‹ Études philosophiquesChapitre 95 sur 112 · NÉE JUGAULT, A MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE · texte numérisé non relu

NÉE JUGAULT, A MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE

NÉE HEURTAUT

« Viriere.

» Tu ne m'as pas encore écrit, ma chère Caroline, et c'est bien mal à toi. N'était-ce pas à la plus heureuse de commencer et de consoler celle qui restait en province ?

» Depuis ton départ pour Paris, j'ai donc épousé M. de la Roulandière, le président du tribunal. Tu le connais, et tu sais si je puis être satisfaite en ayant le cœur saturé de nos idées. Je n'ignorais pas mon sort : je vis entre l'ancien président, l'oncle de mon mari, et ma belte-mère, qui de l'ancienne société parlementaire d'Aix n'a gardé que la morgue, la sévérité de mœurs. Je suis rarement seule, je ne sors qu'accompagnée de ma belle-mère ou de mon mari. Nous recevons tous les gens graves de la ville, le soir. Ces messieurs font un whist à deux sous la fiche, et j'entends des conversations dans ce genre-ci :

» — M. Vitremont est mort, il laisse deux cent quatre-vingt mille francs de fortune..., dit le substitut, un jeune homme de quarante-sept ans, amusant comme le mistral.

» — Êtes-vous bien certain de cela?...

» Cela, c'est les deux cent quatre-vingt mille francs. Un petit juge pérore, il raconte les placements, on discute les valeurs, et il est acquis à la discussion que, s'il n'y a pas deux cent quatre-vingt mille francs, on en sera bien près.,.

6i0 ÊTCDES ANALYTIQUES.

» Là-dc=sus, concert général d'éloges donnés à ce mort, pour avoir tenu le pain sous la clef, pour avoir plaçotè ses économies, mis sou sur sou, afin probablement que toute la ville et tous : s -vas qui ont des successions à espérer battissent ainsi des mains en s écriant avec admiration :

» — Il laisse deux cent quatre-vingt mille francs!...

» Et chacun a des parents malades de qui Ton Ji :

» — Laissera-t-il quelque chose d'approchant?

» Et l'on discute le vif comme on a discuté le mort.

» On ne s'occupe que des probabilités de fortune, ou des probabilités de vacance dans les places, et des probabilités de récolte.

» Quand, dans notre enfance, nous regardions ces jolies petites souris blanches à la fenêtre du savetier de la rue Saint-Maclou, faisant tourner la cage ronde où elles étaient enfermées, pouvaisje savoir que ce serait une fidèle image de mon avenir?...

» Être ainsi! moi qui de nous deux agitais 1 • plus mes ailes, dont l'imagination était la plus vagabonde ! ; lé plus que toi,

je suis la plus punie. J'ai dit adieu à mes rêves : je suis madame li présidentr tjros comme le bras, et. je me résigne à donner le bras à ce grand diable de M. de la Roulandière pendant quarante ans, à vivre menu de toute manière et à voir deux gros sourcils sur deux yeux vairons dans une figure jaune, laquelle ne saura jamais ce qu'est un sourire.

)) Mais toi, ma chère Caroline, toi qui, soit dit entre nous, étais dans les grandes quand je frétillais dans les petites, toi qui ne péchais que par orgueil, à vingt-sept ans, avec deux cent mille francs de fortune, tu captures et tu captives un grand homme, un des hommes les plus spirituels de Paris, un des deux hommes à talent que notre ville ait produits!... quelle chance!

Maintenant, tu te trouves dans le milieu le plus brillant de Paris. Tu peux, grâce aux sublimes privilèges du génie, aller dans tous les salons du faubourg Saint-Germain, y être bien accueillie. Tu jouis des jouissances exquises de la société des deux ou trois femmes célèbres de notre temps, où il se fait tant d'esprit, dit-on, où s>' disent ces mots qui nous arrivent ici comme des fusées à la Congrève. Tu vas chez le baron Schinner, de qui nous parlait tant A lu ipli , où vont tous les grands artistes, tous les illustres étran*

gers. Enfin, dans quelque temps, tu seras une des reines de Paris, si tu le veux. Tu poux aussi recevoir, tu verras chez toi les lionnes, les lions de la littérature, du grand monde et de la finance, car Adolphe nous parlait de ses amitiés illustres et de ses liaisons avec les favoris de la mode en de tels termes, que je te vois fêtée en fêtant.

» Avec tes dix mille francs de rente et la succession de ta tante Carabes, avec les vingt mille francs que gagne ton mari, vous devez avoir équipage; et, comme tu vas à tous les théâtres sans payer, comme les journalistes sont les héros de toutes les inaugurations ruineuses pour qui veut suivre le mouvement parisien, qu'on les invite tous les jours à dîner, tu vis comme si tu avais soixante mille francs de rente!... Ah! tu es heureuse, toi! aussi m'oublies-tu !

» Eh bien, je comprends que tu n'as pas un instant à toi. Ton bonheur est la cause de ton silence, je te pardonne. Allons, un jour, si, fatiguée de tant de plaisirs, du haut de ta grandeur, tu penses encore à ta pauvre Claire, écris-moi, raconte-moi ce qu'est un mariage avec un grand homme..., peins-moi ces grandes dames de Paris, surtout celles qui écrivent... Oh! je voudrais bien savoir en quoi elles sont faites; enfin n'oublie rien, si tu n'oublies pas que tu es aimée quand même par ta pauvre

)> CLAIRE JOGAULT. ))

MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE A MADAME LA PRÉSIDENTE DE LA ROULANDIÈRE, A VIVIERS.

« Paris.

» Ah! ma pauvre Claire, si tu savais combien de petites douleurs ta lettre ingénue a réveillées, non, tu ne me l'aurais pas écrite. Aucune amie, une ennemie même, en voyant à une femme un appareil sur mille piqûres de moustiques, ne l'arrache pas pour s'amuser à les compter...

» Je commence par te dire que, pour une fille de vingt-sept ans, d'une figure encore passable, mais d'une taille un peu trop empereur Nicolas pour l'humble rôle que je joue , je suis heureuse!.'.. Voici pourquoi : Adolphe, heureux des déceptions qui

sont tombées sur moi comme une grêle, panse les plaies de mon amour-propre par tant d'affection, par tant de petits soins, tant de charmantes choses, qu'en vérité les femmes voudraient, en tant que femmes, trouvera l'homme qu'elles épousent des torts si profitables; mais tous les gens de lettres (Adolphe est, hélas! à peine un homme de lettres), qui sont des êtres non moins irritables, nerveux, changeants ei bizarres que les femmes, ne possèdent pas des qualités aussi solides que celles d'Adolphe, et j'espère qu'ils n'ont pas été tous aussi malheureux que lui.

» Hélas ! nous nous aimons assez toutes les deux pour que je te dise la vérité. J'ai sauvé mon mari, ma chère, d'une profonde misère habilement cachée. Loin de toucher vingt mille francs par an, il ne les a pas gagnés dans les quinze années qu'il a passées à Paris. Nous sommes logés à un troisième étage de la rue Joubert, qui nous coûte douze cents francs, et il nous reste sur nos revenus environ huit mille cinq cents francs avec lesquels je tâche de nous faire vivre honorablement.

» Je lui porte bonheur : Adolphe, depuis son mariage, a eu la direction d'un feuilleton et trouve quatre cents francs par mois dans cette occupation, qui d'ailleurs lui prend peu de temps. Il a dû cet emploi à un placement. Nous avons consacré les soixantedix mille francs de succession de ma tante Carabes au cautionnement du journal, on nous donne neuf pour cent, et nous avons en outre des actions. Depuis cette affaire, conclue depuis dix mois, nos revenus ont doublé, l'aisance est venue. Je n'ai pas plus à me plaindre de mon mariage comme affaire d'argent que comme affaire de cœur. Mon amour-propre a seul souffert, et mes ambitions ont sombré. Tu vas comprendre par la première toutes les petites misères qui m'ont assaillie.

» Adolphe nous avait paru très-bien avec la fameuse baronne Schinner, si célèbre par son esprit, par son influence, par sa fortune et par ses liaisons avec les hommes célèbres; j'ai cru qu'il était reçu chez elle en qualité d'ami ; mon mari m'y présente, je suis reçue assez froidement. J'aperçois des salons d'un luxe effrayant ; et, au lieu de voir madame Schinner me rendre ma visite, je reçois une carte, à vingt jours de date et à une heure insolemment ind'i ■.

» A mon arrivée à Paris, je me promène sur les boulevards, fière de mon grand homme anonyme; il me donne un coup de coude et me dit en me désignant à l'avance un gros petit homme, assez mal vêtu : « Voilà un tel ! » Il me nomme une des sept ou huit illustrations européennes de la France. J'apprête mon air aJmiratif, et je vois Adolphe saluant avec un air de bonheur le vrai grand homme, qui lui répond par le petit salut écourté qu'on accorde à un homme avec lequel on a à peine échangé quatre paroles en dix ans. Adolphe avait quêté sans doute un regard à cause de moi.

» — Il ne te connaît pas? dis-je à mon mari.

» — Si, mais il m'aura pris pour un autre, me répond Adolphe.

» Ainsi des poètes, ainsi des musiciens célèbres, ainsi des hommes d'État. Mais, en revanche, nous causons pendant dix minutes devant quelque passage avec MM. Armand du Cantal, Georges Beaunoir, Félix Verdoret, de qui tu n'as jamais entendu parler. Mes James Contantine Ramachard, Anaïs Crottat et Lucienne Vouillon viennent nous voir et me menacent de leur amitié bleue. Nous recevons à dîner des directeurs de journaux inconnus dans notre province. Enfin, j'ai eu le douloureux bonheur de voir Adolphe refusant une invitation à une soirée de laquelle j'étais exclue.

» Oh! ma chère, le talent est toujours la fleur rare, croissant spontanément, et qu'aucune horticulture de serre chaude ne peut obtenir. Je ne m'abuse point : Adolphe est une médiocrité connue, jaugée; il n'a pas d'autre chance, comme il le dit, que de se caser dans les utilités de la littérature. Il ne manquait pas d'esprit à Viviers; mais, pour être un homme d'esprit à Paris, on doit posséder tous les genres d'esprit à des doses désespérantes.

» J'ai pris de l'estime pour Adolphe; car, après quelques petits mensonges, il a fini par m'avouer sa position, et, sans s'humilier outre mesure, il m'a promis le bonheur. Il espère arriver, comme tant de médiocrités, à une place quelconque, à un emploi de sousbihliothécaire, à une gérance de journal. Qui sait si nous ne le Ferons pas nommer député plus tard à Viviers?

» Nous vivons obscurément; nous avons cinq ou six amis et

amies qui nous conviennent, et voilà cette brillante existence que tu dorais de 1 splendeurs sociales!

» D • temps en temps, j'essuie quelque bourrasque, j'attrape quoique coup de langue. Ainsi, hier, à l'Opéra, dans le foyer, où je me promenais, j'entends un des plus méchants hommes d'esprit, Léon de Lora, disant à l'un de nos plus célèbres critiques :

» — Avouez qu'il faut être bien Chodoreille pour aller découvrir au bord du Rhône le peuplier de la Caroline 1

» — Bah ! a répondu l'autre, il est bourgeonné.

» Ils avaient entendu mon mari me donnant mon petit nom. Et moi qui passais pour bel fiers, qui suis grande, bien faite

et encore assez grasse pour faire le bonheur d'Adolphe! Voilà comment j'apprends qu'il en est à Paris de la beauté des femmes comme de l'esprit des hommes de province.

» Enfin, si c'est là ce que tu veux savoir, je ne suis rien; mais, si tu veux apprendre jusqu'où va ma philosophie, eh bien, je suis assez heureuse d'avoir rencontré dans mon faux grand homme un homme ordinaire.

» Adieu, chère amie. De nous deux, comme tu le vois, c'est encore moi qui, malgré mes déceptions et les petites misères de ma vie, sus la mieux partagée; Adolphe est jeune, et c'est un homme charmant.

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