M PREFACE
choses, par un mouvement lent ^ mais vaste et puissant , qui saisit toute la société et la transforme à son insu. On ne le sent pas agir, tant il est naturel et doux dans sa force ; et ce n'est que par la distance du chemin parcouru qu'on s'aperçoit du changement opéré. La vague, après avoir battu follement le rocher et avoir été emportée loin de lui par la tempête, revient expirer mollement à sa base, et l'embrasser comme un ami. Épuisé d'une lutte inégale , on s'était endormi dans l'indifférence en doutant que la Religion fClt vraie ; on se réveille aujourd'hui en doutant qu'elle soit fausse. Dans cette disposition des esprits, tout devient un trait de lumière, les choses les plus futiles conune les plus graves, les plus faibles conune les plus fortes. La vérité religieuse rentre partout. Les chaires chrétiennes, où elle s'était retirée et où l'on revient la demander, ne la contiennent plus ; elle sort, et elle emprunte tous les instruments et tous les organes pour se répandre. Elle semble affectionner surtout ceux qui lui étaient autrefois les plus hostiles : la tribune , les journaux, les écoles,v.les conversations, les manières, les modes, tout, jusqu'à l'air même qu'on respire, et qu'on dirait être chargé de ses célestes émanations, «c Dieu, sui- <K vaut des décretSrque nous ne connaissons point, dit « Montesquieu, étend ou resserre les limites de sa Re-
« Jigion. Se cache-trelle dans les lieux souterrains? « attendez un moment , et vous verrez la majesté im« « pénale parler pour elle. Ce ne sont pas les obsta- «t clés d'ici-bas qui Tempéchent d'aller. Mettez de la « répugnance dans les esprits , elle saura vaincre ces « répugnances. Établissez des coutumes, formez des « usages y publiez des édits, faites des lois, elle triomoc phera du climat, des lois qui en résultent, et des «c législateurs qui les auront faites '. »
Puisse cette ReUgionaugustenepas dédaigner de faire ainsi servir à sa manifestation ce faible ouvrage que je lui consacre! puissent plusieurs de ceux qui l'ouvriront, lassés du vide de leur esprit et de leur cœur, et qui laisseront tomber sur ces pages des regards distraits, les y sentir attachés et retenus par l'attrait imprévu de la vérité! Qu'ils s'y laissent aller sans défiance ! je n'ai pas la prétention de les endoctriner. Je ne me donne pas pour théologien, pas même ^nr philosophe (si par ce mot on entend celui de docteur) ; on le verra facilement à la nature de mes arguments et de mes citations, tous puisés en dehors des traditions de l'école et de la chaire : je suis tout simplement un homme convaincu, qui, ayant eu le bonheur de con-
> Défense de V Esprit des Lois.
k3L NUSPACB BE LA PRKiaÈEE ÉDITION.
server la foi au milieu du naufrage général où plusieurs Tout perdue , est prêt à la communiquer à ceux qui la lui demandent , et la propose tnème à leur expérience , comme ayant éprouvé par lui-même qu'elle est aussi satisfausante pour l'esprit que vivifiante pour le cœur.
ÉTUDES PHILOSOPfflQUES
tUB
LE CHRISTIANISME
i II .Ai^.it^j*fch^iÉ*j— fa^^^^i^bi^ifc
I. CAHAGTÈEE DU SUJET. — tï. PONBËIfâhlft JfÉ LA CÏEIlTi* TUDE MORALE. — UI. OBJECTIONS PAÉtJtttlItAlBBi. '— — rv. PLAN DE L*0UVRA6E.
I. Ea me faisant part du besoin que vous aviez de Vous tourner vers la Religion et en me demandant de vous la faire connaître ^ vous m*ayez fait éprouver^ môHami^ deux sentiments bien difïërents : ime joie profonde d'entrevoir votre retour à la vérité religieuse, qui est le bien parfait, et de vous savoir bientôt, vous heureux par elle, elle honorée par VOUS; puis une pénible anxiété de sentir peser sur moi la responsabilité de sa communication ^ et de songer que de mon insuiBsance allait peut-$tre résulfâf un échec aussi Amesie que le sucoàs eût été heureux.
Saurai-je vous transmettre cette grande vérité dans toute sa clarté et dans toute sa force , telle qu'elle est , telle que je la vois? Pourrai-je vous démontrer , comme on le dit trqp ordinairement, la Religion chrétienne?... La bonne foi et la prudence m'obligent à vous confesser tout d'abord que si, par ce mot démontrer, vous vous attendez à une évidence giométrique qui saisisse sur-le*champrespnt.
t^k- INTRODUCTION.
abstraction faite de toutes les autres facultés , et qui puisse se communiquer complètement par des arguments et des formules, non, ie ne nuis nas vous la dématUrer '. Mais croyez-vous qu*il y ait beaucoup de vérités qui puissent subir une telle épreuve y et que les vérités géométriques elles-mêmes en fussent susceptibles , si le cœur était intéressé à les contester et à s*y soustraire *? Quant à la vérité religieuse y si elle pouvait être démontrée de la sorte, iT serait par cela même démontré pour moi qu'elle ne le serait pas. Je vous en donnerai plusieurs fois la raison^ au fur et à mesure que j'aurai occasion de la présenter à voire esprit. Quant à présent , qu'il me suffise de vous dire que la vérité religieuse est une yénié pratique ; qu'elle n'a pas seulement pour objet de satisfaire l'esprit , mais surtout et avant tout de réformer le cœur, lequel ne se rend pas si vite y et soulève bien des sophismes pour retarder sa défaite et colorer sa résistance , même chez les mieux intentionnés ; que sur un tel adversaire les arguments n'ont qu'ime certaine portée, après quoi la volonté seule et Dieu peuvent faire le reste . Notre volonté , en un mot , ne peut se corriger sans l'exercice de notre volonté , ce qui n'aurait pas lieu
■ « Une démorutraikm exacte! c'est un peu trop , Ariste. Je tous aToue H que je n'en ai pobit. U me semble , au contraire , que j'ai une dénumsira' « tion exacte de l'impossibilité d'une telle démonstration. Mais rassuresa TOUS : je ne manque pas de preuves certaines» et capables de dissiper Totre « doute. » (Malebianche, 6* Entretien, )
* La Tenté dont Malébranche se reconnaît inhabile à donner une démonstration exacte est ceQe de Texistence des corps. Du reste , il dit lui-même fort bien ailleurs : « Si les hommes avaient quelque intérêt que les côtés des « triangles semblables ne fussent pas proportionnels , et que la fausse géo- « métrie f&t aussi commode pour leurs inclinations perverses que la fiiusse « morale , ils pourraient bien faire des paralogismes aussi absurdes en géoce métrie qu'en matière de morale, parce que leurs erreurs seraient agréables, K et que la vérité ne ferait que les embarrasser, que les étourdirt et que les « flécher. » ( Recherche de la Vérité, liv. iv. )
INTRODUCTION. kb
si révidence pouvait lui être portée sans qu'elle fit rien pour se la donner. On conçoit , dès lors, que celui qui depuis longtemps médite les vérités religieuses et les mel en pratique , a dans son ftme une foule d'éléments de conviction qui en sont inséparables ^ et qui ne peuvent se transmettre subitement à celui qui depuis longtemps ne s'en occupe plus , et ne s'en est peut-être jamais sérieusement occupé.
Je ne pourrai donc vous donner ici qu'une portion de cette vérité dont mon ftme est remplie ; et cependant je crois que , pour tout esprit de bonne foi et qui désire sincèrement être éclairé y ce que je dirai sera décisif pour l'engager à marcher par lui-même à la découverte de la vérité pleine et entière. Peu à peu la lumière se fera pour lui , son accroissement sera le résultat de la persistance de la volonté à employer tous les moyens de s'éclairer davantage^ qui sont inhérents à la nature de cette recherche : lectures , réflexions , réforme morale ^ pratiques religieuses même ; si l'on ne se rebute pas y si l'on insiste y si la volonté et la conduite suivent inmiédiatement , et soutiennent pas à pas le progrès de la conviction , les ombres achèveront de se dissiper, la vérité se dégagera radieuse des préjugés qui la couvraient ; on en sera pénétré y investi ; on sera tout surpris de l'avoir si tard connue y si tard aimée , et on croira n'avoir commencé à vivre que de ce jour.
Je dois vous le dire : je hais toute discussion oiseuse et purement spéculative sur la Religion , comme une proianation et une dangereuse témérité. Je me suis fait une loi de ne pas ouvrir inutilement ce que j'ose appeler ici le sanctuaire de mes convictions. Si je me détenmne à vous répondre , c'est sur Vassurance que vous ne m*interrogez que dans un vrai désir d'être éclairé. Ne me lisez donc pas
avec C6t esprit coateDtieiix d'un controversiste sur lequel les meilleures raisons ne font que glisser, parce qu'il ne les reçoit que d'une manière oblique ; mais avec la confiance naive d'un homme heureux qu'on lui prouye qu'il est dans l'erreur, et sortant pour ainsi dire de lui-même pour aller au-devant de la vérité. Si mes raisons vous paraissent bonnes , plausibles , recevez*les sans résistance -, ne vous fatiguez pas l'esprit à leur chercher des défauts subtils, vous finiriez par en voir où il n'y en a pas. Agissez pour la Religion comme vous le faites pour les aGEaires ordinaires de la vie , où vous vous déterminez souvent par les plus fortes raisons de croire, alors même qu'elles ne vous paraissent pas rigoureusement infaillibles , laissant à l'expérience le soin de les compléter. Croyez-moi : plus tard vous trouverez plus de certitude dans la vérité religieuse que dans toute autre ; et lorsqu'elle se sera ^nparéo de votre Ame, elle 7 deviendrai centre de toutes vos convictions. Élevez-vous enfin à la hauteur de ce grand sujet , et laissez-vous absorber par le sentiment de son importance !... de n'est pas ici une lutte d'esprit sur un intérêt factice, ni une de ces vaines utopies que l'imagination élève et renverse impunément dans ses jeux : c'est xme délibération tardive et urgente , à laquelle se trouve comme suspendu l'intérêt le plus capital de la vie humaine , et de tout cet avenir indéfini vers lequel elle se précipite. . . Quel intérêt saisissant en effet , pour tout homme qui se prend im instant à réfléchir, que celui qui a pour objet un bien qui ne dépend ni des hommes , ni de la fortune , ni du temps ; un bien que nous pouvons nous procurer nousmême immédiatement par un simple acte de notre volonté ; qui subsiste et se fait sentir d'autant plus dans notre ftme, que tous les autres biens nous glissent et nous échappent
dayantage; qui s*accrolt de nos pertes , se fortifie quand tout s'afîaiblit , survit éternellement quand tout meurt; et qui^ en nous donnant nn moyen infaillible de satisfaire cette Justice mystérieuse et redoutable que toutes les convictions de rhumanité placent au delà du trépas , nous fait, dès ici-bas , porter^ au milieu de toutes les vicissitudes de cetto courte vie y le paisible sourire d'une confiance supérieure qui sait toujours où se reposer !
n. Préludons dès à présent à la recherche de ce grand bien, en nous mettant d'accord sur quelques poîats essentiels q[ui seront conmie les instruments de cette recherche. D'abord, puisque notre conviction dépendra de la satisfaction de notre raison , il faut savoir jusqu'à quel point celle-ci aura le droit d'être exigeante : c'est une balance dont il importe de vérifier le jeu avant de nous en servir. Les intérêts de la saine raison elle-même nous prescrivent cette défiance ; caT, alors que sur toute autre maUère elle est prête à reconnaître sa faiblesse et à en tenir compte, en matière de religion elle devient la dupe d'un préjugé qui, en lui exagérant et en mettant incessamment en cause les intérêts de sa grandeur, lui fait à chaque instant répudier la vérité à force d'exigence.
Or, il me parait que vous donnez dans ce préjugé, lorsque vous dites : c Ce n'est pas dans son cœur que l'homme « doit chercher la vérité ; car ne voyons-nous pas que toutes « nos erreurs viennent de nos désirs et de nos passions, a dont la source est dans le cœur ? La raison, l'inhumaine « raison, doit seule nous guider, n faut soumettre préalac blâment toutes les impulsions du cœur à l'examen de la c raison, b
Si par raiiw vous entendes^ la &culté générale de percevoir la vérité, raiio, je suis de votre avis; mais si par
i8 INTRODUCTION.
raison vous entendez la faculté du raisonnement, la logique de Tesprity raliocinatio ( et telle me parait être votre pensée ) , je ne puis lui accorder avec vous cette importance.
La faculté dont vous parlez n'est qu'une des portes par lesquelles la certitude peut entrer dans notre âme; je dirai même qu'elle n'est pas la moins suspecte, n y a des vérités qui sont de son ressort, notamment les vérités géométriques ; mais il y a im fort grand nombre d'autres vérités pour lesquelles elle est incompétente, et qui relèvent soit du sens commim, soit du sens moral.
Et, pour parler d'abord du sens moraly toutes les vérités morales relèvent de cette facidté. Le raisonnement ne peut ni les démontrer ni les réfuter, pas plus que le sentiment ne peut démontrer ni réfuter ime proposition de mathématiques. Les notions de justice, de moralité, de devoir, de conformité à l'ordre , au bien, sont le résidtat exclusif de l'impidsion de notre cœur. L'organe de ces vérités et le guide de leur application, c'est le sens moral , dont le siège est au cœur. Je déûe le plus fameux logicien de me démontrer , par exemple , qu'à l'insu de tout l'irnivers, et s'il se pouvait par un seul acte de ma pensée, je ne dois pas augmenter mon bien en prenant ime partie de celui d'autrui qui en a surabondamment ; que je ne dois pas profiter d'une occasion secrète de me venger et de rendre le mal pour le mal. II en est encore ainsi des vérités de goût; et celui qui, en voyant un trait de générosité ou ime belle statue , demandera , « Qu'est-ce que cela prouve? » n'aura pas affaibli la certitude morale du bien et du beau qui en résulte.
n en est de même du sens commun, qui est à la vérité intellectuelle ce que le sens moral est à la vérité morale. Ce ne sont pas, en eôét, les vérités de morale et de goût seulement qui échappent à l'analyse du raisonnement. 11 y a
un grand nombre de vérités purement intellectaelles sur lesquelles il ne peut rien, qui sont indémontrables et irréfutables ; et ces vérités sont les premières de toutes dans Tordre des sciences; car ce sont les axiomes, les premiers principes sur lesquels toutes les connaissances humaines sont bftties , et que le raisonnement est obligé de tenir pour vrais sur Tunique autorité du sens commun , sans quoi lui-même ne pourrait faire un pas , puisque ce n'est que là qu'il prend les majeures de tous ses syllogismes ' : par exemple , les idées d'espace , de temps , de mouvement , d'infinité, d'être, de liberté morale, etc. Je sens que je ne dors pas , que j'écris réellement , que je suis libre , que tout cela n'est pas une illusion ; et cependant je ne puis le démontrer parle raisonnement, a Les principes se sentent , « dit \in grand géomètre, les propositions se concluent, le a tout avec certitude , quoique par différentes voies ; et il <r est aussi ridicide que la raison demande au sentiment et « à l'intelligence des preuves de ces premiers principes « pour y consentir, qu'il serait ridicule que l'intelligence a demandât à la raison un sentiment de toutes les propod sitions qu'elle démontre. » Le même penseur a encore fort bien dit ailleurs : a L^esprit a son ordre , qui est par a principes et démonstrations ; le cœur en a un autre. On «r ne prouve pas qu'on doit être aimé , en exposant par ora dre les causes de l'amour : cela serait ridicule. Jésus- « Christ a bien plus suivi cet ordre du cœur, qui est celui a de la charité , que celui de Tesprit *. o
Le sens commun et le sens moral jouent donc un rôle prééminent dans l'organisme de notre être moral. Us sont au raisonnement ce que la simple vue est à la vue artifi-
* On peut dite qu'il y a du sentiment à la base de tont ralMonement. " Pascal , Pensées, !'• part., t9.
cielle, et rœil nu à un instrument d'optique. Ils font voir les choses par soi , ils les rendent é-videntes ; et celui qui voudrait appliquer à ces choses le raisonnement ressemblerait à un astronome qui ne voudrait plus voir que par sa limette , et rappliquerait également à tout, aux meubles de son appartement comme aux astres. De là vient que Tamour et le génie, qui ont Toeil si perçant, saisissent leurs sujets par simple vue , et en embrassent les rapports tout d'un vol. Us voient d'intuition les dernières conséquences dans les principes mêmes , et franchissent d'un clin d'œil tout l'espace du raisonnement. Us ne raisonnent pas, ils voient, ils devinent; ce qui justifie ce beau mot de Yauvenargues : « Les grandes pensées viennent du cœur '. » Cette facidté du raisoimement , dont nous sommes si fiers , est d'ailleurs obUgée d'admettre à chaque instant des choses que non-fieulement elle ne soupçonnerait pas par elle-même , mais qui encore la dépassent et la confondent. Par exemple , qu'y a-t-il de plus incompréhensible que l'éternité? qu'y a-t-il en même temps de plus certain? car ceux qui la refusent à Dieu sont obligés de l'attribuer à la matière. Que de mystères dans notre organisation physique 1 que de mystères dans notre organisation morale ! que de mystères dans leur association ! que de mystères hors de nous et dans la naturel Faut-il dire qu'à travers tous ces mystères la raison , l'inhumaine raison , doit seule nous guider, et qu'il faut n'admettre que ce qu'elle comprend ? Mais alors ce serait répudier presque tous les
' Mente cordis, disent les Livres saints dans leur langage profondément |)liilo8ophi<iue , si peu compris lui*méme par le raisonnement. On peut dire qoA tout sentiment est un raisonnement implicite , et tout raisonnement un sentiment explicite. Qu'en conclure? c'est que le sentiment précède totgours le raisonmenieDt, et qu'il le contient comme dans son germe. C'est cejug&nent interne dont va nous parler Jean-Jacques dans un instant.
tiéBon de notre iptelUgeaGe ; car nos certitudes débordent de foute part nos eompréhensions.
S'il en eel ainsi de la raison appliquée aux connaissances naturelles , que doit-oe être de Vusage q[ue nous pouvons en faire par rapport à la Religion ; la Religion qui repose d'un côté sur le premier de tous les principes et de tous les axiomea^ IHm$, et aboutit de l'autre à la perfection la plus délicate de la morale , relevant ainsi par ces deux termes du •mj eamtnun et du sens meral , dont la juridiction , comme noua venons de le voir^ est beaucoup plus étendue que celle de la raison?
Auflû Portails 9 dans son excellent ouvrage De l'Usage
el de VAbus de l'esprit philosophique, dit-U : <x La Religion
< vraie doit être ce qu'il y a de mieux pour porter au bien.
« Qu'est-ce donc que le mieux? n est rare que Ton puisse
<K répondre d'une manière satisfaisante à cette question ,
« dans les choses dont on ne juge que par Vesprit ; mais
a le mieux est presque toujours sensible dans celles dont
« cm juge essentiellement par le cœur. L'esprit hésite ,
« cherche j veiBosme ; c'est la partie la plus contentieuse de
« nous*même : le cœur sent; ses opérations sont plus
« amples et moins compliquées; l'évidence, la certitude,
« en sont le résultat rapide et inunédiat. Dans les choses
« qui appartiennffiit à l'esprit , je rencontre sans cesse des
« limites ; la perfection et l'infini sont le vaste domaine du
a cœur. Ainsi , dans les sciences , qui sont du ressort de
« l'esprit 9 je ne connais point de vérité sans nuage ; dans
« la morale ^ qui a son siège dans le cœur, j'ai l'intuition
t et le sentiment d'une vertu sans tache. Or, c'est siu*tout
c par le cœur que l'on juge de la bonté et de l'excellence
t des doctrines religieuses'. »
■ Tome n , p. 196«
— a Toutes nos erreurs , dites-YOUS , Tiennent de qob « désirs et de nos passions, dont la source est dans le a cœur. » — D'accord ; mais songez donc que c'est pour cela même que la Religion doit se réyéler au cœur : car elle est le remède de nos erreurs et de nos passions , et c'est à la source du mal que le remède doit être appliqué. L'esprit aura beau démontrer au cœur les dangers et les folies de sa passion, il ne l'en guérira pas tant qu'il ne lui présentera pas un autre aliment qui l'en détourne , parce qu'il ne peut pas lui interdire d'aimer, c'est-à-dire de battre. La Religion qui s'adresse au cœur en même temps qu'à l'intelligence est la Religion par excellence , parce qu'elle établit entro le souverain bien et le cœur de l'homme ce rapport intime qui lui fait comprendre tout de suite à sa manière ^ c'est-à-dire senHr la vanité de tous les faux biens , par une comparaison d'expérience dont lui seul peut être juge souverain , et dont l'intelligence elle-même a besoin pour se prononcer.
J'insiste un peu sur ce premier point, parce que j'ai remarqué que depuis longtemps vous vivez sur le préjugé que j'attaque , et qu'il est le premier à la porte de votre ème pour lui interdire l'accès de la vérité. On dirait qu'il craint votre cœm*, et qu'il veut l'empêcher de correspondre avec votre esprit, comme ces légataires cupides qui font la garde autour du lit d'un malade , et qui empêchent un bon parent de pénétrer.
Ce préjugé, du reste, nous vient de la philosophie du dixhuitième siècle. Aujourd'hui il a généralement disparu. Mais , en remontant , nous le trouvons de plus en plus inhérent à toutes les créations de cette philosophie , ou plutôt à toutes ses destructions. C'était, en effet , le moyen le plus sûr de tout détruire , que de demander raison de tout.
Céiàii aussi le moyen le moins philosophique, dans la bonne acception de ce mot : car qu'est-ce qu'une philosophie qui commence par faire abstraction de toutes nos facultés , et par mutiler notre &me , pour ne lui laisser qu'un seul organe y le raisonnement? Toute bonne philosophie ne doitelle pas être d'accord avec la nature j l'améliorer par ellemême? El n'est-il pas dans la vérité de notre nature que toutes nos facultés se correspondent , se soutiennent , se contrôlent mutuellement y se confondent enfin dans la simplicité de notre &me ? Ne sont-elles pas toutes également faillibles et perfectibles ? et le plus sûr moyen de les égarer complètement n'est-il pas de les désunir? Une telle philosophie dut être corruptrice, et elle le fut.
Un de ses coryphées , de la lecture duquel vous me paraissez imbu y et qui y en cédant au mouvement de l'esprit de son époque, avait parfois de terribles retours contre elle, J.-J. Rousseau, élevait souvent sa forte voix contre ce préjugé. Je trouve, notamment dans ime lettre qu'il écrivait à un jeune incrédule, cette page, dont l'opportynité me fera pardonner la citation :
a Tout ceci, monsieur, ne vous parait guère philosoa phijae, ni à moi non plus ; mais, toujours do bonne foi «t avec moi-même, je sens se joindre à mes raisonnements, a quoique simples , le poids de l'assentiment intérieur. a Vous voulez qu'on s'en défie : je ne saurais penser comme a vous sur ce point , et je trouve au contraire , dans ce jua gement interne , ime sauvegarde naturelle contre les soa phismes de ma raison. Je crains même qu'en cette occaa sion vous ne confondiez les penchants secrets de notre « cœur, qui nous égarent, avec ce dictamen plus secret, a plus interne encore , qui réclame et murmure contre ces « décisions intéressées, et nous ramène, en dépit de nous,
5i INTRODUCTION.
a sur la route de la vérité. Ce sentiment intérieur est celui oc de la nature elle-même : c'est un appel de sa part contre a les sophismes de la raison... Et, après tout, combien de a fois la philosophie elle-même , avec toute sa fierté , n*esta elle pas forcée de recourir à ce jugement interne qu'elle a affecte de mépriser? N'était-ce pas lui seul qui faisait (( marcher Diogine , pour toute réponse , devant Zenon qui a niait le mouvement? N'allons pas si loin : tandis que a toute la philosophie moderne rejette les esprits , tout d'un a coup Berkeley s'élève , et soutient qu'il n'y a point de a corps. Otez le sentiment intérieur, et je défie tous les a philosophes modernes ensemble de répondre à ce terrible a logicien... Eh I qui ne sait que, sans le sentiment inté- « rieur, il ne resterait bientôt plus de traces de vérité sur a la terre ; que nous serions tous le jouet des opinions les a plus monstrueuses , à mesure que ceux qui les soutien- Œ draient auraient plus de génie , d'adresse et d'esprit ; et « qu'enfin , réduits à rougir de notre raison môme , nous a ne saurions bientôt plus que croire ni que penser? — a Mais les objections . . . Sans doute il y en a d'insolubles pour « nous ; mais, encore im coup , donnez-moi im système où a il n'y en ait pas , ou dites-moi comment je dois me dé- Q terminer... Bon jeune homme , qui me paraissez, si bien a né , de la bonne foi, je vous en conjure ' ! x>
Je vous laisse , mon ami , sous l'impression de cette parole qui vous est connue. J'ajoute seulement que , si je me suis tant attaché à revendiquer la part du sentiment contre la raison, ce n'est pas pour en abuser et me jeter dans im excès opposé. Gardons-nous de l'esprit de système! il est peu fait pour l'homme. Je ne recourrai au sentiment que pour les choses qui sont véritablement de son ressort, ot
' Lettre à M..., édit. in-lS de 1793 , t. XXXni , p. 261.
INTBODDGTlOlf. 56
votre raison n'aura pas à se plaindre de ce partage ; car ^ loin d'j trouver un ennemi , elle se donnera un allié.
m. Un défaut ordinaire à ceux qui discutent sur les matières religieuses , c'est de commencer par des objections ^ et des objections presque toiyours tirées de Tincompréhensibilité des mystères. Cela est commode , mais n'est pas conforme aux règles ordinaires d'une franche dialectique. Dans la recherche de la vérité d'une chose , on commence toigours par l'examen des raisons de croire qu'elle existe , après quoi on en vient aux objections ; car si les raisons de croire sont tellement abondantes qu'elles comblent la conviction, qu'importent quelques objections? Il est, en efTet, de principe que^ toutes les fois qu'une proposition est prouvée par le genre de preuves qui lui appartient, l'objection, quelle qu'elle soit, mime insoluble, ne doit pas arrêter^ à moin$ que la contradiction ne $ait dans les termes. De plus , les objectionB rentrent ordinairement dans la nature mime de la chose qu'on examine; pour bien les apprécier dès lors , il faut préalablement connaître cette chose par les raisons de son existence , et il arrive alors fort souvent que les objections se résolvent et disparaissent dans l'exposition.
Telle est donc la rè{^e que nous devrions suivre invariablement. Je veux bien m'en relâcher toutefois en faveur d'une ou deux objections qui paraissent vous préoccuper beaucoup , et qu^on peut , en effet , considérer comme préjudicielles.
^ « Pourquoi tout cet appareil de discussion? dites- « vous. Comment xme vérité appelée à régénérer le monde , « une vérité sur laquelle nous devons être jugés si rigou- « reusement, que notre bonheur ou notre malheur étemel t en dépend , n'est-elle pas évidente par elle-même aiu
« yeux de tous , comme le soleil? Ck)mment a-t-e)te besoin « de preuves , et peut-elle comporter un seul incrédule? b
J'ai déjà touché cette objection dès le seuil de cette introduction; le moment est yenu d^y répondre d'une manière plus directe. Je crois pouvoir le faire en peu de mots.
Trois raisons vont j suffire } veuillez les suivre avec attention.
L'évidence immédiate et intrinsèque que vous demandez (car il y a une évidence médiate et extrinsèque de la Religion, qui résulte de l'ensemble de ses preuves et qui suffit pour justifier son autorité) est impossible; elle implique contradiction. La Religion étant un rapport de l'homme à Dieu, il doit y avoir nécessairement un des termes de ce rapport inaccessible, au moins en partie, à la raison humaine. L'homme déjà n'est pas évident à luimême; tout ce qui l'environne naturellement est, aussi bien que lui , couvert des voiles du mystère. V évidence , ce mot si familier à nos lèvres , est, comme celui de bonheur, beaucoup plus dans le désir et l'espérance que dans la réalité. Où est-elle ici-bas , je vous le demande? Je vous dirai bien plutôt où elle n'est pas. Étrange illusion de l'habitude et de l'ignorance ! à force de vivre dans le mystère , nous ne le voyons pas '. Nous y sommes plongés, nous le res-
■ « La plopart des hommes s'imaginent assez bien connaître la cause des effets natoiels qui sont ordinaires ; et lorsqu'on leur en demande la raison , ils croient qu^on doit être content , quoiqu'ils ne disent que ce qu'on sait déjà bien. D'où Tient que d'un œuf ils en font un poulet? Cest la chaleur de la poule qui le couve : cela est clair ; rien n'est plus commun; il en faut demeurer là. D'où vient qu'un grahi de blé germe et perce la terre, pour y répandre ses racines et en &ire sortir son épi 7 Cest la pluie qui fait tout cela : il tfen ftuit pas davantage. Ou si yous n'êtes pas content de ces réponses, oem qd passent pour philosophes tous diront que F humidité et la cha' leur, termes fort clairs, sont les principes féconds de la génération et de la corruption de toutes choses , etc., etc. On a oiiï dire ces belles choses oa de
lATRODDGTlON. 57
piroDS ; nous le touchons j nous le remuons à chaque instant; mais, glissant machinalement à la surface des choses, hébétés en quelque sorte par Taccoutumance , nous ne Toyons'pas de quels abîmes nous sommes le centre , et il faut être savant pom* savoir qu'on ne sait rien I Si les choses de ce monde étaient à l'inverse de ce qu'elles sont y elles nous paraîtraient tout aussi naturelles et évidentes ; et ce qu^elles sont y dans l'état actuel, nous paraîtrait le comble de l'obscurité et du mystère. D'où vient que les choses de la Religion nous paraissent plus mystérieuses que celles delà nature? c^'est que nous n'y sommes pas habitués. En elles-mêmes , elles ne le sont pas davantage ; je dirai plus y elles expliquent bien des mystères de notre nature , et en rejettent les voiles où ils doivent se trouver plus justement , en Dieu. Après cela , comment notre raison, ne se connaissant pas déjà elle-même , ni rien de ce qui l'environnCi peutr-elle commencer par vouloir l'évidence en Dieu? Comment, lorsque le plan de la création matérielle lui échappe de toute part , peut-elle vouloir embrasser le plan des desseins étemels de Dieu dans l'ordre spirituel? Demander pourquoi la Religion n'est pas évidente comme le jour, c*est demander pourquoi Dieu lui-même n'est pas plus compréhensible à l'honmie dans ses attributs et ses desseins que la nature ne l'est dans ses opérations et ses secrets , que Thomme ne l'est à lui-même dans sa propre organisation , et jusque dans cette raison folle qui aspire à
icmlitoMM, étant enfiuit, à des hommes graves qo*on appelait ses mattres. U CdJaft idon, pour être docile , croire sans examen, bien retenir et Uen redire. On a donc cm et répété tant de fois ces fiidaiaes y qo'on nepents'empèelMr de les croire et de les apprendre anx antres. Dootera-t-on? examineratpont Kt oùcn serîons-noas réduits? n n^est pins temps. On noos consalte : c'est donc à noos à répondre et à jii«er. » (Maleiiranche, Traité de nutraie, t I.ebap. Ti. )
58 IXTHODirCTIOIf.
révidence en Dieu. Mais avons-nous besoin de révidonce pour le reconnaître et aller à lui dans sa Religion ? eh ! non , eertes , puisque toute notre conduite dans celto vie se meut sans Tévidence , et que cependant nous ne croyons pas nous égarer. Faisons dans la Religion ce que nous faisons dans la nature. Dans la nature , nous croyons déjà voir Dieu ; et quel est Thomme raisonnable qui ne Vy verrait pas? et cependant il y est caché , tous ne l'y voient pas. Hésitons-nous pour cela à le reconnaître? et la rencontre d'un athée élève-t-elle un argument assez fort pour nous empêcher d'entendre l'hymne de l'univers ? Eh bien! pourquoi en serait-il autrement dans la Religion? et pourcpioi la rencontre do quelques incrédules décidés (et y y en a très-peu ) nous excuserait-elle de ne vouloir rien voir et rien entendre par nous-mêmes , alors qu'il nous sufQrait peut-être d'ouvrir les yeux pour être convaincus ou du moins ébranlés? Dieu aurait pu nous doimer \me raison plus large , et par là nous rendre plus aptes à le comprendre 5 je vous l'accorde : mais l'eût-il fait , la borne de Vévidence ne serait que reculée ; il resterait toujours quelque chose : que dis-je, quelque chose? l'infini en obscurité dans sa nature et ses desseins par rapport à nous y et dès lors une place à l'incrédulité, si l'incrédulité ne doit* se rendre qu'à l'évidence. Il ne peut pas dépendre de Dieu lui-même qu'il en soit autrement , parce qu'il est contradictoire que le fini puisse embrasser l'infini. Si l'esprit de l'homme pouvait comprendre la nature de Dieu , l'homme intelligent serait égal à Dieu ; car deux intelligences qui peuvent Bê comprendre mutuellement et également sont égales, n serait donc contre la raison que la Religion ne fût pas ei^ jwtU <m^4êê$m de la raisw. Je dig en partie ' ;
' Sparte, per speculam in «nigmate. ( I Cor.» is , n. )
INTAODUGTION. 59
car si nous n'avons pas droit à révidence , nous avons droit à une clarté déterminante pour la raison. Si la Religion était entièrement hors de la portée de notre raison , elle ne serait pas faite pour des êtres raisonnables comme nous ; elle serait dès lors fausse. Si^ d'un autre côté, elle était entièrement saisissable par notre raison , elle serait en dehors de Dieu ; elle serait fausse encore, n faut donc qu'elle s'adapte d'un côté à l'intelligence humaine, et qu'elle se perde de l'autre dans les profondeurs de l'intelligence divine; qu'elle soit, par conséquent, en partie lumineuse et en partie obscure , et que la proportion de sa lumière et de son obscurité soit dans le rapport de notre rapprochement avec la Divinité par la perfection de notre nature. C'est ce qui a lieu dans la Religion chrétienne, et qui n'a lieu que dans cette Religion.
La seconde raison qui s'oppose à l'évidence absolue dans la Religion est celle-ci : La Religion est essentiellement un tribut d'hommage , de soumission de l'homme , envers la Divinité. Par cet hommage, l'homme doit offrir à Dieu ce qu'il a de plus distinctif dans sa nature , ce qui fait qu'il est homme , et non pas brute , plante ou minéral : je yeux dire son intelligence, sa volonté, sa liberté. Or, si cet hommage était forcé par l'évidence , ce ne serait plus celui d'un être intelligent et libre ; c'est-à-dire qu'il n'y aurait plus hommage , mais la passivité de la nature matérielle. Si la vérité religieuse , l'ensemble de toutes les perfections , Dieu, se rendait de prime abord visible et éclatant comme le soleil , nous ne pourrions pas résister à son entraînement; notre raison, notre volonté, notre liberté, y sttaîeni soudainement précipitées , anéanties ; il n'y aurait plus ni mérite ni démérite , et nos rapports avec Dieu seraient moins nobles que nos rapports avec le dernier de nos
semblables '. Il faut même dire que toute notre situation ici-bas serait bouleversée , que toutes nos relations naturelles seraient rompues , et que nous serions plongés dans xme extase continuelle, sans résistance possible, sans liberté ^ sans réflexion ni retour, c'est-à-dire sans vie , et que Dieu, la source de notre être , en deviendrait le néant. Une Religion qui serait aussi peu conforme à la nature humaine , et qui respecterait aussi peu ses droits , ne serait pas celle de TAuteur de cette même nature qui les lui a octroyés. La Religion , au contraire, qui opère par les facilités naturelles et imprescriptibles de Thomme , la raison, la volonté , qui laisse un jeu à la liberté humaine , qui fait servir Tintelligence au culte de Vintelligence , la volonté au cidte de Tamour, est ime Religion qui en cela même porte un cachet éminent de vérité. Pour cela , il ne faut pas qu'il y ait évidence irrésistible ni obscurité impénétrable : il faut qu'il y ait lieu à recherche , sujet de mérite , et possibilité de Tun et de Tautre. Alors l'activité humaine s'exerce, l'hommage commence, le tribut se paye, la réciprocité s'établit entre l'homme et Dieu , et l'homme se possède en possédant Dieu , ce qui est indispensable pour posséder Dieu lui-même.
La troisième raison enfin qui découle de la seconde , mais qui mérite cependant im développement particulier, c'est que la Religion ne doit pas être seidement im hommage libre et intelligent de l'homme à Dieu , mais encore un moyen pour l'homme de se perfectionner et de se mo-
^ Aussi, la possession de Dieu dans le ciel, pour les Saints et même pour les Anges, a-t-elle été conquise par Tépreuve; et cette possession ellemtaie n^est-eUe pas tellement complète qu'elle ne connaisse pas d'accroissement? Tant s'en faut ! car c'est dans son accroissement étemel que consi»" iera le bonheor du del : !hunt de claritafe in clarilatem.
raliser par l^exercice de cet hommage. L'homme est, de sa nature , essentiellement perfectible et méritant par toutes ses facilités. L'objet de la Religion est de développer cette nature ^ et de la porter à la pratique de toutes les vertus. Pour cela, il faut nécessairement que la volonté humaine soit exercée , mise en lutte ; il lui faut , non une possession immédiate du souverain bien y qui l'absorberait sans lui permettre de se développer, mais une carrière au bout (le laquelle il lui apparaisse comme voilé par la poussière du combat, et où elle ait l'espérance de le conquérir ; or, qui dit espérance dit foi '. Point de moralité sans liberté , point de liberté là où l'évidence du bien ne permet pas d'hésitation dans sa recherche. Voir toute la nature du bien , c'est voir tout l'intérêt du bien ; attacher sa vue à rintérét du bien, c'est bannir la vertu et lui substituer l'égoïsme ; de là ce beau mot de la sainte Écriture : Le ju$ie vît de la fin, < La vertu doit être aimée par raison , t dit excellemment Halebranche , et non par instinct. Dieu « veut qu'on le serve par la foi, content de ses promesses, t ferme sur sa parole , malgré les difficultés et les sèche- « resses. Le plaisir est la récompense du mérite ; il n'en < est pas le principe *. » Le principe du mérite en toutes choses, même en dehors de la Religion , c'est la foi. Espérer contre l'espérance , embrasser le bien sous la figure du sacrifice, et ne reconnaître avec évidence sa délectation fue lorsqu'on a bu le calice jusqu'à la lie , voilà la vertu. Remarquez-le , en effet : l'objection que vous faites à la Religion , vous pouvez la faire avec tout autant de force à la conscience, dont vous ne révoquez cependant pas en
> La foi est la suManee de l'espéraiice, dit admirablement saint Patd : FkUi iMbstanikt remmsperandarum.
' MédH. chrét, 14 , is. ^
doute la loi. Les principes et les charmes de la vertu ne sont pas toiqours révélés par la conscience avec une évidence irrésistible. Combien d'hommes chez lesquels ils sont obscurcis par les vapeurs du tempérament, parles préjugés de l'éducation , par les séductions ou les dégoûts de la condition sociale? et chez tous les hommes, enfin, ne le sont-ils pas toujours plus ou moins par les passions ? Et il le faut bien; sans cela la vertu ne serait pas vertu. Cependant en est-elle moins obligatoire, moins vengée tôt ou tard ? a Rien n'est plus aimable que la vertu, dit Jean-Jaca ques; mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand « on la veut embrasser, semblable au Protée de la Fable, a elle prend d'abord mille formes effrayantes , et ne se a montre enfin sous la sienne qu'à ceux qui n'ont pas lâché a prise ». » Cette belle réflexion s'applique mot pour mot à la foi , qui est la vertu de l'esprit ; à la piété , qui est la vertu du cœur dans sa source , et qui , nous appelant à un plus grand développement comme à une plus grande félicité, doivent nous appeler en ipéme temps à une plus haute lutte *.
Ainsi , pour noi|S résumer sijr cette importante objec-
' Regnum J>H vimpatUur, et vioknti rapiunl illud. Mattb. xj, il M. de Bonald a dit aussi :.— « Ceux qui Toudraîent que la Religion chré- « tiiDBey deatinéa à saaTer toos les hommes eomme à perfectionner toutes « Iw sociétés, eftt fr^ipé l'avers et fhfpU chaque homoM d'un (kdat îRé» <K sistible, oublient que si HioHime avait une certitude physique et par les « sens de Teiistence de Dieu, de l'immortalité de Fâme, des peines ou des « rioonpeases ds l'antre Tîe , il n*y aurait plus de combats , plus de Tertos, « pane quHln'jf aurait plus de choix. Àla hauteur des dogmes qui ooaib»* « dentVesprit, à Taostérité de la morale qui gène le cœur, à la sérérité « des précq^t^ qui mortifient les sens, je reconnais la divinité du fonda- « teur delà Rdigion chrétienne, qui dcouie pour iQi, ^ux éties sociaux» les « rapports néeeisaires dérivés de leur nature. » ( Théqr. ém fimiteir, i. n, pu 427. )
INTROPUGTION. 63
tiou, demander pourquoi la Religion n*est pas éfidente, c'est demander pourquoi Dieu n'est pas complètement compréhensible ? pourquoi Thomme est intelligent et libre ? pourquoi il est perfectible et méritant , et pourquoi il doit faire vaage de see facultés dans ses rapports ayec celui qui les lui a données, et les améliorer par cet usage? Chose étrange ! c'est le chrétien qui défend ainsi les intérêts de la raison et de la liberté, qu'il veut iSûre participer au divin commerce de l'homme avec son Auteur, contre l'incrédule qui Toudrait que cette raison et cette liberté fussent atterrées par l'évidence, comme une victime qu'un eoxxp imprévu fiût tomber au pied d'un autel. Sans doute la Religion demande la sujétion de notre raison, mais par notre raison même. Elle convie notre raison à reconnaître par êlhmême q;u'elle doit se soumettre ou plutôt s'échanger contre la raison souveraine de Dieu ; et l'incrédule voudrait le sacrifice de la raison sans que celle-ci y eût aucune part, par éblouissement, irrésistible contrainte, fatalité, ^ comme un corps brut qui tombe au centre de la terre, et non pas comme un astre qui gravite autour de son solefl. — Lequel de ces deux systèmes fait le plus d'honneur à l'homme , est le plus en rapport avec sa nature, et dès lors avec la vérité? — c Soit, dites^vous ; mais c'est un honneur qui coûte « bien cher à l'honmie , puisqu'il l'oblige à se jeter dans f une étude approfondie de la Religion, sous peine de dam- « nation étemelle. Et combien d'hommes n'ont ni la capaf cité ni le loisir que demande un tel travail I combien de
• peuples sur lesquels le soleil de l'Évangile n'a pas lui I que « d'hommes perdus 1 car ftor< de l'Église point de salut. Ha
• conscience et ma raison se révoltent contre cette injust tice, et c'est outrager la Divinité que de la lui imputer. »
B(m jeune homme , qui me ^raisse% si bien né , de la
(4 INTBODUCTfOK.
bimnê^firi, je vùus en conjure! Il y a dans ce mouvement d'indicpoaCion quelque chose de vrai, mais qui dégénère en sophisme par la confusion et Fexagération des choses. Cette vire sollicitude pour les peuples qui n'ont jamais entendu parler du Christianisme, n'est-elle pas une illusion de notre résistance secrète à la vérité, qui nous fait opposer à la lumière qui nous éblouit des nuages lointains qui la dérobent aux autres? A la place de la Religion mettons la philosophie , la morale , considérées comme filles de la civilisation : nous vient-il jamais à la pensée d'en révoquer en doute la vérité, l'obligation pour nous, parce que les Hottentots, je suppose , en sont privés? Ne sommes-nous pas satisfaits de trouver dans la maxime Harê de V Église , etc., un reproche tout fait, et comme un bouclier à opposer à la vérité? Ne nous complaisons-nous pas à outrer sa rigueur? et , devançant cette fois la sévérité de la Religion , plus jaloux de l'orthodoxie del'Église que l'Église elle-même, ne lafaisonsnous pas conclure trop précipitamment contre les idolâtres , pour échapper aux décisions qu'elle porte contre nous?. . .
Je pose ces questions à votre bonne foi, et je la laisse démêler tous ces petits sophismes de votre cœur, en attendant que je réponde moi-même directement, ei j'ose dire d'une manière satisfaisante, à ce côté de votre objection qui regarde les peuples plongés dans une ignorance invincible de la loi évangélique. Laissons-les pour le moment , et par^ Ions de nous.
Quant à nous donc qui sommes inondés de la lumière évangélique, je repousse dès à présent l'objection, comme la plus futile de toutes celles qui peuvent être faites, et je soutiens que, si la vérité chrétienne ne nous convainc pas, c'est notre faute ; en effet :
Nous avons été tous élevés dans cette Religion , nous
avoDS tous possédé la foi dans notre jeune âge : comment quelques-uns, presque tous, Font-ils perdue? En selaissaût aller plus ou moins à des écarts de conduite blâmables aux yeux de la simple raison^ en puisant dans ces écarts des raisons intéressées de ne pas croire une Religion qui les gênait 'y en cherchantrerreur plus accommodante d'une philosophie qui met toutes les vertus en imagination et tous les nces en pratique; en cessant de raisonner, en un mot, pour suivre les inspirations fallacieuses des passions. N'eslil pas vrai? Trouvez-moi beaucoup d'hommes qui, conser^ vant toute Tintégrité de leurs mœurs, n'aient pas conservé toute rintégrité de leur foi! J'en conclus que l'obscurcissement de la vérité religieuse en nous est notre fait ; que par elle-même cette vérité aurait continué à briller à nos yeux ; que même elle se serait accrue de tous les développements de notre intelligence, si nous ne l'avions pas laissée s'éteindre, ou même si nous ne l'avions pas répudiée. Il est vrai, et c'est une justice de le reconnaître, que nous avons traversé des jours mauvais, où toutes les traditions religieuses ont été rompues, toutes les convictions dispersées, et où le soleil de la foi a été couvert des vapeurs d'ime impiété systématique. Notre génération a grandi, a marché comme è tâtons dans la nuit de l'ignorance et du préjugé , et sans doute la souveraine Justice trouvera , dans la satisfaction qu'elle s'est donnée par nos malheurs publics, de quoi faire une part d'indulgence à chacun de nous ; mais chacun de nous n'en a pas moins une part de responsabilité dans la cause particulière que j'ai assignée à la perte de sa foi, je veux dire les dérèglements de sa volonté. Sans doute , chez plusieiurs, ces dérèglements ont cessé, et l'incrédulité a continué d'occuper leur esprit ; mais quoi d'étonnant à celaî
L'esprit prend à la longue et finit par garder Ve pU du cœur;
M INTRODUCTIOV.
Vêmê ) après atolr été appauyriô et obecurde par les pas^ sio&a, eonderte dû «oi la vide et la nuit qu'elles j ontihits y \éê préjugés et les erreurs dont elle a été obligée de les notorir. Joignes à cela q[ue le respect humain d*une part, la paisse morale de Fautre , sont toujours au seuil de notre flme, pour empêcher le retour d'une foi qu'on ne pourrait embrasser sans se singulariser toujours un peu, et surtout sms embrasser atec elle les assujettissements au prix desqiM9s elle met sa consenration et les nourelles yertus qui lui senrent de cortège. Ck)nvenons-en : si la vérité, sublime de la ileligion n'entraînait que racquiescementde notre esprit, si ce n'étdt qu'un système philosophique ou scientifique proposé setilement à notre raison , — sans aucun appel à notre cœur, — dans quelles admirations nous serions devant elle, et comme les incrédules seraient traités de pauvres gens ! Hais il n'en est pas ainsi : la connaissance de la Religion est tellement liée à la moralité humaine , que l'affaiblissement de celle-ci entraîne rafTaibllssement de cellelà , et réciproquement ; et cette harmonie parfaite entre la doctrine et la morale est une preuve éclatante de la vérité dé cette Religion sainte. Ce n'est pas son obscurité, c'est sa sainteté qui fait notre incrédulité.
Et maintenant, bien que cette incrédulité vienne de notre ftdt , et qu'en cela nous n'ayons pas raisonnablement le droit de nous plaindre , faut-il de longues études pour la dissiper et pour refaire connaissance avec la Religion ? L'expérience nous dit que non. La lumière est au milieu de nous; elle se ravive même depuis quelque temps , et jette de toute part des rayons étincelants : il ne s'agit que de nous placer dans les conditions nécessaires pour la bien voir. Une des premières conditions pour chacun, et qui résulte de ce que Aous venons de dire, c'est de mettre de Tordre dans ees
INTRODUGTIOir. 67
mœurs I raiflonnablement parlant. Pour avoir^ en effet, le rogard de Teaprlt libre, il iiaut commencer par le dégager des préoccupations intéreseées du cœur , en replaçant celui* ci dans une situation de moralité naturelle. La Térité reli* gleuse étant du reete une vérité pratique, il est exact que sa lumière n'augmente que lorsqu'on la suit'. Cette première disposition une fois prise, tout sera fait pour plusieurs , et la foi fera irruption dans leur flme. Chez le plus grand nombre d'hommes , en effet , chez tous ceux en qui les préjugés d'une fausse science n'auront pas tout à &it tué le bon sens, ce bon sens dira qu'une Religion qui améliore si éminemment le cœur de l'homme est digne des hommages de son esprit i et ce simple aiigummt en vaut bien un autre : c'était celui de Montaigne, qui disait fort bien : a La mar* c que especiale de nostre yerlté, c'est nostre vertu. » Voilà ce qui entraîne les masses , toujours éleotrisées par le contact de la vertu; vcMlà ce qui a converti le monde, et ce qui laisse sans excuse ceux qui s'obstinent à rester en dehors de la Religion : c'est la sainteté de sa morale, c'est le spectacle de la vertu de ses vrais disciples , «>— le spectacle d'une simple fille de saint Vincent de Paul. — Les cieux s'abaissent pour la contempler, et la terre qui la porte et où elle passe n'en sait pas le prixi... Ensuite combien d'autres traits saillants de vérité frappent ouvertement les yeux et sollicitent notre foil La perpétuité de la Religion, dix-huit siècles I alors que les institutions humaines, les lois, les mœurs, les doctrines, les empires, les sociétés, roulent dans des changements continuels M Son indestructitnlité , qui
' « Cdai qoA/aU la vérité arrive à la lumière : Qui &cii veritaiem va* « mt ad Iwem » (/«w., ca^. m, v. 16). Mot profond, qui n'a pu wrtlr
qoede la bouche de la Vérité mèmel " /e ne parle ici que de la portion la plot «alllauto de sa durée; car un
tM INt&ODUGTlON.
est telle, que tous les coups qu'on lui porte la font grandir 1 Son invariable unité, qui n'a pas souffert que , depuis sa première émission, un seul iota ait été ajouté ou retranché è sa doctrine, malgré la faiblesse naturelle de ses dépositaires! Son universalité, qui la fait se maintenir d'abord eomme la reine des premières nations du monde, et ensuite comme la sentinelle la plus avancée de la civilisation chez les nations les plus lointaines et les plus sauvages ! Son aptitude à toutes les intelligences , qui fait que , tandis que le plus petit enfant la sait par cœur et rexpUque , les plus grands génies s'épuisent à la contempler ! Et ses secours infinis comme nos besoins, et ses bienfaits aussi nombreux et aussi diversifiés que nos misères I Que de traits resplendissants d'évidence , sans qu'on ait besoin d'effort ni d'étude pour les découvrir, et qui demandent plutôt un effort pour ne pas être vus!
Je sais que quelques-uns ne les voient pas ou ne s'en contentent pas, et que, peureux, il faut une étude plus approfondie. Mais quels sont ceux-là? ce sont ceux qui peuvent le plus facilement et qui doivent le plus justement se livrer à cette étude ; car ils ne sont parvenus à cette exigence et à cette prévention philosophique contre la Religion que par l'étude hostile et mal inspirée qu'ils en ont faite ; et alors n'est-il pas logique, n'est-il pas juste qu'ils soient punis par où ils ont failli , et que , s'ils ont employé l'étude à émousser leur jugement et à fausser leurs idées sur la Religion , ils soient condamnés à chercher dans une étude plus approfondie , plus consciencieuse , le redressement de leurs préjugés? C'est moins la Religion qu'ils ont
peu d'extineii suffit pour découvrir qu'elle nmoiite à Torigme même du monde , et ({ue . . ^
nie naqolt le Joar oè Baqaireiit leii Jours.
iirrRODucTioN. W
besoin d'étudier^ que rirréligion qu'ils ont à désapprendre. Et, pour cela même, quels vastes trésors d'instruction sont ouverts de toute part devant eux 1 que de paroles éloquentes dans les chairesl que d'ouvrages , que de traités sortis dm mêmes plumes qui nous ont tracé toutes les sciences , el qui prennent toutes les formes pour éclairer, pour toucher, pour charmer l'esprit et le cœur! La difficulté de connaître la Religion pour les chrétiens , en vérité je ne la conçois pas; ce qui me firappe , au contraire, c'est que la mesure d'instruction facile qui se trouve à la portée d'un êeul ehréHen aurait sufB pour convertir tous les peuples idolâtres , et pour convaincre tous les philosophes de l'antiquité.
Ainsi, ànoustous on peut dire : c Hors de la foi point de salut , dût-il nous en coûter quelques efforts d'esprit pour y rentrer, b Gela est fort raisonnable et juste ; parce que si la Religion est à la fois un hommage de notre volonté intelligente à Dieu , et un moyen d'améliorer cette volonté par cet hommage, il est moralement logiqae que cette vo« lonté expie proportionnellement le tort de sa révolte par le travail de son retour.
IV. Hais nous avons assez discouru sous le portique ; il est temps de pénétrer dans le temple.
Vous me dites que le dogme de l'immortalité de l'Ame est très-problématique à vos yeux. Gela ne m'étonne pas : peut-être môme le doute a-t-il été plus avant dans votre Ame. Notre raison, enefTet, est si incertaine par elle-même, que , lorsqu'elle sort de la foi , elle ne peut plus trouver de port sur le vaste océan du doute. La vérité religieuse p même dans ce qu'elle a de plus familier à l'esprit humain. De lui apparaît alors que comme ce mirage mouvant el perfide qui simulait à Ulysse , errant sur les flots , les douces rives de la patrie. Un ébranlement gén*'*'*^ «* ^«H sentir
W UfTAODUGTION.
dans toutes nos convietioDS ; elles dégénèrent en simples <HEttiuoQs I puis esk conjectures ; et^ dans cet état , elles se refont et se défont sans cesse dans notre esprit sans pouvoir 8*7 fixeri le fîBâsant perpétuellement passer par tous te degrés de Taifinnation et de la négation, depuis Texistenoe d'un Dieu jusqu'aux plus hund)les vérités révélées, sang qu'il puisse s'airéter à un seul, soit pour l'admettre , soit pour le rejeter. Notre entendement ne peut tenir la vérité , et il aspire incessamment à la recevoir : la foLseule peut lui donner un fond.
n semble donc que le meilleiu* moyen pour nous assu* rer de toutes les vérités religieuses serait de remonter droit à la Religion chrétienne qui en est le centre , et qui les retient toutes par la foi. La preuve historique de cette Religion et de la divinité de son Auteur emporterait alors néœssairement avec elle et nous dispenserait d'établir toutes les autres vérités du spiritualisme et de la théologie. En embrassant le tronc, nous tiendrions toutes les branches.
Mais ce procédé ordinairement suivi, et que je suis loin de critiquer , me parait pouvoir être concilié avec le procédé inverse , qui consiste à aller de la circonférence au centre , en établissant successivement et progressivement les vérités philosophiques et théologiques , et en les faisant toutes converger vers la divinité du Christianisme, dont la preuve historique vient ensuite les reprendre, et les seetter toutes du sceau de la i5i.
Cette méthode me parait bonne, parce que, sans être exdosive de l'ancienne, elle en double l'effet; parce qu'elle est plus nouvelle et plus variée , et , par cela môme , plus attrayante ; parce qu'elle ménage davantage notre raison, trop ombrageuse pour se soumettre tout d'un coup à nos nqrstèrefl 8\ir une simple preuve historique , et qui a besoin
INTAODITGTIOir. 71
d'dtre conduite pas à pas vers la foi , de manière à se cmyaincre par elle-mÂme qa^eDe y trouve moins un obstaele à son essor qu'un épanouissement de toutes ses facultés -^ moins une borne qu'une carrière nouyelle ajoutée à ses bornes naturelles , et que ce bandeau dont cm la menaee n*est qu'un supplément de vue qui , en M rendant betocoup plus nettes et corrigées toutes les yérités naturelles y liU fait découvrir en outre tout un monde de nouvelles vérités.
Ainsi préparée , la raison reçoit les preuves historiques comme une puissante confirmation qui réagit sur l'adhésion à la doctrine , avec d'autant plus de force que déjà celle-ci s'est fait.aimer de l'intelligence.
Je sais bien que cette méthode exige des développements infinis, puisqu'elle va du général au particulier : mais qu'on ne pense pas que ce soit toujours par la simplicité des preuves que l'esprit soit convaincu! Elles le touchent vivement au moipent même , il est vrai ; mais elles se perdent bientôt dans le vide de Tintelligence , et viennent mourir sur un fond d'ignorance et de préjugés. Ce qu'il faut d'àbon); c'est déraciiier ces préjugés, dissiper cette ignorance, c'est défricher, retourner on tous cens cette terre abandonnée , et y promener longtemps la charrue ; c'est enfin faire désirer la vérité en la faisant connaître avant même de la prouver,' et la prouver par cela même déjà, par la preuve la fdns persuasive et la plus durable , oella qui se tire de sa propre beauté. Que l'on ne craigne pas que la vérité se eompromette à cette épreuve. Le temps de la bonne foi est 0Dfln venu; et (me &u(-il autre chose à la vérité que la bonne foi pomr se présentet^lums crainte? Elle se désavouerait elle-même en cette occurrence , si elle ne se livrait pas entièrement; et c'est au contrcdre en se laissant appro-
cher et regarder dans tous les sens, en se faisant familière et populaire , qu'elle achèvera de ramener les esprits trompés, et de remonter au trAne de Fintelligence.
D y a, du reste, aiqourd'hui dans les esprits un goût géiiAtiIisateur, un besoin spacieux de saisir les choses sous leur aspect le plus large et le plus absolu, qui vient sans doute de ce vide de convictions qui les tourmente, et qui appelle à lui un aliment vaste comme sa capacité. Dans cette disposition, le meilleur moyen de les fixer et de les satisfaire dans l'étude de la Religion, c'est de la leur montrer dans tout son développement , et pour ainsi dire de front. Et qu'est-ce qui se prôte plus que la Religion à cette exigence, elle qui est tout ce qu'il y a de plus général et de plus absolu; qui remplit tous les temps, tous les lieux, toutes les sphères ; qui enveloppe toute l'humanité, et qui n'est enveloppée que par Dieu, ou plutôt qui n'est que Dieu lui-même, seul et véritable objet que , sans le savoir, nous poursuivons?
Telles sont les considérations qui m'ont fait adopter le plan que voici :
L'ouvrage sera divisé en trois parties principales, qui, toutes ensemble comme chacune en particulier, aboutiront à la preuve de la divinité du Christianisme , de manière à pouvoir être séparées ou réunies à volonté , et à former trois ouvrages dans un seul :
1'* PARTIE. — Pbeuvbs phéliionaiees ou philosophiques.
V PARTIE. — Pebuves uttrinsèques ou th^ologioubs. 3* PARTIE. — Preuves extrinsèques ou historiques.
Ces dernières dénominations de phihsophiques, théolojfifiiei, hiftariquês , indiquent la couleur dominante de cha->
cune des parties; mais il ne faudrait pas les prendre trop à la lettre, et dans un sens trop exclusif et trop absolu. Ainsi il se trouvera des aperçus historiques jetés dans la partie des preuves philosophiques, et réciproquement. L'embarras d'établir des divisions absolument tranchées tient au caractère de la vérité même, qui , à raison de son unité et de sa simplicité, ne se prête pas à cette décomposition , et finit pac se retrouver toujours tout entière, de quelque côté qu'on la prenne et qu^on l'envisage. Au surplus, Vesprit philO'saphigue, dans la bonne acception du mot, c'est-à-dire, la pénétration respectueuse des vérités et des fondements de la foi par les lumières naturelles de la raison , ne cessera pas de régner d'un bout à l'autre de l'ouvrage, qui devra justifier son titre d'Études philosophiques sur le Christianisme.
Déroulons maintenant, par le détail, chacune des trois parties.