‹ Études philosophiquesChapitre 6 sur 112 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

m ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

véritable merveille éclose sous le souffle des anges. Minna saisit avec un empressement enfantin la touffe d'un vert transparent et brillant comme celui de I'émeraude, formée par de petites feuilles roulées en cornet, d'un brun clair au fond, mais qui, de teinte en teinte, devenaient vertes à leurs pointes partagées en découpures d'une délicatesse infinie. Ces feuilles étaient si pressées, qu'elles semblaient se confondre, et produisaient une foule de jolies rosaces. Çà et là, sur ce tapis, s'élevaient des étoiles blanches bordées d'un filet d'or, du sein desquelles sortaient des anthères pourprées, sans pistil. Une odeur qui tenait à la fois de celle des roses et des calices de l'oranger, mais fugitive et sauvage, achevait de donner je ne sais quoi de céleste à cette fleur mystérieuse que Séraphîtùs contemplait avec mélancolie, comme si la senteur lui en eûtexprimé de plaintives idées que, lui seul, il comprenait. Mais à Minna, ce phénomène inouï parut être un caprice par lequel la nature s'était plu à douer quelques pierreries de la fraîcheur, de la mollesse et du parfum des plantes.

— Pourquoi serait-elle unique? Elle ne se reproduira donc plus? dit la jeune fille à Séraphîtùs, qui rougit et changea brusquement de conversation.

— Asseyons-nous, retourne-toi, vois! A cette hauteur, peut-être ne trembleras-tu point? Les abîmes sont assez profonds pour que tu n'en distingues plus la profondeur; ils ont acquis la perspective unie de la mer, le vague des nuages, la couleur du ciel; la glace du fiord est une assez jolie turquoise; tu n'aperçois les forêts de sapins que comme de légères lignes de bistre; pour nous, les abîmes doivent être parés ainsi.

Séraphîtùs jeta ces paroles avec cette onction dans l'accent et le geste connue seulement de ceux qui sont parvenus au sommet des hautes montagnes du globe, et contractée si involontairement, que le maître le plus orgueilleux se trouve obligé de traiter son guide en frère, et ne s'en croit le supérieur qu'en s' abaissant vers les vallées où demeurent les hommes. 11 défaisait les patins de Minna, aux pieds de laquelle il s'était agenouillé. L'enfant ne s'en apercevait pas, tant elle s'émerveillait du spectacle imposant que présente la vue de la Norvège, dont les longs rochers pouvaient être embrassés d'un seul coup d'œil, tant elle était émue par la solen-

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nelle permanence de ces cimes froides, et que les paroles ne sauraient exprimer.

— Nous ne sommes pas venus ici par la seule force humaine, dit-elle en joignant les mains, je rêve sans doute.

— Vous appelez surnaturels les faits dont les causes vous échappent, répondit-il.

— Tes réponses, dit-elle, sont toujours empreintes de je ne sais quelle profondeur. Près de toi, je comprends tout sans effort. Ah ! je suis libre.

— Tu n'as plus tes patins, voilà tout.

— Oh ! dit-elle, moi qui aurais voulu délier les tiens en te baisant les pieds.

— Garde ces paroles pour Wilfrid, répondit doucement Séraphîtûs.

— Wilfrid! répéta Minna d'un ton de colère qui s'apaisa dès qu'elle eut regardé son compagnon. — Tu ne t'emportes jamais, toi ! dit-elle en essayant, mais en vain, de lui prendre la main, tu es en toute chose d'une perfection désespérante.

— Tu en conclus alors que je suis inssnsible?

Minna fut effrayée d'un regard si lucidement jeté dans sa pensée.

— Tu me prouves que nous nous entendons, répondit-elle avec la grâce de la femme qui aime.

Séraphîtûs agita mollement la tête en lui lançant un regard à la fois triste et doux.

— Toi qui sais tout, reprit Minna, dis-moi pourquoi la timidité que je ressentais là-bas, près de toi, s'est dissipée en montant ici; pourquoi j'ose te regarder pour la première fois en face, tandis que, là-bas, à peine osé-je te voir à la dérobée !

— Ici, peut-être avons-nous dépouillé les petitesses de la terre, répondit-il en ôtant sa pelisse.

— Jamais tu n'as été si beau, dit Minna en s'asseyant sur une roche moussue et s'abîmant dans la contemplation de l'être qui T avait conduite sur une partie du pic qui de loin semblait inaccessible.

Jamais, à la vérité, Séraphîtûs n'avait brillé d'un si vif éclat, seule expression qui rende l'animation de son visage et l'aspect de sa personne. Cette splendeur était-elle due à la nitescence que

donnent au teint l'air pur des montagnes et le reflet des neiges? était-elle produite par le mouvement intérieur qui surexcite le corps à l'instant où il se repose d'une longue agitation? provenait- elle du contraste subit entre la clarté d'or projetée par le soleil, et l'obscurité des nuées à travers lesquelles ce joli couple avait passé? Peut-être à ces causes faudrait-il encore ajouter les effets d'un des plus beaux phénomènes que puisse offrir la nature humaine. Si quelque habile physiologiste eût examiné cette créature, qui dans ce moment, à voir la fierté de son front et l'éclair de ses yeux, paraissait être un jeune homme de dix-sept ans; s'il eût cherché les ressorts de cette florissante vie sous le tissu le plus blanc que jamais le Nord ait fait à un de ses enfants, il aurait cru sans doute à l'existence d'un fluide phosphorique en des nerfs qui semblaient reluire sous l'épiderme, ou à la constante présence d'une lumière intérieure qui colorait Séraphîtûs à la manière de ces lueurs contenues dans une coupe d'albâtre. Quelque mollement effilées que fussent ses mains, qu'il avait dégantées pour délier les patins de Minna, elles paraissaient avoir une force égale à celle que le Créateur a mise dans les diaphanes attaches du crabe. Les feux jaillissant de son regard d'or luttaient évidemment avec les rayons du soleil, et il semblait ne pas en recevoir, mais lui donner de la lumière. Son corps, mince et grêle comme celui d'une femme, attestait une de ces natures faibles en apparence, mais dont la puissance égale toujours le désir, et qui sont fortes à temps. De taille ordinaire, Séraphîtûs se grandissait en présentant son front, comme s'il eût voulu s'élancer. Ses cheveux, bouclés par la main d'une fée, et comme soulevés par un souffle, ajoutaient à l'illusion que produisait son attitude aérienne ; mais ce maintien dénué d'efforts résultait plus d'un phénomène moral que d'une habitude corporelle. L'imagination de Minna était complice de cette constante hallucination sous l'empire de laquelle chacun serait tombé, et qui prêtait à Séraphîtûs l'apparence des figures rêvées dans un heureux sommil. Nul type connu ne pourrait donner une imagé de cette figure majestueusement mâle pour Minna, mais qui, aux yeux d'un homme, eût éclipsé par sa grâce féminine les plus belles têtes dues à Raphaël. Ce peintre descieux a constamment mis une sorte de joie tranquille, une amoureuse suavité dans les lignes de

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ges beautés angéliques; mais, à moins de contempler Séraphîtûs lui-même, quelle âme inventerait la tristesse mêlée d'espérance qui voilait à demi les sentiments ineffables empreints dans se? traits? Qui saurait, même dans les fantaisies d'artiste où tout devient possible, voir les ombres que jetait une mystérieuse terreur sur ce front trop intelligent qui semblait interroger les deux et toujours plaindre la terre ? Cette tête planait avec dédain comme un sublime oiseau de proie dont les cris troublent l'air, et se résignait comme la tourterelle dont la voix verse la tendresse au fond des bois silencieux. Le teint de Séraphîtûs était d'une blancheur surprenante que faisaient encore ressortir des lèvres rouges, des sourcils bruns et des cils soyeux, seuls traits qui tranchassent sur la pâleur d'un visage dont la parfaite régularité ne nuisait en rien à l'éclat des sentiments : ils s'y reflétaient sans secousse ni violence, mais avec cette majestueuse et naturelle gravité que nous aimons à prêter aux êtres supérieurs. Tout, dans cette figure marmoréenne, exprimait la force et le repos. Minna se leva pour prendre la main de Séraphîtûs, en espérant qu'elle pourrait ainsi l'attirer à elle, et déposer sur ce front séducteur un baiser arraché plus à l'admiration qu'à l'amour; mais un regard du jeune homme, regard qui la pénétra comme un rayon de soleil traverse le prisme, glaça la pauvre fille. Elle sentit sans le comprendre un abîme entre eux, détourna la tête et pleura. Tout à coup une main puissante la saisit par la taille, une voix pleine de suavité lui dit :

— Viens!

Elle obéit, posa sa tête soudain rafraîchie sur le cœur du jeune homme qui, réglant son pas sur le sien, douce et attentive conformité, la mena vers un3 place d'où ils purent voir les radieuses décorations de la nature polaire.

— Avant de regarder et de t'écouter, dis-moi, Séraphîtûs, pourquoi tu me repousses? T'ai-je déplu? comment, dis? Je voudrais ne rien avoir à moi; je voudrais que mes richesses terrestres fussent à toi, comme à toi sont déjà les richesses de mon cœur; que la lumière ne me vînt que par tes yeux, comme ma pensée dérive de ta pensée ; je ne craindrais plus de t'offenser en te renvoyant ainsi les reflets de ton âme, los mots de ton cœur, le jour de ton jour, comme nous renvoyons à Dieu les

contemplations dont il nourrit nos esprits. Je voudrais être tout toi!

— Kh bien, Minna, un désir constant est une promesse que nous fait l'avenir. Espère! Mais, si tu veux être pure, mêle toujours l'idée du Tout-Puissant aux affections d'ici-bas, tu aimeras alors toutes l< s créatures, et ton cœur ira bien haut!

— Je ferai tout ce que tu voudras, répondit-elle en levant les yeux sur lui par un mouvement timide.

— Je ne saurais être ton compagnon, dit Séraphîtûs avec tristesse.

Il réprima quelques pensées, étendit les bras vers Christiania, qui se voyait comme un point à l'horizon, et dit :

— Vois!

— Nous sommes bien petits, répondit-elle.

— Oui, mais nous devenons grands par le sentiment et par l'intelligence, reprit Séraphîtûs. A nous seuls, Minna, commence la connaissance des choses; le peu que nous apprenons des lois du monde visible nous fait découvrir l'immensité des mondes supérieurs. Je ne sais s'il est temps de te parler ainsi; mais je voudrais tant te communiquer la flamme de mes espérances! Peutêtre serons-nous un jour ensemble, dans le monde où l'amour ne périt pas.

— Pourquoi pas maintenant et toujours? dit-elle en murmurant.

— Rien n'est stable ici, reprit-il dédaigneusement. Les passagères félicités d s amours terrestres sont des lueurs qui trahissent à certaines âmes l'aurore de félicités plus durables, de mêm° que la découverte d'une loi de la nature en fait supposer, à quelques êtres privilégiés, le système entier. Notre fragile bonheur d'ici-bas n'est-il donc point l'attestation d'un autre bonheur complet, comme la terre, fragment du monde, atteste le monde? Nous ne pouvons mesurer l'orbite immense de la pensée divine de laquelle nous ne sommes qu'une parcelle aussi petite que Dieu est. grand, mais nous pouvons en pressentir l'étendue, nous agenouiller, adorer, attendre. Les hommes se trompent toujours dans leurs sciences, en ne voyant pas que tout, sur leur globe, est relatif et s'y coordonne à une révolution générale, à une production constante qui nécessairement entraîne un progrès et une fin. L'homme luimême n'est pas une création finie; sans quoi, Dieu ne serait pasl

— Comment as-tu trouvé le temps d'apprendre tant de choses? dit la jeune fille.

— Je me souviens, répondit-il.

— Tu me semblés plus beau que tout ce que je vois.

— Nous sommes un des plus grands ouvrages de Dieu. Ne nous a-t-il pas donné la faculté de réfléchir la nature, de la concentrer en nous par la pensée, et de nous en faire un marchepied pour nous élancer vers lui? Nous nous aimons en raison du plus ou du moins de ciel que contiennent nos âmes. Mais ne sois pas injuste, Minna, vois le spectacle qui s'étale à tes pieds, n'est-il pas grand? A tes pieds, l'Océan se déroule comme un tapis, les montagnes sont comme les murs d'un cirque, l'éther est au-dessus comme le voile arrondi de ce théâtre, et d'ici l'on respire les pensées de Dieu comme un parfum. Vois ! les tempêtes qui brisent des vaisseaux chargés d'hommes ne nous semblent ici que de faibles bouillonnements, et, si tu lèves la tête au-dessus de nous, tout est bleu. Voici comme un diadème d'étoiles. Ici, disparaissent les nuances des expressions terrestres. Appuyée sur cette nat;ire subtilisée par l'espace, ne sens-tu point en toi plus de profondeur que d'esprit? n'as-tu pas plus de grandeur que d'enthousiasme, plus d'énergie que de volonté? n'éprouves-tu pas des sensations dont l'interprète n'est plus en nous? Ne te sens-tu pas des ailes? Prions.

Séraphîtûs plia le genou, se posa les mains en croix sur le sein, et Minna tomba sur ses genoux en pleurant. Ils restèrent ainsi pendant quelques instants, pendant quelques instants l'auréole bleue qui s'agitait dans les cieux au-dessus de leurs têtes s'agrandit, et de lumineux rayons les enveloppèrent à leur insu.

— Pourquoi ne pleures-tu pas quand je pleure? lui dit Minna d'une voix entrecoupée.

— Ceux qui sont tout esprit ne pleurent pas, répondit Séraphîtûs en se levant. Comment pleurerais-je ? Je ne vois plus les misères humaines. Ici, le bien éclate dans toute sa majesté ; en bas, j'entends les supplications et les angoisses de la harpe des douleurs qui vibre sous les mains de l'esprit captif. D'ici, j'écoute le concert des harpes harmonieuses. En bas, vous avez l'espérance, ce beau commencement de la foi; mais ici règne la foi, qui est l'espérance réalisée!

— Tu ne m'aimeras jamais, je suis trop imparfaite, tu me dédaignes, dit la jeune fille.

— \Iinna, la violette cachée au pied du chêne se dit : « Le soleil ne m'aime pas, il ne vient pas. » Le soleil se dit : « Si je l'éclairais, elle périrait, cette pauvre fleur! » Ami de la fleur, il glisse ses rayons à travers les feuilles de chêne, et les affaiblit pour colorer le calice de sa bien-aimée. Je ne me trouve pas assez de voiles et crains que tu ne me voies encore trop : tu frémirais si tu me connaissais mieux. Écoute, je suis sans goût pour les fruits de la terre; vos joies, je les ai trop bien comprises; et, comme ces empereurs débauchés de la Rome profane, je suis arrivé au dégoût de toutes choses, car j'ai reçu le don de vision. — Abandonne-moi, dit douloureusement Séraphîtûs.

Puis il alla se poser sur un quartier de roche, en laissant tomber sa tête sur son sein.

— Pourquoi me désespères-tu donc ainsi? lui dit Minna.

— Va-t'en! s'écria Séraphîtûs, je n'ai rien de ce que tu veux de moi. Ton amour est trop grossier pour moi. Pourquoi n'aimes-tu pas Wilfrid? Wilfrid est un homme, un homme éprouvé par les passions, qui saura te serrer dans ses bras nerveux, qui te fera sentir une main large et forte. Il a de beaux cheveux noirs, des yeux pleins de pensées humaines, un cœur qui verse des torrents de lave dans les mots que sa bouche prononce. Il te brisera de caresses. Ce sera ton bien-aimé, ton époux. A toi Wilfrid I

Minna pleurait à chaudes larmes.

— Oses-tu diia que tu ne l'aimes pas? dit-il d'une voix qui entrait dans le cœur comme un poignard.

— Grâce, grâce, mon Séraphîiùs !

— Aime-le, pauvre enfant de la terre où ta destinée te cloue invinciblement, dit le terrible Séraphîtûs en s'emparant de Minna par un geste qui la força de venir au bord du sœler, d'où la scène était si étendue, qu'une jeune fille pleine d'enthousiasme pouvait facilement se croire au-dessus du monde. Je souhaitais un compagnon pour aller dans le royaume de lumière, j'ai voulu te montrer ce morceau de boue, et je t'y vois encore attachée. Adieu. Restes-y, jouis par les sens, obéis à ta nature, pâlis avec les hommes pâles, rougis avec les femmes, joue avec les enfants, prie avec les cou-

pables, lève les yeux vers le ciel dans tes douleurs: tremble, espère, palpite ; tu auras un compagnon, tu pourras encore rire et pleurer, donner et recevoir. Moi, je suis comme un proscrit, loin du ciel; et comme un monstre, loin de la terre. Mon cœur ne palpite plus ; je ne vis que par moi et pour moi. Je sens par l'esprit, je respire par le front, je vois par la pensée, je meurs d'impatience et de désirs. Personne ici-bas n'a le pouvoir d'exaucer mes souhaits, de calmer mon impatience, et j'ai désappris à pleurer. Je suis seul. Je me résigne et j'attends.

Séraphîtùs regarda le tertre plein de fleurs sur lequel il avait placé Minna, puis il se tourna du côté des monts sourcilleux dont les pitons étaient couverts de nuées épaisses dans lesquelles il jeta le reste de ses pensées.

— N'entendez-vous pas un délicieux concert, Minna? reprit-il de sa voix de tourterelle, car l'aigle avait assez crié. Ne dirait-on pas la musique dos harpes éoliennes que vos poètes mettent au sein des forêts et des montagnes? Voyez-vous les indistinctes figures qui passent dans ces nuages? apercevez-vous les pieds ailés de ceux qui préparent les décorations du ciel ? Ces accents rafraîchissent l'âme; le ciel va bientôt laisser tomber les fleurs du printemps, une lueur s'est élancée du pôle. Fuyons, il est temps.

En un moment, leurs patins furent rattachés, et tous deux descendirent le Falberg par les pentes rapides qui l'unissaient aux vallées de la Sieg. Une intelligence miraculeuse présidait à leur course, ou, pour mieux dire, à leur vol. Quand une crevasse couverte de neige se rencontrait, Séraphîtùs saisissait Minna et s'élançait par un mouvement rapide sans peser plus qu'un oiseau sur la fragile couche qui couvrait un abîme. Souvent, en poussant sa compagne, il faisait une légère déviation pour éviter un précipice, un arbre, un quartier de roche qu'il semblait voir sous la neige, comme certains marins habitués à l'Océan en devinent les écueils à la couleur, au remous, au gisement des eaux. Quand ils atteignirent les chemins du Siegdalhen et qu'il leur fut permis de voyager presque sans crainte en ligne droite pour regagner la glace du Stromfiord, Séraphîtùs arrêta Minna.

— Tu ne me dis plus rien? demandait-il.

— Je croyais, répnndU respectueusement la jeune fille, que vous vouliez penser tout seul.

— Hâtons-nous, ma minette, la nuit va venir, reprit-il.

Minna tressaillit en entendant la voix, pour ainsi dire nouvelle, de son guide : voix pure comme celle d'une jeune fille et qui dissipa les lueurs fantastiques du songe à travers lequel jusqu'alors elle avait marché. Séraphîtùs commençait à laisser sa force mâle et à dépouiller ses regards de leur trop vive intelligence. Bientôt ces deux jolies créatures cinglèrent sur le fiord, atteignirent la prairie de neige qui se trouvait entre la rive du golfe et la première rangée des maisons de Jarvis; puis, pressées par la chute du jour, elles s'élancèrent en montant vers le presbytère, comme si elles eussent gravi les rampes d'un immense escalier.

— Mon père doit être inquiet, dit Minna.

— Non, répondit Séraphîtùs.

En ce moment, le couple était devant le porche de l'humble demeure où M. Becker, le pasteur de Jarvis, lisait en attendant sa Bile pour le repas du soir.

— Cher monsieur B ;cker, dit Séraphîtùs, je vous ramène Minna saine et sauve.

— Merci, mademoiselle, répondit le vieillard en posant ses lunettes sur le livre. Vous devez être fatiguées.

— Nullement, dit Minna qui reçut en ce moment sur le front le souffle de sa compagne.

— Ma petite, voulez-vous après-demain soir venir chez moi prendre du thé?

— Volontiers, chère.

— Monsieur Becker, vous me l'amènerez?

— Oui, mademoiselle.

Séraphîtùs inclina la tête par un geste coquet, salua le vieillard, partit, et en quelques instants arriva dans la cour du château suédois. Un serviteur octogénaire apparut sous l'immense auvent en tenant une lanterne. Séraphîtùs quitta sos patins avec la dextérité gracieuse d'une femme, s'élança dans le salon du château, tomba sur un grand divan couvert de pelleteries, et s'y coucha.

— Qu'allez-vous prendre? lui dit le vieillard en allumant les bougies démesurément longues dont on se sert en Norvège.

SÉRAPIIITA. 123

— Rien, David, je suis trop lasse.

Séraphîtùs ôta sa pelisse fourrée de martre, s'y roula et dormit. Le vieux serviteur resta pendant quelques moments debout à contempler avec amour l'être singulier qui reposait sous ses yeux, et dont le genre eût été difficilement défini par qui que ce soit, même par les savants. A le voir ainsi posé, enveloppé de son vêtement habituel, qui ressemblait autant à un peignoir de femme qu'à un manteau d'homme, il était impossible de ne pas attribuer à une jeune fille les pieds menus qu'il laissait pendre, comme pour montrer la délicatesse avec laquelle la nature les avait attachés; mais son front, mais le profil de sa tête eussent semblé l'expression de la force humaine arrivée à son plus haut degré.

— Elle souffre et ne veut pas me le dire, pensa le vieillard ; elle se meurt comme une fleur frappée par un rayon de soleil trop vif.

Et il pleura, le vieil homme.

SERAPHITA

Pendant la soirée, David ren'ra dans le salon.

— Je sais qui vous m'annoncez, lui dit Séraphîta d'une voix endormie. Wilfrid peut entrer.

En entendant ces mots, un homme se présenta soudain, et vint s'asseoir auprès d'elle.

— Ma chère Séraphîta, souffrez-vous? Je vous trouve plus pâle que de coutume.

Elle se tourna lentement vers lui, après avoir chassé ses cheveux en arrière comme une jolie femme qui, accablée par la migraine, n'a plus la force de se plaindre.

— J'ai fait, dit-elle, la folie de traverser le fiord avec Minna; nous avons monté sur le Falberg.

— Vous vouliez donc vous tuer ! dit-il avec l'effroi d'un amant.

— N'ayez pas peur, bon Wilfrid, j'ai eu bien soin de votre Minna. Wilfrid frappa violemment de sa main la table, se leva, fit

quelques pas vers la porte en laissant échapper une exclamation pleine de douleur, puis il revint et voulut exprimer une plainte.

— Pourquoi ce tapage si vous croyez que je souffre? dit Seraphîta.

— Pardon, grâce! répondit-il en s'agenouillant. Pariez-moi durement, exigez de moi tout ce que vos cruelles fantaisies de femme vous feront imaginer de plus cruel à supporter; mais, ma bienaimée, ne mettez pas en doute mon amour. Vous prenez Minna comme une hache et m'en frappez à coups redoublés. Grâce !

— Pourquoi me dire de telles paroles, mon ami, quand vous les savez inutiles? répondit-elle en lui jetant des regards qui finissaient par devenir si doux, que Wilfrid ne voyait plus les yeux de Séraphîta, mais une fluide lumière dont les tremblements ressemblaient aux dernières vibrations d'un chant plein de mollesse italienne.

— Ah ! l'on ne meurt pas d'angoisse, dit-il.

— Vous souffrez? reprit-elle d'une voix dont les émanations produisaient au cœur de cet homme un effet semblable à celui des regards. Que puis-je pour vous?

— Aimez-moi comme je vous aime.

— Pauvre Minna! répondit-elle.

— Je n'apporte jamais d'armes! cri a Wilfrid.

— Vous êtes d'une humeur massacrante, fit en souriant Séraphîta. Nai-je pas bien dit comme ces Parisienm s de qui vo s me racontez les amours?

Wilfrid s'assit, se croisa les bras, et contempla Séraphîta d'un air sombre.

— Je vous pardonne, dit-il, car vous ne savez ce que vous faites.

— Oh! reprit-elle, une femme, depuis Eve, a toujours fait sciemment le bien et le mal.

— Je le crois, dit-il.

— J'en suis sûre» Wilfrid. Notre instinct est précisément ce qui nous rend si parfaites. Ce que vous apprenez, vous autres, nous le sentons, nous.

— Pourquoi ne sentez-vous pas alors combien je vous aime?

— Parce que vous ne m'aimez pas.

— Grand Dieul

— Pourquoi donc vous plaignez-vous de vos angoisses? demanda-t-elle.

— Vous êtes terrible ce soir, Séraphîta. Vous êtes un vrai démon.

— Non, je suis douée de la faculté de comprendre, et c'est affreux. La douleur, Wilfrid, est une lumière qui nous éclaire la vie.

— Pourquoi donc alliez-vous sur le Falberg?

— Minna vous le dira ; moi, je suis trop lasse pour parler. A vous la parole, à vous qui savez tout, qui avez tout appris et n'avez rien oublié, vous qui avez passé par tant d'épreuves sociales. Amusez-moi, j'écoute.

— Que vous dirai-je que vous ne sachiez ? D'ailleurs, votre demande est une raillerie. Vous n'admettez rien du monde, vous en brisez les nomenclatures, vous en foudroyez les lois, les mœurs, les sentiments, les sciences, en les réduisant aux proportions que ces choses contractent quand on se pose en dehors du globe.

— Vous voyez bien, mon ami, que je ne suis pas une femme. Vous avez tort de m'aimer. Quoi ! je quitte les régions éthérées de ma prétendue force, je me fais humblement petite, je me courbe à la manière des pauvres femelles de toutes les espèces, et vous me rehaussez aussitôt! Enfin je suis en pièces, je suis brisée, je vous demande du secours, j'ai besoin de votre bras, et vous me repoussez. Nous ne nous entendons pas.

— Vous êtes ce soir plus méchante que je ne vous ai jamais vue.

— Méchante ! dit-elle en lui lançant un regard qui fondait tous les sentiments en une sensation céleste. Non, je suis souffrante, voilà tout. Alors, quittez-moi, mon ami. Ne sera-ce pas user de vos droits d'homme? Nous devons toujours vous plaire, vous délasser, être toujours gaies, et n'avoir que les caprices qui vous amusent. Que dois-je faire, mon ami? Voulez-vous que je chante, que je danse, quand la fatigue m'ôte l'usage de la voix et des jambes? Messieurs, fussions-nous à l'agonie, nous devons encore vous sourire ! Vous appelez cela, je crois, régner. Les pauvres femmes ! je les plains. Dites-moi, vous les abandonnez quand elles vieillissent, elles n'ont donc ni cœur ni âme ? Eh bien, j'ai plus de cent ans, Wilfrid, allez-vous-en ! allez aux pieds de Minna.

»— Oh! mon éternel amour !

— Savez-vous ce que c'est que l'éternité? Taisez-vous, Wilfrid. Vous me désirez et vous ne m'aimez pas. Dites-moi, ne vous rappelé-je pas bien quelque femme coquette ?

— Oh ! certes, je ne reconnais plus en vous la pure et céleste jeune fille que j'ai vue pour la première fois dans l'église de Jarvis.

A ces mots, Séraphîta se passa les mains sur le front, et, quand elle se dégagea la figure, Wilfrid fut étonné de la religieuse et sainte expression qui s'y était répandue.

— Vous avez raison, mon ami. J'ai toujours tort de mettre les pieds sur votre terre.

— Oui, chère Séraphîta, soyez mon étoile, et ne quittez pas la place d'où vous répandez sur moi de si vives lumières.

En achevant ces mots, il avança la main pour prendre celle de la jeune fille, qui la lui retira sans dédain ni colère. Wilfrid se leva brusquement, et s'alla placer près de la fenêtre, vers laquelle il se tourna pour ne pas laisser voir à Séraphîta quelques larmes qui lui roulèrent dans les yeux.

— Pourquoi pleurez-vous? lui dit-elle. Vous n'êtes plus un enfant, Wilfrid. Allons, revenez près de moi, je le veux. Vous me boudez quand je devrais me fâcher. Vous voyez que je suis souffrante, et vous me forcez, je ne sais par quels doutes, de penser, de parler, ou de partager des caprices et des idées qui me lassent. Si vous aviez l'intelligence de ma nature, vous m'auriez fait de la musique, vous auriez endormi mes ennuis; mais vous m'aimez pour vous et non pour moi.

L'orage qui bouleversait le cœur de Wilfrid fut soudain calmé par ces paroles; il se rapprocha lentement pour mieux contempler la luisante créature qui gisait étendue à ses yeux, mollement couchée, la tête appuyée sur sa main et accoudée dans une pose décevante.

— Vous croyez que je ne vous aime point, reprit-elle. Vous vous trompez. Écoutez-moi, Wilfrid. Vous commencez à savoir beaucoup, vous avez beaucoup souffert. Laissez-moi vous expliquer votre pensée. Vous vouliez ma main?

Elle se leva sur son séant, et ses jolis mouvements semblèrent jeter des lueurs.

— Une jeune fille qui se laisse prendre la main ne fait-elle pas

une promesse, et ne doit-elle pas l'accomplir? Vous savez bien que je ne puis être à vous. Deux sentiments dominent les amours qui séduisent les femmes de la terre. Ou elles se dévouent à des êtres souffrants, dégradés, criminels, qu'elles veulent consoler, relever, racheter; ou elles se donnent à des êtres supérieurs, sublimes, forts, qu'elles veulent adorer, comprendre, et par lesquels souvent elles sont écrasées. Vous avez été dégradé, mais vous vous êtes épuré dans les feux du repentir, et vous êtes grand aujourd'hui ; moi, je me sens trop faible pour être votre égale, et suis trop religieuse pour m'humilier sous une puissance autre que celle d'en-haut. Votre vie, mon ami, peut se traduire ainsi, nous sommes dans le Nord, parmi les nuées où les abstractions ont cours.

— Vous me tuez, Séraphîta, lorsque vous parlez ainsi, répondit-il. Je souffre toujours en vous voyant user de la science monstrueuse avec laquelle vous dépouillez toutes les choses humaines des propriétés que leur donnent le temps, l'espace, la forme, pour les considérer mathématiquement sous je ne sais quelle expression pure, ainsi que le fait la géométrie pour les corps desquels elle abstrait la solidité.

— Bien, Wilfrid, je vous obéirai. Laissons cela... Comment trouvez-vous ce tapis de peau d'ours que mon pauvre David a tendu là?

— Mais très-bien.

— Vous ne me connaissiez pas cette doucha greka !

C'était une espèce de pelisse en cachemire doublée en peau de renard noir, et dont le nom signifie chaude à l'âme.

— Croyez-vous, reprit-elle, que, dans aucune cour, un souverain possède une fourrure semblable?

— Elle est digne de celle qui la porte.

— Et que vous trouvez bien belle ?

— Les mots humains ne lui sont pas applicables, il faut lui parler de coeur à cœur.

— > Wilfrid, vois êtes bon d'endormir mes douleurs par de douces pa oies... que vous avez dites à d'autres.

— Adieu.

— Restez. Je vous aime bien, vous et Minna, croyez-le ! Mais je vous confonds en un seul être. Réunis ainsi, vous êtes un frère, ou, si vous voulez, une sœur pour moi. Mariez-vous, que je vous voie

heureux avant de quitter pour toujours cette sphère d'épreuves et de douleurs. Mon Dieu, de simples femmes ont tout obtenu de leurs amants! Elles leur ont dit : « Taisez-vous! » Ils ont été muets. Elles leur ont dit : « Mourez ! » Ils sont morts. Elles leur ont dit : « Aimez-moi de loin ! » Ils sont restés à distance comme les courtisans devant un roi. Elles leur ont dit : « Mariez-vous ! » Ils se sont mariés. Moi, je veux que vous soyez heureux, et vous me refusez. Je suis donc sans pouvoir? Eh bien, Wilfrid, écoutez, venez plus près de moi : oui, je serais fâchée de vous voir épouser Minna; mais, quand vous ne me verrez plus, alors... promettez-moi de vous unir, le ciel vous a destinés l'un à l'autre.

— Je vous ai délicieusement écoutée, Séraphîta. Quelque incompréhensibles que soient vos paroles, elles ont des charmes. Mais que voulez-vous dire?

— Vous avez raison, j'oublie d'être folle, d'être cette pauvre créature dont la faiblesse vous plaît. Je vous tourmente, et vous êtes venu dans cette sauvage contrée pour y trouver le repos, vous, brisé par les impétueux assauts d'un génie méconnu, vous, exténué par les patients travaux de la science, vous qui avez presque trempé vos mains dans le crime et porté les chaînes de la justice humaine.

Wilfrid était tombé demi-mort sur le tapis. Mais Séraphîta souffla sur le front de cet homme qui s'endormit aussitôt paisiblement à ses pieds.

— Dors, repose-toi, dit-elle en se levant.

Après avoir imposé ses mains au-dessus du front de Wilfrid, les phrases suivantes s'échappèrent une à une de ses lèvres, toutes différentes d'accent, mais toutes mélodieuses et empreintes d'une bonté qui semblait émaner de sa tête par ondées nuageuses, comme les lueurs que la déesse profane verse chastement sur le berger bien-aimé durant son sommeil :

— Je puis me montrer à toi, cher Wilfrid, tel que je suis, à toi qui es fort.

» L'heure est venue, l'heure où les brillantes lumières d ■ l'avenir jettent leurs reflets sur les âmes, l'heure où l'âme s'agite dans sa liberté.

» Maintenant, il m'est permis de te dire combien je t'aime. Ne

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vois-tu pas quel est mon amour, un amour sans aucun propre intérêt, un sentiment plein de toi seul, un amour qui te suit dans l'avenir, pour t'éclairer l'avenir? car cet amour est la vraie lumière. Conçois-tu maintenant avec quelle ardeur je voudrais te savoir quitte de cette vie qui te pèse, et te voir plus près encore que tu ne l'es du monde où l'on aime toujours? N'est-ce pas souffrir que d'aimer pour une vie seulement ? N'as-tu pas senti le goût des éternelles amours? Comprends-tu maintenant à quels ravissements une créature s'élève, alors qu'elle est double à aimer celui qui ne trahit jamais l'amour, celui devant lequel on s'agenouille en adorant?

)> Je voudrais avoir des ailes, Wilfrid, pour t'en couvrir, avoir de la force à te donner pour te faire entrer par avance dans le monde où les plus pures joies du plus pur attachement qu'on éprouve sur cette terre feraient une ombre dans le jour qui vient incessamment éclairer et réjouir les cœurs.

» Pardonne à une ânu amie de t' avoir présenté en un mot le tableau de tes fautes, dans la charitable intention d'endormir les douleurs aiguës de tes remords. Entends les concerts du pardon ! Rafraîchis ton âme en respirant l'aurore qui se lèvera pour toi par delà les ténèbres de la mort. Oui, ta vie à toi est par delà !

» Que mes paroles revêtent les brillantes formes des rêves, qu'elles se parent d'images, flamboient et descendent sur toi. Monte, monte au point où tous les hommes se voient distinctement, quoique pressés et petits comme des grains de sable au bord des mers. L'humanité s'est déroulée comme un simple ruban; regarde les diverses nuances de cette fleur des jardins célestes. Vois-tu ceux auxquels manque l'intelligence, ceux qui commencent à s'en colorer, ceux qui sont éprouvés, ceux qui sont dans l'amour, ceux qui sont dans la sagesse et qui aspirent au monde de lumière?

» Comprends-tu par cette pensée visible la destinée de l'humanité? d'où elle, vient, où elle va? Persiste en ta voie! En atteignant au but de ton voyage, lu entendras sonner les clairons de la toutepuissance, retentir les cris de la victoire, et des accords dont un seul ferait trembler la terre, mais qui se perdent dans un monde sans orient et sans occident.

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» Comprends-tu, pauvre cher éprouvé, que, sans les engourments, sans les voiles du sommeil, de tels spectacles emporteraient et déchireraient ton intelligence, comme le vent des tempêtes emporte et déchire une faible toile, et raviraient pour toujours à un homme sa raison? comprends-tu que l'âme seule, élevée à sa toute-puissance, résiste à peine, dans le rêve, aux dévorantes communications de l'Esprit?

» Vole encore à travers les sphères brillantes et lumineuses, admire, cours. En volant ainsi, tu te reposes, tu marches sans fatigue. Gomme tous les hommes, tu voudrais être toujours ainsi plongé dans ces sphères de parfums, de lumièn: où lu vas, léger de tout ton corps évanoui, où tu parles par la pensée : Cours, vole, jouis un moment des ailes que tu conquerras, quand l'amour sera si complet en toi que tu n'auras plus de sens, que tu seras tout intelligence et tout amour! Plus haut tu montes, moins tu conçois les abîmes! il n'existe point de précipice dans les ci ux. Vois celui qui te parle, celui qui te soutient au-dessus de ce monde où sont les abîmes. Vois, contemple-moi encore un moment, car tu ne me verras plus qu'imparfaitement, comme tu me vois à la clarté du pâle soleil de la terre.

Séraphîta se dressa sur ses pieds, resta, la tète mollement inclinée, les cheveux épars, dans la pose aérienne que les sublimes peintres ont tous donnée aux messagers d'en haut : les plis de son vêtement eurent cette grâce indéfinissable qui arrête l'artiste, l'homme qui traduit tout par le sentiment, devant les délicieuses lignes du voile de la Polymnie antique. Puis elle étendit la main, ei Wilfrid se leva. Quand il regarda Séraphîta, la blanche jeune fille était couchée sur la peau d'ours, la tète appuyée sur sa main, le visage calme, les yeux brillants. Wilfrid la contempla silencieusement, mais une crainte respectueuse animait sa figure, et se trahissait par une contenance timide.

— Oui, chère, dît-il enfin comme s'il répondait à une question, nous sommes séparés par des mondes entiers. Je me résigne, et ne puis que vous adorer. Mais que vais-je devenir, moi pauvre seul ?

— Wilfrid, n'avez-vous pas votre Minna?

Il baissa la tête.

— Oh ! ne soyez pas si dédaigneux : la femme comprend tout

par l'amour; quand elle n'entend pas, elle sent; quand elle ne sent pas, elle voit; quand elle ne voit, ni ne sent, ni n'entend, eh bien, cet ange de la terre vous devine pour vous protéger, et cache ses protections sous la grâce de l'amour.

— Séraphîta, suis-je digne d'appartenir à une femme ?

— Vous êtes devenu soudain bien modeste; ne serait-ce pas un piège? Une femme est toujours si touchée de voir sa faiblesse glorifiée ! Eh bien, après-demain soir, venez prendre le thé chez moi; le bon M. Becker y sera; vous y verrez Minna, la plus candide créature que je sache en ce monde. Laissez-moi maintenant, mon ami; j'ai ce soir de longues prières à faire pour expier mes fautes.

— Comment pouvez-vous pécher?

— Pauvre cher, abuser de sa puissance, n'est-ce pas de l'orgueil? je crois avoir été trop orgueilleuse aujourd'hui... Allons, partez. A demain.

— A demain, dit faiblement Wilfrid en jetant un long regard sur cette créature de laquelle il voulait emporter une image ineffaçable.

Quoiqu'il voulût s'éloigner, il demeura pendant quelques moments debout, occupé à regarder la lumière qui brillait par les fenêtres du château suédois.

— Qu'ai-je donc vu? se demandait-il. Non, ce n'est point une simple créature, c'est toute une création. De ce monde, entrevu à travers des voiles et des nuages, il me reste des retentissements semblables aux souvenirs d'une douleur dissipée, ou pareils aux éblouissements causés par ces rêves dans lesquels nous entendons le gémissement des générations passées qui se mêle aux voix harmonieuses des sphères élevées où tout est lumière et amour. Veillé-je? Suis-je encore endormi? Ai-je gardé mes yeux de sommeil, ces yeux devant lesquels de lumineux espaces se reculent indéfiniment, et qui suivent les espaces? Malgré le froid de la nuit, ma tête est encore en feu. Allons au presbytère ! entre le pasteur et sa fille, je pourrai rasseoir mes idées.

Mais il ne quitta pas encore la place d'où il pouvait plonger dans le salon de Séraphîta. Cette mystérieuse créature semblait être le centre rayonnant d'un cercle qui formait autour d'elle une atmosphère plus étendue que ne l'est celle des autres êtres : qui-

conque y entrait, subissait le pouvoir d'un tourbillon de clartés et de pensées dévorantes. Obligé de se débattre contre cette inexplicable force, Wilfrid n'en triompha pas sans de grands efforts; mais, après avoir franchi l'enceinte de cette maison, il reconquit son libre arbitre, marcha précipitamment vers le presbytère, et se trouva bientôt sous la haute voûte en bois qui servait de péristyle à l'habitation de M. Becker. Il ouvrit la première porte garnie de noever, contre laquelle le vent avait poussé la neige, et frappa vivement à la seconde en disant :

— Voulez-vous me permettre de passer la soirée avec vous, monsieur Becker?

— Oui! crièrent deux voix qui confondirent leurs intonations. En entrant dans le parloir, Wilfrid revint par degrés à la vie

réelle. Il salua fort affectueusement Minna, serra la main de M. Becker, promena ses regards sur un tableau dont les images calmèrent les convulsions de sa nature physique, chez laquelle s'opérait un phénomène comparable à celui qui saisit parfois les hommes habitués à de longues contemplations. Si quelque pensée vigoureuse enlève sur ses ailes de chimère un savant ou un poète, et l'isole des circonstances extérieures qui l'enserrent ici-bas, en le lançant à travers les régions sans bornes où les plus immenses collections de faits deviennent des abstractions, où les plus vastes ouvrages de la nature sont des images; malheur à lui si quelque bruit soudain frappe ses sens et rappelle son âme voyageuse dans sa prison d'os et de chair. Le choc de ces deux puissances, le corps et l'esprit, dont l'une participe de l'invisible action de la foudre, et dont l'autre partage avec la nature sensible cette molle résistance qui défie momentanément la destruction; ce combat ou, mieux, cet horrible accouplement engendre des souffrances inouïes. Le corps a redemandé la flamme qui le consume, et la flamme a ressaisi sa proie. Mais cette fusion ne s'opère pas sans les bouillonnements, sans les explosions et les tortures dont les visibles témoignages nous sont offerts par la chimie quand se séparent deux principes ennemis qu'elle s'était plu à réunir. Depuis quelques jours, lorsque Wilfrid entrait chez Séraphîta, son corps y tombait dans un gouffre. Par un seul regard, cette singulière créature l'entraînait en esprit dans la sphère où la méditation entraîne

SAULMM

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