MEDITATION V
DES P,ÉDESTI>ÉS
Prédestiné signifie destiné par avance au bonheur ou au malheur. La théologie s'est emparée de ce mu. et remploie toujours pour désigner les bienheureux ; nous donnons à ce terme une signification fatale à nos élus, de qui l'on peut dire le contraire de celui de l'Évangile. « Beaucoup d'appelés, beaucoup d'élus. »
L'expérience a démontré qu'il existait certaines classes d'hommes plus sujettes que les autres à certains malheurs : ainsi, les Gascons sont exagérés, les Parisiens vaniteux ; comme on voit l'apoplexie s'attaquer aux gens dont le cou est court, comme le charbon (sorte de peste) se jette de préférence sur les bouchers, la goutte sur les riches, la santé sur les pauvres, la surdité sur les
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE. 2d3
rois, la paralysie sur les administrateurs, on a remarqué que certaines classes de maris étaient plus particulièrement victimes des passions illégitimes. Ces maris et leurs femmes accaparent les célibataires. C'est une aristocratie d'un autre genre. Si quelque lecteur se trouvait dans une de ces classes aristocratiques, il aura, nous l'espérons, assez de présence d'esprit, lui ou sa femme, pour se rappeler à l'instant l'axiome favori de la grammaire latine de Lhomond : « Pas de règle sans exception. » Un ami de la maison peut même citer ce vers :
La personne présente est toujours exceptée.
Et alors chacun d'eux aura, in petto, le droit de se croire une exception. Mais notre devoir, l'intérêt que nous portons aux maris et l'envie que nous avons de préserver tant de jeunes et jolies femmes des caprices et des malheurs que traîne à sa suite un amant, nous forcent à signaler par ordre les maris qui doivent se tenir plus particulièrement sur leurs gardes.
Dans ce dénombrement paraîtront les premiers tous les maris que leurs affaires, places ou fonctions chassent du logis à certainas heures et pendant un certain temps. Ceux-là porteront la bannière de la confrérie.
Parmi eux, nous distinguerons les magistrats, tant amovibles qu'inamovibles, obligés de rester au Palais pendant une grande partie de la journée ; les autres fonctionnaires trouvent quelquefois les moyens de quitter leurs bureaux; mais un juge ou un procureur du roi, assis sur les lys, doit, pour ainsi dire, mourir pendant l'audience. Là est son champ de bataille.
Il en est de même des députés et des pairs qui discutent les lois, des ministres qui travaillent avec le roi, des directeurs qui travaillent avec les ministres, des militaires en campagne, et enfin du caporal en patrouille, comme le prouve la lettre de Lafleur, dans le Voyage sentimental.
Après les gens forcés de s'absenter du logis à des heures fixes, viennent les hommes à qui de vastes et sérieuses occupations ne laissent pas une minute pour être aimables ; leurs fronts sont toujours soucieux, leur entretien est rarement gai.
î l ÉTUDES ANALYTIQUES.
A la tête de ces troupes incornifistibulées, nous placerons ces banquiers travaillant à remuer des millions, dont la tête est tellement remplie de calculs, que les chiffres {missent par percer leur occiput et s'élever en colonnes d'additions au-dessus de leur Iront.
Ces millionnaires, oubliant la plupart du temps les saintes lois du mariage et les soins réclamés par la tendre fleur qu'ils ont à cultiver, jamais ne pensent à l'arroser, à la préserver du froid ou du chaud. A peine savent-ils que le bonheur d'une épouse leur a clé confié; s'ils s'en souviennent, c'est à table, en voyant devant eux une femme richement parée, ou lorsque la coquette, craignant 1 sur abord brutal, vient, aussi gracieuse que Vénus, puiser à leur caisse... Oh! alors, le soir, ils se rappellent quelquefois assez fortement les droits spécifiés à l'article 213 du Gode civil, et leurs femmes les reconnaissent; mais, comme ces forts impôts que les lois établissent sur les marchandises étrangères, elles les souffrent et les acquittent en vertu de cet axiome : « Il n'y a pas de plaisir sans un peu de peine. »
Les savants, qui demeurent des mois entiers à ronger l'os d'un animal antédiluvien, à calculer les lois de la nature ou à en épier les secrets; les Grecs et les Latins qui dînent d'une pensée de Tacite, soupent d'une phrase de Thucydide, vivent en essuyant la poussière des bibliothèques, en restant à l'affût d'une note ou d'un papyrus, sont tous prédestinés. Mien de ce qui se passe autour d'eux ne les frappe, tant est grande leur absorption ou leur extase; leur malheur se consommerait en plein midi, a peine le verraientils? Heureux! ô mille fois heureux! Exefnple : Beauzée qui, revenant chez lui après une séance de l'Académie, surprend sa femme avec un Allemand. « Quand je vous avertissais, madame, qu'il fallait que je m'en aille..., s'écria l'étranger. — Eh! monsieur, dites au inoins : « Que je m'en allasse ! » reprend l'académicien.
Viennent encore, la lyre à la main, quelques poètes dont toutes les forces animales abandonnent l'entre-sol pour aller dans l'étage supérieur. Sachant mieux monter Pégase que la jument du compère Pierre, ils se marient rarement, habitués qu'ils sont à jeter, par intervalle, leur fureur sur des Ghloris vagabondes ou imaginaires.
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE. 28a
Mais les hommes dont le nez est barbouillé de tabac;
Mais ceux qui, par malheur, sont nés avec une éternelle pituite ;
Mais les marins qui fument ou qui chiquent ;
Mais les gens auxquels un caractère sec et bilieux donne toujours Pair d'avoir mangé une pomme aigre;
Mais les hommes qui, dans la vie privée, ont quelques habitudes cyniques, quelques pratiques ridicules, qui gardent, malgré tout, un air de malpropreté;
Mais les maris qui obtiennent le nom déshonorant de chauffe-lacouche;
Enfin les vieillards qui épousent de jeunes personnes ;
Tous ces gens-là sont les prédestinés par excellence!
Il est une dernière classe de prédeslinés dont l'infortune est encore presque certaine. Nous voulons parler des hommes inquiets et tracassiers, tatillons et tyranniques, et qui ont je ne sais quelles idées de domination domestique, qui pensent ouvertement ma! des femmes et qui n'entendent pas plus la vie que les hannetons ne connaissent l'histoire naturelle. Quand ces hommes-là se mari nt. leurs ménages ont l'air de ces guêpes auxquelles un écolier a tranché la tête et qui voltigent çà et là sur une vitre. Pour cette sorte de prédestinés, ce livre est lettres closes. Nous n'écrivons pas plus pour ces imbéciles statues ambulantes, qui ressemblent à des sculptures de cathédrale, que pour les vieille^ machines de Mark qui ne peuvent plus élever d'eau dans les bosquets de Versailles sans être menacées d'une dissolution subite.
Je vais rarement observer dans les salons les singularités conjugales qui y fourmillent, sans avoir présent à la mémoire un spectacle dont j'ai joui dans ma jeunesse.
En 1819, j'habitais une chaumière au sein de la délicieuse vallé ■ de l'Isle-Adam. Mon ermitage était voisin du parc de Cassan, la plus suave retraite, la plus voluptueuse à voir, la plus coquette pour le promeneur, la plus humide en été de toutes celles que le luxe et l'art ont créées. Cette verte chartreuse est due à un fermier général du bon vieux temps, un certain Bergeret, homme célèbre par son originalité, et qui, entre autres héliogabaleries, allait à l'Opéra les cheveux poudrés d'or, illuminait pour lui seul
son parc ou se donnait à lui-même une fête somptueuse. Ce bourgeois sardanapale était revenu d'Italie si passionné pour les sites de cette belle contrée, que, par un accès de fanatisme, il dépensa quatre ou cinq millions à faire copier dans son parc les vues qu'il avait en portefeuille. Les plus ravissantes oppositions de feuillages, les arbres les plus rares, les longues vallées, les points de vue les plus pittoresques du dehors, les îles Borromées flottant sur des eaux claires et capricieuses, sont autant de rayons qui viennent apporter leurs trésors d'optique à un centre unique, à une isola bella d'où l'œil enchanté aperçoit chaque détail à son gré, à une île au sein de laquelle est une petite maison cachée sous les panaches de quelques saules centenaires, à une île bordée de glaïeuls, de roseaux, de fleurs et qui ressemble à une émeraude richement sertie. C'est à fuir de mille lieues!... Le plus maladif, le plus chagrin, le plus sec de ceux de nos hommes de génie qui ne se portent pas bien, mourrait là de gras fondu et de satisfaction au bout de quinze jours, accablé des succulentes richesses d'une vie végétative. L'homme assez insouciant de cet Éden, et qui le possédait alors, s'était amouraché d'un grand singe, à défaut d'enfant ou de femme. Jadis aimé d'une impératrice, disait-on, peut-être en avaitil assez de l'espèce humaine. Une élégante lanterne de bois, supportée par une colonne sculptée, servait d'habitation au malicieux animal, qui, mis à la chaîne et rarement caressé par un maître fantasque, plus souvent à Paris qu'à sa terre, avait acquis une fort mauvaise réputation. Je me souviens de l'avoir vu, en présence de certaines dames, devenir presque aussi insolent qu'un homme. Le propriétaire fut obligé de le tuer, tant sa méchanceté allait croissant. Un matin que j'étais assis sous un beau tulipier en fleurs, occupé à ne rien faire, mais respirant les amoureux parfums que de hauts peupliers empêchaient de sortir de cette brillante enceinte, savourant le silence des bois, écoutant les murmurés de l'eau et le bruissement des feuilles, admirant les découpures bleues que dessinaient au-dessus de ma tête des nuages de nacre et d'or, flânant peut-être dans ma vie future, j'entendis je ne sais quel lourdaud, arrivé la veille de Paris, jouer du violon avec la rage subite d'un désœuvré. Je ne souhaiterais pas à mon plus cruel ennemi d'éprouver un saisissement disparate avec la sublime harmonie de
la nature. Si les sons lointains du cor de Roland eussent animé les airs, peut-être... mais une criarde chanterelle qui a la prétention de vous apporter des idées humaines et des phrases! Cet Amphion, qui se promenait de long en large dans la salle à manger, finit par s'asseoir sur l'appui d'une croisée, précisément en face du singe. Peut-être cherchait-il un public. Tout à coup je vis l'animal descendu doucement de son petit donjon, se plantant sur ses deux pieds, inclinant sa tête comme un nageur et se croisant les bras sur la poitrine comme aurait pu le faire Spartacus enchaîné ou Catilina écoutant Gicéron. Le banquier, appelé par une douce voix dont le timbre argentin réveilla les échos d'un boudoir à moi connu, posa le violon sur l'appui de la croisée et s'échappa comme une hirondelle qui rejoint sa compagne d'un vol horizontal et rapide. Le grand singe, dont la chaîne était longue, arriva jusqu'à la fenêtre et prit gravement le violon. Je ne sais pas si vous avez eu comme moi le plaisir de voir un singe essayant d'apprendre la musique, mais, en ce moment que je ne ris plus autant qu'en ces jours d'insouciance, je ne pense jamais à mon singe sans sourire. Le semi-homme commença par empoigner l'instrument à pleine main et par le flairer comme s'il se fût agi de déguster une pomme. Son aspiration nasale fit probablement rendre une sourde harmonie au bois sonore, et alors l'orang-outang hocha la tête, il tourna, re-' tourna, haussa, baissa le violon, le mit tout droit, et l'agita, le porta à son oreille, le laissa et le reprit avec une rapidité de mouvements dont la prestesse n'appartient qu'à ces animaux. II interrogeait le bois muet avec une sagacité sans but, qui avait je ne sais quoi de merveilleux et d'incomplet. Enfin il tâcha, de la manière la plus grotesque, de placer le violon sous son menton en tenant le manche d'une main ; mais, comme un enfant gâté, il se lassa d'une étude qui demandait une habileté trop longue à acquérir, et. il pinça les cordes sans pouvoir obtenir autre chose que des sons discords. Il se fâcha, posa le violon sur l'appui de la croisée; et, saisissant l'archet, il se mit à le pousser et à le retirer violemment, comme un maçon qui scie une pierre. Cette nouvelle tentative n'ayant réussi qu à fatiguer davantage ses savantes oreilles, il prit l'archet à deux mains, puis frappa sur l'innocent instrument, source de plaisir et d'harmonie, à coups pressés. 11 me sembla voir
un écolier tenant sous lui un camarade renversé et le nourrissant d'une volée de coups de poing précipitamment assenés, pour le corriger d'une lâcheté. Le violon jugé et condamné, le singe s'assit sur les débris et s'amusa avec une joie stupide à mêler la blonde chevelure de l'archet cassé.
Jamais, depuis ce jour, je n'ai pu voir le ménage des prédestinés sans comparer la plupart des maris à cet orang-outang voulant jouer du violon.
L'amour est la plus mélodieuse de toutes les harmonies, et nous en avons le sentiment inné. La femme est un délicieux instrument de plaisir, mais il faut en connaître les frémissantes cordes, en étudier la pose, le clavier timide, le doigté changeant et capricieux. Combien d'orangs... d'hommes, veux-je dire, se marient sans savoir ce qu'est une femme! Combien de prédestinés ont procédé avec elles comme le singe de Cassan avec son violon ! ils ont brisé le cœur qu'ils ne comprenaient pas, comme ils ont flétri et dédaigné le bijou dont le secret leur était inconnu. Enfants toute leur vie, ils s'en vont de la vie les mains vides, ayant végété, ayant parlé d'amour et de plaisir, de libertinage et de vertu, comme les esclaves parlent de la liberté. Presque tous se sont mariés dans l'ignorance la plus profonde de la femme et de l'amour. Ils ont commencé par enfoncer la porte d'une maison étrangère et ils ont voulu être bien reçus au salon. Mais l'artiste le plus vulgaire sait qu'il existe entre lui et son instrument (son instrument qui est de bois ou d'ivoire!) une sorte d'amitié indéfinissable. Il sait, par expérience, qu'il lui a fallu des années pour établir ce rapport mystérieux entre une matière ine.te et lui. Il n'en a pas deviné du premier coup les ressources et les caprices, les défauts et les vertus. Son instrument ne devient une âme pour lui et n'est une source de mélodie qu'après de longues études; ils ne parviennent à se connaître comme deux amis qu'après les interrogations les plus savantes.
Est-ce en restant accroupi dans la vie, comme un séminariste dans sa cellule, qu'un homme peut apprendre la femme et savoir déchiffrer cet admirable solfège? Est-ce un homme qui fait métier de penser pour les autres, de juger les autres, de gouverner les autres, de voler l'argent des autres, de nourrir, de guérir, de
blesser les autres? Est-ce tous nos prédestinés enfin qui peuvent employer leur temps à étudier une femme? Ils vendent leur temps, comment le donneraient-ils au bonheur? L'argent est leur dieu. On ne sert pas deux maîtres à la fois. Aussi le monde est-il plein de jeunes femmes qui se traînent pâles et débiles, malades et souffrantes. Les unes sont la proie d'inflammations plus ou moins graves, les autres restent sous la cruelle domination d'attaques nerveuses plus ou moins violentes. Tous les maris de ces femmes-là sont des ignares et des prédestinés. Ils ont causé leur malheur avec le soin qu'un mari artiste aurait mis à faire éclore les tardives et délicieuses fleurs du plaisir. Le temps qu'un ignorant passe à consommer sa ruine est précisément celui qu'un homme habile sait employer à l'éducation de son bonheur.
Ne commencez jamais le mariaçe par un viol.
Dans les Méditations précédentes, nous avons accusé l'étendue du mal avec l'irrespectueuse audace des chirurgiens qui développent hardiment les tissus menteurs sous lesquels une honteuse blessure est cachée. La vertu publique, traduite sur la table de notre amphithéâtre, n'a même pas laissé de cadavre sous le scalpel. Amant ou mari, vous avez souri ou frémi du mal? Eh bien, c'est avec une joie malicieuse que nous reportons cet immense fardeau social sur la conscience des prédestinés. Arlequin, essayant de savoir si -son cheval peut s'accoutumer à ne pas manger, n'est pas plus ridicule que les hommes qui veulent trouver le bonheur en ménage et ne pas le cultiver avec tous les soins qu'il réclame. Les fautes des femmes sont autant d'actes d'accusation contre l'égoïsme, l'insouciance et la nullité des maris.
Maintenant, c'est à vous-même, vous, lecteur, qui avez souvent condamné votre crime dans un autre, c'est à vous de tenir la balance. L'un des bassins est assez chargé, voyez ce que vous mettrez dans l'autre ! Évaluez le nombre de prédestinés qui peut se rencontrer dans la somme totale des gens mariés, et pesez : vous saurez où est le mal.
xvii. 19
Essayons de pénétrer plus avant dans les causes de cette maladie conjugale.
Le mot amour, appliqué à la reproduction de l'espèce, est le plir, odieux blasphème que les mœurs modernes aient appris à proférer. La nature, en nous élevant au-dessus des bêtes par le divin présent de la pensée, nous a rendus aptes à éprouver des sensations et des sentiments, des besoins et des passions. Cette double nature crée en l'homme l'animal et l'amant. Cette distinction va éclairer le problème social qui nous occupe.
Le mariage peut être considéré politiquement, civilement et moralement, comme une loi, comme un contrat, comme une institution : loi, c'est la reproduction de l'espèce; contrat, c'est la transmission des propriétés; institution, c'est une garantie dont les obligations intéressent tous les hommes : ils ont un père et une mère, ils auront des enfants. Le mariage doit donc être l'objet du respect général. La société n'a pu considérer que ces sommités, qui, pour elle, dominent la question conjugale.
La plupart des hommes n'ont eu en vue par leur mariage que la reproiuclion, la propriété ou l'enfant; mais ni la reproduction, ni la propriété, ni l'enfant ne constituent le bonheur. Le Crescite et multiplicarnini n'implique pas l'amour. Demander à une fille que l'on a vue quatorze fois en quinze jours de l'amour de par la loi, le roi et justice, est une absurdité digne de la plupart des prédestinés !
L'amour est l'accord du besoin et du sentiment, le bonheur en mariage résulte d'une parfaite entente des âmes entre les époux. Il suit de là que, pour être heureux, un homme est obligé de s'astreindre à certaines règles d'honneur et de délicatesse. Après avoir usé du bénéfice de la loi sociale qui consacre le besoin, il doit obéir aux lois secrète? de la nature qui font éclore les sentiments. S'il met son bonheur à être aimé, il faut qu'il aime sincèrement : rien ne résiste à une passion véritable.
Mais être passionné, c'est désirer toujours. Peut-on toujours désirer sa femme?
Oui.
Il est aussi absurde de prétendre qu'il est impossible de toujours aimer la même femme qu'il peut l'être de dire qu'un artiste
célèbre a besoin de plusieurs violons pour exécuter un morceau de musique et pour créer une mélodie enchanteresse.
L'amour est la poésie des sens. Il a la destinée de tout ce qui est grand chez l'homme et de tout ce qui procède de sa pensée. Ou il est sublime, ou il n'est pas. Quand il existe, il existe à jamais et va toujours croissant. C'est là cet amour que les anciens faisaient fils du Ciel et de la Terre.
La littérature roule sur sept situations; la musique exprime tout avec sept notes; la peinture n'a que sept couleurs; comme ces trois arts, l'amour se constitue peut-être de sept principes; nous en abandonnons la recherche au siècle suivant.
Si la poésie, la musique et la peinture ont des expressions infinies, les plaisirs de l'amour doivent en offrir encore bien davantage; car, dans les trois arts qui nous aident à chercher peut-être infructueusement la vérité par analogie, l'homme se trouve seul avec son imagination, tandis que l'amour est la réunion de deux corps et de deux âmes. Si les trois principaux modes qui servent à exprimer la pensée demandent des études préliminaires à ceux que la nature a créés poètes, musiciens ou peintres, ne tombe-t-il pas sous le sens qu'il est nécessaire de s'initier dans les secrets du plaisir pour être heureux? Tous les hommes ressentent le besoin de la reproduction, comme tous ont faim et soif; mais ils ne sont pas tous appelés à être amants et gastronomes. Notre civilisation actuelle a prouvé que le goût était une science, et qu'il n'appartenait qu'à certains êtres privilégiés de savoir boire et manger. Le plaisir, considéré comme un art, attend son physiologiste. Pour nous, il suffit d'avoir démontré que l'ignorance seule des principes constitutifs du bonheur produit l'infortune qui attend tous les prédestinés.
C'est avec la plus grande timidité que nous oserons hasarder la publication de quelques aphorismes qui pourront donner naissance à cet art nouveau, comme des plâtres ont créé la géologie; et nous les livrons aux méditations des philosophes, des jeunes gens à marier et des prédestinés.