‹ Études philosophiquesChapitre 25 sur 112 · GAUTHIER SHANDY · texte numérisé non relu

GAUTHIER SHANDY

Dans les circonstances actuelles, Sterne lui-même retrancherait sans doute de sa lettre l'article de Y âne; et, loin de conseiller à un prédestiné de se faire tirer du sang, il changerait le régime des concombres et des laitues en un régime éminemment substantiel. Il recommandait alors l'économie pour arriver à une profusion magique au moment de la guerre, imitant en cela l'admirable gouvernement anglais qui, en temps de paix, a deux cents vaisseaux, mais dont les chantiers peuvent au besoin en fournir le double quand il s'agit d'embrasser les mers et de s'emparer d'une marine tout entière.

Quand un homme appartient au petit nombre de ceux qu'une éducation généreuse investit du domaine de la pensée, il devrait toujours, avant de se marier, consulter ses forces et physiques et morales. Pour lutter avec avantage contre les tempêtes que tant de séductions s'apprêtent à élever dans le cœur de sa femme, un mari doit avoir, outre la science du plaisir et une fortune qui lui permette de ne se trouver dans aucune classe de prédestinés, une robuste, un tact exquis, beaucoup d'esprit, assez de bon sens pour ne faire sentir sa supériorité que dans les circonstances opportunes, et enfin une finesse excessive d'ouïe et de vue.

S'il avait une belle figure, une jolie taille, un air mâle, et qu'il restât en arrière de toutes ces promesses, il rentrerait dans la classe des prédestinés. Aussi un mari laid, mais dont la figure est pleine d'expression, serait-il, si sa femme a oublié une seule fois sa laideur, dans la situation la plus favorable pour combattre le génie du mal.

Il s'étudiera, et c'est un oubli dans la lettre de Sterne, à rester constamment inodore, pour ne pas donner de prise au dégoût. Aussi fera-t-il un médiocre usage des parfums, qui exposent toujours les beautés à d'injurieux soupçons.

Il devra étudier sa conduite, éplucher ses discours comme s il était le courtisan de la femme la plus inconstante. C'est pour lui qu'un philosophe a fait la réflexion suivante :

« Telle femme s'est rendue malheureuse pour la vie, s'est perdue, s'est déshonorée pour un homme qu'elle a cessé d'aimer parce qu'il a mal ôté son habit, mal coupé un de ses ongles, mis son bas à l'envers, ou s'y est mal pris pour défaire un bouton. »

Un de ses devoirs les plus importants sera de cacher à sa femme la véritable situation de sa fortune, afin de pouvoir satisfaire les fantaisies et les caprices qu'elle peut avoir, comme le font de généreux célibataires.

Enfin, chose difficile, chose pour laquelle il faut un courage surhumain, il doit exercer le pouvoir le plus absolu sur l'àne dont parle Sterne. Cet âne doit être soumis comme un serf duxuie siècle à son seigneur; obéir et se taire, marcher et s'arrêter au moindre commandement.

Mil ni de tous ces avantages, à peine un mari pourra-t-il entrer en lice avec l'espoir du succès. Comme tous les autres, il court encore le risque d'être, pour sa femme, une espèce d'éditeur responsable.

— Eh quoi, vont s'écrier quelques bonnes petites gens pour lesquels l'horizon finit à leur nez, faut-il donc se donner tant de peines pour aimer; et, pour être heureux en ménage, serait-il donc nécessaire d'aller préalablement à l'école? Le gouvernement va-t-il fonder pour nous une chaire d'amour, comme il a érigé naguère une chaire de droit public?

Voici notre réponse :

Ces règles multipliées si difficiles à déduire, ces observations si minutieuses, ces notions si variables selon les tempéraments, préexistent, pour ainsi dire, dans le cœur de ceux qui sont nés pour l'amour, comme le sentiment du goût et je ne sais quelle facilité à combiner les idées se trouvent dans l'âme du poète, du peintre ou du musicien. Les hommes qui éprouveraient quelque fatigue à mettre en pratique les enseignements donnés par cette Méditation, sont naturellement prédestinés, comme celui qui ne sait pas apercevoir les rapports existants entre deux idées différentes est un imbécile. En effet, l'amour a ses grands hommes inconnus, comme la guerre a ses Napoléons, comme la poésie a ses André Chéniers et comme la philosophie a ses Descartes.

Cette dernière observation contient le germe d'une réponse à la demande que tous les hommes se font depuis longtemps : Pourq oi un mariage heureux est-il donc si peu fréquent?

Ce phénomène du monde moral s'accomplit rarement, par la raison qu'il se rencontre peu de gens de génie. Une passion durable est un

drame sublime joué par deux acteurs égaux en talents, un drame où les sentiments sont des catastrophes, où les désirs sont des événements, où la plus légère pensée fait changer la scène. Or, comment trouver souvent, dans ce troupeau de bimanes qu'on nomme une nation, un homme et une femme qui possèdent au même degré le génie de l'amour, quani les gens à talents sont déjà si clair-semés dans les autres sciences où, pour réussir, l'artiste n'a besoin que de s'entendre avec lui-même?

Jusqu'à présent, nous nous sommes contenté de faire pressentir les difficultés, en quelque sorte physiques, que deux époux ont à vaincre pour être heureux; mais que serait-ce s'il fallait dérouler l'effrayant tableau des obligations morales qui naissent de la différence des caractères?... Arrêtons-nous! l'homme assez habile pour conduire le tempérament sera certainement maître de l'âme.

Nous supposerons que notre mari modèle remplit ces premières conditions voulues pour disputer avec avantage sa femme aux assaillants. Nous admettrons qu'il ne se trouve dans aucune des nombreuses classes de prédestinés, que nous avons passées en revue. Convenons enfin qu'il est imbu de toutes nos maximes; qu'il possède cette science admirable de laquelle nous avons révélé quelques préceptes, qu'il s'est marié très-savant, qu'il connaît sa fcmme, qu'il en est aimé ; et poursuivons l'énumération de toutes les causes générales qui peuvent empirer la situation critique à laquelle nous le ferons arriver pour l'instruction du genre humain.

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