non; nous sommes condamnés à rétemité ; les particules de notre être vont se diviser, mais elles vont rentrer dans les combinaisons du monde; elles vont servir à former encore des joies et des douleurs. Cependant, ces joies et ces douleurs passeront encore, et si nous considérons les choses dans toute leur étendue, il nous faut 'reconnaître qu'il n'y a qu'une chose vraie et durable d'une manière absolue : c'est l'essence immortelle, dont notre être et tous les êtres sont faits ; ce sont les lois immuables et sublimes qui gouvernent les choses, c'est l'éternité même qui domine tous les changements el se compose de toutes les variations et de toutes les transformations. C'est le changement incessant qui produit l'éternité. L'éternité n'est pas contradictoire avec le changement ; l'un implique l'autre.
Idée de l'éternité.
Saint-Julien, 12 juillet 1877.
Monde — ce que découvre notre perception.
Éternité — ce qu'elle ne peut nier. Le dernier flot que nous voyons à l'horizon, quand nous regardons la mer, n'est pas la limite de la mer, parce qu'une expérience, qui ne s'est jamais démentie, nous a toujours montré, quand nous nous sommes avancés, derrière ce
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flot un autre flot. Si nous regardons les phénomènes de Tunivei^, nous ne pouvons pas concevoir un phénomène qui les limite; voilà l'idée d'éternité.
De la mort.
Saint-Julien, 20 novembre 1877.
La mort est un sujet d'épouvante, parce que nous regardons l'être détruit avec l'image de ce même être vivant dans les yeux. L'horreur ressentie nous inspire des conceptions dans lesquelles la suppression de la mort nous apparaît comme le bien idéal. Réformons au contraire notre jugement, débarrassons-nous de l'obsession des images de la vie, si nous voulons comprendre la mort; contemplons celle-ci avec un regard où la mort seule, avec ce qui la précède immédiatement et la suit, mettra son empreinte; le trouble de notre intelligence et ses révoltes s'apaiseront.
Même sujet.
Saint-Julien, 31 décembre 1877.
La mort est un sommeil sans rêves.
« La séparation par la mort n'est jamais complète. »
Saint-Julien, 21 décembre 1878.
La séparation par la mort n'est jamais complète ; on ne se sépare pas plus de ceux qu'on a aimés, quand ils disparaissent, qu'on ne se sépare àe son passé, tant ils