‹ Études philosophiquesChapitre 5 sur 112 · DE BALZAC · texte numérisé non relu

DE BALZAC

Paris, 23 août 1835.

SÉRAPHITUS

A voir sur une carte les côtes de la Norvège , quelle imagination ne serait émerveillée de leurs fantasques découpures, longue dentelle de granit où mugissent incessamment les flots de la mer du Nord? qui n'a rêvé les majestueux spectacles offerts par ces rivages sans grèves, par cette multitude de criques, d'anses, de petites baies dont aucune ne ressemble aux autres, et qui toutes sont des abîmes

sans chemins? Ne dirait-on pas que la nature s'est plu à dessiner par d'ineffaçables hiéroglyphes le symbole de la vie norvégienne, en donnant à ces côtes la configuration des arêtes d'un immense poisson? car la pêche forme le principal commerce et fournit presque toute la nourriture de quelques hommes attachés comme une touffe de lichen à ces arides rochers. Là, sur quatorze degrés de longueur, à peine existe-t-il sept cent mille âmes. Grâce aux périls dénués de gloire, aux neiges constantes que réservent aux voyageurs ces pics de la Norvège, dont le nom donne froid déjà, leurs sublimes beautés sont restées vierges et s'harmonieront aux phénomènes humains, vierges encore pour la poésie du moins, qui s'y sont accomplis, et dont voici l'histoire.

Lorsqu'une de ces baies, simple fissure aux yeux des eiders, est assez ouverte pour que la mer ne gèle pas entièrement dans cette prison de pierre où elle se débat, les gens du pays nomment ce petit golfe un fiord, mot que presque tous les géographes ont essayé de naturaliser dans leurs langues respectives. Malgré la ressemblance qu'ont entre eux ces espèces de canaux, chacun a sa physionomie particulière : partout la mer est enlrée dans leurs cassures, mais partout les rochers s'y sont diversement fendus, et leurs tumultueux précipices défient les termes bizarres de la géométrie : ici, le roc s'est dentelé comme une scie; là, ses tables trop droites ne souffrent ni le séjour de la neige, ni les sublimes aigrettes des sapins du Nord ; plus loin , les commotions du globe ont arrondi quelque sinuosité coquette, belle vallée que meublent par étages des arbres au noir plumage. Vous seriez tenté de nommer ce pays la Suisse des mers. l-'ntre Drontheim et Christiania, se trouve une de ces baies, nommée le Stromfiord. Si le Stromfiord n'est pas le plus beau de ces paysages, il a du moins le mérite de résumer les magnificences terrestres de la Norvège, et d'avoir servi de théâtre aux scènes d'une histoire vraiment céleste.

La forme générale du Stromfiord est, au premier aspect, celle d'un entonnoir ébréché par la mer. Le passage que les flots s'y étaient ouvert présente à l'œil l'image d'une lutte entre l'Océan et le granit, deux créations également puissantes : l'une par son inertie, l'autre par sa mobilité. Pour preuves, quelques écueils de formes fantastiques en défendent rentrée aux vaisseaux. Lesintré-

SÉRAPIIITA. 105

pides enfants de la Norvège peuvent, en quelques endroits, sauter d'un roc à un autre sans s'étonner d'un abîme profond de cent toises, large de six pieds. Tantôt un frêle et chancelant morceau de gneiss, jeté en travers, unit deux rochers. Tantôt les chasseurs ou les pêcheurs ont lancé des sapins, en guise de pont, pour joindre les deux quais taillés à pic au fond desquels gronde incessamment la mer. Ce dangereux goulet se dirige vers la droite par un mouvement de serpent, y rencontre une montagne élevée de trois cents toises au-dessus du niveau de la mer, et dont le pied forme un banc vertical d'une demi-lieue de longueur, où l'inflexible granit ne commence à se briser, à se crevasser, à s'onduler, qu'à deux cents pieds environ au-dessus des eaux. Entrant avec violence, la mer est donc repmssée avec une violence égale par la force d'inertie de la montagne vers les bords opposés auxquels les réactions du flot ont imprimé de douces courbures. Le fiord est fermé dans le fond par un bloc de gneiss couronné de forêts, d'où tombe en cascades une rivière qui, à la fonte des neiges, devient un fleuve, forme une nappe d'une immense étendue, s'échappe avec fracas en vomissant de vieux sapins et d'antiques mélèzes, aperçus à peine dans la chute des eaux. Vigoureusement plongés au fond du golfe, ces arbres reparaissent bientôt à sa surface, s'y marient, et consultent des îlots qui viennent échouer sur la rive gauche , où les habitants du petit village assis au bord du Stromfiord les retrouvent brisés, fracassés, quelquefois entiers, mais toujours nus et sans branches. La montagne qui dans le Stromfiord reçoit à ses pieds les assauts de la mer et à sa cime ceux des vents du nord, se nomme le Falberg. Sa crête, toujours enveloppée d'un manteau de neige et de glace, est la plus aiguë de la Norvège, où le voisinage du pôle produit, à une hauteur de dix-huit cents pieds, un froid égal à celui qui règne sur les montagnes les plus élevées du globe. La cime de ce rocher, droite vers la mer, s'abaisse graduellement vers l'est, et se joint aux chutes de la Sieg par des vallées disposées en gradins sur lesquels le froid ne laisse venir que des bruyères et des arbres souffrants. La partie du fiord d'où s'échappent les eaux, sous les pieds de la forêt, s'appelle le Siegdalhen, mot qui pourrait être traduit par « le versant de la Sieg », nom de la rivière. La courbure qui fait face aux tables du Falberg

esl la vallé ■ de la vis, joli paysage dominé par des collines chari s ipins, d • mélèzes, de boule mx, de quelques chênes et de hêtres, la plus riche, la mieux colorée de toutes 1 ;s tapisseries que la nature du Nord a tendues sur ces âpres rochers. L'œil pouvait facilement y saisir la ligne où les terrains réchauffés par les rayons solaires commencent à souffrir la culture et laissent apparaîire les végétations de la flore norvégienne. En cet endroit, le golfe est assez large pour que la mer, refoulée par le Falberg, vienne expirer en murmurant sur la dernière frange de ces collines, rive doucement bordée d'un sable fin, parsemé de mica, de paillettes, de jolis cailloux, de porphyres, de marbres aux mille nuances amenés de la Suède par les eaux de la rivière, et de débris marins, de coquillages, fleurs de la mer que poussent les tempêtes, soit du pôle, soit du midi.

Au bas des montagnes de Jarvis se trouve le village, composé de deux cents maisons de bois, où vit une population perdue là, comme dans une forêt ces ruches d'abeilles qui, sans augm ni diminuer, végètent heureuses, en butinant leur vie au sein d'une sauvage nature. L'existence anonyme de ce village s'explique facilement. Peu d'hommes avaient, la hardiesse de s'aventurer dans les récifs pour gagner les bords de la mer et s'y livrer à la pèche que font en grand les Norvégiens sur des côtes moins dangereuses. Les nombreux poissons du fiord suffisent en partie à la nourriture de jes habitants; les pâturages des vallées leur donnent du lait et du beurre; puis quelques terrains excellents leur permettent de récolter du seigle, du chanvre, des légumes qu'ils savent défendre contre les rigueurs du froid et contre l'ardeur passagère, mais terrible, de leur soleil, avec l'habileté que déploie le Norvégien dans cette double lutte. Le défaut de communications, soit par terre où les chemins sont impraticables, soit par mer où de faibles barques peuvent seules parvenir à travers les défilés maritimes du fiord , les empêche de s'enrichir en tirant parti de leurs bois. Il faudrait des sommes aussi énormes pour déblayer le chenal du golfe que pour s'ouvrir une voie dans l'intérieur des terres. Les routes de Christiania àDrontheim tournent toutes le Stromfiord, et passent la Sieg sur un pont situé à plusieurs lieues de sa chute; la côte, entre ia vallée de Jarvis et

Drontheim, est garnie d'immenses forêts inabordables; enfin le Falberg se trouve également séparé de Christiania par d'inaccessibles précipices. Le village de Jarvis aurait peut-être pu communiquer avec la Norvège intérieure et la Suède par la Sie r : mus, pour être en rapport avec la civilisation, le Stromfiord voulait un homme de génie. Ce génie parut en effet : ce fut un poëte, un Suédois religieux qui mourut en admirant et. respectant les beautés de ce pays, comme un des plus magnifiques ouvrages du Gré iteur. Maintenant, les hommes que l'étude a doués de cette vue intérieure dont les véloces perceptions amènent tour à tour dans l'âme, comme sur une toile, les paysages les plus contrastants du globe, peuvent facilement embrasser l'ensemble du Stromfiord. Eux seuls, peut-être, sauront s'engager dans les tortueux récifs du goulet où se débat la mer, fuir avec ses flots le long des tables éternelles du Falberg, dont les pyramides blanches se confondent avec les nuées brumeuses d'un ciel presque toujours gris de perle; admirer la jolie nappe échancrée du golfe , y entendre les chutes de la Sieg qui pend en longs filets et tombe sur un abatis pittoresque de beaux arbres confusément épars, debout ou cachés parmi des fragments de gneiss ; puis se reposer sur les riants tableaux que présentent les collines abaissées de Jarvis d'où s'élancent les plus riches végétaux du Nord, par familles, par myriades : ici, des bouleaux gracieux comme des jeunes filles, inclinés comme elles: là, des colonnades de hêtres aux fûts centenaires et moussus; tous les contrastes des différents verts, de blanches nuées parmi les sapins noirs, des landes de bruyères pourprées et nuancées à l'infini; enfin toutes les couleurs, tous les parfums de cette Flore aux merveilles ignorées. Étendez les proportions de ces amphithéâtres, élancez-vous dans les nuages, perdez-vous dans le creux des roches où reposent les chiens de mer, votre pensée n'atteindra ni à la richesse, ni aux poésies de ce site norvégien ! Votre pensée pourrait-elle être aussi grande que l'Océan qui le borne, aussi capricieuse que les fantastiques figures dessinées par ces forêts, ces nuages, i es ombres, et par les changements de sa lumière? Voyez-vous, au-dessus des prairies de la plage, sur le dernier pli de terrain qui ondule au bas des hautes co'iines de Jarvis, deux ou trois cents maisons couvertes en nœver,

espèce de couvertures faites avec l'écorce du bouleau, maisons toutes frêles, plates, et qui ressemblent à des vers à soie sur une feuille de mûrier jetée là par les vents? Au-dessus de ces humbles, de ces paisibles demeures, est une église construite avec une simplicité qui s'harmonie avec la misère du village. Un cimetière entoure le chevet de cette église, et plus loin se trouve le presbytère. Encore plus haut, sur une bosse de la montagne, est située une habitation, la seule qui soit en pierre, et que pour cette raison les habitants ont nommée « le château suédois ». En effet, un homme riche vint de Su Me, trente ans avant le jour où cette histoire commence, et s'établit à Jarvis, en s'efforçant d'en améliorer la fortune. Cette petite maison, construite dans le but d'engager les habitants à s'en bâtir de semblables, était remarquable par sa solidité, par un mur d'enceinte, chose rare en Norvège, où, malgré l'abondance des pierres, on se sert de bois pour toutes les clôtures, même pour celles des champs. La maison, ainsi garantie des neiges, s'élevait sur un tertre, au milieu d'une cour immense. Les fenêtres en étaient abritées par ces auvents d'une saillie prodigieuse appuyés sur de grands sapins équarris qui donnent aux constructions du Nord une espèce de physionomie patriarcale. Sous ces abris, il était facile d'apercevoir les sauvages nudités du Falberg, de comparer l'infini de la pleine mer à la goutte d'eau du golfe éuimeux, d'écouter les vastes épanchements de la Sieg, dont la nappe semblait de loin immobile en tombant dans sa coupe de granit bordée sur trois lieues de tour par les glaciers du Nord, enfin tout le paysage où vont se passer les surnaturels et simples événements de cette histoire.

L'hiver de 1799 à 1800 fut un des plus rudes dont le souvenir ait été gardé par les Européens; la mer de Norvège se prit entièrement dans les lïords, où la violence du ressac l'empêche ordinairement de geler. Un vent, dont les effets ressemblaient à ceux du levantis espagnol, avait balayé la glace du Stromfiord en repoussant les neiges vers le fond du golfe. Depuis longtemps, il n'avait pas été permis aux gens de Jarvis de voir en hiver le vaste miroir des eaux réfléchissant les couleurs du ciel, spectacle curieux au sein de ces montagnes dont tous les accidens étaient nivelés sous les couches successives de la neige, et où les plus vives arêtes

comme les vallons les plus creux ne formaient que de faibles plis dans l'immense tunique jetée par la nature sur ce paysage, alors tristement éclatant et monotone. Les longues nappes de la Sieg, subitement glacées, décrivaient une énorme arcade sous laquelle les habitants auraient pu passer à l'abri des tourbillons, si quelques-uns d'entre eux eussent été assez hardis pour s'aventurer dans le pays. Mais les dangers de la moindre course retenaient au logis les plus intrépides chasseurs, qui craignaient de ne plus reconnaître sous la neige les étroits passages pratiqués au bord des précipices, des crevasses ou des versants. Aussi nulle créature n'animait-elle ce désert blanc où régnait la bise du pôle, seule voix qui résonnât en de rares moments. Le ciel, presque toujours grisâtre, donnait au lac les teintes de l'acier bruni. Peut-être un vieil cider traversait-il parfois impunément l'espace à l'aide du chaud duvet sous lequel glissent les songes des riches, qui ne savent par combien de dangers cette plume s'achète; mais, semblable au Bédouin qui sillonne seul les sables de l'Afrique, l'oiseau n'éîait ni vu ni entendu; l'atmosphère engourdie, privée de ses communications électriques, ne répétait ni le sifflement de ses ailes, ni ses joyeux cris. Quel œil assez vif eût d'ailleurs pu soutenir l'éclat de ce précipice garni de cristaux étincelants, et les rigides reflets des neiges à peine irisées à leurs sommets par les rayons d'un pâle soleil, qui, par moments, apparaissait comme un moribond jaloux d'attester sa vie? Souvent, lorsque des amas de nuées grises, chassées par escadrons à travers les montagnes et les sapins, cachaient le ciel sous de triples voiles, la terre, à défaut de lueurs célestes, s'éclairait par ellp-même. Là donc se rencontraient toutes les majestés du froid éternellement assis sur le pôle, et dont le principal caractère est le royal silence au sein duquel vivent les monarques absolus. Tout principe extrême porte en soi l'apparence d'une négation et les symptômes de la mort : la vie n'est-elle pas le combat de deux forces? Là, rien ne trahissait la vie. Une seule puissance, la force improductive de la glace, régnait sans contradiction. Le bruissement de la pleine mer agitée n'arrivait même pas dans ce muet bassin, si bruyant durant les trois courtes saisons où la nature se hâte de produire les chétives récoltes nécessaires à la vie de ce peuple patient. Quelques liants sapins éle-

vaient leurs noires pyramides chargées de festons neigeux, et la forme de leurs rameaux à barbes inclinées complétait le deuil de ces cimes, où, d'ailleurs, ils S' montraient comme des points bruns. Chaque famille restait au coin du feu , dans une maison soigneusement close, fournie de biscuit, de beurre fondu, de poisson sec, de provisions faites à l'avance pour les sept mois d'hiver. A peine voyait-on la fumée de ces habitations. Presque toutes sont ensevelies sous les neiges, contre le poids desq elles sont néanmoins préservées par de longues planches qui partent du toit et vont s'attacher à une grande distance sur de solides poteaux en formant un chemin couvert autour de la maison. Pendant ces terribles hivers, les femmes tissent cl teignent les étoffes de laine ou de toile dont se font les vêtements, tandis que la plupart des hommes lisent ou se livrent à ces prodigieuses méditations qui ont enfanté les profondes théories, les rêves mystiques du iNord, ses croyances, ses études si complètes sur un point de la science fouillé comme avec une sonde ; mœurs à demi monastiques qui. forcent l'âme à réa -même, à

y trouver sa nourriture, et qui font du paysan norvégien ma être à put dans la population européenne. D ans la première année du xixp siècle, et vers le milieu du mois de mai, tel était donc l'état du Stromfiord.

Par une matinée où le soleil éclatait au sein de ce paysage en y allumant les feux de tous les diamants éphémères produits par les cristallisations de la neige et des glac s, deux personnes passèrent sur le golfe, le traversèrent et volèrent le long des bases du Falberg, vers le sommet duquel elles s'élevèrent de frise en frise. Était-ce deux créatures, était-ce deux flèches? Qui les eût vues à cette hauteur les aurait prises pour deux eiders cinglant de conserve à travers les nuées. Ni le pécheur le plus superstitieux, ni le chasseur le plus intréprid* n'eût attribué à des créatures humaines le pouvoir de se tenir le long d s faibles lignes tracées sur les flancs du granit, où ce couple glissail néanmoins avec l'effrayante dextérité que possèdent les somnambules quand, ayant oublié toutes les conditions de leur pesante»! ■•• ' - dangers de la moindre déviation, ils courent au bord des loits en gardant leur équilibre sous l'empire d'une force inconnue.

SERAPHITA. iii

— Arrête-moi, Séraphîtûs, dit une pâle jeune ffîlle, et laisse-moi respirer. Je n'ai voulu regarder que toi en côtoyant les murailles de ce gouffre ; autrement que serais-je devenue ? Mais aussi ne suis-je qu'une bien faible créature. Te fatigué-je?

— Non, dit l'être sur le bras de qui elle s'appuyait. Allons toujours, Minna ! la place où nous sommes n'est pas assez solide pour nous y arrêter.

De nouveau, tous deux ils firent siffler sur la neige de longues

planches attachées à leurs pieds et parvinrent sur la première

plinthe que le hasard avait nettement dessinée sur le flanc de cet

al âme. La personne que Minna nommait Séraphîtûs s'appuya sur

son talon droit pour relever la planche longue d'environ une toise,

étroite comme un pied d'enfant, et qui était attachée à son brodeqi in par deux courroies en cuir de chien marin. Cette planche,

épaisse de deux doigts, était doublée en peau de renne dont le

poil, en se hérissant sur la neige, arrêta soudain Séraphîtûs; il

ramena son pied gauche dont le patin n'avait pas moins de deux

toises de longueur, tourna lestement sur lui-même, vint saisir sa

peureuse compagne, l'enleva malgré les longs patins qui armai t

ses pieds, et l'assit sur un quartier de roche, après en avoir chas é

la neige avec sa pelisse.

— Ici, Minna, tu es en sûreté, tu pourras y trembler à ton aise.

— Nous sommes déjà montés au tiers du Bonnet-de-glace, ditelle en regardant le pic auquel elle donna le nom populaire sous lequel on le connaît en Norvège. Je ne crois pas encore.

Mais, trop essoufflée pour parler davantage, elle sourit à Séraphins, qui, sans répondre et la main posée sur son cœur, la tenait en en écoutant les sonores palpitations, aussi précipitées que celles d'un jeune oiseau surpris.

— 11 bat souvent aussi vite sans que j'aie couru, dit-elle. Sc'raphîtûs inclina la tête sans dédain ni froideur. Malgré la

grâce qui rendit ce mouvement presque suave, il n'en trahissût pas moins une négation qui, chez une femme, eût été d'une enivrante coquetterie. Séraphîtûs pressa vivennnt la jeune fille. Minna prit cette caresse pour une réponse, et continua de le contempler. Au moment où Séraphîtûs releva la tête en rejetant en arrière par un geste presque impatient les rouleaux dorés de sa

chevelure, afin de se découvrir le front, il vit alors du bonheur dans les yeux de sa compagne.

— Oui, Minna, dit-il d'une voix dont l'accent paternel avait quelque chose de charmant chez un être encore adolescent, regarde-moi, n'abaisse pas la vue.

— Pourquoi?

— Tu veux le savoir? Essaye.

Minna jeta vivement un regard à ses pieds, et cria soudain comme un enfant qui aurait rencontré un tigre. L'horrible sentiment des abîmes l'avait envahie, et ce seul coup d'oeil avait suffi pour lui en communiquer la contagion. Le fiord, jaloux de sa pâture, avait une grande voix par laquelle il l'étourdissait en tintant à ses oreilles, comme pour la dévorer plus sûrement en s'interposant entre elle et la vie. Puis, de ses cheveux à ses pieds, le long de son dos, tomba un frisson glacial d'abord, mais qui bientôt lui versa dans les nerfs une insupportable chaleur, battit dans ses ,"eines, et brisa toutes ses extrémités par des atteintes électriques semblables à celles que cause le contact de la torpille. Trop faible pour résister, elle se sentait attirée par une force inconnue en bas de cette table, où elle croyait voir quelque monstre qui lui lançail son venin, un monstre dont les yeux magnétiques la charmaient, dont la gueule ouverte semblait broyer sa proie par avance.

— Je meurs, mon Séraphîtus, n'ayant aimé que toi, dit-elle en faisant un mouvement machinal pour se précipiter.

Séraphîtus lui souffla doucement sur le front et sur les yeux. Tout à coup, semblable au voyageur délassé par un bain, Minna n'eut plus que la mémoire de ses vives douleurs, déjà dissipées par cette haleine caressante qui pénétra son corps et l'inonda de balsamiques effluves, aussi rapidement que le souffle avait traversé l'air.

— Qui donc es-tu? dit-elle avec un sentiment de douce terreur. Mais je le sais, tu es ma vie. — Comment peux-tu regarder ce gouffre sans mourir? reprit-elle après une pause.

Séraphîtus laissa Minna cramponnée au granit, et, comme eût fait une ombre, il alla se poser sur le bord de la table, d'où ses yeux plongèrent au fond du fiord en en défiant l'éblouissante profondeur; son corps ne vacilla point, son front resta blanc et

SÊRAPH1TA IO

impassible comme celui d'une statue de marbre : abîme contre abîme.

— Séraphîtûs, si tu m'aimes, reviens! cria la jeune fille. Ton danger me rend mes douleurs. — Qui donc es-tu pour avoir cette force surhumaine à ton âge? lui demanda-t-elle en se sentant de nouveau dans ses bras.

— Mais, répondit Séraphîtûs, tu regardes sans peur des espaces encore plus immenses.

Et, de son doigt levé, cet être singulier lui montra l'auréole bleue que les nuages dessinaient en laissant un espace clair audessus de leurs têtes, et dans lequel les étoiles se voyaient pendant le jour en vertu de lois atmosphériques encore inexpliquées.

— Quelle différence! dit-elle en souriant.

— Tu as raison, répondit-il, nous sommes nés pour tendre au ciel. La patrie, comme le visage d'une mère, n'effraye jamais un enfant.

Sa voix vibra dans les entrailles de sa compagne, devenue muette.

— Allons, viens, reprit-il.

Tous les deux ils s'élancèrent sur les faibles sentiers tracés le long de la montagne, en y dévorant les distances et volant d'étage en étage, de ligne en ligne, avec la rapidité dont est doué le cheval arabe, cet oiseau du désert. En quelques moments, ils atteignirent un tapis d'herbes, de mousses et de fleurs, sur lequel personne ne s'était encore assis.

— Le joli sœler ! dit Minna en donnant à cette prairie son véritable nom; mais comment se trouve-t-il à cette hauteur?

— Là cessent , il est vrai , les végétations de la Flore norvégienne, dit Séraphîtûs; mais, s'il se rencontre ici quelques herbes et des fleurs, elles sont dues à ce rocher qui les garantit contre le froid du pôle. — Mets cette touffe dans ton sein, Minna, dit-il en arrachant une fleur, prends cette suave création qu'aucun œil humain n'a vue encore, et garde cette fleur unique comme un souvenir de cette matinée unique dans ta vie! Tu ne trouveras plus de guide pour te mener à ce sœler.

Il lui donna soudain une plante hybride que ses yeux d'aigle lui avaient fait apercevoir parmi des silènes acaulis et des saxifrages,

Page 1