II — UNE NUANCE DU MÊME SUJET
(Lettre trouvée dans un coffret, un jour quelle me fit longtemps attendre en son cabinet pendant, qu'elle essayait de renvoyer une amie importune qui n'entendait pas le français sous-entendu dans le jeu, de la physionomie et dans l'accent des paroles. J'attrapai un rhume, mais j'eus cette lettre.)
Cette note pleine de fatuité se trouvai sur un papier que les
clercs de notaire jugèrent sans importance lors de l'inventaire de feu M. Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts, les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, et en qui la grande maison des Borgarelli de Provence a fini; car Bourgarel est, comme on sait, la corruption de Borgarelli, comme les Girardin français celle des Gherardini de Florence.
Un lecteur intelligent reconnaîtra sans peine à quelle époque de la vie d'Adolphe et de Caroline se rapporte cette lettre.
« Ma chère amie,
» Je croj ais me trouver heureuse en épousant un artiste aussi supérieur par ses talents que par ses moyens personnels, également grand et comme caractère et comme esprit, plein de connaissances, en voie de s'élever par la route publique sans être obligé d'aller dans les chemins tortueux de l'intrigue; enfin, tu connais Adolphe, tu l'as apprécié : je suis aimée, il est père, j'idolâtre nos entants. Adolphe est excellent pour moi, je l'aime et je l'admire; mais, ma chère, dans ce complet bonheur, il se trouve une épine. Les roses sur lesquelles je suis couchée ont plus d'un pli. Dans le cœur des femmes, les plis deviennent promptement des blessures. Ces blessures saignent bientôt, le mal augmente, on souffre, la souffrance éveille des pensées, les pensées s'étalent et se changent en sentiment. Ah ! ma chère, tu le sauras, et c'est cruel à se dire, mais nous vivons autant par la vanité que par l'amour. Pour ne vivre que d'amour, il faudrait ne pas habiter Paris. Que nous importerait de n'avoir qu'une robe de percale blanche, si l'homme que nous aimons ne voyait pas d'autres femmes mises autrement. plus élégamment que nous, et inspirant des idées par leurs manières, par un ensemble de petites choses qui font de grandes passions? La vanité, ma chère, est chez nous cousine germaine de la jalousie, de cette belle et noble jalousie qui consiste à ne palaisser envahir son empire, à être seule dans une âme, à passer notre vie tout heureuse dans un cœur. Eh bien , ma vanité de femme souffre. Quelque petites que soient ces misères, j'ai malheureusement appris qu'il n'y a pas de petites misères en ménage. Oui, tout s'y agrandit par le contact incessant des sensations, des désirs, des idées. Voilà le secret de cette tristesse où tu m'as
surprise, et que je ne voulais pas expliquer. Ce point est un de ceux où la parole va trop loin, et où. l'écriture retient du moins la pensée en la fixant. Il y a des effets de perspective morale si différents entre ce qui se dit et ce qui s'écdtl Tout est si solennel et si grave sur le papier! On ne commet plus aucune imprudence. N'est-ce pas là ce qui fait un trésor d'une lettre où l'on s'abandonne à ses sentiments? Tu m'aurais crue malheureuse, je ne suis que blessée. Tu m'as trouvée seule, au coin de mon feu. sans Adolphe. Je venais de coucher mes enfants, ils dormaient. Adolphe, pour la dixième fois, était invité dans le monde où je ne vais pas, où l'on veut Adolphe sans sa femme. Il est des salons où il va sans moi, comme il est une foule de plaisirs auxquels on le convie sans moi. S'il se nommait M. de Navarreins et que je fusse une d'Espard, jamais le monde ne penserait à nous séparer, on nous voudrait îoujours ensemble. Ses habitudes sont prises, il ne s'aperçoit pas de cette humiliation qui oppresse le cœur. D'ailleurs, s'il soupçonnait cette petite souffrance que j'ai honte de ressentir, il laisserait là le monde, il deviendrait plus impertinent que ne le sont envers moi ceux ou celles qui me séparent de lui. Mais il entraverait sa marche, il se ferait des ennemis, il se créerait des obstacles en m'imposant à des salons qui me feraient alors directement mille maux. Je préfère donc mes souffrances à ce qui nous adviendrait dans le cas contraire. Adolphe arrivera! il porte mes vengeances dans sa belle tête d'homme de génie. Un jour, le monde me payera l'arriéré de tant d'injures. Mais quand? Peut-être aurai-je quarante-cinq ans. Ma belle jeunesse se sera passée au coin de mon feu, avec cette pensée : Adolphe rit, il s'amuse, il voit de belles femmes, il cherche à leur plaire, et tous ces plaisirs ne viennent pas de moi.
» Peut-être à ce métier finira-t-il par se détacher de moi!
» Personne ne souffre d'ailleurs impunément le mépris, et je me sens méprisée, quoique jeune, belle et vertueuse. D'ailleurs, puis-je empêcher ma pensée de courir? Puis-je réprimer mes en sachant Adolphe à dîner en ville sans moi? je ne jouis • ses triomphes, je n'entends pas ses mots spirituels ou profonds, dits pour d'autres! le ne saurais me contenter des réunions bourgeoises d'où il m'a tirée en me trouvant distinguée, riche,
jeune, belle et spirituelle. C'est là un malheur, il est irréparable.
» Enfin, il suffit que, par une cause quelconque, je ne puisse entrer dans un salon, pour désirer y aller. Rien n'est plus conforme aux habitudes du cœur humain. Les anciens avaient bien raison avec leurs gynécées. La collision des amours-propres de femmes qu'a produite leur réunion, qui ne date pas plus de quatre siècles, a coûté bien des chagrins à notre temps et de bien sanglants débats aux sociétés.
» Enfin, ma chère, Adolphe est bien fêté quand il revient chez lui; mais aucune nature n'est assez forte pour attendre avec la même ardeur toutes les fois. Quel lendemain que celui de la soirée où il sera moins bien reçu !
» Vois-tu ce qu'il y a dans le pli dont je te parlais? Un pli du cœur est un abîme, comme un pli de terrain dans les Alpes : à distance, on ne s'en figurerait jamais la profondeur ni l'étendue. Il en est ainsi entre deux êtres, quelle que soit leur amitié. On ne soupçonne jamais la gravité du mal chez son amie. Ceci semble peu de chose, et néanmoins la vie en est atteinte dans toute sa profondeur et sur toute sa longueur. Je me suis raisonnée; mais plus je me faisais de raisonnements, plus je me prouvais à moimême l'étendue de cette petite douleur. Je me laisse donc aller au courant de la souffrance.
» Deux voix se disputent le terrain, quand, par un hasard encore rare heureusement, je suis seule dans mon fauteuil, attendant Adolphe. L'une, je le gagerais, sort du Faust d'Eugène Delacroix, que j'ai sur ma table. Méphistophélès parle, le terrible valet qui dirige si bien les épées; il a quitté la gravure et se pose diaboliquement devant moi, riant par la fente que ce grand peintre lui a mise sous le nez, et me regardant de cet œil d'où tombent des rubis, des diamants, des carrosses, des métaux, des toilettes, des soieries cramoisies et mille délices qui brûlent :
» — N'es-tu pas faite pour le monde? Tu vaux la plus belle des plus belles duchesses; ta voix est celle d'une sirène, tes mains commandent le respect et l'amour! Oh! comme ton bras chargj de bracelets se déploierait bien sur le velours de ta robe! Tes cheveux sont des chaînes qui enlaceraient tous les hommes; et tu pourrais mettre tous ces triomphes aux pieds d'Adolphe, lui mon-
trer ta puissance et n'en jamais user! Il aurait des craintes là où il vit dans une certitude insultante. Allons! viens! avale quelques bouffées de m épris, tu respireras des nuages d'encens. Ose régner! N'es-tu pas vulgaire au coin de ton feu? Tôt ou tard, la jolie épouse, la femme aimée mourra, si tu continues ainsi, dans sa robe de chambre. Viens, et tu perpétueras ton empire par l'emploi de la coquetterie! Montre-toi dans les salons, et ton joli pied marchera sur l'amour de tes rivales.
» L'autre voix sort de mon chambranle de marbre blanc, qui s'agite comme une robe. Je crois voir une vierge divine couronnée de roses blanches, une palme verte à la main. Deux yeux bleus me sourient. Cette vertu si simple me dit :
» — Rcs:e! sois toujours bonne, rends cet homme heureux, c'est là toute ta mission. La douceur des anges triomphe de toute douleur. La foi dans soi-même a fait recueillir aux martyrs du miel sur les brasiers de leurs supplices. Souffre un moment; tu seras heureuse.
» Quelquefois, Adolphe revient en cet instant, et je suis heureuse. Mais, ma chère, je n'ai pas autant de patience que d'amour-, il me prend des envies de m jltre en pièces les femmes qui peuvent aller partout, et dont la présence est désirée autant par les hommes que par les femmes. Quelle profondeur dans ce vers de Molière :
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!
Tu ne connais pas cette petite misère, heureuse Mathilde; tu es une femme bien née! Tu peux beaucoup pour moi. Songes-y! Je puis t'écrire là ce que je n'osais te dire. Tes visites me font grand bien ; viens souvent voir ta pauvre