‹ Études philosophiquesChapitre 24 sur 112 · LETTRE DE M. SHANDY AU CAPITAINE TOBIE SHANDY · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. SHANDY AU CAPITAINE TOBIE SHANDY

« Mon cher frère Tobie,

» Ce que je vais te dire a rapport à la nature des femmes et à la manière de leur faire l'amour. Et peut-être est-il heureux pour toi (quoiqu'il ne le soit pas autant pour moi) que l'occasion se soit offerte, et que je me sois trouvé capable de t' écrire quelques instructions sur ce sujet.

» Si c'eût été le bon plaisir de celui qui distribue nos lois de te départir plus de connaissances qu'à moi, j'aurais été charmé que tu te fusses assis à ma place, et que cette plume fût entre tes

mains; mais, puisque c'est à moi de t'instruira, et que madame Shandy est là auprès de moi, se disposant à se mettre au lit, je vais jeter ensemble et sans ordre sur le papier des idées et des préceptes concernant le mariage, tels qu'ils me viendront à l'esprit, et que je croirai qu'ils pourront être d'usage pour toi; voulant en cela te donner un gage de mon amitié, et ne doutant pas, mon cher Tobie, de la reconnaissance avec laquelle tu le recevras.

» En premier lieu, à l'égard de ce qui concerne la religion dans cette affaire (quoique le feu qui monte au visage me fasse apercevoir que je rougis en te parlant sur ce sujet; quoique je sache, en dépit de ta modestie, qui nous le laisserait ignorer, que tu ne négliges aucune de ces pieuses pratiques), il en est une cependant que je voudrais te recommander d'une manière plus particulière pour que tu ne l'oubliasses point, du moins pendant tout le temps que dureront tes amours. Cette pratique, frère Tobie, c'est de ne jamais te présenter chez celle qui est l'objet de tes poursuites, soit le matin, soit le soir, sans te recommander auparavant à la protection du Dieu tout-puissant, pour qu'il te préserve de tout malheur.

» Tu te raseras la tête, et tu la laveras tous les quatre ou cinq jours, et même plus souvent, si tu le peux, de peur qu'en ôtant ta perruque dans un moment de distraction, elle ne distingue combien de tes cheveux sont tombés sous la main du temps, et combien sous celle de Trim.

» Il faut, autant que tu le pourras, éloigner de son imagination toute idée de tête chauve.

» Mets-toi bien dans l'esprit, Tobie, et suis cette maxime comme sûre : Toutes les femmes sont timides.

» Et il est heureux qu'elles le soient; autrement, qui voudrait avoir affaire à elles?

» Que tes culottes ne soient ni trop étroites ni trop larges, et ne ressemblent pas à ces grandes culottes de nos ancêtres.

» Un juste midium prévient tous les commentaires.

» Quelque chose que tu aies à dire, soit que tu aies peu ou beaucoup à parler, modère toujours le son de ta voix. Le silence et tout ce qui en approche grave dans la mémoire les mystères de la nuit.

C'est pourquoi, si tu peux l'éviter, ne laisse jamais tomber la pelle ni les pincettes.

» Dans tes conversations avec elle, évite toute plaisanterie et toute raillerie ; et, autant que tu pourras, ne lui laisse lire aucun livre jovial. 11 y a quelques traités de dévotion que tu peux lui permettre (quoique j'aimasse mieux qu'elle ne les lût point); mais ne souffre pas qu'elle lise Rabelais, Scarron ou Don Quichotte.

» Tous ces livres excitent le rire ; et tu sais, Tobie, que rien n'est plus sérieux que les fins du mariage.

» Attache toujours une épingle à ton jabot avant d'entrer chez elle.

» Si elle te permet de t'asseoir sur le même sofa, et qu'elle te donne la facilité de poser ta main sur la sienne, résiste à cette tentation. Tu ne saurais prendre sa main, sans que la température de la tienne lui fasse deviner ce qui se passe en toi. Laisse-la toujours dans l'indécision sur ce point et sur beaucoup d'autres. En te conduisant ainsi, tu auras au moins sa curiosité pour toi; et, si ta belle n'est pas encore entièrement soumise, et que ton âne continue à regimber (ce qui est fort probable), tu te feras tirer quelques onces de sang au-dessous des oreilles, suivant la pratique des anciens Scythes, qui guérissaient par ce moyen les appétits les plus désordonnés de nos sens.

» Avicenne est d'avis que l'on se frotte ensuite avec de l'extrait d'ellébore, après les évacuations et purgations convenables, et je penserais assez comme lui. Mais surtout ne mange que peu, ou point de bouc ni de cerf; abstiens-toi soigneusement, c'est-à-dire autant que tu pourras, de paons, de grues, de foulques, de plongeons et de poules d'eau.

» Pour ta boisson, je n'ai pas besoin de te dire que ce doit être une infusion de verveine et d'herbe hanéa, de laquelle Élien rapporte des effets surprenants. Mais, si ton estomac en souffrait, tu devrais en discontinuer l'usage, et vivre de concombres, de melons, de pourpier et de laitue.

» Il ne se présente pas pour le moment autre chose à te dire.

» A moins que la guerre venant à se déclarer...

» Ainsi, mon cher Tobie, je désire que tout aille pour le mieux;

» Et je suis ton affectionné frère,

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