LXX III
Un amant obéit à tous les caprices d'une femme; et, comme un
homme n'est jamais vil dans les bras de sa maîtresse, il emploiera pour lui plaire des moyens qui souvent répugnent à un mari.
Un amant apprend à une femme tout ce qu'un mari lui a caché.
Toutes les sensations qu'une femme apporte à son amant, elle les échange; elles lui reviennent toujours plus fortes; elles sont aussi riches de ce qu'elles ont donné que de ce qu'elles ont reçu. C'est un commerce où presque tous les maris finissent par faire banqueroute.
Un amant ne parle à une femme que de ce qui \ eut la grandir; tandis qu'un mari, même en aimant, ne peut se défendre de donner de iseils, qui ont toujours un air de blâme.
Un amant procède toujours de sa maîtresse à lui ; c'est le contraire chez les maris.
Un amant a toujours le désir de paraître aimable, il y a dans ce sentiment un principe d'exagération qui mène au ridicule; il faut en savoir profiter.
Qn n 1 un crime est commis, le juge d'instruction sait (sauf le cas d'un forçat libéré qui assassine au bagne) qu'il n'existe pas plus de cinq personnes auxquelles il puisse attribuer le coup. Il part de là pour établir ses conjectures. Un mari doit raisonner comme le juge : il n'y a pas V:oi; personnes à soupçonner dans la société quand il veut chercher quel est l'amant de sa femme.
Un un nt n'a jamais tort.
L'amant d'une femme mariée vient lui dire : « Madame, vous avez besoin de repos. Vous avez à donner l'exemple de la vertu à vos enfants. Vous avez juré de faire le bonheur d'un mari, qui, à quelques défauts près (et j'en ai plus que lui), mérite votre estime. Eh bien, il faut me sacrifier voire famille et votre vie, parce que j'ai vu que vous aviez une jolie jambe. Qu'il ne vous échappe même pas un murmure ; car un regret est une offense que je punirais d'une peine plus sévère que celle de la loi contre les épouses adultères. Pour prix de ces sacrifices, je vous apporte autant de plaisirs que de peines. » Chose incroyable, un amant triomphe!... La forme qu'il donne à son discours fait tout passer. 11 ne dit jamais qu'un mot : « J'aime. » Un amant est un héraut qui proclame ou le mérite, ou la beauté, ou l'esprit d'une femme. Que proclame un mari ?
Somme toute, l'amour qu'une femme mariée inspire ou celui qu'elle ressent est le sentiment le moins flatteur qu'il y ait au monde : chez elle, c'est une immense vanité ; chez son amant, c'est égoïsme. L'amant d'une femme mariée contracte trop d'obligations pour qu'il se rencontre trois hommes par siècle qui daignent s'acquitter; il devrait consacrer toute sa vie à sa maîtresse, qu'il finit toujours par abandonner : l'un et l'autre le savent, et, depuis que les sociétés existent, l'une a toujours été aussi sublime que l'autre a été ingrat. Une grande passion excite quelquefois la pitié des juges qui la condamnent ; mais où voyez-vous des passions vraies et durables ? Quelle puissance ne faut-il pas à un mari pour lutter avec succès contre un homme dont le prestige amène une femme à se soumettre à de tels malheurs!
Nous estimons que, règle générale, un mari peut, en sachant bien employer les moyens de défense que nous avons déjà développés, amener sa femme jusqu'à l'âge de vingt-sept ans, non pas sans qu'elle ait choisi d'amant, mais sans qu'elle ait commis le grand crime. 11 se rencontre bien çà et là des hommes qui, '.o^J-
d'un profond génie conjugal, peuvent conserver leurs femmes pour eux seuls, corps et âme, jusqu'à trente ou trente-cinq ans; mais ces exceptions causent une sorte de scandale et d'effroi. Ce phénomène n'arrive guère qu'en province, où la vie étant diaphane et les maisons vitrifiées, un homme s'y trouve armé d'un immense pouvoir. Cette miraculeuse assistance donnée à un mari par les hommes et par les choses s'évanouit toujours au milieu d'une ville dont la population monte à deux cent cinquante mille âmes.
Il serait donc à peu près prouvé que l'âge de trente ans est l'âge de la vertu. En ce moment critique, une femme devient d'une garde si difficile, que, pour réussir à toujours l'enchaîner dans le paradis conjugal, il faut en venir à l'emploi des derniers moyens de défense qui nous restent, et que vont dévoiler VEssai sur la Police, l'Art de rentrer cliez soi et les Péripéties.