PREFACE
Un ami qui m*est uni par les liens les plus chers, s*étant TU enlever par la mort son unique enfant, m'écrivit que le malheur l'avait porté à la réflexion, qu'il avait tourné ses regards vers la Religion, et que, plus que jamais, il devrait la trouver vraie. Il me pria de résoudre ses doutes, et de lui exposer les fondements du spiritualisme et de la Religion chrétienne. Cette demande me plongea dans la plus vive anxiété. Je sentais tout ce qu'il y avait d'impérieux et de sacré dans cette prière d'un père désolé qui demandait que je lui rendisse son enfant en espérance, dans cette confiance d'un ami qui frappait à la porte de la Vérité , et me suppliait de la lui ouvrir. D'un autre côté, j'étais atterré à la vue de tout ce que présentait de scabreux et de glissant pour moi une matière si délicate et si profonde ; j'étais effrayé, dans l'intérêt même de mon ami et de la Vérité , du danger qu'ils couraient tous
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deux à m'a voir pour interprète. Profoudément convaincu de la vérité religieuse, je n'avais jamais rassemblé les raisons , éparses dans mon esprit, de ma croyance. J'en nourrissais intérieurement ma pensée, j'en ressentais intimement toute la force, mais je craignais de l'afTaiblir en la communiquant. C'était pour moi l'arbre de la divine science, je n'osais en détacher le fruit. Tout au plus je me promettais , comme un rêve lointain, quand l'âge aurait mûri mes pensées et m'aurait rapproché un peu plus de l'éternité, de léguer aux miens l'exposé de la croyance de toute ma vie, et d'ensevelir mes derniers jours dans ce saint travail, comme dans un beau et honorable suaire. Aujourd'hui j'étais appelé à m'expliquer tout à coup, et, tout étourdi encore des agitations du siècle, à parler la langue même de Dieu. Je me soumis, en puisant dans le sentiment de ma faiblesse la confiance qu'elle serait aidée par Celui qui semblait la choisir pour organe. Je ne me mis à l'œuvre toutefois qu'en me promettant bien d'être sobre de tout développement , et de ne faire que côtoyer mon sujet. Mais, vaine résolution ! il m'en eût plus coûté d'efforts pour me contenir dans cettOilimite, qu'il ne m'en avait fallu pour y entrer; mes réflexions naissaient les unes des autres , et se dilataient en quelque sorte sous ma plume au fur et à
mesure que je les exposais ; des souvenirs de lectures anciennes me revenaient de toute part; des lectures nouvelles, que le hasard, mais un hasard intelligent , semblait choisir et diriger sous mes yeux ; des conversations imprévues, un passage, un mot, un fait^ tout enfin semblait concourir à mon œuvre, et se transformer autour de moi en aliment pour mon travail , qui insensiblement grandit , et atteignit le développement qu'il présente , avant que j'aie pu m'en approprier la conception , tout comme s'il eût été déjà fait dans mon esprit, et qu'une main mystérieuse fftt venue lever peu à peu le voile qui le dérobait à mes regards.
Telle est l'histoire de ces Études j que, sur l'impulsion de quelques personnes sages dont le jugement est ordinairement pour moi une autorité, je me détermine à publier aujourd'hui. Elles doivent nécessairement se ressentir beaucoup de leur genre de création, que j'oserai appeler providentiel . Je laisse aux lecteurs le soin de rapporter à cette cause une grande partie des impres» sions quelconques qu'ils pourront éprouver ; il me suf« fit de la leur avoir fait connaître, et de me placer som sa garantie.
Entrant seulement ici dans quelques explications nécessaires pour l'intelligence de mes intentions et de
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place, elle fasse front, de toute part, à sa mobile ennemie.
Le système imaginé par celle-ci, de nos jours, consiste à ne pas attaquer directement la foi, mais à passer outre, et à prétendre qu'elle n'a rien à démêler avec la raison, ni la Religion avec la philosophie; que ce sont deux puissances paifaitement indépendantes l'une de l'autre , et même incompatibles ; que chacune doit avoir ses enseignements, ses disciples , ses vérités, et pouvoir arriver par conséquent à des résultats opposés ; si bien que, comme philosophe, on puisse rejeter ce que l'on devrait croire comme chrétien.
Étrange et funeste erreur! comme si le fond de la foi, qui est la vérité éternelle révélée dans une admirable proportion avec nos besoins, n'était pas le fond même de la raison renouvelé dans l'humanité , cette lumière qui illumine tout homme venant en ce monde rendue plus visible; et comme si la vocation naturelle de l'intelligence, la philosophie véritable, ne consistait pas précisément à s'assimiler ce fond divin, et à y puiser éternellement la matière première de ses opérations et le germe fécond de ses plus hautes connaissances! a A Dieu ne plaise que je sois ni injuste m
(c ingrat! » disait un illustre savant et un grand philosophe, Bonnet. « Je compterai sur mes doigis les
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« bienfaits de la Religion , et je reconnaitrai que la « vraie philosophie elle-même lui doit sa naissance , « ses progrès^ et sa perfection * . »
Ce système n'est qu'une fausse interprétation de la fameuse hypothèse de Descartes/et qu'un détournement impie du respect qui avait porté ce grand homme à mettre un instant les vérités de la foi de côté dans une arche sainte y pour ne pas les conunettre dans le combat que son génie se préparait à livrer seul à seul à l'impiété de son temps. Confiance malheureuse , et qui a trahi ses louables intentions y en ouvrant après lui l'abîme du Spinosisme avec les mêmes instruments dont il s'était servi pour remuer le sable, disaitril, et creuser jusqu*au roc; tant la raison de l'homme tourne vite aux précipices dès qu'elle vient à s'isoler systématiquement de la foi, même avec l'intention d'y retourner!
Le bon sens, d'ailleurs^ désavoue cette distinction captieuse entre les vérités philosophiques et les vérités religieuses. Il ne se peut pas que des vérités qui tendent à un même but, la direction morale de l'humanité, soient autres. Elles doivent nécessairement se rencontrer à leur origine « et n'être toutes qu'une seule
• Recherches sur le Christianisme, cbap. xli.