GRAND HOMME DE PROVINCE
Adolphe a compris que le plus admirable commerce est celui qui consiste à payer chez un papetier une bouteille d'encre, un paquet de plumes et une rame de papier coquille douze francs cinquante centimes, et de revendre les deux mille feuillets que fournit la rame, en coupant chaque feuille en quatre, quelque chose comme cinquante mille francs, après toutefois avoir écrit sur ( ha [ue feuillet cinquante lignes pleines de style et d'imagination.
Ce problème, de douze francs cinquante centimes métamorphosés en cinquante mille francs, à raison de vingt-cinq centimes chaque ligne, stimule bien des familles, qui pourraient employer leurs membres utilement au fond des provinces, à les lanoer dans l'enfer de Paris.
Le jeune homme, objet de cette exportation, semble toujours à toute sa ville avoir autant d'imagination que les plus fameux auteurs. Il a toujours fait d'excellentes études, il écrit d'assez jolis vers, il passe pour un garçon d'esprit; enfin il est souvent coupable d'une charmante nouvelle insérée dans le journal de l'endroit, laquelle a soulevé l'admiration du département.
Gomme ces pauvres parents ignoreront éternellement ce que leur fils vient apprendre à grand'peine à Paris, à savoir : Qu'il est difficile d'être un écrivain et de connaître la langue française avant une douzaine d'années de travaux herculéens; — qu'il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l'histoire privée des nations; — que les grands conteurs (Ésope, Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantes, Swift, la Fontaine, Lesage, Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des Mille et une Nuits) sont tous des hommes de génie autant que des colosses d'érudition ;
Leur Adolphe fait son apprentissage en littérature dans plusieurs cafés, devient membre de la Société des gens de lettres, attaque à tort et à travers des hommes de talent qui ne lisent pas ses articles, revient à des sentiments plus doux en voyant l'insuciès de sa critique, apporte des nouvelles aux journaux, qui se les rmvoient comme sur des raquettes; et, après cinq ou six anné s d'exercices plus ou moins fatigants, d'horribles privations très-coûteuses à ses parents, il arrive à une certaine position.
Voici quelle est cette position. Grâce à une sorte d'assurance mutuelle des faibles entre eux, et qu'un écrivain assez ingénieux a nommée la camaraderie, Adolphe voit son nom souvent cité parmi les noms célèbres, soit dans les prospectus de la librairie, soit dans les annonces des journaux qui promettent de paraître. Les libraires impriment le titre d'un de ses ouvrages à cette menteuse rubrique : sous presse, qu'on pourrait appel ir la ménagerie typographique des ours l. On comprend quelquefois
1. On appelle ours une pièce refusée à beaucoup de théâtres, et qui finit par être représentée dans certain moment où quelque directeur éprouve le besoin d'un ours. Ce mot a nécessairement passé de la langue dos coulisses dans l'argot du journalisme, et s'est appliqué aux romans qui ^e promènent. On devrait appeler ours blanc celui de la librairie, et les autres, des ours noirs.
Chodoreille parmi 1 s hommes d'espérance de la jeune littérature.
Adolphe de Chodoreille reste onze ans dans les rangs de la jeune littérature : il devient chauve en gardant sa distance dans les rangs de la jeune littérature; mais il finit par obtenir ses entrées aux théâtres, grâce à d'obscurs travaux, à des critiques dramatiques ; il essaye de se faire prendre pour un bon enfant; et, à mesure qu'il perd des illusions sur la gloire, sur le monde de Paris, il gagne des dettes et des années.
Un journal aux abois lui demande un de ses ours corrigé par des amis, léché, pourléché de lustre en lustre, et qui sent la pommade de chaque genre à la mode et oublié. Ce livre devient pour Adolphe ce qu'est pour le caporal Trim ce fameux bonnet qu'il met toujours en jeu, car pendant cinq ans Tout pour une femme (titre définitif sera l'un des plus charmants ouvrages de notre époque.
Au bout de onze ans, Chodoreille passe pour avoir publié des travaux estimables, cinq ou six nouvelles dans des revues nécropoliques, dans des journaux de femmes, dans des ouvrages destinés à la plus tendre enfance.
Enfin, comme il est garçon, qu'il possède un habit, un pantalon de casimir noir, qu'il peut se déguiser quand il le veut en diplomate élégant, qu'il ne manque pas d'un certain air intelligent, il est admis dans quelques salons plus ou moins littéraires ; il salue les cinq ou six académiciens qui ont du génie, de l'influence ou du talent, il peut aller chez deux ou trois de nos grands poètes, il se permet dans les cafés d'appeler par leur petit nom les deux ou trois femmes célèbres à juste titre de notre époque; il est d'ailleurs au mieux avec les bas bleus du second ordre, qui devraient être appelées des chaussettes, et il en est aux poignées de main et aux verres d'absinthe avec les astres des petits journaux.
Ceci est l'histoire des médiocrités en tout genre auxquelles il a manqué ce que les titulaires appellent le bonheur. Ce bonheur, c'est la volonté, le travail continu, le mépris de la renommée obtenue facilement, une immense instruction, et la patience, qui selon Buffon. serait tout le génie, mais qui certes en est la moitié.
Vous n'apercevez pas encore trace de petite misère pour Caro-
Une. Vous croyez que cette histoire de cinq cents jeunes gens occupés à polir en ce moment les pavés de Paris est écrite en façon d'avis aux familles des quatre-vingt-six départements ; mais lisez ces deux lettres, échangées entre deux amies différemment mariées, vous comprendrez qu'elle était nécessaire, autant que le récit par lequel jadis commençait tout bon mélodrame, et nommé l' avant-scène... Vous devinerez les savantes manœuvres du paon parisien faisant la roue au sein de sa ville natale et fourbissant dans des arrière-pensées matrimoniales les rayons d'une gloire qui, semblables à ceux du soleiU ne sont chauds et brillants qu'à de grandes distances.